L’hiver du nucléaire est terminé. Il y a cinq ans, il aurait été difficile d’imaginer que des milliers de personnes se rendraient à Ottawa pour parler d’énergie nucléaire. Toutefois, la volonté de décarbonisation et l’engagement mondial pris lors de la COP28 à tripler la capacité nucléaire d’ici 2050 ont donné un élan considérable à cette source à faibles émissions de carbone.
Des centaines d’ingénieurs, de financiers et de décideurs du monde entier se sont rendus dans la capitale glaciale du pays cette semaine pour explorer les perspectives de cette technologie éprouvée, mais sous un nouvel angle : les petits réacteurs modulaires (PRM).
La semaine dernière, à Ottawa, l’Agence pour l’énergie nucléaire (AEN) de l’OCDE a organisé un événement accessible sur invitation uniquement, axé sur le nouveau chouchou de la transition énergétique. Cet engouement n’est pas difficile à comprendre. Les PRM apportent un certain confort puisqu’ils sont basés sur des réacteurs nucléaires classiques, une technologie opérationnelle depuis les années 1950. L’approche modulaire de la fabrication de pièces de réacteurs devrait également permettre de réduire les coûts par rapport à la construction sur site. Il s’agit d’un véritable atout, car les dépassements de coûts sont monnaie courante dans les projets nucléaires conventionnels, et c’est ce qui leur a coûté le soutien des contribuables et des politiciens.
Les participants à l’événement étaient optimistes quant à la capacité des PRM à décarboner les secteurs les plus difficiles. Leur raisonnement : 50 ans d’expérience dans le nucléaire en Ontario. L’expérience de la province avec les centrales nucléaires de Bruce et de Darlington est considérée comme un tremplin pour les PRM, car il sera possible de tirer parti d’un vaste bassin de main-d’œuvre qualifiée et de connaissances techniques, de l’acceptabilité sociale et du meilleur cadre règlementaire de sa catégorie.
Pourtant, le fait d’être pionnier des PRM coûte au moins 1 milliard de dollars en coûts de conception. Ce coût est à engager avant même le début de la construction. Cela a entraîné une situation d’attente stratégique où de nombreux acteurs des industries lourdes et du secteur pétrolier et gazier sont restés sur la touche dans l’espoir qu’un concurrent fasse le premier pas. L’industrie devra agir rapidement pour tester le potentiel des PRM. Tant que les coûts en capital élevés des PRM n’auront pas été suffisamment réduits, leur potentiel de décarbonisation des secteurs pétrolier, gazier et minier, entre autres, restera inexploité.
La dernière mise à jour sur le Règlement sur l’électricité propre (REP) du gouvernement fédéral démontre qu’il assouplit sa position sur la réduction drastique des émissions des centrales électriques alimentées au gaz naturel d’ici 2035.
Le gouvernement fédéral montre qu’il est réceptif aux préoccupations des provinces et des services publics quant à leur capacité à atteindre les objectifs de carboneutralité d’ici 2035.
Nous estimons que cela représente une victoire majeure pour l’Ontario, et cette position donne également à l’Alberta et à la Saskatchewan plus de latitude dans la façon dont elles gèrent leur transition vers des sources plus propres.
Les changements proposés ne devraient pas compromettre l’objectif de carboneutralité à l’horizon 2035 fixé pour le secteur de l’électricité si les dispositions relatives aux crédits compensatoires sont incluses.
Des difficultés surgiront dans les menus détails, car le livre blanc ne fournit aucune information sur ce à quoi ressemblera le règlement une fois qu’il aura été arrêté de manière définitive.
En ce qui concerne les prochaines étapes, les commentaires sur les modifications potentielles du REP doivent être soumis d’ici le 15 mars et on s’attend à ce que la version finale du REP soit publiée d’ici l’été.
Depuis sa publication en août 2023, le projet de Règlement sur l’électricité propre d’Ottawa a suscité d’importants débats parmi les provinces. Diverses parties prenantes, dont les provinces, l’industrie et les services publics, ont fait part de leurs inquiétudes quant à la stricte approche retenue dans le projet à l’égard de l’élimination progressive du gaz naturel du réseau. La plupart des provinces craignent qu’il soit difficile d’atteindre, à l’échelle nationale, l’objectif fédéral d’un réseau électrique carboneutre d’ici 2035, tout en préservant la fiabilité et en garantissant l’accessibilité financière du système. L’Alberta et la Saskatchewan qui délaissent actuellement progressivement le charbon au profit de sources moins émettrices comme le gaz naturel ont réagi particulièrement vivement.
Les commentaires reçus par le gouvernement fédéral dans le cadre de la consultation ont soulevé des préoccupations en ce qui concerne l’efficacité de la capture et de la séquestration du carbone, le fonctionnement potentiel de groupes inefficaces, le peu de temps alloué pour la fin de vie réglementaire, les défis pour les installations de cogénération existantes, les dispositions relatives aux crédits compensatoires de gaz à effet de serre (GES), et un examen a posteriori des exemptions d’urgence. Ces préoccupations pourraient avoir une incidence sur les groupes en cours de développement et sur la façon dont les groupes existants sont exploités.
Dans la mise à jour de la semaine dernière, le gouvernement fédéral a proposé des changements majeurs à son projet en vue de réduire les émissions de carbone du secteur électrique canadien d’ici 2035. Les nouvelles options de conception témoignent d’un plus grand pragmatisme dans l’approche du gouvernement fédéral, indiquant en cela qu’il adoucit sa position à l’égard de la réduction drastique des émissions des centrales électriques au gaz d’ici 2035.
Que retrouve-t-on dans la mise à jour ?
Les options de conception actualisées associées au règlement offriraient aux opérateurs de réseaux électriques plus de flexibilité pour continuer à exploiter leurs centrales électriques au gaz naturel au-delà de 2035. À ce titre, on prévoit notamment la fixation de limites d’émission annuelles plutôt que de normes de performance, permettant ainsi aux centrales de fonctionner plus longtemps sans contraintes et l’autorisation de l’achat de crédits compensatoires dans les situations où les émissions provenant de la production de gaz naturel dépassent ces limites.
Les améliorations touchant le règlement actuellement envisagées constituent une victoire importante pour les provinces qui devront toujours compter sur la production de gaz naturel au-delà de 2035. Les exploitants de réseaux électriques provinciaux pourront ainsi continuer à fournir une électricité fiable et abordable tout en maintenant la capacité du Canada à atteindre son objectif en matière de réduction des émissions.
Flexibilité pour les provinces
Le gouvernement fédéral envisage plusieurs options pour offrir plus de flexibilité aux provinces, aux services publics et aux autres organismes de réglementation et fournisseurs d’électricité, tout en garantissant des réductions significatives des émissions. L’une de ces options consiste à délaisser l’approche axée sur une norme de performance, qui est une norme d’intensité d’émission fixe, au profit d’une limite d’émission possible. Cette limite serait adaptée à la capacité de chaque groupe, remplaçant ainsi l’approche actuelle fondée sur une « norme de performance ».
Cette nouvelle approche pourrait favoriser des améliorations d’efficacité et offrir de la flexibilité. Toutefois, elle supprimerait également l’approche relative aux « dispositions pour la production de pointe » qui était incluse dans le projet de REP.
Nous considérons cela comme une victoire majeure pour l’Ontario. Cela donne également à l’Alberta et à la Saskatchewan plus de latitude dans la façon dont elles gèrent leur transition vers des sources plus propres.
De plus, le règlement pourrait permettre à un groupe de dépasser sa limite annuelle d’émissions dans une mesure limitée, à condition qu’il remette des crédits compensatoires de GES pour les émissions excédentaires. Dans ce scénario, le gouvernement fédéral serait confronté à la nécessité d’assurer un approvisionnement fiable en crédits compensatoires de GES de haute qualité. De plus, il devrait établir des mécanismes de marché efficaces pour gérer la demande potentielle accrue en matière de crédits compensatoires au Canada.
Parmi les autres changements à l’étude figurent le prolongement de la « fin de vie réglementaire » au-delà du seuil proposé actuel de 20 ans et la possibilité pour les parties responsables, comme les services publics et les sociétés d’État, de combiner les limites d’émission de leurs multiples groupes existants dans la même juridiction.
Le traitement réglementaire de la cogénération est également à l’étude, et pourrait évoluer vers une limite d’émission. L’approche envisagée opérerait également une distinction entre les émissions provenant de l’électricité utilisée « dans les limites de l’installation » et les émissions associées à l’électricité fournie au réseau.
Le gouvernement fédéral prévoit continuer à collaborer avec les parties intéressées, notamment les provinces et les services publics, avant de finaliser le REP plus tard cette année. Ottawa a déclaré qu’une collaboration continue sera essentielle pour garantir que le règlement puisse permettre des réductions significatives des émissions tout en préservant la fiabilité et en garantissant l’accessibilité financière du système électrique. Les commentaires sur les modifications potentielles du REP doivent être soumis par les parties intéressées d’ici le 15 mars.
Keigan Buck est responsable principal, Politique énergétique, Institut d’action climatique RBC
Au début de février, l’Institut d’action climatique RBC a évalué pour la première fois les progrès réalisés au Canada pour lutter contre les changements climatiques et a convoqué plus de 100 chefs d’entreprise, investisseurs, experts en politiques publiques et dirigeants communautaires pour discuter de ses constatations et en débattre, ainsi que pour proposer des idées sur ce que le Canada peut faire pour accélérer le mouvement. L’évènement a fait salle comble, et l’enthousiasme qu’il a suscité est sans équivoque : l’engouement pour les idées climatiques est plus fort que jamais.
Notre rapport, intitulé L’urgence de mettre les bouchées doubles, montre que le Canada doit accroître ses investissements dans la lutte contre les changements climatiques pour les faire passer de 22 milliards de dollars en 2023 à environ 60 milliards de dollars par année pour le reste de la décennie, afin d’atteindre la neutralité carbone. La discussion, animée par Mark Carney, envoyé spécial des Nations Unies pour l’action et le financement en faveur du climat, et Dave McKay, PDG de RBC, a permis de formuler un éventail d’idées.
Voici ce que nous en avons retiré :
Les gouvernements doivent moins intervenir
Les subventions ne sont pas durables, et pourtant, la plupart des mesures de lutte contre les changements climatiques reposent sur ce type d’aide, que ce soit pour l’achat de thermopompes ou pour le captage industriel du carbone. Selon notre rapport, 80 % des dépenses liées à la lutte contre les changements climatiques au cours de la dernière décennie ont été financées par le gouvernement fédéral canadien. Cette situation s’explique en partie par l’influence de l’Inflation Reduction Act, un programme de subventions massives mis en place aux États-Unis que d’autres pays, dont le Canada, ont essayé de recréer. Selon le Fonds monétaire international, si tous les pays versaient autant de subventions que les États-Unis, la dette publique globale augmenterait de 40 % à 50 % au cours des 20 prochaines années.
Appel à l’action pour le climat : Le gouvernement fédéral canadien doit élargir son approche climatique pour élaborer des politiques commerciales axées sur le marché, notamment avec des mécanismes d’ajustement carbone aux frontières, dont le double objectif serait d’attirer les investissements tout en réduisant les émissions.
Cibler les grands émetteurs
Le secteur pétrolier représente la plus grande occasion de réduire les émissions et dispose du bilan financier et des liquidités nécessaires pour financer des efforts de décarbonisation à grande échelle. D’autres grands émetteurs, dans les secteurs de l’acier, de l’aluminium, du ciment et du transport maritime, sont également prêts à réduire leurs émissions et disposent des capitaux et des chaînes d’approvisionnement pour agir rapidement. En nous concentrant sur les grands émetteurs dans les années 2020, nous serons en mesure de nous attaquer à d’autres enjeux dans les années 2030, notamment l’approvisionnement en électricité et les technologies grand public.
Appel à l’action pour le climat : Élaborer un programme inspiré de l’Accélérateur de transition industrielle, une initiative mondiale lancée à la COP28 qui réunit des entreprises, des investisseurs et des gouvernements afin de réaliser de grands projets basés sur des technologies propres.
Un financement mixte est essentiel
Pour développer des technologies propres, il faut des capitaux, et la structure de notre marché financier n’est pas adaptée au risque, au rendement, ni à l’horizon temporel requis pour les investissements climatiques disponibles aujourd’hui. Ces capitaux ne peuvent pas non plus provenir d’une seule source. Plusieurs entrepreneurs canadiens ont fait part de leurs frustrations concernant l’accès au capital et se sont tournés vers les marchés étrangers pour leurs besoins d’investissement initiaux. L’une des difficultés qu’ils rencontrent est l’absence de grands fonds de capital-risque (et d’expertise en capital-risque) pour les technologies non éprouvées. Ils indiquent également que les banques et les fonds de pension, qui ont les capitaux nécessaires, sont peu enclins à prendre des risques, ce qui est particulièrement frustrant. Les contraintes règlementaires sur le capital des banques font partie du problème, et il a été suggéré que le gouvernement fédéral, par l’entremise du Bureau du surintendant des institutions financières, pourrait jouer un rôle plus constructif en assouplissant ces restrictions. Les fonds de pension du Canada, qui ont affecté une grande partie de leur capital à l’étranger pour diversifier leur exposition au risque et accroître les rendements, pourraient constituer une autre source potentielle de capital, mais pas au détriment de leurs obligations fiduciaires.
Appel à l’action pour le climat : Réunir divers portefeuilles de capitaux par l’entremise du Fonds de croissance du Canada pour accélérer la mise au point de technologies canadiennes, surtout dans le cadre des priorités stratégiques et des projets phares.
Se tourner vers les marchés émergents
En collaborant avec des organismes multilatéraux de développement comme la Banque mondiale, nous pouvons renouveler notre rôle dans le Sud global grâce à des actions de lutte contre les changements climatiques. Bon nombre des technologies nécessaires dans les marchés à croissance rapide (et à industrialisation rapide) sont fabriquées au Canada, qu’il s’agisse de captage et d’utilisation du carbone, de stockage de batteries ou de surveillance par satellite. Étant donné que les marchés émergents seront responsables de la majorité des nouvelles émissions mondiales au cours des 25 prochaines années, l’opportunité est évidente, tout comme les effets positifs sur les émissions mondiales.
Appel à l’action pour le climat : Promouvoir une stratégie commerciale axée sur les technologies propres, menée par Exportation et développement Canada, afin de doubler les exportations d’ici 2030.
Le Canada doit passer à la vitesse supérieure
Un cadre règlementaire fiable est primordial si le Canada veut que le secteur privé accélère la cadence. Il faut notamment mettre en place rapidement des crédits d’impôt à l’investissement et accroître la dotation du Fonds de croissance du Canada, qui est actuellement de 15 milliards de dollars. Le programme de contrats sur différence pour le carbone (qui sert essentiellement de garantie contre les changements de tarification du carbone) est également crucial. D’autres règlementations, notamment sur les émissions dans le secteur pétrolier et gazier, et dans le secteur de l’électricité, progressent lentement. Il est temps d’accélérer l’adoption de politiques qui attirent de nouveaux investissements dans les technologies durables. Pour investir davantage dans la décarbonisation, les entreprises ont besoin que les règlementations soient plus prévisibles. Trop de règlementations canadiennes, dont la Loi sur l’évaluation d’impact environnemental, baignent dans une incertitude politique et constitutionnelle. Si les règlementations peuvent être bénéfiques pour les affaires, les investisseurs doivent pouvoir être sûrs que l’intégrité de ces règles sera préservée, et ce, même si elles sont révisées, pendant le cycle de vie de leurs engagements.
Appel à l’action pour le climat : Créer une unité chargée du climat au sein du ministère des Finances pour accélérer la mise en œuvre de mesures fiscales, et lancer une version canadienne du Climate Change Committee mis en place en Grande-Bretagne pour suivre de façon indépendante les progrès réalisés grâce aux politiques publiques par rapport à des exigences claires en matière d’émissions.
La tarification du carbone industriel est la nouvelle norme
La taxe sur le carbone sur les consommateurs pourrait ne pas survivre aux prochaines élections, mais de nombreux analystes experts du sujet du climat ne s’inquiètent pas. Elle ne concerne qu’une petite partie des émissions, et son rôle dans la modification des comportements des consommateurs est encore amoindri par toutes les remises accordées. De nombreuses entreprises et de nombreux décideurs envisagent la possibilité de mettre en place un système de tarification du carbone industriel, peut-être au moyen d’un programme national de plafonnement et d’échange. L’Alberta et l’Ontario, les deux principaux émetteurs industriels, auront un rôle clé à jouer.
Appel à l’action pour le climat : Envisager la mise en place d’un système national d’échange de droits d’émissions industrielles qui incite les entreprises à tirer profit de la réduction de leur empreinte environnementale.
Taxonomie : une solution canadienne est nécessaire pour débloquer des capitaux
S’il y a bien un mot qui était sur toutes les lèvres lors du forum, c’est celui-ci : taxonomie. Bien qu’abstrait, ce terme recouvre une réalité qui présente un réel potentiel économique en tant que système de classification pour la finance verte et le financement de la transition. Si le Canada veut attirer les dizaines de milliards de dollars nécessaires pour faire progresser la décarbonisation, les institutions financières devront fournir aux entreprises qui cherchent à réunir des capitaux des normes sur lesquelles se baser pour qualifier un projet, ou un investissement, de vert ou le décrire comme favorisant la transition. De tels systèmes de classification sont en place en Europe et dans plusieurs marchés émergents. Un cadre pour une taxonomie canadienne de la transition, élaboré par une trentaine de grandes banques, de compagnies d’assurance et de caisses de retraite, est actuellement entre les mains du ministre fédéral des Finances.
Appel à l’action pour le climat : Faire avancer le projet fédéral de taxonomie afin de normaliser la classification des investissements verts et d’établir une référence pour les institutions financières.
Les marchés du carbone peuvent utiliser des capitaux privés
S’ils se développent rapidement en Europe et aux États-Unis, les marchés du carbone en sont encore au stade embryonnaire au Canada. Cette situation doit changer si nous voulons mobiliser des dizaines de milliards de dollars de capital pour récompenser les acteurs de l’économie qui réduisent les émissions. Voici un exemple concret : les agriculteurs canadiens qui adoptent de meilleures pratiques de gestion des sols pour capter et conserver le carbone, mais qui ne sont rémunérés que pour ce qu’ils produisent et non pour ce qu’ils préservent. Aux États-Unis, les entreprises alimentaires et les investisseurs peuvent récompenser les agriculteurs beaucoup plus facilement, comme ils peuvent le faire pour d’autres émetteurs qui investissent dans la réduction des émissions. Par conséquent, les marchés du carbone aux États-Unis représentent une opportunité d’une valeur estimée à 200 milliards de dollars américains par année.
Appel à l’action pour le climat : Réunir les principales entreprises de la chaîne d’approvisionnement alimentaire, des investisseurs institutionnels et des organismes de règlementation provinciaux afin d’établir un cadre de surveillance, de déclaration et de vérification qui servira de base à un marché du carbone florissant.
Le méthane peut être notre objectif ambitieux
Certaines des plus grandes sociétés pétrolières et gazières, qui sont responsables de 40 % des émissions, dont Saudi Aramco, ExxonMobil et Chevron, se sont engagées à éliminer les émissions de méthane d’ici 2030. Le Canada est déjà un chef de file en matière de règlementation du méthane et fait partie d’un mouvement mondial visant à réduire les émissions de méthane. Nous pouvons assurer 25 % des réductions d’émissions que nous nous sommes engagés à réaliser d’ici 2030 si nous augmentons la portée des technologies déjà en place. Le gouvernement fédéral estime qu’il faudra 15 milliards de dollars pour réduire les émissions de méthane, ce qui en fait l’un des investissements les plus rentables pour réduire les émissions.
Appel à l’action pour le climat : Élaborer un atlas de surveillance des émissions de méthane pour le secteur pétrolier et gazier du Canada, dirigé par l’industrie, grâce à des investissements dans des entreprises en démarrage et au déploiement de technologies comme des capteurs satellitaires, aériens et terrestres.
Les consommateurs doivent être sensibilisés aux enjeux climatiques
Selon une étude RBC-Ipsos, les trois quarts des consommateurs ont besoin d’être davantage accompagnés et éduqués sur la question du climat. À cet égard, la sensibilisation aux enjeux climatiques et les politiques stratégiques jouent un rôle important. Un participant a affirmé que les politiciens avaient peur des consommateurs. Ils n’ont pourtant aucune crainte à avoir. Les principaux moteurs de l’action climatique sont les politiques qui catalysent la transformation. L’idée est de supprimer les obstacles pour aider les consommateurs à prendre des décisions respectueuses du climat, notamment en limitant les combustibles fossiles disponibles sur le marché pour orienter leurs dépenses vers des options plus écologiques.
Appel à l’action pour le climat : Utiliser divers contenus et canaux numériques, notamment des campagnes de sensibilisation créatives sur les médias sociaux, et des ressources et cours ludiques en ligne, pour inciter les Canadiens à participer aux actions climatiques qui s’offrent à eux et à réfléchir aux compromis inhérents à une transition.
Le Canada ne fera pas partie des meilleurs élèves en matière de lutte contre les changements climatiques si les gouvernements et l’industrie continuent de s’impliquer de loin, ou pire, sans se concerter. Nous avons besoin de davantage de modèles collaboratifs pour la planification, l’affectation des ressources et l’exécution de la stratégie industrielle. L’exemple de la Climate Smart Buildings Alliance a été cité; il s’agit d’un organisme fondé par Mattamy Homes, EllisDon et RBC pour élaborer des projets de démonstration de bâtiments et de collectivités à faibles émissions de carbone.
Comme l’a dit un intervenant, « L’heure n’est pas à la compétition, mais à la collaboration. » Cette démarche n’est pas qu’une question de fierté patriotique, elle peut donner de l’élan à de nouveaux modèles d’achat et de chaîne d’approvisionnement, favoriser de nouvelles approches de financement et encourager une prise de risques accrue. Comme cela a été démontré lors de la COP28, des puissances moyennes mondiales comme le Brésil et l’Inde jouent de leur influence et de leur pouvoir pour rafler la récompense ultime (des capitaux verts et un savoir-faire technique). Le Canada ne peut pas se contenter de la troisième place.
John Stackhouse est premier vice-président, Bureau du chef de la direction à RBC
Le Canada est confronté à un triple défi économique, qui s’accompagne d’une triple occasion économique susceptible de jeter les bases de la croissance jusqu’aux années 2030.
Les trois sommets de ce nouveau triangle de croissance – la réconciliation économique, la productivité et l’action climatique – sont interdépendants. Autrement dit, nous ne pouvons pas en avoir un sans avoir les autres.
Cette idée est apparue clairement à la COP28 en décembre, où la croissance, la formation de capital et l’inclusion économique ont été présentées comme des axes importants pour atteindre nos objectifs climatiques. Le Canada pourrait en profiter pour adopter un positionnement stratégique, à condition de réaliser des ajustements conséquents.
Commençons par l’action climatique, avec une vérité crue : parvenir à zéro émission nette exigera des investissements d’une envergure jamais vue de notre vivant.
L’Institut d’action climatique RBC a récemment publié un rapport sur l’avancement de la transition au Canada, intitulé « Action climatique 2024 », dont le message principal est que nous faisons des progrès, mais que c’est loin d’être suffisant. En ce qui concerne le financement de la transition vers l’objectif zéro émission nette, nous devrons investir 60 milliards de dollars par année dans l’action climatique. Pour l’heure, nous investissons 22 milliards de dollars.
La bonne nouvelle est que l’investissement est à la hausse par rapport aux 15 milliards de dollars d’il y a trois ans à peine. La mauvaise nouvelle est qu’il faut au moins doubler ce chiffre, et de toute urgence. C’est pourquoi nous avons intitulé notre rapport « L’urgence de mettre les bouchées doubles ». (De plus, pour chaque année où nous n’investissons pas suffisamment, nous nous rapprochons de la nécessité de tripler l’investissement requis.)
Le montant semble intimidant, mais il ne représente que 1 % du PIB environ. Et si les capitaux sont bien investis, ils peuvent ajouter à la croissance économique et nous empêcher de retomber dans la stagnation qui prévalait depuis de longues années avant la pandémie.
Comme le savent tous les entrepreneurs, le capital n’est pas quelque chose qui est imprimé par les gouvernements ou par les banques, ou pas pour longtemps. C’est quelque chose que les entreprises et les secteurs en bonne santé attirent, génèrent et retiennent. Tout cela exige de la productivité.
Malheureusement, près de 80 % de l’action climatique canadienne de la dernière décennie a été financée par le gouvernement fédéral. Le Canada n’attire pas, ou ne retient pas le capital d’investissement, alors qu’en ce moment nous devons attirer des dizaines de milliards de dollars de plus par année pour financer à la fois la réconciliation économique et la transition vers une économie carboneutre. En fait, entre 2015 et 2022, les investissements des entreprises ont décliné de 16 %, avec notamment un recul massif des investissements dans les secteurs du pétrole et du gaz, des mines et de la foresterie. Et dans l’ensemble, les investissements ont été stables, au mieux, principalement soutenus par les investissements du gouvernement dans des domaines comme les hôpitaux et les autoroutes, et par notre investissement collectif dans l’immobilier.
Non seulement nous ne capitalisons et ne recapitalisons pas nos principaux secteurs de croissance, mais nous n’attirons pas suffisamment de capitaux internationaux. L’investissement canadien à l’étranger représente maintenant près du double de l’investissement direct étranger réalisé au Canada (102 contre 62 milliards de dollars).
Nous devrons revoir notre plan collectif pour financer la transition énergétique, un processus qui repose sur des projets à forte intensité capitalistique allant du captage du carbone à la réduction du méthane en passant par l’électricité éolienne et solaire, l’hydrogène et le stockage des batteries. L’un des catalyseurs est la réconciliation économique, en particulier le consentement et la participation des Autochtones, qui non seulement peut nous éviter des années de bataille judiciaire, mais aussi fournir le genre de responsabilité que recherchent les investisseurs à long terme soucieux du climat et de la nature.
Comme nous l’avons indiqué dans notre rapport « 92 à zéro » de 2023, l’objectif zéro émission nette ne peut pas être atteint sans la réconciliation économique énoncée dans la recommandation no 92 de la Commission de vérité et réconciliation.
Dans cet esprit, le potentiel de développement des ressources est toutefois considérable. Notre recherche montre que les terres autochtones du Canada représentent :
56 % des projets miniers essentiels de pointe ;
35 % des meilleurs sites solaires ;
44 % des meilleurs sites éoliens pour la production d’énergie.
Si elle était développée de manière appropriée et durable, cette richesse en ressources pourrait générer environ 225 milliards de dollars d’investissements.
Nous ne pourrons pas nous engager sur ces chemins convergents – l’objectif zéro émission nette, la réconciliation, et une croissance économique plus durable – sans une nouvelle approche du partenariat avec les communautés autochtones. C’est l’une des obligations imposées par la nouvelle législation sur le consentement préalable, libre et éclairé. Par ailleurs, nous devrons adopter un capitalisme fondé sur le bon sens en vertu duquel la propriété et la responsabilité locales sont essentielles pour produire des rendements sains à long terme. L’équité au sein des projets est le fondement d’un développement prévisible, de meilleurs résultats environnementaux et de retombées sociales axées sur les collectivités. En d’autres termes, cette approche réduit les risques liés aux projets et améliore le rendement économique pour toutes les parties prenantes, y compris les promoteurs de projets.
Au-delà des occasions de libérer des capitaux pour financer la transition, nous pouvons encourager collectivement la réconciliation économique en investissant dans les infrastructures de base, ce qui sera également favorable à la productivité économique.
Services économiques RBC a soutenu l’Assemblée des Premières Nations dans le cadre d’un important projet de recherche intitulé « Combler les lacunes en matière d’infrastructure », au cours duquel les besoins en infrastructures des Premières Nations ont été estimés à 350 milliards de dollars en incluant le logement et les services de base comme l’eau. Les besoins des communautés inuites et métisses font considérablement augmenter ce chiffre.
Bien déployées, ces infrastructures pourraient accroître la croissance du PIB de 0,5 % par an selon les conclusions de l’APN-RBC.
Il y a beaucoup d’argent en jeu, mais les besoins et les résultats ne se limitent pas à l’aspect financier. Nous devons aussi nous concentrer sur le consentement, la sécurité et les personnes.
Le consentement est ce qui donne aux investisseurs, aux exploitants et aux chaînes logistiques la confiance nécessaire pour prendre des risques.
La sécurité leur donne le sentiment que ces risques seront évalués et gérés équitablement.
Les personnes font en sorte que les choses avancent et continuent d’avancer.
Examinons d’abord la question du consentement. Il y a quelques années, Phil Fontaine, conseiller spécial de RBC, et moi-même avons lancé une initiative de « cercles d’écoute » afin de sonder les collectivités de tout le pays et de mieux comprendre ce qu’elles entendent par consentement. Il n’y a pas de définition figée, et il n’y en aura peut-être jamais. Mais il est de plus en plus clair que le consentement est une affaire de temps, de discussions et d’équité.
C’est compliqué, compte tenu des échéances pour le climat comme celle de 2030, mais les projets de décarbonation nécessaires pour parvenir à zéro émission nette (entre autres, les minéraux critiques et les pipelines de carbone) n’aboutiront pas sans l’adhésion significative et durable des collectivités. L’un des meilleurs exemples est celui de la participation au capital. L’initiative 50/50 lancée par Hydro One, qui permet aux communautés autochtones de posséder la moitié des lignes de transport qui passent sur leur territoire, démontre comment de tels partenariats peuvent fonctionner.
La sécurité financière constitue un autre défi. Les communautés autochtones ne peuvent pas accéder aux capitaux nécessaires pour investir dans les projets sans une forme quelconque de soutien ou de garantie. La plupart ne disposent pas de bilan financier – la Loi sur les Indiens ne leur permet pas d’emprunter – et les revenus excédentaires issus de leurs entreprises ou des transferts du gouvernement fédéral ne sont pas suffisants pour rembourser les prêts en question. Cependant, à l’aide de garanties de prêts à l’image de celle qui a été mise au point par le gouvernement de l’Alberta, nous constatons que les communautés autochtones sont désireuses et capables d’emprunter et d’investir dans la structure de propriété de grands projets.
Nous pensons que c’est une excellente raison d’établir un programme de garantie de prêts pour les Autochtones comme celui qui a été annoncé dans l’Énoncé économique de l’automne 2023. Cela pourrait aider à mobiliser 10 milliards de dollars pour les communautés autochtones, et en même temps lever 10 fois ce montant sous la forme de partenariats et de capital privé. Une garantie souveraine permettrait également de réduire les coûts d’emprunt de 100 à 150 points de base dans de nombreux cas. Les communautés autochtones, collectivement, économiseraient ainsi plus de 100 millions de dollars par année.
Cela nous amène au troisième grand besoin, qui se rapporte aux personnes et aux compétences. Les communautés autochtones nécessitent et désirent être plus que des partenaires financiers dans cette nouvelle économie. Ils veulent participer en tant que propriétaires, gestionnaires, travailleurs et fournisseurs. Ce besoin est encore plus pressant face au déclin démographique qui menace le Canada. Mais pour que cela se produise et fonctionne, nous devons investir beaucoup plus dans notre système scolaire, de l’école maternelle au doctorat, afin de préparer les jeunes Autochtones aux emplois et aux rôles d’une nouvelle économie.
Il ne pourrait pas y avoir de meilleur moment pour agir :
les règlements avec le gouvernement fédéral se déroulent maintenant à un rythme et à une échelle qui peuvent être transformateurs pour les collectivités et les nations ;
les incitatifs fiscaux du gouvernement fédéral et de nombreux gouvernements provinciaux, y compris les incitatifs à l’investissement, commencent à faire effet ;
Les taux d’intérêt sont à la baisse, ce qui incite de nombreux investisseurs à long terme à rechercher de nouvelles occasions.
Lorsque des occasions se présenteront, nous devrons veiller à ne pas leur fermer la porte à cause de restrictions indues sur le capital. Si nous prenons l’exemple des garanties de prêts pour les Autochtones, toute restriction sectorielle visant le pétrole et le gaz ou les pipelines serait considérée comme néocoloniale. Dans de tels cas, il existe d’autres outils modernes, tels que les normes d’émissions et les principes environnementaux, que de nombreuses collectivités apprécieraient et souhaiteraient diriger.
Le gouvernement fédéral doit veiller à ne pas laisser les nouveaux outils, tels que les garanties, ralentir davantage le processus d’approbation et de développement des projets. Sous l’impulsion de la Cour suprême du Canada, Ottawa envisage de modifier sa loi relative à l’évaluation des incidences sur l’environnement, connue sous le nom de C-69, afin de permettre une plus grande souplesse et une plus grande responsabilité de la part des provinces. Il serait judicieux de veiller à ce que les projets autochtones se déroulent dans le même esprit.
En fait, le gouvernement fédéral devrait considérer tout cela comme une occasion unique de déclarer au monde – et aux Canadiens – que lorsqu’il s’agit de développer les ressources appartenant aux Autochtones, dans le cadre de projets respectueux du climat, le Canada est prêt à faire des affaires. D’ici la fin de cette année, nous pourrions voir une harmonisation des avantages fiscaux et des subventions pour les projets zéro émission nette, un programme national de garantie de prêts pour les Autochtones et des cadres réglementaires simplifiés, ce qui constituerait un nouveau triangle de croissance pour le Canada.
Si nous ne faisons pas ces changements, nous risquons de tourner en rond.
Le secteur des technologies propres est en phase de correction. Le Forum CleanTech de l’an dernier, qui s’est tenu à Palm Springs, était empreint d’optimisme mesuré, bien que des rumeurs de faillites d’entreprise imminentes circulaient en coulisses.
En 2023, l’avenir des technologies propres avait déjà commencé à se diviser entre les initiatives commercialement viables et les autres, une tendance qui ne fera que s’accentuer. Lors du forum de cette année, qui a eu lieu à San Diego, il a été unanimement reconnu qu’une restructuration imminente du secteur des technologies propres était nécessaire.
Selon BloombergNEF, il est presque certain que les flux de capitaux qui financent des entreprises de technologies propres et qui s’élèvent à 40 milliards de dollars américains, ainsi que les engagements nationaux et des entreprises pour le climat, vont encore baisser cette année.
Les entreprises dont les fondamentaux économiques ou techniques sont plus faibles rencontrent en difficulté, tandis que les investissements en capital-risque et les fonds soutenant la croissance des nouvelles technologies industrielles diminuent. Comme il est devenu plus difficile d’obtenir des financements, des dizaines d’entreprises du secteur des technologies propres ont vu leur valeur baisser et leurs flux financiers se tarir. D’autres baisses et une consolidation de l’industrie semblent inévitables à terme.
Pourtant, l’ADN de la Silicon Valley est ainsi fait : les projets sont testés, échouent et tombent dans l’oubli jusqu’à ce qu’une licorne renaisse de leurs cendres. Et ce cycle se répète à l’infini.
Soyons clairs, l’optimisme est également de mise; le financement de projets et la création d’emplois pour les installations de fabrication de technologies propres n’ont jamais atteint des niveaux aussi élevés. Entre-temps, des mesures gouvernementales, comme l’Inflation Reduction Act des États-Unis, et des investisseurs soucieux des impacts climatiques soutiendront les meilleures entreprises dans leur processus de commercialisation.
La renaissance du secteur manufacturier en Amérique du Nord est en cours, les technologies passant de la phase de démonstration à celle du déploiement. Des usines de batteries pour véhicules électriques, d’électrolyseurs, de pipelines de dioxyde de carbone, et de production d’acier, de ciment et d’ammoniac bas carbone voient le jour partout sur le continent.
Les économies émergentes, notamment en Asie-Pacifique, offrent également des possibilités intéressantes. Certains pays où le niveau de vie augmente, comme l’Inde, la Corée du Sud et la Chine, sont particulièrement vulnérables aux effets des changements climatiques. Cependant, ils résistent au ralentissement économique occidental, ce qui en fait des régions de prédilection pour les investisseurs et les entrepreneurs du secteur des technologies propres.
D’ici la fin de l’année, le rôle de la politique, une autre variable clé influençant la trajectoire climatique future, deviendra également plus clair. Le malaise électoral se fait déjà sentir, avec un retour en arrière des politiques climatiques concernant les véhicules électriques, l’assouplissement des conditions d’octroi de permis d’exploitation du pétrole et du gaz au Royaume-Uni, et des appels à la suppression de la taxe sur le carbone au Canada.
Dans les salles de conférence du San Diego Bay Mission Resort, des rumeurs circulaient quant aux éventuelles difficultés supplémentaires qu’entraînerait le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Cependant, comme les États traditionnellement républicains captent la majeure partie des flux de capitaux issus des mesures de l’Inflation Reduction Act, les politiques climatiques ne seront peut-être pas tout de suite abandonnées par Trump. Bien évidemment, un deuxième mandat de Joe Biden pourrait ancrer les politiques climatiques dans l’économie américaine.
Le Forum économique mondial (ce lien mène à un site web dont le contenu est en anglais seulement) constitue toujours une source à la fois d’espoir et d’anxiété. L’édition de cette année donnait une impression aboutie de paradoxe.
Le rassemblement de dirigeants de gouvernements, d’entreprises et de la société civile, qui se tient à Davos en Suisse, pendant une semaine, avait pour objectif de mettre l’accent sur une crise de confiance mondiale. Et pourtant, au dernier jour du Forum, les principales bourses mondiales – qui constituent en soi un bon indicateur du niveau de confiance – ont clos leur journée à des niveaux records. En parallèle, un plus grand nombre de citoyens que jamais, dans un plus grand nombre de pays que jamais, se préparent cette année à voter dans le cadre d’élections démocratiques. Le commerce mondial, qui constitue une autre mesure du niveau de confiance qui prévaut, connaît une embellie, bien qu’elle soit lente.
Voilà qui résume en quelques mots ce que représente Davos : l’un des rassemblements les plus éclectiques et dynamiques au monde qui donne à la fois un bon aperçu sur l’année à venir et qui se trompe tout autant (médias sociaux, crise financière mondiale, Brexit et COVID) qu’il voit juste. L’édition de cette année du Forum, qui constituait la 54e depuis la création de l’événement, a attiré 3 000 délégués (ce lien mène à un site web dont le contenu est en anglais seulement), dont 350 chefs de gouvernement et ministres, et 80 dirigeants de la sécurité nationale. Il a également attiré des dirigeants du secteur technologique, des entrepreneurs, des universitaires et des militants sociaux du monde entier.
Et que dire de l’ambiance générale ? Mitigée sur le plan économique, amère en matière politique, enthousiaste à l’égard de la technologie et nerveuse sur les questions de sécurité. Un habitué du Forum a estimé, pour sa part, que l’ambiance en était une d’« optimisme réaliste ». Un autre préférait la formule « incertitude radicale », qui pourrait ouvrir la voie à une période de destruction créatrice et de progrès remarquable – ou tout simplement à une période de destruction.
Voici certains des faits saillants que j’en retire :
1. Le climat économique est mitigé
Les participants au Forum de Davos semblaient croire en une croissance économique modeste cette année ainsi qu’en un ralentissement de l’inflation, ce qui devrait permettre aux banques centrales d’abaisser les taux d’intérêt – mais ni de manière trop marquée ni trop rapidement. Les chefs d’entreprise et les économistes ont dans une large mesure appelé à un atterrissage en douceur de l’économie américaine. Rappelons cependant que tel était le sentiment qui prévalait à Davos il y a un an – et que l’économie américaine a achevé l’année 2023 en affichant une croissance du PIB supérieure à 2,5 %. L’absence de récession ainsi que des pressions persistantes sur les coûts pourraient empêcher l’inflation de ralentir beaucoup plus ou la Réserve fédérale américaine de se montrer plus agressive à l’égard des taux. Parmi les forces inflationnistes, citons les dépenses engagées aux États-Unis en cette année électorale, les perturbations commerciales comme celles observées dans la mer Rouge (guerre) et au canal de Panama (climat), de même que les pénuries de main-d’œuvre. Dans l’ensemble, les consommateurs nord-américains et européens sont en bonne santé financière. En vérité, les achats d’articles de luxe atteignent des sommets sans précédent. On observe également des sorties de capitaux importantes des pays du golfe Persique riches en pétrole, ce qui contribue à faire grimper le prix des actifs. Il convient cependant de tenir compte de facteurs impondérables dans la mesure où Washington consacre désormais 18 % de son budget au service de la dette, ce qui pourrait contraindre le gouvernement à réduire ses dépenses, tandis que les perspectives économiques de la Chine sont en baisse et que son marché immobilier recule. Ces deux économies, qui représentent le tiers du PIB mondial, pourraient présenter les risques les plus importants sur le plan de la croissance, tandis que les perspectives en matière de taux d’intérêt interviennent elles aussi dans l’équation.
2. La Chine connaît un tassement
En à peine cinq ans, la Chine est passée du statut de chef de file du Forum économique mondial à celui de pays à la traîne. Le premier ministre Li Qiang a tenté de modifier cette réalité en faisant ses débuts à Davos, en se faisant accompagner d’une importante délégation et en profitant du fait que le discours d’ouverture lui avait été réservé pour exposer au monde entier la résilience dont sait faire preuve son pays. Rares furent ceux qui se sont ralliés à cette position. Dans la période précédant la tenue du Forum économique de Davos, la Chine a connu des sorties massives d’investissements étrangers et, à la fin de la semaine, Shanghai avait cédé le premier rang à Tokyo en termes de capitalisation boursière totale. En 2023, la population chinoise a également reculé pour la deuxième année consécutive. Le taux de natalité n’a jamais été aussi bas et la Chine abrite désormais le plus grand nombre de personnes âgées au monde. Le premier ministre Li a exhorté Washington à lever les sanctions commerciales, à annuler les interdictions imposées aux universitaires, en plus d’abandonner les restrictions technologiques qui dissuadent de nombreuses entreprises de faire des affaires dans son pays. En 2023, le monde a enregistré 5 400 mesures commerciales, un niveau correspondant au double du niveau d’avant la pandémie, et environ 20 % d’entre elles visaient la Chine. En parallèle, les investissements se sont déplacés de manière significative vers le Vietnam, l’Indonésie, le Mexique et l’Inde – alors que des sociétés chinoises ont elles-mêmes contribué à ce mouvement en transférant des milliards vers ces pays. Le message des Américains et des Européens était clair : ils ne compteront plus sur un seul pays, ou sur une seule région, pour combler leurs besoins.
3. L’Amérique est en voie de se rééquilibrer
À Davos, les États-Unis se sont présentés comme une superpuissance isolée qui pourrait, cette année, s’engager dans deux directions distinctes. L’administration Biden avait chargé ses principaux représentants en matière de politique étrangère, soit Antony Blinken et Jake Sullivan, d’insister sur le fait que, pour reprendre les mots de Jake Sullivan : « nous ne nous replierons pas sur nous-mêmes ». Ils ont décrit la doctrine Biden comme en étant une à « géométrie variable », s’adaptant d’une région, d’une situation et d’un échéancier à l’autre. Cette approche repose sur une combinaison d’idéaux et d’intérêts que Jake Sullivan décrit comme tenant de la « concurrence stratégique à l’ère de l’interdépendance ». En d’autres termes, un monde habité de partenaires qui peuvent être tantôt des amis et tantôt des ennemis. L’équipe Biden a laissé entrevoir qu’elle continuerait à encadrer ses rivaux en imposant des sanctions, en prévoyant des restrictions technologiques et en faisant valoir sa puissance militaire, y compris en procédant à des frappes contre leurs représentants. Les adversaires de l’Amérique semblent avoir bien compris cela. Certains de ses amis ont également fait état de leurs inquiétudes à l’égard d’une éventuelle présidence Trump et d’un retour à un régime faisant passer avant tout les intérêts américains. Les Européens craignent que Trump n’assouplisse sa politique à l’égard de la Russie et se sont ralliés à la position d’autres groupes qui s’inquiètent du fait qu’un deuxième mandat du président Trump ferait preuve de dureté à l’égard de l’Europe, du Canada et du Mexique en matière commerciale. Le ministre allemand des Finances, Christian Lindner, a déclaré que l’Europe devait renforcer ses capacités en matière de défense, de technologie, de même que son indépendance économique, afin de pouvoir traiter avec quiconque assumera le rôle de président l’an prochain en position de force. Quel que soit le résultat des élections de novembre, les perspectives de coopération mondiale sont limitées.
4. Le populisme a le vent en poupe
Le thème de la confiance a suscité de multiples discussions portant sur la démocratie et ce que rechercheront les électeurs du monde entier en 2024. La réponse se résume en un mot : changement. Cette année, 50 élections sont prévues dans divers pays ou régions allant de l’Indonésie à l’Inde et du Pakistan à l’Union européenne, à la Grande-Bretagne et au Mexique, sans compter les États-Unis bien évidemment. Aucune tendance spécifique ne se dessine à l’horizon, si ce n’est, dans de nombreux pays, l’appétit pour le changement d’une population marquée par la pandémie. Le nouveau président libertaire argentin, Javier Milei, a pris le devant de la scène pour livrer un discours allant parfaitement à l’encontre des vues du Forum économique mondial évoquant le pouvoir du capitalisme débridé et le caractère tenant de l’« extorsion » des impôts, livrant en cela le type de message déstabilisant de plus en plus en vogue. S’il est fort possible que le président Javier Milei constitue un cas particulier – le Wall Street Journal estimant notamment que son discours tenait de la « greffe de colonne vertébrale » –, on ne peut en dire autant de la soif en matière de changement politique et économique. Seulement 16 % des Américains estiment que leur gouvernement fédéral est apte « à faire ce qui s’impose » – cette proportion représentant un niveau record à la baisse après la crise financière, en plus de marquer un recul par rapport au niveau de 20 % qui prévalait en 2022. L’historien Niall Ferguson a comparé l’ambiance actuelle à l’âge d’or des années 20, alors que le populisme tant à droite qu’à gauche se tailla une nouvelle place, dans un contexte d’accentuation des inégalités de revenu. Une partie de ce phénomène trouve également ses racines dans la thématique globale que représente la confiance, alors que la pandémie a ébranlé la confiance qu’avaient de nombreuses personnes envers les institutions, et a façonné une nouvelle génération qui se montre moins optimiste quant à l’avenir.
5. L’IA divise
L’intelligence artificielle (IA) (ce lien mène à un site web dont le contenu est en anglais seulement) fut le principal mème de la semaine. Bill Gates a donné le ton en déclarant devant le public de Davos qu’il estimait que l’IA aurait un effet plus marqué que celui qui est associé à l’invention d’Internet. Les débats qui ont suivi se sont interrogés sur la mesure dans laquelle la foi que témoignent les membres du Forum envers la destruction créatrice – et qui consiste à laisser le marché choisir les gagnants – était justifiée dans une nouvelle ère technologique où la concentration des marchés semble croître à une vitesse vertigineuse. Une grande partie des échanges portant sur les cadres réglementaires ont mis l’accent sur la puissance des trois grands fournisseurs de services infonuagiques (Amazon, Microsoft et Google) et sur leur domination en matière de données, qui constituent le carburant fondamental de l’IA. « On ne dispose jamais de trop de données », a indiqué en guise de message d’avertissement Erik Brynjolfsson, qui dirige le Stanford Digital Economy Lab. Le Fonds monétaire international a également mis en garde contre les disparités économiques croissantes créées par l’IA entre les régions de même qu’entre les générations (bien que Satya Nadella, de la société Microsoft, et qui a grandi en Inde ait affirmé qu’il avait lui-même observé de ses propres yeux en quoi la technologie pouvait gommer les inégalités à travers le monde). D’autres ont souligné la mesure dans laquelle les gouvernements ne sont pas arrivés, à ce qu’il semblerait, à encadrer les médias sociaux alors que cette technologie en était encore à ses balbutiements. Les dirigeants européens, en particulier, ont insisté sur leur intention de réglementer l’IA même si cela devait ralentir l’innovation, tandis que les États-Unis et la Grande-Bretagne envisagent une approche plus permissive, préférant corriger les faux pas plutôt que d’empêcher tout progrès. « Si personne ne connaît l’avenir, nous pouvons intervenir à son endroit », a affirmé Jeremy Hunt, chancelier de l’Échiquier britannique. « Des choix s’offrent à nous. »
6. L’IA s’accélère
La principale avenue de Davos était parsemée de banderoles proclamant le pouvoir positif de l’IA, de nombreux magasins étant transformés en pavillons commerciaux pendant la semaine, avec pour objectif de promouvoir l’intelligence artificielle. J’ai moi-même assisté à un déjeuner qui s’est tenu dans l’un de ces magasins, organisé par une jeune entreprise américaine du domaine de l’IA, et qui souhaitait recueillir de la part de grandes entreprises des domaines de la fabrication industrielle, des soins de santé et de la robotique ce qu’elles retenaient de leurs expériences en matière d’IA. La conversation s’est résumée en un seul mot : productivité. La plupart des entreprises font appel à l’IA pour améliorer le rendement de leurs effectifs de vente, de leurs centres d’appel et de leurs équipes de codage – tout comme pour réduire le temps que consacrent les employés à la rédaction de rapports et à la production de présentations, activités que l’IA est en voie de parvenir à maîtriser. Peu d’employeurs présents à Davos, ou consultés dans le cadre des nombreux rapports produits par des cabinets-conseils publiés à l’occasion du Forum, ont affirmé qu’ils prévoyaient supprimer des emplois du fait de l’IA. La plupart d’entre eux ont déclaré qu’ils cherchaient plutôt à augmenter leurs revenus. Pour sa part, la société Accenture envisage de doter la plupart de ses 740 000 employés à travers le monde d’outils d’IA, tout comme elle l’a fait en leur offrant d’autres outils logiciels. Albert Bouria, le chef de la direction de Pfizer, a prédit « une renaissance du domaine des sciences de la vie », du fait de la rapidité avec laquelle l’IA est en mesure de scruter les séquences moléculaires pour les médicaments. Pour tirer parti du pouvoir créatif de l’IA, Sachin Dev Duggar, cofondateur de Builder.ai, a affirmé qu’il convenait d’opérer une transformation, l’importance accordée à la technologie devant céder le pas à la culture organisationnelle et à l’apprentissage. Pour le citer : « Comment peut-on s’y prendre pour faire en sorte que chaque employé porte une cape de superhéros plutôt que de penser que c’est l’IA qui est elle-même la superhéroïne ? »
7. L’IA est elle-même confrontée à des limites
Si les politiciens présents à Davos s’inquiétaient de l’emploi et de la vie privée, et si les chefs d’entreprise mettaient l’accent sur les performances ou le rendement, certains des responsables en matière de technologie dans le domaine de l’IA se sont ouverts quelque peu sur les limitations que présente cette approche, en soulignant que la rhétorique allait bien au-delà de ce que constitue la réalité. La faute en incomberait à YouTube. Il se pourrait fort bien que des modèles d’IA générative comme celui de ChatGPT soient en voie de s’approcher de leurs limites puisqu’ils se fondent sur l’apprentissage basé sur le texte et qu’ils ont déjà consommé la quasi-totalité de ce que l’univers a à offrir en matière textuelle. Cependant, aucun grand modèle de langage n’a encore conquis la vidéo ou n’est en mesure d’apprendre selon la méthode par tâtonnement, l’approche d’apprentissage la plus efficace pour les êtres humains. Yann LeCun, responsable de l’IA chez Meta, a affirmé qu’un enfant normal de quatre ans avait déjà absorbé 50 fois plus d’information que les plus grands modèles de langage. De surcroît, l’offre en matière d’information du genre humain s’étend davantage par le biais de la vidéo que par celui du texte. Un autre chercheur a expliqué que l’IA générative tenait dans une large mesure de l’association et non de la causalité, de telle sorte qu’elle présentait en soi des limites sur le plan de la logique et du jugement, sans compter les aspects relevant de la sensibilité et de la prévoyance. Comme ce chercheur l’a souligné, « c’est pour cela que les ordinateurs n’ont pas de sens commun ». Il a comparé la situation à celle qui concerne les avions et les oiseaux. Si les avions sont plus rapides que le sont les oiseaux, leurs capacités ne sont qu’une fraction de celles de ces derniers. Ce que l’IA générative est bel et bien en mesure de faire est d’aider les êtres humains à résoudre les problèmes, et notamment les problèmes qui nécessitent de découvrir de subtils modèles dans de vastes ensembles de données homogènes, comme c’est le cas de l’administration des médicaments, voire des modèles climatiques et leurs causes sous-jacentes.
8. L’enjeu du climat s’étiole
Au milieu de l’enthousiasme suscité par l’IA et de l’anxiété soulevée par les questions d’ordre géopolitique, il fut difficile de ne pas remarquer combien la question du climat en tant qu’enjeu (ce lien mène à un site web dont le contenu est en anglais seulement) avait marqué un pas de recul lors du Forum. Voilà qui ne constitue pas nécessairement en soi une mauvaise chose. De nombreuses séances portant sur le climat auxquelles j’ai assisté – alors que seulement une poignée de personnes se trouvaient parfois dans la salle – étaient axées sur l’action, beaucoup plus que sur l’angoisse ou sur les annonces. J’ai assisté à un petit déjeuner de travail en présence de dirigeants des secteurs de l’énergie, de la finance et de l’industrie, qui ont convenu du fait que cette année devait être celle des décisions finales en matière d’investissement pour parvenir à faire en sorte qu’un nombre beaucoup plus important de projets de décarbonation puissent être lancés (ou mis en chantier). Parmi les obstacles qu’il convient de retenir, citons l’absence de tarification mondiale du carbone industriel, les coûts associés à la conformité ainsi qu’une pénurie de modèles opérationnels en matière de financement mixte pour les gouvernements, les investisseurs et les banques. Il pourrait être utile de mettre plus précisément l’accent sur quelques projets révolutionnaires assortis d’échéances claires. Alors que prévalent actuellement des taux d’intérêt plus élevés, s’imposent également des taux de rendement plus intéressants, notamment dans le domaine des énergies renouvelables, volet dont on souhaite qu’il se développe selon un multiple de trois d’ici 2030. Cela ne constituera pas une mince affaire alors que la réglementation et la résistance des communautés entravent déjà la croissance. Aux États-Unis, le nombre d’objections juridiques aux projets d’énergie solaire et éolienne s’est multiplié par six. Pour que le monde puisse mettre en place de massifs nouveaux systèmes énergétiques d’ici une demi-décennie, il pourrait être nécessaire de se doter de nouvelles approches en matière de gouvernance. Comme le soulignait l’économiste Mariana Mazzucato, « peut-être y aurait-il lieu d’aborder la question du changement climatique avec un sentiment d’urgence équivalent à celui que suscite la guerre ».
9. La construction est en plein essor
L’une des raisons pour lesquelles nous ne parvenons pas à atteindre nos objectifs climatiques est que nous continuons à construire au même rythme que nous le faisons depuis des décennies. Au cours des 25 prochaines années, devrait s’ajouter à travers le monde l’équivalent de l’ensemble du parc immobilier chinois, notamment dans les pays en développement, où des millions de personnes migrent vers les villes. À elle seule, l’Inde ajoute chaque année l’équivalent de ce que représente la ville de Chicago. La construction et l’exploitation des bâtiments représentent 26 % des émissions mondiales. Pour commencer, nous devons modifier les systèmes de chauffage et de refroidissement. Cependant, nous devons également transformer les briques, le béton, le verre et l’acier qui composent tous ces nouveaux bâtiments. Si l’Europe a ouvert la voie en matière de matériaux de construction recyclés, cette offre doit doubler d’ici 2030. La difficulté tient au fait que chaque ville, même en Europe, semble vouloir se doter de son propre code de construction, ce qui empêche les fournisseurs de créer des usines de recyclage de masse. J’ai assisté à une séance de travail réunissant des planificateurs et des constructeurs qui ont déclaré que, mis à part les défis, ils observaient que les coûts du recyclage en Europe se rapprochaient de la parité. Malgré tout, on n’observe aucun signe en faveur du recyclage dans les pays en développement, où la plupart des nouvelles structures du monde seront édifiées. « En définitive, tout doit être une question financière », a affirmé Christian Ulbrich, le chef de la direction du géant de l’immobilier JLL.
10. L’agriculture se développe
Se tenant dans une région connue pour l’élevage de vaches et de moutons, le Forum commence enfin à redonner à l’agriculture ses lettres de noblesse. À son ordre du jour figure la promotion des systèmes alimentaires. Du reste, le Forum a lancé l’initiative des « 100 millions d’agriculteurs » afin de faire progresser l’agriculture durable. Les systèmes agroalimentaires représentent 30 % des émissions mondiales de GES, 70 % de l’utilisation d’eau douce et 80 % de la déforestation tropicale, pressions qui pourraient s’accentuer dans un monde dont on prévoit qu’il accueillera 500 millions d’habitants de plus d’ici 2030. Le Forum a réuni des gouvernements, des entreprises alimentaires et des agriculteurs pour parvenir à résoudre ce problème, en grande partie en trouvant de nouveaux moyens de financer les agriculteurs tant pour ce qu’ils préservent que pour ce qu’ils produisent. J’ai eu l’occasion de rédiger un article à l’intention du Forum intitulé « 3 ways to unlock the potential of climate-smart agriculture » (ce lien mène à un site web dont le contenu est en anglais seulement), qui s’est inscrit dans le débat sur cette question. J’ai également parlé à un groupe d’agriculteurs et de producteurs alimentaires du Mexique, de Malaisie et des Philippines, avant de participer à une séance de travail regroupant des ministres de l’Agriculture, des agriculteurs et des chefs de la direction du secteur de l’agroalimentaire qui visait à définir des options. Nous nous sommes entendus sur le fait que les gouvernements doivent remanier les subventions agricoles, qui totalisent annuellement quelque 3 000 milliards de dollars, afin de récompenser non seulement la production mais également la durabilité. S’offre également une autre occasion intéressante pour faire en sorte que les crédits de carbone permettent aux pollueurs de payer les agriculteurs pour les émissions captées par leurs terres. Les gouvernements et les universités doivent également réorienter les sommes consacrées à la recherche et au développement de manière à investir plus dans le domaine de l’agriculture, qui ne représente actuellement que 2 % du budget mondial en matière de recherche et développement. Comme l’a souligné le vice-président de la Tanzanie, Philip Mpango, à notre groupe : « nous devons rendre l’agriculture séduisante ».
Le système énergétique mondial connaît actuellement les affres d’une grande mutation.
Non seulement il doit répondre à une demande accrue liée à la croissance démographique et économique, mais la crise climatique exige une modification radicale des sources d’énergie. Les nouvelles technologies changent les perspectives sur ces deux tableaux.
Vers 2035, les 10 milliards de Terriens se seront-ils dotés des moyens énergétiques que suppose la prochaine phase de la croissance durable ? Quel rôle les tensions et ambitions géopolitiques joueront-elles alors ? De quelle manière le Canada – l’un des ténors mondiaux de l’énergie sous toutes ses formes – pourra-t-il générer le plus de valeur dans une économie carboneutre ?
Pour évaluer ce que seront l’offre et la demande d’énergie dans les années 2030, Services économiques et leadership avisé RBC, RBC Marchés des capitaux et Recherche mondiale ont compilé des données mondiales et nationales qui leur ont permis de faire de nouvelles projections fondées sur les hypothèses actuelles concernant l’évolution de la démographie, la croissance économique, la répartition des biens, le recours aux nouvelles technologies et les réglementations gouvernementales.
On trouvera ici les principaux résultats de l’exercice qui a été mené. Six grandes conclusions peuvent en être tirées qui devraient faciliter les débats lors de la COP28 – la conférence des Nations Unies sur le climat qui se tient à Dubaï –, ainsi que les discussions qui s’ensuivront sur les politiques énergétiques.
D’un côté, l’énergie joue un rôle crucial dans tous les pans de notre économie ; de l’autre, les progrès à réaliser sur le plan climatique dépendent de la façon dont nous gérons les émissions. L’équilibre à trouver exige un débat public éclairé auquel les auteurs du présent rapport espèrent contribuer.
1. La croissance de la demande mondiale va être égale à la consommation d’énergie des États-Unis
La croissance de la population mondiale ralentit mais, au cours des prochaines décennies, les besoins des pays émergents nécessiteront de produire plus d’exajoules. En 2050, avec 1,7 milliard d’habitants de plus (soit l’équivalent de la population de la Chine et des États-Unis, le temps d’une génération), les Terriens seront 9,7 milliards. D’ici 2035, l’augmentation sera de 834 millions (la population actuelle de l’Europe). Elle exigera de produire 93 quads de plus (1 quad = 1015 BTU), soit à peu près la consommation d’énergie actuelle des États-Unis.
Concernant les sources d’énergie à forte intensité carbonique, le monde actuel se divise en deux catégories. Dans les pays dits avancés, les gains d’efficacité écoénergétique ont, en Europe et en Amérique du Nord, fait diminuer la consommation par habitant de 13 % en 20 ans (- 0,7 % par an). La croissance démographique ralentit aussi, bien que pas très sensiblement dans les pays les plus développés. Toutefois, les gains d’efficacité écoénergétique par habitant ne sont pas encore suffisants pour que, en valeur absolue, la demande en énergie diminue vraiment, surtout au Canada.
Il en va différemment dans les pays émergents, où la généralisation des voitures particulières, des appareils électroménagers et des fabrications de pointe n’en est qu’à ses débuts. L’Inde – le pays le plus peuplé – consomme encore relativement peu d’énergie. Le ralentissement de la croissance démographique aidera à contenir la hausse des émissions, mais pas assez pour contrebalancer l’augmentation de la demande en sources d’énergie à forte intensité carbonique (le charbon, notamment). De fait, la croissance de la population indienne continue de s’observer surtout dans le nord, où les usines et les villes demeurent dépendantes du charbon.
Croissance de la demande mondiale, par région
Points de pourcentage par rapport à la croissance mondiale
Sources : ONU et Services économiques RBC
Dans les autres pays en développement, le rythme de la croissance varie. En Chine (le plus grand marché mondial), la consommation d’énergie par habitant se rapproche de celle des pays avancés et commencera à se stabiliser. La croissance de la demande devrait ralentir après avoir augmenté de 2 % par an au cours de la prochaine décennie. Par ailleurs, après des décennies de dénatalité, la population chinoise diminue pour de bon, ce qui signifie (toutes choses étant égales par ailleurs) que, en valeur absolue, la consommation d’énergie baisse. D’après nos calculs, sa croissance sera moitié moins rapide que durant la dernière décennie et pourrait être encore plus lente si l’économie chinoise s’essouffle.
Le développement économique, la gestion de la demande en énergie et les contraintes climatiques constituent également un casse-tête dans les pays particulièrement peuplés d’Afrique, dans le reste de l’Asie et en Amérique du Sud. La question des capitaux disponibles y sera vitale. Un cinquième seulement des investissements en énergies propres est consacré aux pays en développement, alors qu’ils représentent les deux tiers de la population mondiale. Quant aux pays à revenu intermédiaire (Brésil, Mexique, Afrique du Sud…), ils comptent pour 75 % de la population mondiale et on y trouve 62 % des habitants les plus pauvres du globe. Le revenu disponible moyen y augmente cependant et le désir d’acquérir un vélomoteur, une maison ou des appareils électroniques nécessitera de produire de l’énergie sous toutes ses formes.
Les écarts de consommation observés entre les pays émergents finiront par s’estomper à mesure que leurs économies se développeront, mais nous n’en sommes pas encore là.
Consommation d’énergie par habitant
MBTU/personne (2021)
Sources : EIA, Recherche économique RBC
2. Les énergies renouvelables vont répondre à 20 % de la demande mondiale
La demande totale en énergie va continuer à augmenter, mais la part des sources carboneutres et renouvelables aussi. Les énergies renouvelables sont censées croître cinq fois plus vite que les autres d’ici 2035 ; elles compteront alors pour 20 % de la consommation mondiale, contre 12 % en 2022 et 8 % en 20121.
Face aux sources classiques, les énergies renouvelables sont devenues beaucoup plus abordables et les aides gouvernementales favorisent la transition. Aux États-Unis, grâce à l’Inflation Reduction Act, la croissance des énergies renouvelables devrait, avec un taux d’augmentation annuel de 7 %, plus que doubler d’ici 2035.
Sur à peu près tous les continents, la part des énergies renouvelables dans la consommation totale devrait augmenter (avant tout parce que, entre 2010 et 2020, le coût de l’énergie solaire et celui de l’énergie éolienne ont diminué respectivement de 56 % et 85 %). Cette croissance pourrait se faire en bonne partie au détriment du charbon et des autres sources à forte intensité carbonique. Au cours de la dernière décennie, la consommation mondiale de charbon a reculé de quelque 0,5 % par an ; cette cadence devrait être deux fois plus forte d’ici 2035. Le charbon ne compterait alors que pour environ 20 % de la consommation d’énergie mondiale, contre 27 % aujourd’hui et plus de 30 % il y a dix ans.
Cependant, les énergies renouvelables s’accompagnent elles aussi de zones d’ombre. Les pays qui se sont résolument engagés dans leur mise en œuvre s’inquiètent de la fiabilité des réseaux qui recourent essentiellement à l’énergie solaire ou éolienne. Par ailleurs, la multiplication des installations entraîne une inflation par les coûts – au moins à moyen terme – et le stockage de l’énergie à grande échelle dans les batteries reste problématique, malgré les rapides progrès réalisés.
D’autre part, pour assurer une mise en œuvre harmonieuse et l’égalité des chances entre les pays, ces derniers doivent absolument coopérer. L’ensemble hétéroclite des réglementations internationales – qui comprend notamment des taxes d’ajustement aux frontières et différents mécanismes de tarification du carbone – doit être peaufiné, s’appuyer sur des normes communes et être accepté par les différentes parties ; l’accélération de la transition l’exige.
En attendant, les inquiétudes que suscite le contrôle par la Chine des métaux, minéraux et technologies essentiels pour ladite transition ont conduit de nombreux pays à établir des chaînes d’approvisionnement parallèles et plus coûteuses. Seulement, il faudra au moins dix ans avant que les mines en projet soient opérationnelles. De plus, la complexité et le coût des chaînes en question pourraient facilement augmenter si des restrictions commerciales entraient en vigueur. De telles frictions ne risquent guère de ralentir l’adoption des énergies renouvelables, mais elles pourraient la retarder.
Consommation mondiale d’énergie selon la source
Sources : EIA, Recherche économique RBC
3. Le pic pétrolier est en vue mais n’est pas encore survenu
Les discussions portant sur le pic pétrolier font parfois oublier qu’un secteur peut fort bien ne jamais dépasser un certain seuil et demeurer pourtant à l’avant-scène pendant des décennies. Nous pensons que la part du pétrole dans la consommation totale d’énergie va continuer de diminuer, mais que, en valeur absolue, la consommation de pétrole n’atteindra pas le pic avant 2035.
Elle diminue dans les grands pays développés (y compris aux États-Unis) mais son augmentation va se poursuivre dans les pays émergents, dont la population et les besoins en énergie par habitant croissent. Ces estimations sont entachées d’assez fortes incertitudes à court terme, dans un sens comme dans l’autre (ralentissement de la croissance et adoption rapide des technologies, notamment en Chine). La trajectoire est toutefois claire : plus de 60 % de la consommation mondiale de pétrole est le fait du secteur des transports, où l’adoption des véhicules électriques va bon train, y compris en Chine, pourtant responsable ces dix dernières années de près des deux tiers de l’augmentation de la consommation. Dans ce pays, les véhicules tout électriques ou hybrides rechargeables représentent aujourd’hui 40 % des ventes au détail, contre 3 % en 2019.
Croissance prévue de la consommation de pétrole par région
Variation annuelle prévue de 2022 à 2035 (en points de pourcentage)
Source : Recherche économique RBC
En Europe, la part des véhicules électriques dans le total des ventes d’automobiles était de 44 % en 2022. Le Royaume-Uni entend interdire en 2035 la vente de véhicules équipés seulement d’un moteur à combustion externe. Le Canada prévoit de faire passer la part des véhicules non polluants dans les ventes de véhicules neufs à 60 % d’ici 2030 et à 100 % d’ici 2035. Tous ces plans peuvent changer – en matière d’énergie verte, les gouvernements retardent souvent l’atteinte des objectifs.
Le taux de remplacement des parcs de véhicules est un autre facteur clé. Aujourd’hui plus fiables et plus solides, les véhicules dotés d’un moteur à combustion interne demeurent en circulation plus longtemps (12 ans en moyenne aux États-Unis) ; ils ne disparaîtront donc pas du jour au lendemain, même si la part des véhicules électriques augmente. Toutefois, la consommation de pétrole par habitant diminue depuis des dizaines d’années dans les pays développés, grâce à un meilleur rendement du carburant, et cette tendance ira probablement croissant à mesure que les véhicules électriques se généraliseront.
Consommation de pétrole par habitant
Indice 100 en 2011
Source : Recherche économique RBC
4. Transition plus incertaine pour le gaz naturel
La fermeture graduelle des centrales au charbon devrait stimuler la demande en gaz naturel, considéré comme l’instrument de la transition vers les énergies renouvelables et le stockage au moyen de batteries – au moins dans les pays développés.
Le rythme de cette transition variera fortement d’une région à l’autre et selon l’ampleur des aides gouvernementales. Aux États-Unis, les subventions prévues dans l’Inflation Reduction Act pour l’installation de thermopompes contribueront à accélérer la transition vers les combustibles renouvelables alimentant les systèmes de chauffage des particuliers et des entreprises. Ailleurs, le charbon demeure une source d’énergie de base que le gaz naturel pourrait supplanter progressivement. En 2022, la Chine – le plus grand émetteur de GES au monde – investit toujours dans l’énergie nucléaire, mais a aussi autorisé la construction de l’équivalent de deux grandes centrales au charbon par semaine, malgré son engagement à atteindre la carboneutralité d’ici 2060. En Inde, on estime que des centrales au charbon d’une puissance totale de 65,3 gigawatts sont en construction ; cela représente un tiers de la capacité de celles qui existent déjà.
À l’échelle mondiale, la croissance de la demande en gaz naturel devrait résulter avant tout de l’augmentation des besoins des pays émergents, qui sont tels que le pic ne devrait survenir qu’après 2035. Toutefois, le taux de croissance annuel sera en moyenne deux fois moins élevé que celui des dix dernières années (1,8 %) et la part du gaz naturel dans la consommation d’énergie mondiale fléchira avec l’accélération de la transition vers les énergies renouvelables.
Au Canada, la demande sera surtout le fait des industriels, notamment ceux du secteur pétrogazier. Le projet LNG Canada, qui devrait être lancé d’ici le milieu de la décennie, constituera la première incursion majeure du Canada sur le terrain des exportations non dirigées vers les États-Unis. Les autres pays développés cherchent en effet à assurer leurs approvisionnements. En Europe, depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la construction de 26 terminaux de regazéification a été annoncée ou entamée, pour une capacité totale de 104,5 millions de tonnes par an – soit 20 % de la capacité mondiale actuelle en GNL, selon l’Union internationale de l’industrie du gaz. En Asie, le Japon, la Chine et la Corée du Sud restent les trois premiers importateurs. Les nouveaux accords à long terme qu’ils ont signés avec différents exportateurs montrent qu’ils entendent garantir et diversifier leurs sources d’approvisionnement.
5. Investissements dans le pétrole : profits et plafonnement des émissions
Le pétrole demeure une importante source d’énergie : il comptera encore pour 30 % de la consommation mondiale en 2035. Ce serait encore le cas si le scénario plus optimiste de l’Agence internationale de l’énergie se concrétisait – si le pic de consommation de pétrole mondiale survenait avant la fin de la présente décennie. La nature de la production canadienne (elle repose beaucoup sur des projets à long terme impliquant de très gros investissements irrécupérables initiaux, et elle ne représente qu’une faible part de la production mondiale) la rend à peu près insensible aux fluctuations à court terme du marché2.
Les dépenses en immobilisations du secteur pétrolier et gazier au Canada demeurent faibles
Toutefois, le secteur demeure prisonnier de la capacité insuffisante de ses pipelines, dont il a besoin pour commercialiser le pétrole canadien. L’expansion du pipeline Trans Mountain prise en charge par le gouvernement fédéral aura pour effet d’accroître sensiblement la capacité de transport quand il sera mis en service (probablement en 2024). Le surcroît de capacité (590 000 barils par jour) permettra de facturer le pétrole aux cours internationaux et de contrer la décote des indices canadiens.
Par ailleurs, la production du pétrole extrait des sables bitumineux, déjà bien capitalisée, ne nécessitera probablement pas de nouveaux investissements majeurs. De fait, les sommes investies dans le secteur pétrogazier ne représentent plus que 1,5 % du PIB annuel canadien – moins de la moitié de ce qu’elles représentaient (3,7 %) avant la baisse des cours de 2015.
Même en l’absence de nouveaux projets, le secteur pourra produire davantage au cours de la prochaine décennie si la demande mondiale augmente. Nous prévoyons que la production de pétrole canadienne grimpera de 16,5 % d’ici 2030, par augmentation de la capacité des installations existantes plutôt que sous l’effet de nouveaux investissements.
Le cadre proposé par le gouvernement fédéral pour plafonner les émissions des secteurs pétrolier et gazier pourrait changer cette perspective. Il n’y a pas encore de certitude quant à la forme que prendra la réglementation finale – le cadre envisage un plafond (souple) de 35 % à 38 % en dessous des émissions de 2019 provenant de la production de pétrole et de gaz, à mettre en place progressivement entre 2026 et 2030, avec des options permettant de produire des plafonds plus élevés moyennant un prix. Or les détails sont encore à venir et seront influencés par les réactions de l’industrie, les pressions législatives et les éventuelles contestations judiciaires.
Dans la perspective des années 2030, c’est sans doute en matière de décarbonation que les sociétés pétrolières et gazières ont le plus de besoins en capitaux. Le secteur du pétrole a déjà abaissé ses émissions par baril d’environ 20 % depuis 2010, bien que l’accroissement de production ait entraîné une hausse en valeur absolue pendant cette période. Les plans et propositions de décarbonation (notamment par capture et séquestration) exigeront de nouveaux capitaux totalisant des dizaines de milliards de dollars, qui proviendront en partie du gouvernement fédéral et des provinces. Le secteur estime que de tels investissements pourraient lui garantir ses marchés d’exportation pendant des années voire des décennies.
6. Au Canada, la forte croissance démographique exigera la diversification des sources d’énergie
Du fait de ses hivers rigoureux, de ses étés chauds et de sa population clairsemée, le Canada affiche l’un des taux de consommation d’énergie par habitant les plus élevés au monde. En outre, sa croissance démographique, liée à une forte immigration, implique une demande accrue en énergie.
Les Canadiens d’aujourd’hui adopteront-ils suffisamment vite les technologies vertes pour compenser l’arrivée, d’ici dix ans, de cinq millions d’immigrants ? C’est possible, si l’on en juge par l’engouement pour les véhicules électriques – la proportion de véhicules hybrides ou tout électriques vendus a plus que doublé au cours de la dernière décennie, passant de 7 % à 16 %. Les quantités d’essence vendues sont inférieures d’environ 3 % à celles de 2019, malgré un accroissement de 6 % de la population.
Les ventes d’essence au Canada augmentent moins vite que la population
Les changements que la pandémie a induits sur les habitudes de consommation pourraient avoir des conséquences à long terme. Les politiques de télétravail ont eu un effet marqué sur le transport en commun et la consommation d’essence. À cela s’ajoute le fait que la nouvelle génération de Canadiens et les immigrants, qui sont plus jeunes qu’avant, s’installent plutôt en ville, ce qui entraînera également une baisse de la consommation de carburant.
Qui dit augmentation de la population dit cependant construction de nouveaux logements, qu’il faut chauffer. À long terme, la généralisation d’appareils moins énergivores (thermopompes, par exemple) fera en sorte qu’on utilisera moins le gaz naturel et le mazout pour se chauffer. Cependant, le chauffage demeure une nécessité en hiver, aussi la demande en énergie continuera-t-elle de croître et, pour un temps, la consommation de gaz naturel se maintiendra à un certain niveau.
La croissance de la population ralentit, sauf au Canada
Variation moyenne par an (%)
Sources : Projections démographiques des Nations Unies (Statistique Canada pour le Canada), Recherche économique RBC
Par rapport à d’autres pays, la part des énergies renouvelables (25 %) est importante au Canada, du fait surtout de l’abondance des sources d’hydroélectricité. Il n’en reste pas moins que le Canada est l’un des rares pays développés à ne pas avoir fait croître cette part au cours de la dernière décennie. Cela pourrait changer d’ici dix ans, si l’on en croit le Règlement sur l’électricité propre que le gouvernement fédéral se propose de mettre en œuvre et qui prévoit d’établir, d’ici 2035, des réseaux électriques à émissions faibles ou nulles. Le règlement s’inscrit dans le dessein général du gouvernement canadien : rendre l’économie carboneutre d’ici 2050. De la forme qu’il prendra et de son efficacité (plusieurs provinces s’y opposent) dépendra la ligne de tendance que suivra la consommation de gaz naturel.
Le Canada est censé également s’appuyer sur le développement du nucléaire, dont l’Ontario est le maître d’œuvre, pour hausser la part des énergies carboneutres. À mesure que l’acceptation de cette industrie comme source d’énergie fiable sans émission progressera, nous prévoyons une augmentation de 9 % de la consommation d’énergie nucléaire au Canada d’ici 2035.
Consommation canadienne d’énergie selon la source
Source: U.S. Department of Energy, RBC Economics
En conclusion, des leviers politiques judicieux et l’innovation industrielle peuvent faire du Canada un acteur mondial du secteur de l’énergie, et ce, dans tous les secteurs (solaire, éolien, bois et combustibles fossiles). Grâce à ses ressources et à l’ingéniosité des Canadiens, notre pays peut devenir une force agissante dans le monde et atteindre son objectif de carboneutralité, comme nous le soulignions dans notre rapport Une transition à 2 billions de dollars.
Myha Truong-Regan, Head of Climate Research, RBC Climate Action Institute Yadullah Hussain, Managing Editor, RBC Climate Action Institute Caprice Biasoni, Graphic Design Specialist
La croissance des énergies renouvelables sera plus rapide si les gouvernements se montrent davantage décidés à favoriser la transition. Les projections de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) indiquent aussi que, en 2035, les énergies renouvelables compteront pour quelque 20 % de la consommation mondiale si l’on tient compte des « politiques déclarées », mais cette part pourrait avoisiner 33 % si l’on en croit les « engagements annoncés ».
La production canadienne a continué d’augmenter après l’effondrement des cours mondiaux survenu en 2015.
La semaine prochaine, je me rends au Forum économique mondial, où l’humeur devrait être maussade et, je l’espère, un peu plus humble, compte tenu de l’ampleur des conflits dans le monde. C’est la neuvième fois que je me rends à Davos, et je n’ai pas souvenir qu’une telle anxiété se soit jamais fait sentir à l’échelle internationale.
Voici quelques questions et idées que j’espère pouvoir approfondir :
Le conflit à Gaza se transforme-t-il en guerre régionale?
Au moment où le Hamas a attaqué Israël le 7 octobre, le risque connu était le Hezbollah. Le front Houthi, au Yémen, est une nouvelle variable imprévisible, tout comme la perspective émergente de l’envoi de troupes américaines (et autres) au combat. Des vies et la paix régionale sont en jeu, bien sûr. Il en est de même pour 15 % du commerce mondial qui transite par la mer Rouge.
Les États-Unis souhaitent-ils s’engager dans un conflit?
Jake Sullivan, qui occupe au sein de l’administration de Joe Biden la place qu’occupait Henry Kissinger sous Richard Nixon, sera présent à Davos pour exposer sa vision de la sécurité américaine dans un monde fracturé. La présence de Jake Sullivan coïncidera avec les caucus de l’Iowa aux États-Unis, qui nous permettront de connaître la popularité de Donald Trump au sein du Parti républicain. Le gouvernement de Joe Biden se retrouve confronté à de nombreux foyers de tension mondiaux à gérer en période électorale, que ce soit pour tenter de rétablir la paix ou pour prendre une position plus combattive.
Qui va prendre la place de la Chine?
Au milieu des années 2010, Xi Jinping était le leader en vue (selon les normes de Davos), les États-Unis se retirant de certains enjeux et la Chine devenant la nouvelle superpuissance. Cependant, les Chinois se sont faits discrets à Davos depuis la pandémie et ont cédé beaucoup de terrain à d’autres puissances émergentes, en particulier l’Inde et l’Arabie saoudite. Les deux pays ont fait du Forum une priorité stratégique, avec leurs propres pavillons, leurs programmes et leur assurance affichée pour tenter d’influencer la pensée mondiale.
La démocratie est-elle menacée?
Plus de la moitié de la population mondiale se rend aux urnes cette année, ce qui fait de 2024 une année historique avec un nombre record d’élections en une seule année (64 pays). Cependant, de l’Argentine à l’Inde, les principes démocratiques continuent d’être mis à mal, et cela semble également être le cas aux États-Unis. Selon l’Eurasia Group, le risque le plus élevé est la guerre que se mènent les États-Unis à eux-mêmes. Donald Trump reste une figure centrale à Davos; il ne sera pas présent, mais la perspective de son retour à la Maison-Blanche amène de nombreux pays à ajuster stratégiquement leur engagement envers les idéaux démocratiques.
La vérité est-elle en danger?
La désinformation est l’un des sujets d’actualité phares de cette année. En fait, le rapport annuel sur les risques mondiaux du Forum mentionne qu’il s’agit du principal risque perçu par ses membres, avant les préoccupations économiques et climatiques.
Y aura-t-il une opposition à l’IA?
Le principal sujet à l’ordre du jour du Forum de Davos est l’intelligence artificielle et son impact sur la société, les métiers, les soins de santé, l’éducation et la planète. J’ai hâte de savoir ce que les dirigeants des gouvernements et les décideurs en pensent, et si l’enthousiasme suscité par ChatGPT en 2023 laisse place, en 2024, à des remords, notamment en raison de la menace que cette technologie pourrait représenter.
Les guerres culturelles touchent-elles à leur fin ou ne font-elles que commencer?
Les facteurs ESG ne figurent nulle part dans le programme officiel de Davos, mais les thèmes perpétuels de l’environnement (climat), des considérations sociales (inclusion) et de la gouvernance (équité) ont été habilement renommés. Le Forum, jadis considéré comme les Jeux Olympiques du wokisme d’entreprise, a essayé de donner la parole à des voix populistes (sans grand succès) et d’aborder les enjeux qui leur sont chers. Son slogan « Rendre le monde meilleur » a également été de moins en moins mis en avant.
La guerre contre l’inflation perd-elle en intensité?
Davos attire beaucoup d’investisseurs importants et de gestionnaires de fonds, c’est donc l’endroit idéal pour évaluer la courbe de rendement. J’espère me faire une idée de l’optimisme des personnes présentes à Davos concernant un assouplissement de la politique monétaire, sachant qu’elles ont souvent tort. Parmi ces personnes, l’avis des keynésiens sera également intéressant, car la dette publique s’accumule et empêche peut-être les taux de baisser davantage.
D’autres guerres commerciales sont-elles à prévoir?
Créé dans les années 1970, le Forum était une plate-forme visant à permettre aux partisans du libre-échange de faire entendre les voix libérales sur le plan économique dans le monde entier. Aujourd’hui, il est rempli de protectionnistes modérés. Il y a l’Europe avec ses nouveaux tarifs douaniers climatiques visant à limiter l’importation de produits comme l’acier en provenance de pays à fortes émissions, et bien sûr, les États-Unis qui, quel que soit leur président, ne cachent pas leur volonté de donner la priorité à leur pays.
Le Canada peut-il être un artisan de la paix dans un monde en guerre?
On voit moins de représentants du Canada à Davos depuis que Justin Trudeau l’a utilisé en 2016 pour annoncer « le retour du Canada ». Chrystia Freeland, vice-première ministre, sera présente en tant que membre du conseil d’administration du FEM et pour défendre l’Ukraine, entre autres enjeux. Elle sera également amenée à aborder de nombreux autres sujets, notamment Israël et l’inflation. Cependant, il pourrait être plus important de se poser la question du rôle que le Canada peut jouer dans un monde aussi tourmenté. Le rôle d’archétype du pacificateur du Canada pourrait être plus nécessaire que jamais, mais de manières très différentes.
Vous pouvez suivre mes publications quotidiennes en direct de Davos sur ce canal social et sur rbc.com/fr/leadership-avise/.
La COP des affaires. La COP du pétrole. La COP du pragmatisme. La COP de la capitulation. Il y a eu presque autant d’étiquettes accolées à la conférence sur le climat de Dubaï que de personnes présentes (100 000). Mais une chose est sûre : le rassemblement annuel des Nations unies ne sera possiblement plus jamais le même. Il y avait des vélos et des scooters électriques pour transporter les visiteurs sur le vaste site de l’exposition de Dubaï, des pare-soleil rétractables un peu partout et des hectares de pavillons intérieurs mettant en valeur tout ce que le Moyen-Orient fait dans la nouvelle économie. Et au dernier moment, un accord remarquable, bien qu’imparfait, a été conclu pour sortir le monde des combustibles fossiles.
Venons-nous d’assister à la fin de l’ère de l’or noir dans l’une des villes pétrolières les plus riches de la planète ? Ou était-ce davantage une manifestation politique qu’une volonté stratégique ? Quoi qu’il en soit, la 28e conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques passera à l’histoire comme un tournant dans la diplomatie liée au climat. Il s’agit peut-être d’une crise existentielle, peut-être d’une entrée dans la fleur de l’âge. Voici quelques-unes des tendances que j’y ai observées :
1
L’action climatique est maintenant une affaire de gros sous
Dubaï était une jolie métaphore de l’énigme de la COP, avec une culture d’affaires dynamique axée sur la carboneutralité. Les Émirats arabes unis ne se sont pas excusés de présenter un événement mettant l’accent sur le monde des affaires, l’organisant dans un immense parc commercial qui accueille normalement certaines des plus grandes foires capitalistes du monde. Des centaines de PDG et de méga-investisseurs et 2 500 lobbyistes ont participé à la COP, la transformant en Davos à saveur climatique. Beaucoup de chefs d’entreprise ont passé plus de temps à de somptueux événements parallèles dans de célèbres hôtels chics de Dubaï, où 37 milliards de dollars américains d’engagements ont été annoncés, dont 7 milliards pour la production alimentaire respectueuse du climat. À la conférence en tant que telle, les hôtes semblaient utiliser toutes les installations disponibles pour présenter leur approche climatique, avec des présentoirs multimédias, des robots à l’œuvre et des zones créatives qui rappelaient Las Vegas. Une impression de Cirque du Soleil ?
2
On est loin de Paris
L’encre n’est pas encore sèche sur le communiqué final, mais la COP28 restera probablement dans les mémoires comme la croisée des chemins depuis Paris en 2015. À l’époque, la COP21 misait tout sur l’ambition, la planète s’engageant alors à réduire les émissions de gaz à effet de serre de manière assez importante et rapide pour éviter des répercussions climatiques catastrophiques. Depuis, les progrès ont été inégaux, comme en témoigne l’exercice de bilan effectué à Dubaï. Le thème de la conférence (unir, agir, fournir) reflète une perspective plus pragmatique en vertu de laquelle le monde pourrait bientôt admettre que les objectifs de Paris mis à jour à la COP26 de Glasgow risquent de ne pas être atteints, du moins pas dans les délais impartis. Cette COP n’a pas été exempte de promesses. Plus de 150 pays, dont le Canada, et 50 grandes sociétés pétrolières et gazières se sont engagés à réduire les émissions de méthane (un puissant gaz à effet de serre) de 75 % d’ici 2030. Ils ont ajouté un milliard de dollars américains de mesures pour y parvenir. S’ils tiennent leur promesse, on se souviendra de Dubaï comme du tremplin pour l’action.
3
Le nerf de la guerre, c’est le pétrole, évidemment
L’hôte de la COP, Sultan al Jabbar, dirige aussi la principale société pétrolière et gazière des Émirats arabes unis et joue un rôle important au sein de l’OPEP. Ce fut donc le franchissement d’une étape majeure quand il a annoncé, au début de la conférence, la promesse de 50 grandes pétrolières, représentant 40 % de la production mondiale, de décarboner leurs activités d’ici 2050, et à la fin de celle-ci, le tout premier engagement international concernant la sortie des combustibles fossiles. On ne sait pas encore où, quand ni comment cela se fera, mais la COP28 aura tracé une ligne dans le sable. Pour les Émirats arabes unis, qui produisent trois millions de barils par jour et envisagent d’augmenter ce volume, l’insistance finalement infructueuse de nombreux pays en faveur d’un « abandon progressif » des combustibles fossiles était malaisante. L’Arabie saoudite voisine a déployé tous les efforts possibles pour empêcher la diabolisation du pétrole, tandis que les États-Unis ont éludé le fait qu’ils sont maintenant les premiers producteurs au monde. La Chine et l’Inde, qui dominent la production de charbon, se sont également montrées discrètes. Malgré les engagements diplomatiques, les combustibles fossiles comptent toujours pour 80 % de la consommation mondiale d’énergie, soit à peine moins que dans les années 1990 (82 %). La hausse prévue des exportations américaines de GNL en 2026 ne fera qu’accentuer cette pression, tout comme les 5 000 usines de charbon de l’Asie qui continuent de croître.
4
Mais non, ce sont les énergies renouvelables
La montée irréversible des énergies renouvelables a été l’un des points importants abordés à la COP28. Un engagement a été pris concernant la multiplication par trois des énergies renouvelables d’ici 2030 et celle par deux de l’efficacité énergétique. L’énergie éolienne et l’énergie solaire sont omniprésentes aux Émirats arabes unis, qui se targuent d’être une puissance en matière d’énergies renouvelables. Il a aussi été question d’hydrogène vert à la conférence, c’est-à-dire de l’hydrogène créé au moyen d’énergie éolienne ou solaire et habituellement converti en ammoniac avant d’être expédié vers les marchés énergivores. Le grand gagnant à court terme, c’est le transport maritime, qui passe rapidement du diesel à l’ammoniac pour se conformer aux nouvelles normes internationales. Par ailleurs, l’industrie lourde – pensons à l’acier allemand – est activement à la recherche de solutions à base d’hydrogène. Qui deviendra donc le fournisseur numéro un ? Les Saoudiens et les Chinois travaillent ensemble en Asie pour exercer une emprise précoce, tandis que les États-Unis projettent une stratégie plus ambitieuse d’exportation d’hydrogène. Si l’on met en place des mesures incitatives adéquates pour faire concurrence aux combustibles fossiles, le Texas pourrait être le plus grand rival de l’alliance sino-saoudienne au chapitre de l’hydrogène. Et puis, il y a le Canada, avec des propositions à Terre-Neuve, en Nouvelle-Écosse et au Québec. La course à l’hydrogène vert est lancée.
5
Ou est-ce un mélange des deux ?
La sécurité énergétique n’est pas une expression populaire aux COP, mais c’est clairement l’une des priorités de l’administration Biden. Certes, John Kerry obtient encore la majeure partie du temps de parole à ces conférences, avec ses gifles à la Al Gore contre les grandes pétrolières. Mais loin du micro, d’autres responsables ont présenté un point de vue plus pragmatique, enraciné dans la sécurité nationale. Ils veulent éviter la dépendance à l’égard d’un fournisseur unique de quoi que ce soit. Autrement dit, les États-Unis et leurs alliés devront produire un vaste éventail d’énergies, même si cela coûte un peu plus cher à l’économie. L’énergie nucléaire, par exemple, pourrait prendre une place beaucoup plus importante ; 20 pays, dont le Canada, se sont d’ailleurs engagés à en tripler la production d’ici 2050. Pour atteindre la carboneutralité, il faudra 100 gigawatts d’énergie nucléaire supplémentaire, soit 10 fois les niveaux actuels. La Chine est une autre puissance nucléaire qui aspire à devenir un leader du secteur. Elle compte actuellement 22 centrales en développement. Les États-Unis, quant à eux, commencent à parler de la fusion nucléaire comme d’un atout déterminant. L’appétit pour « toutes les réponses précédentes » semble intact.
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Le Grand jeu : vers 2050
Il n’était pas nécessaire de beaucoup s’éloigner de la salle de négociation pour constater que le monde est divisé. Les principaux producteurs de pétrole, y compris l’Iran, ont fait peu de bruit. On a largement continué à considérer la Russie comme un acteur indésirable, en dépit de son statut de puissance énergétique. L’Inde, pays qui produit énormément de charbon, a fait profil bas, tout comme la Grande-Bretagne, dont le gouvernement a revu à la baisse les engagements en matière de climat. En revanche, la colère grandissante des pays les plus pauvres, qui subissent de plein fouet les effets des changements climatiques, est palpable. Une fois de plus, la Chine joue un rôle pivot. Le pavillon chinois était le deuxième plus gros sur le site, après celui de l’Arabie saoudite. Il attirait notamment des pays africains intéressés par les technologies agricoles. Beijing et Riyad ont affiché leurs intentions concernant l’hydrogène vert. La Chine s’est même efforcée de se montrer coopérative avec les États-Unis, les envoyés spéciaux des deux pays, John Kerry et Xie Zhenhua, travaillant ensemble à l’atteinte d’un consensus. Les deux hommes, qui sont les piliers du mouvement climatique mondial, sont censés prendre leur retraite l’an prochain. Mais celui qui fait le plus trembler la foule des COP – Donald Trump – n’était pas là. Si M Trump, qui a exclu les États-Unis des discussions de l’ONU sur le climat, revient à la Maison-Blanche, tous les paris de Dubaï sont ouverts.
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La division canadienne entre le fédéral et certaines provinces
Le Canada a joué un rôle prépondérant à l’occasion de cette COP. Le ministre du Changement climatique, Steven Guilbeault, qui a participé aux 28 COP, a présidé les efforts visant à conclure un accord définitif sur les combustibles fossiles et a continué à inciter les autres pays à adopter la tarification du carbone. Le gouvernement canadien a également profité de la conférence pour dévoiler son projet de plafonnement des émissions pour les secteurs du pétrole et du gaz, une première pour un pays producteur de pétrole (le Canada est le quatrième en importance au monde). Mais si M. Guilbeault, un ancien militant écologiste, a joui d’une place au soleil à la plupart des COP, il a vu passer quelques nuages à Dubaï. Deux conservateurs, Danielle Smith, première ministre de l’Alberta, et Scott Moe, premier ministre de la Saskatchewan, sont venus à la COP pour défendre une politique climatique différente. Les deux dirigent des provinces dont l’économie dépend d’industries polluantes et n’ont pas manqué de souligner les raisons pour lesquelles la planète aura besoin de pétrole et de gaz pendant plus longtemps que le souhaiteraient les écologistes. Les deux provinces ont tenu leur propre pavillon à l’écart de la zone officielle, afin de donner une tribune aux voix énergétiques, agricoles et autochtones qui n’avaient pas autant de temps d’antenne au pavillon fédéral.
8
Des fondations conçues pour durer
Y a-t-il meilleur endroit que Dubaï pour parler d’une révolution immobilière ? La ville n’était qu’un bled isolé à l’époque de la première COP ; aujourd’hui, c’est un mini-Manhattan qui rêve de grandir encore plus. Ce lieu éblouissant, avec sa ligne d’horizon de verre et d’acier, est le royaume de la climatisation. Dubaï donne aussi un avant-goût de ce qui pourrait se passer dans le monde au cours des 25 prochaines années, car on s’attend à ce que l’environnement bâti double. C’est inquiétant, étant donné que la construction est à l’origine de 38 milliards de tonnes d’émissions de carbone, ce qui représente 40 % de l’objectif mondial de réduction pour atteindre la carboneutralité. De nombreuses mesures sont toutefois prises à ce sujet. On a pu voir, à l’exposition en plein air de Dubaï, des technologies de construction hors site, des machines électriques et de nouveaux matériaux qui permettent de diminuer le bilan carbone des bâtiments. Les nombreuses villes désormais représentées à la COP ont par ailleurs montré des exemples de recyclage d’acier et de capture du carbone pour la fabrication de ciment. Hong Kong fait partie des chefs de file. En seulement trois ans, son secteur de la construction est passé d’une dépendance à 100 % au gaz à un fonctionnement à 60 % à batterie. Une préoccupation pour les ingénieurs : la hausse des températures les oblige à repenser tout ce qu’ils construisent – nulle part plus qu’à Dubaï.
9
Les marchés du carbone deviennent concrets
Rio Tinto est l’une des plus grandes sociétés minières du monde, et en matière de climat, elle a un défi de taille à relever. L’entreprise n’atteindra pas ses objectifs d’émissions de 2025. Elle devra donc dépenser beaucoup d’argent (possiblement un milliard de dollars par année) pour acheter des compensations carbone. En outre, Rio Tinto devra rivaliser avec des sociétés telles que Google et Microsoft pour l’obtention d’un nombre limité de compensations crédibles. Dans les 12 mois qui ont précédé la COP28, il y a eu une série de scandales liés aux compensations qui ont attisé la nervosité des marchés du carbone et des acheteurs. Cette pression provient d’une part des difficultés croissantes d’un nouveau mécanisme et d’autre part des efforts concertés des militants écologistes pour s’assurer que les compensations ne deviennent pas un moyen facile et bon marché d’éviter la mise en œuvre de véritables mesures de décarbonation. Les émetteurs allouant des milliards de dollars aux compensations, de plus en plus de développeurs introduisent de nouveaux types de compensations sur les marchés, allant des efforts de préservation de la nature aux technologies d’élimination du carbone. Un élément à retenir de Dubaï : l’agriculture durable. Plus les agriculteurs parviendront à mesurer la quantité de carbone que leur sol capture, plus les investisseurs et les entreprises se tourneront vers eux pour des compensations.
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Le mot clé de la COP28 : rentabilité
Où est l’argent ? C’est une question drôle à entendre aux Émirats arabes unis, où vit la famille la plus riche du monde et où l’on trouve le plus grand nombre de millionnaires (100 000 au dernier recensement). La COP de cette année n’a pas fait exception en ce qui a trait à la difficulté à mobiliser des capitaux pour le climat. Sur les 200 000 milliards de dollars américains d’investissements institutionnels dans le monde, moins de 3 % sont consacrés à la transition énergétique et seulement 1 100 milliards de dollars américains vont aux énergies renouvelables et à l’électrification des transports. Bien des débats à Dubaï se sont résumés à un seul mot : le profit. Les investissements dans les technologies respectueuses du climat, dont les technologies propres, ne génèrent pas les rendements réels nécessaires pour attirer plus de capitaux. La hausse des taux d’intérêt a été un coup dur, mais le plus grand défi demeure les modèles économiques sous-jacents. L’action climatique doit générer des revenus, et il n’y a pas assez de nouveaux modèles d’affaires qui s’appuient sur autre chose que des subventions et du capital-risque. Il faudra davantage de financement mixte mettant en commun des fonds publics et privés. Selon Andrew Steer, qui dirige le Bezos Earth Fund, nous avons besoin d’une équipe tactique pour la planète. Mais cela ne suffira pas. L’apport de capitaux ne va s’accélérer que lorsque les exigences relatives à l’action climatique seront renforcées. Et sur ce front, de nombreuses ambitions de Dubaï risquent d’être laissées au milieu du désert en attendant que le reste du monde bouge.
Il est enfin ici, mais pas encore là. Le gouvernement fédéral a jeté les bases de sa politique climatique la plus ambitieuse à ce jour, en dévoilant au milieu de la COP28 son cadre de plafonnement des émissions du secteur pétrolier et gazier, très médiatisé (et pour certains, très craint).
Aucun autre pays exportateur de pétrole et de gaz n’a plafonné ses émissions. Le Canada, quatrième producteur de pétrole au monde, vise maintenant à réduire ses émissions de 35 à 38 % d’ici 2030.
Pour y parvenir, le gouvernement veut limiter les émissions du secteur et établir un système de plafonnement et d’échange qui imposerait des pénalités aux producteurs qui dépassent le plafond. Les sommes ainsi amassées seraient investies dans des fonds de technologies propres ou, au besoin, serviraient à l’achat de crédits compensatoires de carbone.
Les grands producteurs de pétrole pensent qu’ils sont déjà en bonne voie d’atteindre ces objectifs, en utilisant des technologies de réduction comme le captage du carbone, mais ils n’y parviendront pas avant le milieu des années 2030. Il faut ensuite tenir compte des compétences territoriales. L’Alberta a été prompte à déclarer qu’Ottawa n’a pas le droit de dire aux provinces comment gérer leurs ressources naturelles.
Ottawa a publié son cadre de plafonnement et tiendra des consultations pendant 60 jours. Voici quelques-unes des questions que nous nous posons :
À quoi ressemblera la demande de pétrole et de gaz dans les années 2030 ? Le gouvernement fédéral a fait état d’une prévision de la Régie de l’énergie du Canada qui table sur une augmentation de la production de pétrole en 2030, à 5,1 millions de barils par jour, la majeure partie de cette hausse étant attribuable aux sables bitumineux et au projet d’expansion de l’oléoduc Trans Mountain. La production de gaz restera stable, tandis que les exportations de GNL seront beaucoup plus élevées. Si rien n’est fait, les émissions du secteur passeront de 174 mégatonnes en 2019 à 199 mégatonnes en 2030. Mais grâce aux technologies de réduction, les émissions devraient baisser à 134 mégatonnes, ce qui s’alignerait sur le plafond.
Où est l’argent ? Le secteur ne réussira pas à réduire autant ses émissions sans subventions massives d’Ottawa et des provinces. Tout d’abord, il y a l’Alliance Nouvelles voies, un groupe d’entreprises de sables bitumineux qui cherchent à élaborer un vaste projet de captage et de séquestration de leurs émissions. Ses membres négocient toujours les modalités avec le gouvernement et s’attendent à ce qu’un protocole d’entente soit signé d’ici quelques semaines. Ils devront toutefois obtenir des engagements financiers clairs avant de tout mettre en branle. Pour cela, Ottawa doit, entre autres, fournir beaucoup plus de précisions quant à sa proposition de crédits d’impôt à l’investissement, dont l’échéance actuelle est fixée à 2030.
Ottawa peut-elle mettre sur pied une plateforme technologique crédible ? Les entreprises feront probablement pression pour obtenir le droit d’affecter leur propre argent à leurs projets de technologies propres, sous réserve d’engagements à réduire les émissions. D’autres demanderont la mise en place d’un fonds indépendant, à l’instar d’Emissions Reduction Alberta, pour recueillir de l’argent auprès des émetteurs et le verser ensuite à des projets crédibles. Ces montants se chiffreront en milliards, ce qui pourrait aider l’Alberta à se positionner comme un chef de file mondial dans la transition énergétique. Ou créer un bel imbroglio.
Le plafond peut-il inclure une approche plus propre pour les crédits compensatoires ? Le cadre de plafonnement offre beaucoup de souplesse en regard des crédits compensatoires, y compris les crédits internationaux, afin d’aider les émetteurs qui ne parviennent pas à réduire leurs émissions en temps voulu. Le commerce mondial de la compensation a cependant fait l’objet de critiques croissantes cette année, surtout à cause de doutes quant à l’intégrité des activités favorables au climat comme le reboisement et la protection des terres. La crédibilité du plafond dépendra en partie de celle des crédits compensatoires achetés par les entreprises.
Que pensent les autres provinces ? Tous les regards sont tournés vers l’Alberta et la question est de savoir si le plafond fédéral peut s’aligner sur le système provincial. Les enjeux d’« interopérabilité » ne s’arrêtent toutefois pas là. Le plafond s’applique également aux ambitions de la Colombie-Britannique en matière de GNL, aux rêves de forage pétrolier en mer de Terre-Neuve et aux activités pétrolières conventionnelles de la Saskatchewan, qui fonctionnent toutes selon un régime d’émissions différent. Chaque province peut vouloir conserver ses paiements de redevances d’émissions, mais un marché libre pourrait être nécessaire pour disposer de plus d’options.
Quelle sera la marge de manœuvre ? Il serait présomptueux de penser que le secteur pourra réduire ses émissions d’ici 2030. Le cadre comprend donc d’importants « amortisseurs » pour tenir compte des fluctuations de la production – les marchés du pétrole et du gaz sont volatils par nature – et de retards éventuels dans le déploiement de la technologie. Il offre ce que l’on appelle des « périodes de conformité pluriannuelles » qui s’apparentent à une prolongation de trois ans si les projets de réduction du carbone n’étaient pas achevés d’ici 2030.
Y aura-t-il des peines d’emprisonnement ? Jusqu’à présent, les sanctions prévues en cas de non-conformité sont vagues, allant d’une lettre d’avertissement à une possible peine d’emprisonnement en vertu de la législation sur la protection de l’environnement qui régira le plafond. Le manque de clarté des mesures d’application de la loi continuera de causer de l’anxiété chez les cadres qui doivent veiller à ce que tout fonctionne. Un plafond adéquat nécessitera une surveillance adéquate.
Après un hiver de consultations, le fédéral devra, selon toute vraisemblance, passer une autre année à intégrer le plafond à la loi. Et d’ici là – sinon avant – le Canada se trouvera en pleine campagne électorale. Ce qui signifie que tout cela pourrait être le prélude à un vif débat national sur le rôle futur du pétrole et du gaz au sein de notre économie.