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Au cours de son histoire, Davos a connu plusieurs âges d’or. Dans les années 1880, cette ville des Alpes suisses devint en Europe l’une des premières destinations touristiques des nouveaux grands voyageurs. Elle acquit un nouveau lustre dans les années 1920, comme station thermale fréquentée par les « nouveaux riches » du continent. Dans les années 1990, sa renommée ne fit que croître : devenue le cadre du Forum économique mondial (FEM), elle allait s’imposer comme le point de rassemblement des têtes pensantes de la mondialisation.

Ce paradis des skieurs est sorti cette semaine de sa léthargie relative, gagné par une fièvre typiquement américaine. En retrait, les États-Unis ? Pas vraiment : Davos accueillait 700 de leurs représentants – géants de la Silicon Valley, milliardaires de Wall Street, prix Nobel, industriels et même, puisque l’or était à l’honneur, ces champions olympiques que sont les légendes du ski Lindsay Vonn et Picabo Street. Clou du spectacle : Donald Trump, nouveau président et vieil habitué de Davos, était présent en vidéoconférence, reprochant aux autres pays et chefs d’entreprise de ne pas faire leur part tout en soulignant le caractère unique des États-Unis. Âge d’or ou non ? Une nouvelle ère semble en tout cas s’être ouverte, pas seulement pour les 50 chefs d’État et les 3 000 autres participants au Forum, mais aussi pour une grande partie de la planète.

Voici quelques-uns des traits saillants de Davos 2025.

1. Les États-Unis ont rarement été aussi sûrs d’eux

Face à l’exubérance des PDG américains et des investisseurs, un habitué de Davos s’est dit pris de vertige. En annonçant triomphalement un « âge d’or », M. Trump semble avoir galvanisé le milieu des affaires. L’année 2025 se présente sous un tout nouveau jour. La vigueur de l’économie américaine est telle que le Fonds monétaire international prévoit un taux de croissance mondial de 2,7 % en 2025, contre 2,2 % jusqu’ici. De fait, les grandes sociétés investissent à tour de bras, notamment dans l’intelligence artificielle (IA), et des acquisitions sont à prévoir. C’est essentiellement vers les États-Unis que se tournent aujourd’hui les investisseurs. Au cours des 12 mois qui ont précédé le retour de M. Trump à la Maison-Blanche, le pays a attiré pour 227 milliards de dollars américains de tout nouveaux investissements, soit au moins 100 milliards de plus que la Chine, l’Inde et le Royaume-Uni à eux trois. Les consommateurs reprennent également confiance. Quant à la promesse du président de réduire l’impôt des entreprises et d’alléger considérablement la réglementation, elle a vite réveillé les instincts des tenants du marché libre. Même la menace des tarifs douaniers qui plane sur les partenaires commerciaux des États-Unis est perçue comme positive, puisqu’elle pousse les entreprises à gonfler leurs stocks et à accroître leur capacité de production. Au-delà des politiques, M. Trump semble vouloir susciter à nouveau la ferveur à l’égard des grandes sociétés américaines et de l’économie en général, tout en rendant son pays plus ambitieux que jamais. « Obtenir l’impossible, c’est ce que nous faisons le mieux », a-t-il dit durant la vidéoconférence. L’exception américaine va peut-être fouetter quelque temps l’ardeur des entreprises et des marchés, mais des nuages se dessinent à l’horizon. Une grande partie des investissements découlait en effet de la loi sur la réduction de l’inflation promulguée sous l’administration Biden. Or les subventions massives prévues dans l’Inflation Reduction Act (IRA) seront bientôt choses du passé. L’inflation inquiète également, car le gouvernement américain, déjà lourdement endetté, continue de dépenser, faisant d’ailleurs concurrence aux investisseurs privés. En outre, les coupes pratiquées en immigration vont faire perdre de nombreux travailleurs et pourraient donc pousser les salaires à la hausse. Tout cela pèse sur les taux d’intérêt à long terme, car les investisseurs se demandent si l’inflation a vraiment été jugulée. Larry Fink, chef de la direction de BlackRock, a dit entrevoir un scénario selon lequel le rendement des obligations à 10 ans atteindrait 5,5 % ; ce n’est pas une prévision, a-t-il précisé, mais une simple possibilité – qui pourrait refroidir les esprits.

Q25 : Une administration se consacrant uniquement aux intérêts des États-Unis pourrait-elle s’unir aux autres pays afin de contenir les déséquilibres internationaux ?

2. L’Europe a rarement été aussi peu sûre d’elle

D’habitude, les dirigeants européens se réunissent à Davos pour rappeler au reste du monde la place particulière qu’ils occupent dans le monde sur le plan diplomatique, commercial et économique. Pas cette fois-ci. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’est exprimée au nom de tous ceux qui, sur le continent, se disent préoccupés par l’avenir de l’Union. De leur côté, les dirigeants américains du monde des affaires et de la sphère gouvernementale (M. Trump y compris, bien sûr) ont clamé qu’il est devenu presque impossible d’investir en Europe, compte tenu de l’extrême lourdeur de la bureaucratie à laquelle sociétés et entrepreneurs sont en butte (un cadre a dit que, dans le cadre d’un appel d’offres, les nouvelles règles de déclaration environnementale obligeaient son entreprise à répondre à 800 questions). Mme Von der Leyen a reconnu que toute une génération de jeunes entrepreneurs était tentée de s’établir aux États-Unis ou ailleurs et que l’évocation par le président américain d’un nouvel âge d’or devait être pour l’Europe un appel à se réveiller. Le chef de l’opposition en Allemagne, Friedrich Merz – que l’on donne comme gagnant des élections du mois prochain et qui serait donc le futur chancelier – a présenté son programme conservateur : moins d’impôts, réduction de la facture d’électricité pour les fabricants (les prix sont montés en flèche depuis que l’Allemagne a fermé ses centrales nucléaires et que la Russie lui a coupé le gaz), diminution des prestations d’assurance-chômage et priorité aux seuls immigrants qualifiés plutôt qu’aux membres de leur famille. M. Merz veut aussi s’attaquer à la paperasserie imposée par Bruxelles. Il fallait toutefois un Américain – le PDG de BlackRock, encore lui – pour évoquer les retombées positives qu’aurait la tourmente en vue si l’Europe pouvait s’entendre sur un unique marché des capitaux. « On est trop pessimiste en Europe, a déclaré M. Fink le dernier jour. Le moment est probablement venu d’y investir à nouveau. »

Q25 : Le virage prévu à droite va-t-il entraîner de grands changements au sein de l’Union européenne ?

3. Les soubresauts de l’offre contribuent au risque géopolitique

Alors que le monde essayait de retrouver son équilibre après la pandémie, l’anormalité est devenue la norme. À Davos, plusieurs gouverneurs de banque centrale se sont dit préoccupés de la menace croissante des « chocs d’offre » (ces perturbations de l’économie mondiale qui compromettent le libre fonctionnement des marchés) ; de fait, en matière d’inflation, agir sur les taux directeurs a ses limites. Prenons le cas d’une des cibles favorites de M. Trump : le canal de Panama. Toute perturbation de ses activités ferait à nouveau grimper l’inflation. Idem pour le canal de Suez, sur lequel plane l’ombre de l’Iran. Les deux conflits dont se soucie le plus M. Trump – ceux d’Ukraine et de Gaza – pourraient facilement s’envenimer et s’étendre aux pays voisins, au moment même où de nombreux États se retirent d’institutions internationales comme l’ONU. Sans compter ce qui pèse probablement le plus sur l’offre, à savoir les catastrophes climatiques. M. Trump a affirmé que son administration saura rétablir la paix et en finir avec les incertitudes devant lesquelles d’autres que lui ont déclaré forfait. Il a déjà ouvert le dialogue avec le président chinois Xi Jinping, auquel il a suggéré de travailler avec les États-Unis afin de mettre fin à la guerre en Ukraine (Washington traiterait avec les Ukrainiens, Pékin avec Vladimir Putin). Enfin, M. Trump, qui s’est par ailleurs présenté comme l’instigateur du cessez-le-feu conclu entre Israël et le Hamas, a dit souhaiter parler de désarmement nucléaire avec la Chine et la Russie, une fois l’affaire ukrainienne réglée. De nombreux habitués de Davos se demandent si le président américain, après avoir remporté deux fois l’investiture, n’espère pas obtenir le prix Nobel de la paix…

Q25 : L’habileté du négociateur en chef et la forte influence des États-Unis sur le monde peuvent-elles éviter à celui-ci un conflit généralisé ?

4. Qui va payer pour que les États-Unis assurent leur domination en matière énergétique ?

On peut dire toutes sortes de choses sur M. Trump, mais certainement pas qu’il mâche ses mots. Sur la question de l’énergie, il n’a pas caché à son auditoire de Davos qu’il s’agit de forer à tout-va. Autour de moi, les Européens ont accusé le choc, avant d’entendre le président garantir au continent ses approvisionnements en gaz naturel. Le désir qu’a M. Trump d’obtenir davantage d’énergie sous de multiples formes (il a cité le pétrole, le gaz naturel, l’énergie nucléaire et même le charbon) est une bonne nouvelle pour les nombreux pays où les consommateurs paient cher leur électricité. Il s’agit cependant d’un objectif politique qui va se heurter à certains principes fondamentaux du marché. Le secteur pétrolier, qui a manqué de capitaux pendant la plus grande partie de la décennie écoulée, ne voudra pas forcément investir des milliards de dollars dans de nouveaux moyens de production si les cours demeurent incertains et risquent de chuter. Sans parler de la chaîne d’approvisionnement… Pour creuser de nouveaux puits et construire de nouveaux pipelines, il faudra du matériel lourd et une main-d’œuvre qualifiée qui, actuellement, font défaut. Il en sera de même pour la production des minéraux critiques, secteur dominé aujourd’hui par la Chine – une tutelle dont M. Trump demande aux États-Unis et à leurs alliés (le Canada, par exemple) de s’affranchir. Quant à l’énergie nucléaire, si elle gagne en popularité, elle soulève des difficultés qui lui sont propres, qu’il s’agisse des délais d’exécution ou des coûts. Reste le secteur des énergies renouvelables, celui qui a crû le plus vite aux États-Unis et ailleurs, mais dont l’avenir à court terme semble soudain compromis. Il a grandement profité du Inflation Reduction Act mais devra désormais compter davantage sur lui-même.

Q25 : La croissance du secteur de l’énergie se fera-t-elle aux frais des États, des entreprises ou des consommateurs ?

5. Les États commencent à se réarmer et à changer leurs cibles

Chaque année, le FEM sonde ses membres sur la question des risques. Les conflits armés sont devenus la préoccupation majeure ; il y a deux ans, ils ne figuraient même pas parmi les 10 premières. L’Ukraine inquiète d’autant plus les Européens que les États-Unis pourraient cesser de l’aider ; en Asie, c’est au détroit de Taïwan que l’on songe. Au Moyen-Orient, l’Iran est certes affaibli – son influence a beaucoup diminué en Syrie, au Liban et à Gaza –, mais il révise ses plans. M. Trump a promis de rétablir la paix mais – tout comme d’autres dirigeants, d’ailleurs –, il a dit clairement à Davos que son gouvernement dépenserait beaucoup plus pour la défense nationale au cours des prochaines années. Cela signifie que bien des pays vont se disputer les nouvelles technologies et les matériaux traditionnels (l’acier, notamment) dont sont faites les machines de guerre. La fabrication de pointe devenant un secteur clé, l’Allemagne et les États-Unis sont en train de repenser leurs infrastructures industrielles, afin de pouvoir produire leurs propres armes. Il leur sera peut-être plus difficile de se doter de troupes à la hauteur, compte tenu du vieillissement de la population en Occident et du peu d’engouement des jeunes pour le service militaire. Le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy était aussi à Davos. Dans sa tenue militaire, il a demandé à ses alliés de continuer à le soutenir tout en les mettant en garde : l’armée russe comprend 1,4 million de soldats, dont 600 000 en Ukraine ou à proximité. La deuxième armée la plus importante en Europe est celle de l’Ukraine, qui aligne 800 000 combattants. Vient ensuite la France (200 000 soldats). Plus d’un tiers des approvisionnements en armes de l’Ukraine provient des États-Unis ; elle continue de construire des usines d’armement afin d’être moins dépendante de ses alliés. Mark Rutte, le nouveau secrétaire général de l’OTAN, a évoqué la menace croissante que constituent les dispositifs civils transformés en armes (drones, téléavertisseurs, etc.). M. Zelenskyy a suggéré que l’Europe se dote d’un « dôme de fer » similaire à celui d’Israël, afin de se protéger des missiles russes. D’autres mécanismes de défense pourraient s’imposer, y compris en matière de cybersécurité – la conduite de la guerre évolue en effet très vite et aucune nation n’est réellement à l’abri.

Q25 : L’intelligence artificielle est de plus en plus présente dans les armes à la fois offensives et défensives. Qui, des pays démocratiques ou des États totalitaires, tirera le mieux son épingle du jeu ?

6. Intelligence artificielle : les agents du changement

À Davos, l’intelligence artificielle est devenue un thème aussi commun que celui des perspectives économiques ; le lien ne fait d’ailleurs que se renforcer. Naguère, c’était surtout les spécialistes de la technologie ou de l’éthique qui en parlaient ; à présent, c’est aussi le domaine des entrepreneurs, car les « agents IA » se sont multipliés dans les milieux de travail. Ce contenu est disponible en anglais seulement, on parle d’ailleurs d’agentic era (« l’ère des agents »). Ces dix dernières années, les États-Unis ont créé plus de 5 000 sociétés dont le mandat est d’aider les entreprises à mettre en œuvre de tels agents dans les centres d’appels, auprès des équipes de vente ou dans les arrière-boutiques. À Davos, le FEM a présenté les conclusions d’une de ses études : les entreprises qui adoptent rapidement l’IA engrangent des revenus supérieurs de 15 % à ceux de leurs rivales. La croissance la plus forte s’observe dans les secteurs des services financiers, des télécommunications et des médias. Toutes sortes d’entreprises publiques ou privées ont parlé de ce que leur apporte plus généralement l’IA, qu’il s’agisse d’accélérer la mise au point de nouveaux médicaments, de fournir des services municipaux dans des dizaines de langues ou de dépister plus tôt le cancer. Dans le domaine de l’éducation (à l’école ou au travail), « copilotes » et agents séduisent de plus en plus, car l’IA permet de personnaliser et de baliser de mieux en mieux les parcours d’apprentissage. Selon Marc Benioff, chef de la direction de Salesforce – l’un des chefs de file de la conception d’agents –, le défi que doivent maintenant relever les entreprises qui investissent en intelligence artificielle est de développer davantage que le simple savoir-faire technique. À tous les niveaux, les agents IA vont bientôt être prépondérants dans les entreprises ; la culture organisationnelle et la constitution d’équipes vont nécessiter de nouvelles approches, car les équipes de demain comprendront des agents axés sur l’apprentissage actif. Comme l’a expliqué M. Benioff à un auditoire de cadres dirigeants : « Nous serons les derniers à gérer des effectifs composés seulement d’humains. »

Q25 : La société est-elle prête à voir travailler côte à côte des humains et des agents IA?

7. La diversité, l’équité et l’inclusion aux oubliettes. Quel avenir, pour les politiques climatiques ?

À Davos, il était courant de parler de diversité, d’égalité et d’inclusion. Des thèmes centraux qui ne le sont plus, sinon pour servir de cibles aux attaques de certains politiciens. En qualifiant d’« absurdes » les programmes de soutien à la diversité et en annonçant à maintes reprises que les États-Unis seraient désormais une « méritocratie », M. Trump a mis la foule très mal à l’aise – on voyait presque des cheveux se hérisser dans l’assistance. Ses propos étaient pourtant moins perturbants que le discours prononcé plus tôt dans la journée par Javier Milei : raillant les défenseurs de la justice sociale, le président argentin a dit que, les droits étant inscrits dans la loi, nul n’a besoin de « privilèges » tels que les préférences à l’embauche. À l’abri des projecteurs, certains se sont demandé si le climat allait faire lui aussi l’objet d’un tel revirement, tandis que les Européens cherchaient à minimiser l’impact de décisions comme le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris. Beaucoup d’organismes axés jusqu’ici sur les changements climatiques semblent déjà changer discrètement leur fusil d’épaule pour, par exemple, revenir à la simple conservation de la nature. Un autre mouvement s’esquisse, consistant à utiliser les maigres enveloppes allouées pour aider particuliers et collectivités à s’adapter à un monde où les inondations et les incendies se multiplieront. Dans le rapport précité du FEM, cinq des dix risques à long terme les plus évoqués concernent encore les changements climatiques. Il faudra peut-être s’y attaquer différemment – et plus silencieusement…

Q25 : Face à la multiplication des catastrophes naturelles et aux dommages de plus en plus graves qu’elles entraînent, que va faire la nouvelle génération de gouvernements conservateurs ?

8. Les populistes doivent maintenant tenir les promesses faites au peuple

Parmi les penseurs politiques et les historiens présents à Davos, beaucoup écoutent ce que disent les nouveaux dirigeants nationaux et les réactions des électeurs qui les ont portés au pouvoir. Désormais, les populistes vont en effet devoir remplir leurs engagements, ce qui ne sera pas facile en ces temps de budgets restreints et d’attentes élevées. L’anthropologue et journaliste Gillian Tett, aujourd’hui doyenne de l’Université de Cambridge, a mis son auditoire en garde contre le « silence social » et contre les courants invisibles capables de faire vaciller n’importe quel gouvernement. Le plus grand danger, selon elle, serait un revers économique – ou, pire, une crise financière –, survenant alors que M. Trump vient d’annoncer un âge d’or et parle de consacrer l’argent des contribuables à l’IA ou aux cryptomonnaies, toutes choses dont le citoyen moyen n’a que faire. Le président est populaire aujourd’hui, mais les Américains pourraient devenir moins indulgents s’ils avaient l’impression que ses politiques profitent à ses conseillers les mieux nantis alors que l’économie va mal. Une telle éventualité généraliserait et exacerberait l’irritation contre les élites, particulièrement vivace chez les jeunes. Présenté à Davos, le Baromètre de confiance Edelman (un rapport annuel) témoigne d’une hausse alarmante, parmi les jeunes adultes, de l’acceptation de la violence comme moyen d’expression de leur mécontentement. Selon Lawrence Summers, économiste américain renommé, ancien secrétaire du Trésor et grand habitué de Davos, les gouvernements seraient bien avisés de se consacrer à la prestation de services à la population plutôt que de faire de grandes promesses et de tout restructurer ; les gens veulent des routes en bon état, des versements faits en temps et lieu ou encore des mesures d’assistance aux collectivités en difficulté. Des besoins qui ont souvent été ignorés, a ajouté M. Summers. Y répondre pourrait rétablir la confiance dans les institutions – la démocratie ne pourrait qu’y gagner.

Q25 : Les gouvernements des pays occidentaux seront-ils davantage populaires lors des prochaines élections ?

9. Le retour sur la Lune… pour commencer

Abstraction faite de toutes les discussions menées à Davos sur les marchés et les politiques (c’est le Forum économique mondial, après tout), on croise là-bas des gens d’action et des créateurs en tous genres. Cette année, l’accent était mis sur l’espace et – parfaitement ! – sur ses perspectives économiques. Un soir, sous une lune particulièrement brillante, j’ai parcouru la vallée de Davos pour me rendre à un petit dîner réunissant les dirigeants de plusieurs agences spatiales et certains des entrepreneurs qui sont en train de monter de tout nouveaux secteurs afin de pouvoir envoyer plus de gens et d’équipement en orbite ou sur notre satellite. Il y a de tout, parmi ces nouveaux explorateurs. Le Japon met au point des robots de l’espace et des engins capables de se poser à moins de 10 mètres de leur point prévu d’alunissage. Avec l’agence spatiale indienne, les Japonais planchent aussi sur la prochaine génération de rovers lunaires, qu’ils pensent pouvoir bientôt équiper de cabines pressurisées – les astronautes pourraient ainsi se déplacer sans avoir à revêtir leur scaphandre au complet. Les Saoudiens, eux, s’intéressent au lancement de satellites et à la récupération des débris dans l’espace. Une équipe du Massachusetts Institute of Technology a présenté un projet consistant à envoyer ce mois-ci un engin vers le pôle sud de la Lune, où la température varie de +1 à -200 degrés, afin d’étudier un cratère qui n’a encore été exploré qu’une fois. L’Agence spatiale européenne a elle aussi son grand projet ; il va s’agir de poursuivre un astéroïde qui se rapproche de nous – le vendredi 13 avril 2029, il passera à moins de 38 000 kilomètres de la Terre. L’investisseur américain Kam Ghaffarian faisait également partie des convives ; il a évoqué les centaines de millions de dollars qu’il mise dans de nouveaux lanceurs, avec son équipe de 700 personnes établie à Los Angeles. M. Ghaffarian pense que ce secteur va connaître l’une des plus fortes croissances, étant donné que les États-Unis, qui ont procédé à 145 mises en orbite l’année dernière (un nombre record, cinq plus élevé qu’en 2017), comptent désormais le faire… toutes les quelques semaines. Tous les mois, il y aura bientôt, de par le monde, beaucoup plus de lancements qu’aujourd’hui. L’an dernier, des entrepreneurs comme M. Ghaffarian ont réuni 8,6 milliards de dollars américains en vue de projets spatiaux – un secteur qui, selon une étude de McKinsey & Co., vaudra 1 800 milliards dans dix ans. Pour les amoureux de l’espace, ce n’est pas une question d’argent ; le but est d’aider les humains à s’élever au-dessus de leur condition et à voir leur planète d’en haut, là où frontières et conflits n’ont aucune réalité. Quant aux entreprises qui se font pourtant concurrence, c’est une question de collaboration. Comme l’a dit Mohammed Al-Tamimi, le chef de la direction de l’agence spatiale saoudienne, « aucun pays ne pourra se rendre et s’implanter sur la Lune s’il fait cavalier seul ».

Q25 : L’administration Trump lancera-t-elle officiellement un nouveau projet de conquête de Mars ?


Premier vice-président, Bureau du chef de la direction, Banque Royale du Canada, John Stackhouse dirige l’Institut d’action climatique RBC.

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L’année 2024 a marqué un jalon important dans la réconciliation économique autochtone. La généralisation de la participation autochtone dans les capitaux propres des grands projets de développement est un objectif poursuivi depuis longtemps. Les avancées comprennent en particulier :

La décision d’investissement finale concernant la première usine de GNL à capitaux autochtones, Cedar LNG, en Colombie-Britannique.

La convention d’achat-vente conclue par la Nation Nisga’a concernant Ksi Lisims LNG, en Colombie-Britannique.


La poursuite de l’expansion du plus grand projet énergétique dirigé par des Autochtones en Ontario, Wataynikaneyap Power.

L’annonce d’un nouveau projet d’énergie éolienne à capitaux autochtones, Seven Stars Energy, qui devrait être le plus grand de la Saskatchewan.

L’effort en faveur d’une participation significative des Autochtones dans l’économie est maintenant la norme, et il incombe à la fois aux gouvernements et au secteur privé de faire progresser la participation des Autochtones de façon proactive. Il est primordial pour le Canada d’atteindre cet objectif – pour faire croître l’économie autochtone, obtenir un consentement libre et éclairé préalablement au développement des grands projets, et renforcer la confiance des investisseurs.

Le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux commencent à rattraper leur retard. Pour la première fois en 15 ans, BC Hydro a lancé un appel d’offres de fourniture d’électricité en exigeant au moins 25 % de participation autochtone dans les capitaux propres. L’Ontario a récemment annoncé le plus important approvisionnement concurrentiel en énergie de son histoire, avec une cote qui devrait encourager la participation des Autochtones (mais sans l’imposer).1 Tous les projets d’énergie renouvelable de SaskPower exigent un minimum de 10 % de participation autochtone.

Et, après plusieurs années de revendications, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur des gouvernements, trois programmes de garantie de prêt destinés aux Autochtones ont été annoncés ─ un programme fédéral, un en Colombie-Britannique et un autre au Manitoba. Ces programmes, s’ils sont déployés de façon efficace, permettront aux nations autochtones d’avoir accès à des capitaux en vue de former des partenariats de participation dans de grands projets. La participation directe dans les capitaux propres peut renforcer l’autodétermination économique, au-delà des traditionnelles ententes sur les répercussions et les avantages, et au-delà des structures fondées sur l’emploi, l’approvisionnement et la passation de marchés. Dans certains cas, les programmes donnent des droits de gouvernance dans les projets ayant une incidence directe sur les Nations. Grâce à l’accès aux fonds propres existant, par l’entremise des programmes de garantie de prêt provinciaux et des sociétés d’État fédérales, les prochaines années représentent une occasion significative de faire progresser la réconciliation économique autochtone et la participation des Autochtones dans les capitaux propres à l’échelle nationale.

Le Canada est en transition énergétique, ce qui est un impératif à la fois climatique et économique. La route du monde à zéro émission nette passe par les territoires autochtones, comme nous l’avons souligné dans notre précédent rapport 92 à zéro. L’engagement des Autochtones, leur participation dans les capitaux propres et les partenariats avec ces collectivités sont maintenant des aspects à prendre en compte dans l’avancement des projets importants liés aux ressources et à l’énergie. L’engagement profond des Autochtones dès les premières phases d’élaboration des grands projets, dans le cadre de partenariats financiers et non financiers, pourrait être un modèle de croissance économique inclusive typiquement canadien, du fait que l’établissement de relations entre les Nations autochtones, les gouvernements et le secteur privé est devenu une priorité.

L’histoire du Canada est liée à celle des Nations autochtones, qui ont occupé ces terres et utilisé ces eaux bien avant l’arrivée des colons. Le gouvernement canadien (incarné par la Couronne) a reconnu l’indépendance, l’autonomie et la gouvernance autochtones par le biais de traités et d’ententes, notamment le traité Kaswhenta (ou traité du wampum à deux rangs) en 1613, la Charte royale de la Baie d’Hudson en 1670 et la Proclamation royale de 1763. Le Canada, en tant que pays et concept, a été façonné par ses relations avec les Premières Nations, et c’est toujours le cas. Selon la Cour suprême du Canada, les ententes et les documents qui reconnaissent les droits et les titres des Autochtones ne font qu’exprimer et réaffirmer une situation qui existait déjà, à savoir que les Nations autochtones œuvrent à la protection et à la gestion du Canada depuis des temps immémoriaux.2

Le gouvernement canadien a poursuivi le processus de colonisation par divers moyens administratifs, juridiques et autres (y compris la violence). À la suite de la création de la Confédération, en 1867, le gouvernement canadien a réalisé une synthèse de diverses ordonnances sur les peuples autochtones pour créer la première Loi sur les Indiens (1876), en vertu de laquelle la politique fédérale est passée du principe de mutualité au concept d’assimilation. Certains des traités historiques conclus par la Confédération avec les Premières Nations ont été signés sous la contrainte, ou appliqués en violation des conditions et de l’esprit de ces textes.

Après la Rébellion de la rivière Rouge, le gouvernement canadien a expulsé des membres de la Nation métisse des terres sur lesquelles ils habitaient pour en faire cadeau aux colons, et dans certains cas, délivré des certificats de propriété pour des terres impropres à la culture et à la chasse ou acquises à bas prix par des spéculateurs sans scrupules. Quant aux Inuits, ils ont été dépossédés de leurs terres de la même façon, leurs ressources ont été décimées par la chasse à la baleine, et le gouvernement a ordonné leur relocalisation dans le Haut-Arctique. Ce ne sont là que quelques exemples des impacts directs et indirects du colonialisme auxquels les Premières Nations, les Inuits et les Métis ont été confrontés au cours de l’histoire.

À la suite de la dépossession de leurs terres, de leurs eaux et de leurs ressources, les nations autochtones se sont retrouvées de plus en plus éloignées de leurs ordonnancements juridiques, modes de gouvernance et systèmes économiques.3 Malgré leur marginalisation, les nations autochtones se sont mobilisées pour défendre et renforcer leurs droits juridiques, politiques et de gouvernance, notamment en faisant inscrire leurs droits et leurs titres ancestraux dans la Constitution. Les peuples autochtones continuent de militer pour leur pleine participation à l’économie canadienne et pour le maintien de leurs droits sui generis qu’ils considèrent comme les clés de l’autodétermination économique et d’une véritable réconciliation.

Les nations autochtones demeurent confrontées à d’importants obstacles institutionnels et juridiques pour mobiliser des capitaux abordables aux fins d’entrepreneuriat et de participation à l’économie. Par exemple, les Premières Nations ne peuvent pas donner de terres de réserves en garantie, en vertu de l’article 89 de la Loi sur les Indiens, tandis que la Nation métisse n’a pas accès aux programmes fédéraux de financement et que les Inuits ont de la difficulté à faire financer des projets dans les régions rurales éloignées.

De grandes avancées ont été réalisées, avec notamment l’adoption de Loi sur la gestion financière des Premières Nations, l’attribution et la dévolution de pouvoirs aux gouvernements territoriaux et la création d’institutions financières dirigées par des Autochtones. D’autres progrès doivent être réalisés pour libérer le potentiel économique des Autochtones et ouvrir la voie d’une véritable réconciliation économique.

Lorsque les nations autochtones envisagent de participer à des projets importants, elles sont souvent confrontées à une combinaison d’obstacles institutionnels, juridiques et économiques qui ont conduit de nombreuses nations autochtones (mais pas toutes) à élaborer un bilan, un historique des opérations ou des capacités internes. Les Nations ont encore du mal à se procurer des capitaux abordables leur permettant de réduire le coût du capital tout en protégeant les actifs autochtones. Cela est dû à la combinaison d’obstacles juridiques et institutionnels décrits ci-dessus, ainsi qu’aux effets de réseau et au manque de sensibilisation du secteur privé aux avantages d’une participation autochtone proactive.

Cette lacune est particulièrement évidente lorsque les nations autochtones souhaitent prendre une participation dans les projets d’énergie et de ressources naturelles développés sur leur territoire. La participation autochtone dans les capitaux propres est maintenant un modèle prioritaire pour harmoniser les intérêts et faire avancer les projets plus rapidement, en privilégiant les relations entre les Autochtones et les entreprises, en intégrant les valeurs et les priorités des Autochtones et en simplifiant les processus réglementaires dans la mesure du possible.4

Une garantie de prêt est une entente contractuelle concernant le remboursement d’une dette consentie par un prêteur tiers, comme une banque, lorsque l’emprunteur ne peut plus payer (c.-à-d. une sûreté). Pour le prêteur, cela peut pratiquement éliminer le risque de perte économique. Pour les investisseurs autochtones, les prêts sous forme de prise de participation peuvent avoir un coût prohibitif en l’absence de garantie (c.-à-d. que le coût du prêt, quand bien même il serait accordé, est inférieur au coût du financement sans garantie). En l’absence de garantie, les investisseurs autochtones se heurtent la plupart du temps à un coût des capitaux propres excessif, et ils doivent se contenter d’une position participative beaucoup plus faible, voire nulle, ce qui est loin d’être optimal.

Une garantie de prêt rend plus facile le financement sous forme de prise de participation, car elle implique une amélioration de la cote de solvabilité et un soutien de liquidité pour les emprunteurs autochtones. Fait important, l’utilisation de sociétés en commandite et d’entités ad hoc ne met pas en péril les actifs des communautés autochtones, puisque la dette mobilisée dans le cadre des projets est sans recours ou comporte un droit de recours limité à l’égard des associés. L’utilisation d’une entité ad hoc détenue par les nations autochtones, conjuguée au versement de distributions à la communauté, limite la sensibilité des passifs à la valeur de l’investissement en capitaux propres initialement effectué par une Nation donnée.

Les programmes de garantie de prêt constituent une partie de la solution visant à combler les écarts en matière d’accès au capital, entre autres outils complémentaires. La figure 1 montre un exemple de structure de propriété et la relation entre une nation autochtone et la participation dans les capitaux propres d’un projet, en particulier lorsqu’une garantie de prêt peut jouer un rôle.

Le gouvernement fédéral, de concert avec les gouvernements de la Colombie-Britannique et du Manitoba, a annoncé des programmes de garantie de prêt en 2024 en réponse aux revendications des nations autochtones et du secteur privé, ce qui reflète une plus grande maturité dans le processus d’élaboration des politiques publiques. Ces programmes, s’ils sont effectivement mis en œuvre, pourraient contribuer à combler l’écart par rapport à la forte demande de participation autochtone dans les capitaux propres, qui s’élève à environ 45 milliards de dollars pour les dix prochaines années selon la Coalition des projets majeurs des Premières Nations. L’élaboration et le déploiement des programmes de garantie de prêt récemment annoncés profiteront des modèles qui existent déjà dans l’Ontario, l’Alberta et la Saskatchewan.

Outils de financement de projet pour faire progresser la participation autochtone dans les grands projets

Ces annonces constituent un apport important à l’ensemble des outils mis à la disposition des nations autochtones pour participer économiquement dans les projets liés aux ressources et à l’énergie. À mesure que le programme sera déployé, des considérations importantes seront prises en compte, parmi lesquelles le mandat de risque associé au programme de garantie de prêt, un soutien adéquat des capacités pour permettre d’établir des partenariats, une gouvernance solide pour s’assurer que la prise de décisions et l’émission de garanties soient commercialement viables, et le cumul avec d’autres programmes de garantie et de soutien. Priorités à prendre en considération au moment de la mise en œuvre de ces programmes :

Les peuples autochtones doivent recevoir un soutien leur permettant de prendre des décisions indépendantes et éclairées préalablement à leur participation aux projets. Les partenariats doivent être encouragés pour toutes les nations autochtones : Premières Nations, Inuits et Métis. Les points de vue et le leadership des Autochtones, ainsi que le recrutement, le perfectionnement et la fidélisation des talents autochtones doivent figurer parmi les priorités de la mise en œuvre des programmes de garantie de prêt.

Les programmes doivent soutenir la plus vaste gamme de projets possible afin d’optimiser les chances économiques des Autochtones, en tant que priorité de premier ordre et aussi comme moyen d’accroître la productivité au Canada.

Le soutien financier du gouvernement doit être appuyé par un rigoureux processus de contrôle diligent. Il est nécessaire d’ouvrir la voie à la durabilité du marché, afin que les nations autochtones puissent accéder au capital sur un pied d’égalité avec les autres intervenants du marché à long terme.

Le temps est de l’argent. Les négociations individuelles doivent se dérouler à une vitesse adéquate pour établir la confiance, mais la bureaucratie associée aux programmes de garantie de prêt doit avancer au rythme des affaires. Cette priorité devra être équilibrée avec la nécessité de mener un processus de contrôle diligent rigoureux.

Les programmes de garantie de prêt existants continuent de découvrir et d’élaborer de nouvelles approches pour renforcer la mobilisation et la participation des Autochtones. Par exemple, en recherchant la meilleure façon de soutenir la participation autochtone dans les nouveaux projets ou les projets de vente sur plan. Les nouveaux programmes de garantie de prêt doivent faire preuve de souplesse dans la structuration et le déploiement des garanties, afin d’élaborer et d’adopter les meilleures pratiques du secteur public et du secteur privé.

Le choix des projets que le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux envisageront de garantir dépendra en grande partie du mandat de risque du programme de garantie de prêt. En règle générale, les programmes de garantie de prêt destinés aux projets à risque faible ou nul soutiendront principalement les secteurs à risque relativement faible (comme les projets à tarif réglementé ou les projets d’exploitation). Un programme de garantie de prêt assorti d’un mandat de risque plus accommodant pourrait soutenir des projets à des étapes plus précoces et dans des secteurs plus risqués (comme les projets plus sensibles au risque sur le fournisseur) et des tailles d’opération plus grandes ou plus petites, facilitant ainsi l’achèvement de nouveaux projets nets qui ne seraient pas réalisables sans la participation économique des Autochtones. La figure 2 présente le risque notionnel dans un éventail de secteurs et d’étapes de projet allant d’un risque faible à un risque élevé.

Il est probable que les programmes de garantie de prêt, de même que de nombreux programmes gouvernementaux de financement, commenceront avec une certaine aversion pour le risque. Toutefois, étant donné la capacité des gouvernements (en particulier du gouvernement fédéral) à absorber plus de risques, ces programmes devraient adopter un mandat de risque dynamique et évolutif à mesure qu’ils gagneront de l’expertise par le biais de l’« apprentissage ». Par exemple, l’examen annuel des mandats de risque pourrait intégrer aux programmes les réflexions des clients autochtones et des intervenants du secteur privé, afin de réévaluer si de nouvelles approches ou des secteurs novateurs pourraient être couverts. Le risque comporterait plusieurs dimensions, notamment :

Même si au départ, les garanties de prêt partielles ne couvrant pas la totalité du prêt pour prise de participation autochtone peuvent être préférables, garantir jusqu’à 100 % de ces prêts peut favoriser une plus grande participation économique des Autochtones et un meilleur rendement sur les projets qui n’étaient pas réalisables auparavant.

Il est important d’adopter une approche neutre à l’égard des secteurs, qui permette aux nations autochtones de conserver leur plein pouvoir et leur pleine détermination relativement aux projets déployés sur leur territoire et qui renforce les effets positifs de la participation autochtone. Le programme de garantie de prêt doit donner la priorité à un ensemble de projets dans un éventail de secteurs et de régions.

Les programmes de garantie de prêt viseront à minimiser les risques indus et les recours aux garanties attribuables à des risques budgétaires ou réputationnels. Au fil du temps, et selon le succès des programmes de garantie de prêt, d’autres considérations pourraient entrer en jeu, par exemple le fait que les projets d’une taille plus petite, les nouveaux projets ou les projets préréglementaires présentent un éventail de risques plus large que les projets de réaménagement ou d’expansion de structures existantes. Cette combinaison devra tirer profit du programme pour maximiser les occasions offertes aux Autochtones et permettre l’investissement dans de nouveaux projets qui contribuent à la réalisation des objectifs énergétiques et économiques.

Un plus grand nombre de nations autochtones participant à une opération peut ajouter de la complexité et diluer le rendement et la participation en capitaux propres pour chacune des Nations, mais cela peut aussi produire des effets multiplicateurs positifs. Les Nations qui ont des capacités plus élevées peuvent soutenir les Nations qui sont en voie de développer et d’accroître leurs propres capacités. L’une des principales mesures d’impact pour les programmes de garantie de prêt sera leur effet sur l’établissement de relations entre les Nations et avec le secteur privé.

Une garantie de prêt ne crée pas de position en liquidités dans les comptes publics d’un gouvernement, mais une provision pour pertes sur prêts peut servir à isoler une partie des liquidités exigibles au titre d’une garantie. Toutefois, lorsqu’une garantie est émise, une partie de cette provision est « immobilisée » jusqu’au remboursement du prêt. La prise en compte de la diversité des durées des prêts (p. ex., une combinaison d’échéances de 5, 10 et 15 ans) peut permettre au programme de recycler le capital et d’émettre de nouvelles garanties qui libéreront une plus grande valeur pour les partenariats de participation.

Les gouvernements pourraient envisager d’autres protections structurantes pour atténuer le risque, parmi lesquelles :

Les nations autochtones ayant la possibilité d’investir leur propre capital peuvent créer une réserve de capitaux propres afin d’atténuer le risque et de réduire davantage le coût des capitaux propres.

Les programmes de garantie de prêt doivent abaisser les barrières à l’entrée, y compris les frais élevés, mais ces frais peuvent aussi être adaptés au profil de risque spécifique de la garantie.

Il s’agit de modalités contractuelles standard qui peuvent stipuler le calendrier de remboursement de la dette en dirigeant les flux de trésorerie vers le remboursement de la dette avant le versement des distributions, et créer une réserve de sécurité visant à s’assurer que les émissions futures pourront être financées par des fonds capitalisés à l’avance et au fil du temps.

Souvent utilisées dans les positions de participation minoritaire, les clauses de rachat d’actions obligent le partenaire majoritaire (et souvent l’exploitant) à racheter les actions de participation des Autochtones en cas de défaut complet.

En tant qu’aspect standard de la surveillance de la dette commerciale, le contrôle diligent postérieur à la clôture peut aider à régler proactivement des problèmes potentiels et permettre à un gouvernement, à des promoteurs ou à des financiers d’intervenir avant qu’un problème ne soit soulevé. La surveillance commerciale et la gestion des relations avec chaque nation autochtone seront des aspects importants.

Le ministre des Finances du gouvernement fédéral a indiqué que le gouvernement serait heureux de constater une sursouscription de son programme et de recevoir une demande d’augmentation du financement au-delà de 5 milliards de dollars. En effet, un seul projet majeur pourrait mobiliser la totalité de l’enveloppe de garantie de prêt. Une enveloppe de garantie plus importante serait un signe positif de l’engagement du gouvernement à favoriser de plus grands partenariats avec les Autochtones en vue de réaliser le potentiel de 45 milliards de dollars.

En fonction de divers facteurs institutionnels et effets de réseau, les nations autochtones peuvent avoir des niveaux de relations, de savoir-faire et d’antécédents d’affaires qui leur permettent de développer leur capacité à évaluer et négocier les opérations. Le niveau de leurs capacités peut varier selon la Nation autochtone et la nature de l’opération. Le soutien des capacités peut être essentiel au succès de l’outil de mobilisation de capitaux permettant aux Nations d’avoir accès à l’expertise commerciale, juridique et financière dont elles ont besoin pour prendre des décisions pertinentes.

À titre de comparaison pour souligner l’importance des capacités, entre autres facteurs, le Tribal Energy Loan Guarantee Program des États-Unis, lancé en 2005, a émis sa première garantie de prêt en mars 2024. La lenteur de l’avancement du programme est attribuable à de multiples facteurs, mais l’un des plus importants est que le programme a omis de financer les capacités des tribus amérindiennes à prendre des décisions éclairées au sujet des aspects commerciaux et techniques des opérations.

Le gouvernement fédéral a prévu 3,5 millions de dollars sur deux ans pour soutenir le financement des capacités en vertu du programme. C’est un bon début, mais le financement des capacités doit être placé plus en avant parmi les priorités afin de s’assurer que les nations autochtones ont l’expertise commerciale, technique et juridique dont elles ont besoin pour prendre des décisions en matière de participation aux projets. Les capacités sont souvent renforcées grâce aux frais imposés sur les garanties de prêt qui peuvent être recyclés dans des fonds de financement des capacités, en plus du soutien apporté par les promoteurs des projets. Le programme de garantie de prêt de la Colombie-Britannique a indiqué qu’il alimenterait un fonds de financement des capacités à hauteur de 10 millions de dollars. Le programme de garantie de prêt du Manitoba n’a pas indiqué s’il financerait les capacités.

Des organisations telles que la Coalition des projets majeurs des Premières Nations ont joué un rôle important pour aider les Nations à développer et renforcer leurs capacités commerciales, techniques et environnementales internes. Le soutien continu des organisations existantes et nouvelles sera un facteur de réussite crucial à long terme.

Une tendance positive est le nombre croissant de nations autochtones qui se soutiennent mutuellement dans le développement de leurs capacités. Fait intéressant, dans les négociations qui font intervenir plusieurs nations autochtones, les Nations ayant le plus d’expérience et la meilleure expertise commerciale ou technique interne ont tendance à allouer leurs ressources internes ou externes, ou à mettre à profit leurs relations ou leur expérience pour soutenir les Nations engagées dans le développement de leurs capacités.

L’indépendance et l’autonomie de l’administration figurent au rang des priorités dans les programmes existants, notamment celui de l’Ontario (géré par un organisme d’État), et ceux de l’Alberta et de la Saskatchewan (gérés par des sociétés indépendantes). L’indépendance et l’autonomie permettent à la prise de décision de se dérouler avec une ingérence politique minimale et, de manière générale, rehaussent la crédibilité. Les perspectives et l’inclusion des Autochtones doivent être des éléments essentiels dans toutes les structures de gouvernance.

Les grandes priorités de l’élaboration d’un modèle de gouvernance transparent, inclusif et souple sont les suivantes :

Le leadership et la représentation des Autochtones au sein des organismes de gouvernance et de prise de décision doivent être une priorité et un impératif, compte tenu de l’accent mis par ces programmes sur la réconciliation économique et l’inclusion des Autochtones

L’accent doit être placé sur l’évaluation des garanties selon des critères apolitiques, notamment pour assurer la viabilité commerciale et l’inclusivité, ce qui limite les possibilités d’ingérence politique dans l’émission de garanties individuelles

Un corollaire pour que les programmes de garantie de prêt demeurent apolitiques consiste à s’assurer que les processus d’approbation et de décision mettent l’accent sur la rapidité. Un processus d’approbation fondé sur un conseil indépendant, autonome et auquel participent des leaders autochtones et des représentants du gouvernement et du secteur privé peut accélérer la mise en œuvre des projets et faciliter la communication.

  • La rapidité du déploiement aide à adopter une approche de « guichet unique », en particulier au niveau fédéral, ou à coordonner les efforts entre les programmes de garantie de prêt fédéraux et provinciaux afin d’assurer l’exécution d’un service approprié à l’intention des Nations.

Des processus d’évaluation et de contrôle diligent solides, basés sur des critères commercialement comparables, doivent être mis en place pour s’assurer que les décisions de garantie de prêt sont prises en fonction des avantages commerciaux et économiques du projet sous-jacent et de la garantie de prêt.

La conviction doit aller de pair avec la transparence pour assurer la crédibilité et la réputation des programmes de garantie de prêt. Un processus de gouvernance clair, conjugué à des exigences rigoureuses en matière de surveillance et de déclaration sera nécessaire pour que les nations autochtones et le secteur privé comprennent le processus et les raisons de la prise de décision en matière de garanties.

Il existe un éventail d’organismes qui offrent un soutien financier à la participation des Autochtones dans des projets importants, notamment des programmes de garantie de prêt provinciaux. Voici quelques-uns des facteurs qui permettraient de cumuler les aides, dans le but d’optimiser les possibilités de participation économique des Autochtones en exploitant le plein potentiel des ressources gouvernementales :

Offrir un « guichet unique » aux Nations pour regrouper les garanties provinciales et fédérales.

  • Cela implique la coordination et la communication entre les fonctionnaires, un aspect particulièrement important pour les projets complexes qui nécessitent le soutien de plusieurs organisations. Le programme fédéral de garantie de prêt pourrait être chef de file dans cette structure.

Harmonisation des modalités financières et contractuelles, en particulier des honoraires, de la structure des garanties et de la souplesse des règles, afin de permettre aux Nations de tirer parti de multiples sources de financement.

En ce qui concerne les subventions destinées aux capacités, il faudrait éviter de restreindre le nombre de sources auxquelles les Nations ont accès.

Les organismes offrant à la fois du financement et du soutien des capacités sont les programmes de garantie provinciaux, l’Autorité financière des Premières Nations, la Banque de l’infrastructure du Canada, Exportation et développement Canada, la Banque de développement du Canada, Financement agricole Canada et plusieurs organismes provinciaux qui soutiennent les occasions économiques pour les Autochtones.

Outils futurs

Les garanties de prêt peuvent constituer un outil efficace, mais elles ne sont qu’un élément de la solution. Il sera important de puiser dans l’investissement privé et d’ouvrir une voie vers la durabilité du marché.

Le gouvernement fédéral pourrait prendre en compte les aspects suivants pour élargir la boîte à outils :

Les intérêts économiques des Autochtones recoupent presque tous les secteurs de l’économie, y compris la pêche, l’agriculture, les télécommunications, l’infrastructure, la fabrication, le tourisme et autres. Les programmes de garantie de prêt fédéraux et provinciaux peuvent commencer à étendre leur soutien à divers secteurs, au-delà des secteurs de l’énergie et des ressources naturelles sur lesquels l’accent a été placé jusque là.

La garantie de la dette des projets pourrait être la prochaine étape, bien que ce type de garantie soit plus risqué, une fois qu’une masse de soutien et de capital privé aura été réunie pour garantir les prises de participation. Dans les faits, cela permettrait de répercuter la cote de solvabilité du gouvernement fédéral sur les emprunteurs autochtones, et donnerait aux banques une plus grande marge de manœuvre pour octroyer des prêts.

L’émission de garanties de plus de 100 % peut soutenir la participation des Autochtones dans des projets de vente sur plan, avant la phase de production de revenus. Tout comme la garantie de la dette, cette approche peut être plus risquée, mais si elle s’applique de façon stratégique dans des projets commercialement viables, elle pourrait libérer une participation significative des Autochtones dès les premières phases des projets, en particulier dans des secteurs stratégiques comme celui des minéraux critiques.

Dans les secteurs à risque plus élevé comme celui de l’exploitation minière, en particulier dans certains projets frontières de minéraux critiques, les nations autochtones pourraient préférer participer par l’entremise de redevances ou d’un flux de revenus. En créant une structure institutionnelle pour transférer aux nations autochtones une partie des redevances perçues, les gouvernements peuvent encourager la participation dans des secteurs tels que l’exploitation minière ou la foresterie (où la redevance est définie comme un droit de coupe). Le gouvernement fédéral doit agir à cet égard. Les gouvernements provinciaux de la Colombie-Britannique et de l’Alberta, entre autres, ont déjà des ententes de partage des revenus des ressources.

Le patrimoine croissant des nations autochtones comprend environ 20 milliards de dollars d’actifs en fiducie et 100 milliards de dollars en revendications territoriales et autres. La mise en commun de fiducies et d’investissements par l’entremise d’institutions dirigées par des Autochtones peut contribuer à générer un revenu de placement important et à encourager davantage la prise de participation.

L’émission d’obligations pour le développement autochtone, semblables aux obligations de développement émises par les économies émergentes et les institutions multilatérales, pourrait soutenir le financement de projets dirigés par des Autochtones. Cette stratégie s’appuierait sur le succès existant du programme de prêts en commun et du programme d’émission obligataire de l’Autorité financière des Premières Nations. Cet instrument exigerait un consensus sur les normes d’émission obligataire.

Le fait de s’appuyer sur le travail du Conseil canadien des normes d’information sur la durabilité et les lignes directrices fédérales sur l’investissement durable, tout en intégrant les perspectives et les considérations des Autochtones aux normes d’investissement, peut constituer un outil supplémentaire pour encourager l’investissement dans les projets et les organisations dirigés par des Autochtones.

Une institution de financement du développement dirigée par des Autochtones, consolidant les instruments de dette, de capitaux propres et de subventions, pourrait constituer un outil complet pour financer des projets et des entreprises de façon durable. Le modèle d’une telle institution serait semblable à celui des banques de développement communautaire, qui sont financées à la fois par les secteurs public et privé, plutôt qu’au modèle des banques multilatérales de développement où les votes sont alloués en fonction des actions détenues.

Le secteur privé met en place des structures novatrices pour favoriser la participation et l’inclusion des Autochtones dans les grands projets9, notamment :

  • Voir au-delà des éléments à faible risque et générateurs de revenus dans un projet plus vaste, et faciliter la participation autochtone – il s’agit souvent d’éléments qui ont une durée de vie plus longue que le projet lui-même (p. ex., lignes de transport ou routes à péage).

    Options de participation autochtone après la construction où les nations autochtones peuvent exercer l’option d’acheter une participation à l’achèvement du projet.

    Versements annuels minimaux pour atténuer les risques de baisse et protéger les Nations contre les risques indus lorsqu’un projet traverse des périodes sans revenus.

    Rachats d’actions en cas d’échec du projet, c’est-à-dire l’engagement du promoteur à racheter les participations à un prix déterminé au cas où le projet ne serait pas achevé.

    Négociation des droits de gouvernance des Autochtones, même dans les cas de participations minoritaires, au moyen d’une structure de catégorie d’actions distincte pour reconnaître que les propriétaires autochtones ont une position différente de celle des autres participants à l’entreprise.

    Coinvestissement avec des investisseurs institutionnels, en particulier avec des coinvestisseurs capables de déployer des capitaux importants pendant de longues périodes, tant dans des projets majeurs individuels que dans le regroupement d’occasions plus modestes par le biais de coentreprises.

    Garanties du promoteur ou soutien contractuel : les promoteurs peuvent chercher à fournir des garanties de prêt ou d’autres formes de soutien contractuel pour faciliter la participation des Autochtones, en particulier dans les projets à risque plus élevé. Ce risque peut être compensé par un prix de vente des actions plus élevé.

Une approche proactive, axée sur les relations et fondée sur la confiance pour les partenariats avec les Autochtones est maintenant nécessaire dans les secteurs public et privé. Faire progresser la réconciliation économique grâce à des partenariats significatifs est à la fois un impératif moral et économique – ce qui représente une occasion de développer la prospérité collective en tant que pays.

Pour en savoir plus, allez à leadershipavise.rbc.com/economie

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  1. Pour donner une image du contexte, sur les dix projets LT1 menés avec succès, neuf ont une participation autochtone de 50 % ou plus.

  2. Delgamuukw c. Colombie-Britannique (1997).

  3. Des mécanismes tels que le système de laissez-passer ont empêché les Premières Nations de participer à l’économie canadienne. En même temps, les économies autochtones ont souffert d’une privation progressive de leurs ressources traditionnelles. Par exemple, la décimation du bison a eu des retombées sur les Premières Nations et les Métis de l’ère moderne dans l’Alberta, la Saskatchewan et le Manitoba, tandis que la chasse à la baleine a eu des répercussions sur les Inuits de l’ère moderne dans le Yukon, les Territoires du Nord-Ouest et le Nunavut.

  4. Introduction à la garantie de prêt de la Coalition des projets majeurs des Premières Nations (FNMPC) : https://www.rbc.com/fr/wp-content/uploads/sites/5/2025/03/FNMPC_Loan_Guarantee_Primer_01172023_v3.pdf

  5. 75 millions de dollars représentent la limite sans l’approbation du Cabinet – les garanties de prêt supérieures à ce montant peuvent être accordées sous réserve de l’approbation du Cabinet.

  6. Entre autres, la foresterie, l’extraction et la transformation des minéraux, la production et le raffinage du pétrole et du gaz, les PRM, l’énergie renouvelable et la technologie de CUSC

  7. L’Autorité financière des Premières Nations (AFPN) fonctionne selon un modèle d’emprunt en gestion commune ; à ce titre, elle n’a pas de limite réglementaire ni de cible interne. Le mandat de prêt de l’organisme est fondé sur les revenus autonomes des Premières Nations selon la certification individuelle du Conseil de gestion financière des Premières Nations.

  8. La BIC a fixé un objectif d’investissement minimal (plancher) de 1 milliard de dollars pour les nations autochtones. Cet objectif s’applique à la fois à l’Initiative pour la participation autochtone et à l’Initiative d’infrastructures pour les communautés autochtones, qui a déployé et engagé des capitaux d’environ 1 milliard de dollars dans divers projets et partenariats.

  9. https://www.rbc.com/fr/wp-content/uploads/sites/5/2025/03/indigenous-ownership_march2023.pdf

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  • La dernière mise à jour sur le Règlement sur l’électricité propre (REP) du gouvernement fédéral démontre qu’il assouplit sa position sur la réduction drastique des émissions des centrales électriques alimentées au gaz naturel d’ici 2035.
  • Le gouvernement fédéral montre qu’il est réceptif aux préoccupations des provinces et des services publics quant à leur capacité à atteindre les objectifs de carboneutralité d’ici 2035.
  • Nous estimons que cela représente une victoire majeure pour l’Ontario, et cette position donne également à l’Alberta et à la Saskatchewan plus de latitude dans la façon dont elles gèrent leur transition vers des sources plus propres.
  • Les changements proposés ne devraient pas compromettre l’objectif de carboneutralité à l’horizon 2035 fixé pour le secteur de l’électricité si les dispositions relatives aux crédits compensatoires sont incluses.
  • Des difficultés surgiront dans les menus détails, car le livre blanc ne fournit aucune information sur ce à quoi ressemblera le règlement une fois qu’il aura été arrêté de manière définitive.
  • En ce qui concerne les prochaines étapes, les commentaires sur les modifications potentielles du REP doivent être soumis d’ici le 15 mars et on s’attend à ce que la version finale du REP soit publiée d’ici l’été.

Depuis sa publication en août 2023, le projet de Règlement sur l’électricité propre d’Ottawa a suscité d’importants débats parmi les provinces. Diverses parties prenantes, dont les provinces, l’industrie et les services publics, ont fait part de leurs inquiétudes quant à la stricte approche retenue dans le projet à l’égard de l’élimination progressive du gaz naturel du réseau. La plupart des provinces craignent qu’il soit difficile d’atteindre, à l’échelle nationale, l’objectif fédéral d’un réseau électrique carboneutre d’ici 2035, tout en préservant la fiabilité et en garantissant l’accessibilité financière du système. L’Alberta et la Saskatchewan qui délaissent actuellement progressivement le charbon au profit de sources moins émettrices comme le gaz naturel ont réagi particulièrement vivement.

Le gouvernement fédéral a répondu vendredi dernier en publiant un document intitulé « Mise à jour publique : Ce que nous avons entendu lors des consultations et les orientations envisagées pour le règlement final ». La publication de ce document survient plusieurs mois après la clôture de la période de consultation sur le projet de REP.

Les commentaires reçus par le gouvernement fédéral dans le cadre de la consultation ont soulevé des préoccupations en ce qui concerne l’efficacité de la capture et de la séquestration du carbone, le fonctionnement potentiel de groupes inefficaces, le peu de temps alloué pour la fin de vie réglementaire, les défis pour les installations de cogénération existantes, les dispositions relatives aux crédits compensatoires de gaz à effet de serre (GES), et un examen a posteriori des exemptions d’urgence. Ces préoccupations pourraient avoir une incidence sur les groupes en cours de développement et sur la façon dont les groupes existants sont exploités.

Dans la mise à jour de la semaine dernière, le gouvernement fédéral a proposé des changements majeurs à son projet en vue de réduire les émissions de carbone du secteur électrique canadien d’ici 2035. Les nouvelles options de conception témoignent d’un plus grand pragmatisme dans l’approche du gouvernement fédéral, indiquant en cela qu’il adoucit sa position à l’égard de la réduction drastique des émissions des centrales électriques au gaz d’ici 2035.

Que retrouve-t-on dans la mise à jour ?

Les options de conception actualisées associées au règlement offriraient aux opérateurs de réseaux électriques plus de flexibilité pour continuer à exploiter leurs centrales électriques au gaz naturel au-delà de 2035. À ce titre, on prévoit notamment la fixation de limites d’émission annuelles plutôt que de normes de performance, permettant ainsi aux centrales de fonctionner plus longtemps sans contraintes et l’autorisation de l’achat de crédits compensatoires dans les situations où les émissions provenant de la production de gaz naturel dépassent ces limites.

Les améliorations touchant le règlement actuellement envisagées constituent une victoire importante pour les provinces qui devront toujours compter sur la production de gaz naturel au-delà de 2035. Les exploitants de réseaux électriques provinciaux pourront ainsi continuer à fournir une électricité fiable et abordable tout en maintenant la capacité du Canada à atteindre son objectif en matière de réduction des émissions.

Flexibilité pour les provinces

Le gouvernement fédéral envisage plusieurs options pour offrir plus de flexibilité aux provinces, aux services publics et aux autres organismes de réglementation et fournisseurs d’électricité, tout en garantissant des réductions significatives des émissions. L’une de ces options consiste à délaisser l’approche axée sur une norme de performance, qui est une norme d’intensité d’émission fixe, au profit d’une limite d’émission possible. Cette limite serait adaptée à la capacité de chaque groupe, remplaçant ainsi l’approche actuelle fondée sur une « norme de performance ».

Cette nouvelle approche pourrait favoriser des améliorations d’efficacité et offrir de la flexibilité. Toutefois, elle supprimerait également l’approche relative aux « dispositions pour la production de pointe » qui était incluse dans le projet de REP.

Nous considérons cela comme une victoire majeure pour l’Ontario. Cela donne également à l’Alberta et à la Saskatchewan plus de latitude dans la façon dont elles gèrent leur transition vers des sources plus propres.

De plus, le règlement pourrait permettre à un groupe de dépasser sa limite annuelle d’émissions dans une mesure limitée, à condition qu’il remette des crédits compensatoires de GES pour les émissions excédentaires. Dans ce scénario, le gouvernement fédéral serait confronté à la nécessité d’assurer un approvisionnement fiable en crédits compensatoires de GES de haute qualité. De plus, il devrait établir des mécanismes de marché efficaces pour gérer la demande potentielle accrue en matière de crédits compensatoires au Canada.

Parmi les autres changements à l’étude figurent le prolongement de la « fin de vie réglementaire » au-delà du seuil proposé actuel de 20 ans et la possibilité pour les parties responsables, comme les services publics et les sociétés d’État, de combiner les limites d’émission de leurs multiples groupes existants dans la même juridiction.

Le traitement réglementaire de la cogénération est également à l’étude, et pourrait évoluer vers une limite d’émission. L’approche envisagée opérerait également une distinction entre les émissions provenant de l’électricité utilisée « dans les limites de l’installation » et les émissions associées à l’électricité fournie au réseau.

Le gouvernement fédéral prévoit continuer à collaborer avec les parties intéressées, notamment les provinces et les services publics, avant de finaliser le REP plus tard cette année. Ottawa a déclaré qu’une collaboration continue sera essentielle pour garantir que le règlement puisse permettre des réductions significatives des émissions tout en préservant la fiabilité et en garantissant l’accessibilité financière du système électrique. Les commentaires sur les modifications potentielles du REP doivent être soumis par les parties intéressées d’ici le 15 mars.

Keigan Buck est responsable principal, Politique énergétique, Institut d’action climatique RBC

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Le système énergétique mondial connaît actuellement les affres d’une grande mutation.

Non seulement il doit répondre à une demande accrue liée à la croissance démographique et économique, mais la crise climatique exige une modification radicale des sources d’énergie. Les nouvelles technologies changent les perspectives sur ces deux tableaux.

Vers 2035, les 10 milliards de Terriens se seront-ils dotés des moyens énergétiques que suppose la prochaine phase de la croissance durable ? Quel rôle les tensions et ambitions géopolitiques joueront-elles alors ? De quelle manière le Canada – l’un des ténors mondiaux de l’énergie sous toutes ses formes – pourra-t-il générer le plus de valeur dans une économie carboneutre ?

Pour évaluer ce que seront l’offre et la demande d’énergie dans les années 2030, Services économiques et leadership avisé RBC, RBC Marchés des capitaux et Recherche mondiale ont compilé des données mondiales et nationales qui leur ont permis de faire de nouvelles projections fondées sur les hypothèses actuelles concernant l’évolution de la démographie, la croissance économique, la répartition des biens, le recours aux nouvelles technologies et les réglementations gouvernementales.

On trouvera ici les principaux résultats de l’exercice qui a été mené. Six grandes conclusions peuvent en être tirées qui devraient faciliter les débats lors de la COP28 – la conférence des Nations Unies sur le climat qui se tient à Dubaï –, ainsi que les discussions qui s’ensuivront sur les politiques énergétiques.

D’un côté, l’énergie joue un rôle crucial dans tous les pans de notre économie ; de l’autre, les progrès à réaliser sur le plan climatique dépendent de la façon dont nous gérons les émissions. L’équilibre à trouver exige un débat public éclairé auquel les auteurs du présent rapport espèrent contribuer.

1. La croissance de la demande mondiale va être égale à la consommation d’énergie des États-Unis

La croissance de la population mondiale ralentit mais, au cours des prochaines décennies, les besoins des pays émergents nécessiteront de produire plus d’exajoules. En 2050, avec 1,7 milliard d’habitants de plus (soit l’équivalent de la population de la Chine et des États-Unis, le temps d’une génération), les Terriens seront 9,7 milliards. D’ici 2035, l’augmentation sera de 834 millions (la population actuelle de l’Europe). Elle exigera de produire 93 quads de plus (1 quad = 1015 BTU), soit à peu près la consommation d’énergie actuelle des États-Unis.

Concernant les sources d’énergie à forte intensité carbonique, le monde actuel se divise en deux catégories. Dans les pays dits avancés, les gains d’efficacité écoénergétique ont, en Europe et en Amérique du Nord, fait diminuer la consommation par habitant de 13 % en 20 ans (- 0,7 % par an). La croissance démographique ralentit aussi, bien que pas très sensiblement dans les pays les plus développés. Toutefois, les gains d’efficacité écoénergétique par habitant ne sont pas encore suffisants pour que, en valeur absolue, la demande en énergie diminue vraiment, surtout au Canada.

Il en va différemment dans les pays émergents, où la généralisation des voitures particulières, des appareils électroménagers et des fabrications de pointe n’en est qu’à ses débuts. L’Inde – le pays le plus peuplé – consomme encore relativement peu d’énergie. Le ralentissement de la croissance démographique aidera à contenir la hausse des émissions, mais pas assez pour contrebalancer l’augmentation de la demande en sources d’énergie à forte intensité carbonique (le charbon, notamment). De fait, la croissance de la population indienne continue de s’observer surtout dans le nord, où les usines et les villes demeurent dépendantes du charbon.

Croissance de la demande mondiale, par région

Points de pourcentage par rapport à la croissance mondiale

 

Sources : ONU et Services économiques RBC

Dans les autres pays en développement, le rythme de la croissance varie. En Chine (le plus grand marché mondial), la consommation d’énergie par habitant se rapproche de celle des pays avancés et commencera à se stabiliser. La croissance de la demande devrait ralentir après avoir augmenté de 2 % par an au cours de la prochaine décennie. Par ailleurs, après des décennies de dénatalité, la population chinoise diminue pour de bon, ce qui signifie (toutes choses étant égales par ailleurs) que, en valeur absolue, la consommation d’énergie baisse. D’après nos calculs, sa croissance sera moitié moins rapide que durant la dernière décennie et pourrait être encore plus lente si l’économie chinoise s’essouffle.

Le développement économique, la gestion de la demande en énergie et les contraintes climatiques constituent également un casse-tête dans les pays particulièrement peuplés d’Afrique, dans le reste de l’Asie et en Amérique du Sud. La question des capitaux disponibles y sera vitale. Un cinquième seulement des investissements en énergies propres est consacré aux pays en développement, alors qu’ils représentent les deux tiers de la population mondiale. Quant aux pays à revenu intermédiaire (Brésil, Mexique, Afrique du Sud…), ils comptent pour 75 % de la population mondiale et on y trouve 62 % des habitants les plus pauvres du globe. Le revenu disponible moyen y augmente cependant et le désir d’acquérir un vélomoteur, une maison ou des appareils électroniques nécessitera de produire de l’énergie sous toutes ses formes.

Les écarts de consommation observés entre les pays émergents finiront par s’estomper à mesure que leurs économies se développeront, mais nous n’en sommes pas encore là.

Consommation d’énergie par habitant

MBTU/personne (2021)

 

Sources : EIA, Recherche économique RBC

2. Les énergies renouvelables vont répondre à 20 % de la demande mondiale

La demande totale en énergie va continuer à augmenter, mais la part des sources carboneutres et renouvelables aussi. Les énergies renouvelables sont censées croître cinq fois plus vite que les autres d’ici 2035 ; elles compteront alors pour 20 % de la consommation mondiale, contre 12 % en 2022 et 8 % en 20121.

Face aux sources classiques, les énergies renouvelables sont devenues beaucoup plus abordables et les aides gouvernementales favorisent la transition. Aux États-Unis, grâce à l’Inflation Reduction Act, la croissance des énergies renouvelables devrait, avec un taux d’augmentation annuel de 7 %, plus que doubler d’ici 2035.

Sur à peu près tous les continents, la part des énergies renouvelables dans la consommation totale devrait augmenter (avant tout parce que, entre 2010 et 2020, le coût de l’énergie solaire et celui de l’énergie éolienne ont diminué respectivement de 56 % et 85 %). Cette croissance pourrait se faire en bonne partie au détriment du charbon et des autres sources à forte intensité carbonique. Au cours de la dernière décennie, la consommation mondiale de charbon a reculé de quelque 0,5 % par an ; cette cadence devrait être deux fois plus forte d’ici 2035. Le charbon ne compterait alors que pour environ 20 % de la consommation d’énergie mondiale, contre 27 % aujourd’hui et plus de 30 % il y a dix ans.

Cependant, les énergies renouvelables s’accompagnent elles aussi de zones d’ombre. Les pays qui se sont résolument engagés dans leur mise en œuvre s’inquiètent de la fiabilité des réseaux qui recourent essentiellement à l’énergie solaire ou éolienne. Par ailleurs, la multiplication des installations entraîne une inflation par les coûts – au moins à moyen terme – et le stockage de l’énergie à grande échelle dans les batteries reste problématique, malgré les rapides progrès réalisés.

D’autre part, pour assurer une mise en œuvre harmonieuse et l’égalité des chances entre les pays, ces derniers doivent absolument coopérer. L’ensemble hétéroclite des réglementations internationales – qui comprend notamment des taxes d’ajustement aux frontières et différents mécanismes de tarification du carbone – doit être peaufiné, s’appuyer sur des normes communes et être accepté par les différentes parties ; l’accélération de la transition l’exige.

En attendant, les inquiétudes que suscite le contrôle par la Chine des métaux, minéraux et technologies essentiels pour ladite transition ont conduit de nombreux pays à établir des chaînes d’approvisionnement parallèles et plus coûteuses. Seulement, il faudra au moins dix ans avant que les mines en projet soient opérationnelles. De plus, la complexité et le coût des chaînes en question pourraient facilement augmenter si des restrictions commerciales entraient en vigueur. De telles frictions ne risquent guère de ralentir l’adoption des énergies renouvelables, mais elles pourraient la retarder.

Consommation mondiale d’énergie selon la source

 

Sources : EIA, Recherche économique RBC

3. Le pic pétrolier est en vue mais n’est pas encore survenu

Les discussions portant sur le pic pétrolier font parfois oublier qu’un secteur peut fort bien ne jamais dépasser un certain seuil et demeurer pourtant à l’avant-scène pendant des décennies. Nous pensons que la part du pétrole dans la consommation totale d’énergie va continuer de diminuer, mais que, en valeur absolue, la consommation de pétrole n’atteindra pas le pic avant 2035.

Elle diminue dans les grands pays développés (y compris aux États-Unis) mais son augmentation va se poursuivre dans les pays émergents, dont la population et les besoins en énergie par habitant croissent. Ces estimations sont entachées d’assez fortes incertitudes à court terme, dans un sens comme dans l’autre (ralentissement de la croissance et adoption rapide des technologies, notamment en Chine). La trajectoire est toutefois claire : plus de 60 % de la consommation mondiale de pétrole est le fait du secteur des transports, où l’adoption des véhicules électriques va bon train, y compris en Chine, pourtant responsable ces dix dernières années de près des deux tiers de l’augmentation de la consommation. Dans ce pays, les véhicules tout électriques ou hybrides rechargeables représentent aujourd’hui 40 % des ventes au détail, contre 3 % en 2019.

Croissance prévue de la consommation de pétrole par région

Variation annuelle prévue de 2022 à 2035 (en points de pourcentage)

 

Source : Recherche économique RBC

En Europe, la part des véhicules électriques dans le total des ventes d’automobiles était de 44 % en 2022. Le Royaume-Uni entend interdire en 2035 la vente de véhicules équipés seulement d’un moteur à combustion externe. Le Canada prévoit de faire passer la part des véhicules non polluants dans les ventes de véhicules neufs à 60 % d’ici 2030 et à 100 % d’ici 2035. Tous ces plans peuvent changer – en matière d’énergie verte, les gouvernements retardent souvent l’atteinte des objectifs.

Le taux de remplacement des parcs de véhicules est un autre facteur clé. Aujourd’hui plus fiables et plus solides, les véhicules dotés d’un moteur à combustion interne demeurent en circulation plus longtemps (12 ans en moyenne aux États-Unis) ; ils ne disparaîtront donc pas du jour au lendemain, même si la part des véhicules électriques augmente. Toutefois, la consommation de pétrole par habitant diminue depuis des dizaines d’années dans les pays développés, grâce à un meilleur rendement du carburant, et cette tendance ira probablement croissant à mesure que les véhicules électriques se généraliseront.

Consommation de pétrole par habitant

Indice 100 en 2011

 

Source : Recherche économique RBC

4. Transition plus incertaine pour le gaz naturel

La fermeture graduelle des centrales au charbon devrait stimuler la demande en gaz naturel, considéré comme l’instrument de la transition vers les énergies renouvelables et le stockage au moyen de batteries – au moins dans les pays développés.

Le rythme de cette transition variera fortement d’une région à l’autre et selon l’ampleur des aides gouvernementales. Aux États-Unis, les subventions prévues dans l’Inflation Reduction Act pour l’installation de thermopompes contribueront à accélérer la transition vers les combustibles renouvelables alimentant les systèmes de chauffage des particuliers et des entreprises. Ailleurs, le charbon demeure une source d’énergie de base que le gaz naturel pourrait supplanter progressivement. En 2022, la Chine – le plus grand émetteur de GES au monde – investit toujours dans l’énergie nucléaire, mais a aussi autorisé la construction de l’équivalent de deux grandes centrales au charbon par semaine, malgré son engagement à atteindre la carboneutralité d’ici 2060. En Inde, on estime que des centrales au charbon d’une puissance totale de 65,3 gigawatts sont en construction ; cela représente un tiers de la capacité de celles qui existent déjà.

À l’échelle mondiale, la croissance de la demande en gaz naturel devrait résulter avant tout de l’augmentation des besoins des pays émergents, qui sont tels que le pic ne devrait survenir qu’après 2035. Toutefois, le taux de croissance annuel sera en moyenne deux fois moins élevé que celui des dix dernières années (1,8 %) et la part du gaz naturel dans la consommation d’énergie mondiale fléchira avec l’accélération de la transition vers les énergies renouvelables.

Au Canada, la demande sera surtout le fait des industriels, notamment ceux du secteur pétrogazier. Le projet LNG Canada, qui devrait être lancé d’ici le milieu de la décennie, constituera la première incursion majeure du Canada sur le terrain des exportations non dirigées vers les États-Unis. Les autres pays développés cherchent en effet à assurer leurs approvisionnements. En Europe, depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la construction de 26 terminaux de regazéification a été annoncée ou entamée, pour une capacité totale de 104,5 millions de tonnes par an – soit 20 % de la capacité mondiale actuelle en GNL, selon l’Union internationale de l’industrie du gaz. En Asie, le Japon, la Chine et la Corée du Sud restent les trois premiers importateurs. Les nouveaux accords à long terme qu’ils ont signés avec différents exportateurs montrent qu’ils entendent garantir et diversifier leurs sources d’approvisionnement.

5. Investissements dans le pétrole : profits et plafonnement des émissions

Le pétrole demeure une importante source d’énergie : il comptera encore pour 30 % de la consommation mondiale en 2035. Ce serait encore le cas si le scénario plus optimiste de l’Agence internationale de l’énergie se concrétisait – si le pic de consommation de pétrole mondiale survenait avant la fin de la présente décennie. La nature de la production canadienne (elle repose beaucoup sur des projets à long terme impliquant de très gros investissements irrécupérables initiaux, et elle ne représente qu’une faible part de la production mondiale) la rend à peu près insensible aux fluctuations à court terme du marché2.

Les dépenses en immobilisations du secteur pétrolier
et gazier au Canada demeurent faibles

% du PIB

 

Sources : Statistique Canada, Services économiques RBC

Toutefois, le secteur demeure prisonnier de la capacité insuffisante de ses pipelines, dont il a besoin pour commercialiser le pétrole canadien. L’expansion du pipeline Trans Mountain prise en charge par le gouvernement fédéral aura pour effet d’accroître sensiblement la capacité de transport quand il sera mis en service (probablement en 2024). Le surcroît de capacité (590 000 barils par jour) permettra de facturer le pétrole aux cours internationaux et de contrer la décote des indices canadiens.

Par ailleurs, la production du pétrole extrait des sables bitumineux, déjà bien capitalisée, ne nécessitera probablement pas de nouveaux investissements majeurs. De fait, les sommes investies dans le secteur pétrogazier ne représentent plus que 1,5 % du PIB annuel canadien – moins de la moitié de ce qu’elles représentaient (3,7 %) avant la baisse des cours de 2015.

Même en l’absence de nouveaux projets, le secteur pourra produire davantage au cours de la prochaine décennie si la demande mondiale augmente. Nous prévoyons que la production de pétrole canadienne grimpera de 16,5 % d’ici 2030, par augmentation de la capacité des installations existantes plutôt que sous l’effet de nouveaux investissements.

Le cadre proposé par le gouvernement fédéral pour plafonner les émissions des secteurs pétrolier et gazier pourrait changer cette perspective. Il n’y a pas encore de certitude quant à la forme que prendra la réglementation finale – le cadre envisage un plafond (souple) de 35 % à 38 % en dessous des émissions de 2019 provenant de la production de pétrole et de gaz, à mettre en place progressivement entre 2026 et 2030, avec des options permettant de produire des plafonds plus élevés moyennant un prix. Or les détails sont encore à venir et seront influencés par les réactions de l’industrie, les pressions législatives et les éventuelles contestations judiciaires.

Dans la perspective des années 2030, c’est sans doute en matière de décarbonation que les sociétés pétrolières et gazières ont le plus de besoins en capitaux. Le secteur du pétrole a déjà abaissé ses émissions par baril d’environ 20 % depuis 2010, bien que l’accroissement de production ait entraîné une hausse en valeur absolue pendant cette période. Les plans et propositions de décarbonation (notamment par capture et séquestration) exigeront de nouveaux capitaux totalisant des dizaines de milliards de dollars, qui proviendront en partie du gouvernement fédéral et des provinces. Le secteur estime que de tels investissements pourraient lui garantir ses marchés d’exportation pendant des années voire des décennies.

6. Au Canada, la forte croissance démographique exigera la diversification des sources d’énergie

Du fait de ses hivers rigoureux, de ses étés chauds et de sa population clairsemée, le Canada affiche l’un des taux de consommation d’énergie par habitant les plus élevés au monde. En outre, sa croissance démographique, liée à une forte immigration, implique une demande accrue en énergie.

Les Canadiens d’aujourd’hui adopteront-ils suffisamment vite les technologies vertes pour compenser l’arrivée, d’ici dix ans, de cinq millions d’immigrants ? C’est possible, si l’on en juge par l’engouement pour les véhicules électriques – la proportion de véhicules hybrides ou tout électriques vendus a plus que doublé au cours de la dernière décennie, passant de 7 % à 16 %. Les quantités d’essence vendues sont inférieures d’environ 3 % à celles de 2019, malgré un accroissement de 6 % de la population.

Les ventes d’essence au Canada augmentent moins vite que la population

Indice = 100 en 2019

 

Sources : Statistique Canada, Services économiques RBC

Les changements que la pandémie a induits sur les habitudes de consommation pourraient avoir des conséquences à long terme. Les politiques de télétravail ont eu un effet marqué sur le transport en commun et la consommation d’essence. À cela s’ajoute le fait que la nouvelle génération de Canadiens et les immigrants, qui sont plus jeunes qu’avant, s’installent plutôt en ville, ce qui entraînera également une baisse de la consommation de carburant.

Qui dit augmentation de la population dit cependant construction de nouveaux logements, qu’il faut chauffer. À long terme, la généralisation d’appareils moins énergivores (thermopompes, par exemple) fera en sorte qu’on utilisera moins le gaz naturel et le mazout pour se chauffer. Cependant, le chauffage demeure une nécessité en hiver, aussi la demande en énergie continuera-t-elle de croître et, pour un temps, la consommation de gaz naturel se maintiendra à un certain niveau.

La croissance de la population ralentit, sauf au Canada

Variation moyenne par an (%)

 

Sources : Projections démographiques des Nations Unies (Statistique Canada pour le Canada), Recherche économique RBC

Par rapport à d’autres pays, la part des énergies renouvelables (25 %) est importante au Canada, du fait surtout de l’abondance des sources d’hydroélectricité. Il n’en reste pas moins que le Canada est l’un des rares pays développés à ne pas avoir fait croître cette part au cours de la dernière décennie. Cela pourrait changer d’ici dix ans, si l’on en croit le Règlement sur l’électricité propre que le gouvernement fédéral se propose de mettre en œuvre et qui prévoit d’établir, d’ici 2035, des réseaux électriques à émissions faibles ou nulles. Le règlement s’inscrit dans le dessein général du gouvernement canadien : rendre l’économie carboneutre d’ici 2050. De la forme qu’il prendra et de son efficacité (plusieurs provinces s’y opposent) dépendra la ligne de tendance que suivra la consommation de gaz naturel.

Le Canada est censé également s’appuyer sur le développement du nucléaire, dont l’Ontario est le maître d’œuvre, pour hausser la part des énergies carboneutres. À mesure que l’acceptation de cette industrie comme source d’énergie fiable sans émission progressera, nous prévoyons une augmentation de 9 % de la consommation d’énergie nucléaire au Canada d’ici 2035.

Consommation canadienne d’énergie selon la source

 

Source: U.S. Department of Energy, RBC Economics

En conclusion, des leviers politiques judicieux et l’innovation industrielle peuvent faire du Canada un acteur mondial du secteur de l’énergie, et ce, dans tous les secteurs (solaire, éolien, bois et combustibles fossiles). Grâce à ses ressources et à l’ingéniosité des Canadiens, notre pays peut devenir une force agissante dans le monde et atteindre son objectif de carboneutralité, comme nous le soulignions dans notre rapport Une transition à 2 billions de dollars.

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How Canada Can Manage Energy & Environmental Security

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Pour en savoir plus, allez à Économique RBC et Leadership avisé RBC.

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Contributors:

Auteur principal: Nathan Janzen, Assistant Chief Economist, RBC Economics

Myha Truong-Regan, Head of Climate Research, RBC Climate Action Institute
Yadullah Hussain, Managing Editor, RBC Climate Action Institute
Caprice Biasoni, Graphic Design Specialist

  1. La croissance des énergies renouvelables sera plus rapide si les gouvernements se montrent davantage décidés à favoriser la transition. Les projections de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) indiquent aussi que, en 2035, les énergies renouvelables compteront pour quelque 20 % de la consommation mondiale si l’on tient compte des « politiques déclarées », mais cette part pourrait avoisiner 33 % si l’on en croit les « engagements annoncés ».
  2. La production canadienne a continué d’augmenter après l’effondrement des cours mondiaux survenu en 2015.

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  • L’Ontario doit investir 450 milliards de dollars d’ici à 2050 pour répondre à l’augmentation de la demande et devenir une plaque tournante du réseau vert, attrayante pour les industries qui cherchent à réduire ou à éliminer leurs émissions.
  • La demande croissante d’électricité pourrait mettre à rude épreuve le réseau de la province dès 2026 et même provoquer des pénuries chroniques d’ici à 2030. Pour répondre aux besoins pressants à court terme, l’Ontario envisage d’augmenter la production d’électricité à partir de gaz, ce qui, si rien n’est fait, pourrait entrer en conflit avec le règlement sur l’électricité propre que le gouvernement fédéral s’apprête à mettre en place.
  • La province peut éviter de prendre des décisions coûteuses sur son futur bouquet énergétique en adoptant des mesures politiques et des incitatifs puissants pour économiser l’énergie.
  • Des mesures opportunes de conservation de l’énergie pourraient permettre d’économiser suffisamment d’électricité pour alimenter 3 millions de foyers d’ici le début des années 2040, ce qui représente un peu plus de la moitié de la demande d’électricité résidentielle de la province.
  • Des technologies déjà disponibles, telles que les thermostats et panneaux électriques intelligents ainsi que les systèmes de chauffage, de ventilation et de climatisation basés sur l’IA – qui peuvent améliorer considérablement l’efficacité et la durabilité du réseau – donneraient à l’Ontario la marge de manœuvre nécessaire pour gérer les pics de demande sans construire de nouvelles centrales à gaz.
  • Ces mesures pourraient permettre aux contribuables ontariens d’économiser au moins 500 millions de dollars par an en coûts de production évités chaque année pendant cette période.

Les maisons intelligentes peuvent accroître l’efficacité du réseau électrique

Les maisons intelligentes pourraient permettre aux contribuables ontariens d’économiser 500 millions de dollars par an

  • 1
    Thermostats intelligents
  • 2
    Panneaux solaires
  • 3
    Systèmes de chauffage, de ventilation et de climatisation intelligent
  • 4
    Distribution aux véhicules électriques de l’énergie stockée dans des batteries
  • 5
    Ampoules DEL pour la conservation
  • 6
    Isolation et étanchéité pour réduire la consommation d’électricité de la thermopompe
  • 7
    Panneau électrique intelligent
  • 8
    Prises Wi-Fi
  • 9
    Électroménagers éconergétiques
  • 10
    Chauffe-eau à thermopompe

L’Ontario se prépare à affronter un accroissement de la demande d’électricité.

La croissance rapide de la population de la province, l’électrification de l’industrie et le vieillissement des réacteurs nucléaires feront passer le réseau électrique de la province de décennies d’excédents confortables à des pénuries critiques en l’espace de quelques années seulement. D’ici à 2026, le réseau de la province pourrait avoir du mal à répondre à la demande pendant les périodes de pointe ; d’ici à 2030, la montée en flèche de la demande pourrait dépasser la capacité de production.

De toute évidence, la construction de nouvelles centrales électriques sera inévitable dans les années à venir. La Société indépendante d’exploitation du réseau d’électricité (SIERE), qui gère le marché de l’électricité de la province, prévoit d’importer de l’électricité (principalement du Québec), de développer les énergies renouvelables, de stocker l’électricité dans des batteries et de faire l’essai de nouveaux réacteurs nucléaires pour répondre à la demande. Mais la SIERE lance également un appel d’offres pour de nouvelles centrales électriques au gaz qui sont essentielles pour gérer les pressions sur la capacité à court terme.

 

Cette stratégie pourrait entrer en conflit avec le Règlement sur l’électricité propre (REP) prévu par Ottawa, qui interdira les centrales électriques au gaz traditionnelles pour garantir un réseau électrique carboneutre d’ici à 2035.

L’électricité génère 7,7 % des émissions de gaz à effet de serre du Canada, ce qui en fait la sixième source d’émissions du pays.
Le pays s’enorgueillit d’avoir l’un des réseaux les plus propres au monde, mais cette réputation est menacée car des provinces comme l’Ontario, l’Alberta et la Saskatchewan restent fortement dépendantes du gaz naturel et le considèrent comme une source essentielle et fiable pour répondre à la demande future.

Le REP proposé s’appuie sur les réglementations fédérales relatives au charbon qui prévoient l’élimination progressive des unités traditionnelles de production d’électricité à partir de charbon d’ici à 2030, et vise à prévenir les émissions générées par le réseau au fur et à mesure que d’autres secteurs s’électrifient. La demande croissante de véhicules et de thermopompes électriques, de sidérurgie alimentée à l’électricité et de fabrication de batteries, entre autres, entraînera une expansion rapide du réseau au cours des prochaines décennies. Laissées à elles-mêmes, certaines provinces ont prévu d’ajouter de l’électricité produite à partir de gaz naturel, annulant ainsi en partie les réductions d’émissions de ces secteurs.

Le gouvernement fédéral estime que les crédits d’impôt sur l’électricité récemment annoncés devraient compenser le coût de l’élimination du gaz du bouquet énergétique ou de l’installation d’un système de captage du carbone, mais plusieurs provinces affirment qu’il sera difficile de construire suffisamment de centrales électriques non émettrices pour respecter le calendrier d’Ottawa. L’Alberta et la Saskatchewan, qui abandonnent rapidement le charbon comme source d’énergie, hésitent à fermer la porte au gaz naturel sans s’être assurées de la fiabilité des autres sources.

La mise en œuvre du REP dans sa forme et son calendrier actuels pourrait donner lieu à une lutte fédérale-provinciale.

En tant que principal moteur économique du pays et province la plus peuplée, l’Ontario est confrontée au défi le plus immédiat.
Mais il est hasardeux d’investir 450 milliards de dollars dans la production, le transport et la distribution d’ici à 2050 sans connaître l’ampleur de la demande.

Pour assurer une transition accélérée mais ordonnée, l’Ontario devra faire les deux : accroître l’offre, mais aussi trouver d’autres moyens de gérer la demande entre-temps.

Le rapport de RBC sur la transition à 2 billions de dollars estime que des investissements annuels de 5,4 milliards de dollars dans les énergies renouvelables et les batteries sont nécessaires pour économiser environ 11 millions de tonnes d’émissions de gaz à effet de serre, mais le gaz naturel devra jouer un rôle stabilisateur pour assurer une transition énergétique ordonnée.

À mesure que les sources d’énergie fiables de l’Ontario, telles que les centrales nucléaires, sont remises à neuf et que les centrales au charbon sont fermées, la province privilégie la production d’électricité à partir de gaz naturel. Mais cette stratégie est en contradiction avec les objectifs fédéraux de carboneutralité : une estimation récente de la SIERE prévoit le triplement des émissions d’ici à la fin de la décennie, les centrales au gaz devant répondre à la demande croissante et à la baisse de la production nucléaire.

Ne plus dépendre du gaz

Que peut faire la province pour gagner du temps et éviter de se lancer trop tôt dans une production coûteuse de gaz naturel ?

L’une des solutions consiste à utiliser des leviers politiques pour retarder la demande. Les économies d’énergie peuvent donner à la province le temps de construire des sources d’énergie plus propres et à grande échelle, telles que l’hydroélectricité et le nucléaire, au lieu du gaz, ce qui permet d’économiser de l’argent à long terme, comme nous l’écrivions l’année dernière dans Le prix de l’énergie.

Le report d’engagements financiers importants permettra de maintenir l’électricité à un prix abordable et donnera à l’Ontario le temps de se redéfinir en tant que pôle manufacturier à faible émission de carbone, attirant des entreprises actives dans les chaînes d’approvisionnement des voitures électriques, la production de métaux verts et les technologies propres.

La bonne nouvelle : il existe une technologie que l’Ontario peut utiliser pour faire face à l’imminence de la demande et retarder le moment de s’engager pleinement dans la production d’électricité à partir de gaz naturel. Il sera également essentiel de modifier les attitudes et les habitudes des consommateurs pour promouvoir la flexibilité de la demande et l’efficacité énergétique afin de réaliser des économies importantes et d’atténuer les pressions sur le réseau.

D’ici 2040, l’Ontario pourrait répondre à près de 20 % de la croissance de sa demande d’électricité grâce à des mesures de conservation économiquement viables.

La conservation de l’électricité est souvent négligée, car elle n’a guère contribué à réduire les émissions du réseau déjà vert de l’Ontario, mais elle pourrait devenir un levier politique essentiel pour éviter la construction de nouvelles centrales au gaz. D’ici 2040, l’Ontario pourrait répondre à près de 20 % de la croissance prévue de la demande – soit 28 térawattheures (TWh) – grâce à des mesures de conservation économiquement viables. Cela permettrait aux contribuables ontariens d’économiser au moins 500 millions de dollars par an d’ici à 2040.

Cela a déjà fonctionné par le passé. Au cours des deux dernières décennies, malgré un ralentissement de la croissance de la demande, les programmes de conservation de la SIERE ont dépassé la demande. Grâce au financement des travaux de modernisation et de l’éclairage à DEL, entre autres, les économies d’électricité ont doublé entre 2014 et 2021, passant de 11 TWh à près de 22 TWh. La demande n’a augmenté que de 7 TWh en comparaison.

Pour maximiser son potentiel, l’Ontario devra tirer parti de la technologie pour déplacer les pics de consommation afin d’éviter de devoir accroître la capacité de production dès maintenant.

La technologie intelligente à la rescousse du réseau

L’Ontario peut s’appuyer sur sa réputation de chef de file en matière d’innovation dans le domaine des réseaux pour favoriser une utilisation intelligente de l’énergie. C’est l’une des seules juridictions au monde où un compteur intelligent est installé dans presque tous les foyers. Cela a permis à la province de mettre en place une politique de tarification au compteur horaire pour gérer la demande en période de pointe.

La flexibilité de la demande permet aussi de mieux s’adapter aux sources variables à émissions nulles, comme l’énergie éolienne et l’énergie solaire. Si les incitations financières adéquates suscitent un changement comportemental, les consommateurs pourraient être amenés à installer des panneaux solaires, des thermostats intelligents et des panneaux électriques intelligents susceptibles d’améliorer l’efficacité du réseau.

Actuellement, le réseau centralisé de l’Ontario sous-utilise ces technologies. Voici quelques moyens pour la province de tirer parti des nouvelles technologies.

 
  • Plus payantes : Les propriétaires de VE économisent de l’argent lorsqu’ils rechargent leur voiture pendant la nuit. Mais que se passerait-il s’ils pouvaient consommer eux-mêmes cette énergie lorsqu’ils allument leur cuisinière à induction ou revendre au réseau l’énergie résiduelle de leur voiture ? D’après nos recherches, les propriétaires de VE pourraient gagner jusqu’à 100 dollars par mois. Ces paiements pourraient compenser les coûts d’amélioration de la distribution pour les ménages, même si des améliorations de l’infrastructure seront nécessaires pour faciliter la nouvelle technologie « véhicule-réseau ». Si l’on s’y prend bien, ces paiements pourraient également permettre à la province d’économiser de l’argent, car le stockage de l’énergie dans les VE pourrait être moins coûteux que les batteries à usage unique des services publics. Donner aux consommateurs les bons signaux de prix peut favoriser une demande plus réactive. Une étude menée en Californie, où les prix de l’électricité sont plus élevés qu’en Ontario, a révélé que les consommateurs réduisaient leur demande de 18 % en réponse aux notifications concernant les pics du système lorsqu’ils touchaient une compensation en contrepartie.
  • Plus intelligentes : Les systèmes de surveillance domestique raccordés à des panneaux électriques ou intelligents peuvent être associés à des prises Wi-Fi et à des thermostats intelligents pour contrôler à distance les appareils, les lumières, le chauffage et la climatisation afin d’éviter les pics de consommation d’électricité. À Montréal, le logiciel d’intelligence artificielle de la jeune entreprise Brainbox a permis de réduire de 10 % la consommation d’électricité d’une grande tour de bureaux en éliminant les inefficacités du système.
  • Plus souples : Grâce à la mise en place de systèmes intelligents, les panneaux électriques peuvent avertir les consommateurs que la sécheuse qu’ils viennent de mettre en marche fonctionnera de manière plus économique dans une heure. Ou encore, lorsque le système prévoit de nouveaux pics, les chauffe-eau intelligents pourraient préchauffer et stocker de l’eau chaude pour plus tard dans la journée. Cela pourrait être la clé pour gérer un réseau qui dépend de plus en plus de l’énergie renouvelable variable.
  • Plus accessibles : Les programmes actuels de réponse à la demande de l’Ontario se concentrent sur une compensation versée au secteur industriel et aux grands bâtiments pour qu’ils réduisent la demande pendant les périodes de pointe. En trouvant des moyens d’encourager l’adoption généralisée et décentralisée de ces technologies, on peut aider les consommateurs à profiter des services qu’ils peuvent fournir au réseau (et à être payés en retour), ce qui réduit le coût de l’électrification.
  • Plus rentables : L’efficacité énergétique traditionnelle peut également soulager le réseau électrique de l’Ontario. Pensez à des solutions analogiques comme les ampoules DEL, les appareils électroménagers à faible consommation d’énergie, les pompes de piscine efficaces pour les propriétaires. Les programmes de modernisation devront également être élargis, avec le soutien de la SIERE.

Des mesures en faveur d’un réseau vert et efficace

L’Ontario est dans une position enviable pour amener les consommateurs d’électricité à changer leurs habitudes. Des ajustements de la tarification au compteur horaire sont déjà établis pour déplacer la demande en dehors des périodes de pointe. Mais comme le tarif de nuit est le moins cher, les consommateurs ne seront peut-être pas disposés à modifier leurs habitudes autrement que pour la recharge des véhicules électriques.

Malgré le succès des programmes d’efficacité énergétique, rien ne garantit que les consommateurs investiront dans des améliorations en l’absence de sensibilisation ou d’incitatifs financiers. Le secret sera d’aider les consommateurs à prendre conscience du coût de leurs actions et de les tarifer suffisamment pour qu’ils modifient leurs habitudes. Nous devrons soutenir l’investissement des ménages dans les technologies permettant d’atteindre plus rapidement les objectifs fixés et aider les ménages à faibles revenus à passer à l’étape suivante.

Les pistes d’action ci-dessous devraient idéalement être menées de front afin de maximiser les avantages pour les consommateurs, l’industrie et la province.

Des idées pour aller de l’avant

  • Le ministère de l’Énergie de l’Ontario devrait ordonner à la SIERE d’accélérer et d’élargir les programmes d’efficacité énergétique rentables.
  • Les programmes d’efficacité énergétique devraient financer l’adoption par les ménages à faible revenu de technologies intelligentes appliquées aux panneaux électriques, aux thermostats et aux chauffe-eau, afin qu’ils puissent profiter de la nouvelle structure tarifaire.
  • Les incitatifs économiques de la tarification au compteur horaire actuelle ne sont pas suffisants pour pousser les consommateurs à déplacer leur consommation d’énergie vers les périodes creuses et les périodes médianes. Après avoir soutenu l’adoption des technologies et la rétroaction sur la tarification en temps réel, la Commission de l’énergie de l’Ontario devrait instaurer des tarifs plus élevés pour les périodes de pointe et établir la tarification au compteur horaire comme mesure par défaut, assortie d’une aide financière pour les ménages à faible revenu.
  • Les services publics devraient adopter une approche de la tarification davantage axée sur le consommateur, en informant clairement les contribuables des conséquences tarifaires de leurs habitudes de consommation d’électricité.
  • Par défaut, permettre aux propriétaires et aux exploitants de bâtiments dotés d’une capacité de production d’énergie renouvelable sur site de revendre le surplus d’énergie au réseau électrique pendant les pics de demande.

Pour en savoir plus, allez à Pôle Climat (rbc.com).

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Collaborateurs

Auteur principal : Colin Guldimann, premier économiste, Institut d’action climatique RBC

Institut d’action climatique RBC
Myha Truong-Regan, cheffe, Recherche climatique
Yadullah Hussain, directeur de rédaction
Darren Chow, premier directeur, Médias numériques
Shiplu Talukder, spécialiste, Publication numérique

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Au cours des prochaines semaines, nous allons commencer à constater l’ampleur des répercussions économiques de la pandémie et du confinement qu’il a fallu observer. Le premier trimestre de l’année aura été marqué par un recul économique sans précédent en raison des pertes d’emplois et des fermetures d’entreprises inévitables, dont le pays tout entier risque de ressentir les répercussions longtemps après que la pandémie aura été maîtrisée.

En de pareilles circonstances, il est naturel de se concentrer sur les problèmes immédiats, mais nous devons aussi réfléchir à la reprise qui suivra la crise, afin d’être prêts à passer à l’action le temps venu.

Depuis le début de la crise actuelle, j’ai parlé à des dizaines de clients – des plus grandes entreprises du pays à de simples emprunteurs hypothécaires – et j’ai travaillé étroitement avec mes pairs d’ailleurs dans le monde ainsi qu’avec nos gouvernements afin de comprendre la situation et les risques complexes auxquels nous faisons face. Beaucoup d’entre nous reconnaissent maintenant qu’il est peu probable que nous assistions à une reprise économique en V, contrairement à ce qu’on espérait encore il y a quelques semaines ; il nous faudra sans doute travailler très fort au cours des prochains mois pour opérer plutôt un redressement en U.

Et nous n’atteindrons pas cet objectif sans mal. Même si les mesures de confinement sont abrogées à l’été, il faudra du temps pour effacer les cicatrices économiques laissées par la COVID-19. Heureusement, le gouvernement fédéral a mis sur pied d’importants programmes d’aide, qui totalisent actuellement plus de 100 milliards de dollars, mais il faudra qu’Ottawa et les provinces en face encore davantage.

À l’heure actuelle, il faut agir sans perdre un instant. Au cours des jours qui viennent, Équipe Canada doit réunir ses forces pour que les engagements historiques des gouvernements parviennent aux propriétaires d’entreprise, aux innovateurs, aux entrepreneurs sociaux et aux familles des quatre coins du pays. De nombreuses entreprises ne disposent que de quelques jours pour préserver leur effectif. Au cours des mois qui viennent, bien des familles auront du mal à joindre les deux bouts.

Malgré tout, les investissements historiques des autorités doivent non seulement nous permettre de survivre aujourd’hui, mais aussi servir à réformer l’économie pour demain. Et cela implique de passer de la défensive à l’offensive, comme sait le faire Équipe Canada.

Pour opérer cette transition, nous devons imaginer une nouvelle normalité, car nous ne pourrons pas revenir à nos anciennes façons de faire. Le commerce mondial ne pourra sans doute pas reprendre son cours traditionnel. Il y a peu de chances que les échanges internationaux restent inchangés. Les consommateurs, les gourmets et les touristes pourraient décider de garder leurs distances pendant un certain temps. Même le partage des technologies et des innovations pourrait ne pas revenir de sitôt à son rythme d’il y a quelques mois.

Pour un pays relativement petit comme le Canada, qui a profité sur bien des plans de l’économie mondiale ouverte, ces défis sont considérables. Cela n’implique pas nécessairement de renoncer à la mondialisation. Il nous faut toutefois, pour la première fois depuis des décennies, réfléchir aux façons d’être plus autosuffisants dans les secteurs qui comptent le plus pour notre compétitivité et notre prospérité.

Voici quelques exemples d’outils dont nous disposons :

Capital

Le Canada affiche un excellent bilan, parmi les meilleurs au monde. Le gouvernement fédéral commence à exploiter de façon plus ambitieuse sa situation financière, et il devra continuer à le faire ; par conséquent, les Canadiens doivent s’habituer à ce que leur dette collective soit plus élevée. Par ailleurs, nos banques, nos compagnies d’assurances et nos régimes de pension se classent parmi les plus solides au monde, et leur bilan enviable peut être exploité pour rétablir notre économie. Depuis la crise financière mondiale de 2008-2009, les Canadiens ont travaillé fort à consolider ces fondations et à protéger leur capital ; il est maintenant temps de mettre ce capital à l’œuvre en investissant dans les entrepreneurs et les innovateurs qui peuvent bâtir les marchés et les chaînes logistiques de demain.

Commerce

Nous avons longtemps tenu pour acquise la libre circulation des fournitures essentielles comme l’équipement médical, les médicaments, les aliments et les produits agricoles. Tout cela ne sera peut-être plus possible dans la prochaine normalité. Nos gouvernements, nos entreprises de pointe et nos universités doivent déterminer comment assurer la résilience des chaînes logistiques canadiennes. Évidemment, l’autosuffisance du pays pourrait coûter plus cher aux Canadiens, car notre marché intérieur est limité. Nous aurons besoin de nos meilleurs innovateurs pour concevoir et mettre en œuvre des technologies qui nous permettront de réaliser des gains de productivité et d’assurer ainsi la compétitivité du Canada.

Technologie

La crise a donné la possibilité à de nombreuses entreprises d’explorer d’autres manières de travailler et de garder le contact avec leurs clients. Si nous tirons parti des nouvelles technologies dans l’ensemble des secteurs, y compris au sein de la fonction publique, nous pouvons accélérer notre transition vers une économie plus concurrentielle et inclusive. De plus, nous pouvons nous assurer que ces technologies nous aident à mieux nous préparer à de futurs défis touchant la santé publique. Cela étant dit, les entreprises ne sont pas les seules à devoir évoluer. En s’appuyant sur son bilan, le Canada a l’occasion d’investir dans la prochaine génération d’infrastructures – comme les réseaux large bande par satellite en milieu rural et les villes intelligentes – en vue d’accroître notre ingéniosité, de créer des collectivités plus résilientes et de garantir des moyens de subsistance. La reprise à venir doit être axée sur les technologies numériques, optimisée par les données et assurée par des Canadiens dotés des compétences nécessaires pour affronter la prochaine décennie.

Aptitudes

Pour mener à bien cette transition, nous devons transformer nos modes d’apprentissage et de formation, afin que les entreprises et les collectivités soient mieux outillées pour faire face à un nouveau modèle de perturbation. Grâce au programme Objectif avenir, un engagement de 500 millions de dollars, et à sa série d’études Humains recherchés, la Banque Royale du Canada a encouragé au cours des dernières années les employeurs, les enseignants et les étudiants à se concentrer sur les emplois de demain. Nos écoles, collèges et universités ont répondu à l’appel en réalisant d’importants progrès qui font du système d’éducation canadien l’un des meilleurs au monde. Toutefois, si, au sortir de cette crise, nous continuons d’enseigner et d’apprendre comme nous le faisions auparavant, nous aurons échoué.

Jeunes

Malheureusement, la nouvelle génération de Canadiens portera pendant de nombreuses années les stigmates économiques de la présente crise. Si nous leur prêtons main-forte dès maintenant, ils pourront contribuer à la reprise et à la reconstruction de notre économie. Maîtrisant bien les technologies numériques, les jeunes n’ont pas tardé à s’adapter à cette nouvelle réalité. C’est pourquoi RBC s’est engagée à maintenir en poste les quelque 1 400 étudiants auxquels elle avait offert un emploi d’été, même si certains n’auront pas de lieu de travail à leur première journée. Pas d’inquiétude, cependant : la plupart d’entre eux travailleront de la maison et pourront nous aider à envisager autrement tout ce que nous pouvons bâtir ensemble. Ils représentent l’avenir et nous aideront à nous y préparer.

Au cours des mois d’épreuves et de tumultes que nous a apportés cette crise, j’ai été encouragé par la capacité des 85 000 employés de RBC à passer à un système d’exploitation mondial sans pratiquement aucune perturbation. À mes yeux, nous faisons les choses différemment, et aussi avec plus d’efficacité. Cette amélioration de nos façons de faire sera essentielle au succès de notre reprise dans un monde qui ressortira transformé de la période que nous traversons. C’est pourquoi j’ai demandé à tous nos gestionnaires de noter ce qu’ils apprennent et ce qui, selon eux, pourrait constituer la nouvelle normalité.

J’ai mis l’accent sur deux mots en particulier : « vitesse » et « envergure ». Nous avons besoin de ces deux forces pour assurer la croissance de nos activités. Les politiques publiques doivent également en tenir compte, pour que nous puissions élaborer des solutions au rythme où apparaissent nos problèmes communs, et pour que ces solutions aient une envergure à la hauteur de ce que nous observons ailleurs dans le monde.

Dans les prochaines semaines, il nous faudra avancer à une vitesse plus élevée qu’à l’habitude et viser une envergure à la fois audacieuse et ambitieuse. Nous devrons aussi maintenir la cadence, même si nous serons confrontés à des questions qui nous feront douter des moyens à employer pour nous rétablir collectivement de cette crise.

Nous devrons mettre sur pied des plans de reprise, pour déterminer quels secteurs de la société pourront reprendre leurs activités en premier et évaluer la meilleure façon de procéder pour éviter une cohue.

Par ailleurs, nous devrons investir massivement dans le dépistage à grande échelle de la COVID-19 et adopter de nouvelles approches de surveillance, afin de mieux situer le virus et d’en limiter la propagation le plus efficacement et humainement possible.

Nous devrons veiller à protéger l’ensemble des Canadiens tout en acceptant l’éventualité de coexister avec le virus, au pays et à l’étranger, avant qu’un vaccin ou un traitement efficace ne soit mis au point et produit à grande échelle.

La façon dont nous répondrons à ces questions et travaillerons ensemble dans les prochaines semaines restera ancrée dans les mémoires pendant de nombreuses années. La façon dont nous rebâtirons notre économie par la suite laissera un souvenir durable aux générations à venir.

Nous savons que cette crise est différente et plus grave que toutes celles que nous avons traversées par le passé. Nous savons aussi qu’elle peut annoncer le début d’un nouveau chapitre pour l’économie canadienne, un chapitre qui nous permettra de prospérer à l’ère numérique.

Il nous faudra unir nos forces – ce dans quoi les Canadiens excellent, même en des temps difficiles. Nous devrons adopter une approche à la fois offensive et défensive. Enfin, nous devrons comprendre que cette épreuve représente pour le Canada un défi à surmonter, mais aussi une occasion de briller.

Cela pourra être notre nouvelle normalité.

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Le capitalisme allait-il tenir ? Les États-Unis reculaientface au communisme ; les populations adhéraient au socialisme, pas aux politiquesmonétaires ; et les jeunes s’opposaient aux multinationales qui dictaient les règles ducommerce mondial.

Le capitalisme l’a emporté, et pour la vaste majorité des gens, le monde est devenuplus ouvert, plus savant, plus novateur et – selon la plupart des indicateurs – plusprospère. La semaine dernière, pourtant, le 50e Forum économique mondial de Davosa révélé une nouvelle fracture. Après un demi-siècle de mondialisation, de règles etd’ambitions qui, depuis la fin de la Guerre froide, ont accompagné l’entrée dans l’èred’Internet et l’arrivée des appareils mobiles, maintenant omniprésents, le monde,confronté à de nouveaux défis, se questionne de plus belle. Et une fois de plus, lanouvelle génération réclame qu’on agisse. Le capitalisme peut-il encore releverle gant ?

Cette cinquième participation au Forum m’a ouvert les yeux : les appareilsgéopolitiques et les systèmes économiques sont des plateformes de lutte pouraborder le grand virage à venir et en encaisser les profonds contrecoups. Au cours desannées 2020, à mesure que nos sociétés relèveront le défi des changements climatiqueset que seront exploitées les possibilités qu’offrent les technologies intelligentes,on pourrait assister à une restructuration des économies et des secteurs d’activité.Seulement, qui sera l’artisan du changement ? Plus que jamais, le secteur privé vadevoir redoubler d’efforts.

Voici quelques constats que j’ai faits à Davos.

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Sans Donald Trump, Vladimir Poutine, Theresa May, Emmanuel Macron et Justin Trudeau, ainsi que leur entourage médiatique, le climat était indéniablement serein dans la petite ville des Alpes. Peut-être l’atmosphère plus calme était-elle nécessaire pour réfléchir au chemin parcouru par le monde depuis la crise et prédire son orientation future.

C’était ma quatrième participation au forum de Davos. Cette édition a été, de bien des façons, la plus animée. À l’évidence, la lutte commerciale entre les États-Unis et la Chine, ainsi que l’issue incertaine du projet Brexit, avaient rendu nerveux les participants. Mais, les conversations sérieuses ont porté sur des enjeux qui vont bien au-delà de ces crises. Cette année, le thème était la mondialisation 4.0, un concept imaginé à Davos pour expliquer le nouvel âge des technologies intelligentes et omniprésentes qui relieront entre eux les gens et les objets de manières que ne permettaient pas les précédents moteurs de la mondialisation – la vapeur, l’électricité et l’informatique. Dans cette nouvelle ère, les machines intelligentes façonneront nos entreprises et nos collectivités, et des technologies de pointe seront intégrées à chaque objet, et possiblement à chaque personne, que nous rencontrerons. Les données ne seront pas seulement le nouveau pétrole, mais la nouvelle eau, essentielles à tous les besoins et désirs de notre société. Même si les perspectives peuvent être déstabilisantes, j’ai quitté le forum encouragé, car j’avais mieux compris de quelle manière les technologies transformationnelles et une nouvelle génération d’idées faciliteront le passage de la planète à la prochaine étape de la mondialisation, pour un monde plus humain, plus démocratique et dont la répartition est plus juste.

Voici quelques enjeux qu’il faut prendre en considération pour y arriver :

1. Le défi de la Chine

Il y a deux ans, vedette du forum de Davos, Xi Jinping avait présenté une vision d’un nouveau monde où la Chine serait à l’avant-plan. L’an dernier, c’est Donald Trump qui avait volé la vedette de manière complètement différente, projetant une perception du monde au sein duquel les États-Unis prédomineraient. Conséquence inattendue de leur absence cette année : la mise en perspective de leur relation tendue. Les dirigeants du milieu des affaires présents à Davos ont exprimé l’assurance tranquille que le litige commercial entre les États-Unis et la Chine se réglerait au cours des prochains mois. Avec les négociations de l’ALENA qui tirent à leur fin, l’équipe commerciale de M. Trump, qui manque d’effectifs, a pu se concentrer sur la Chine. De plus, les Chinois en sont venus à comprendre avec qui, et avec quoi, ils doivent composer. Enfin, les deux parties semblent accepter la réalité économique des chaînes logistiques transpacifiques, qu’il serait trop difficile de démanteler sans préjudice grave pour les deux pays.

Les Chinois se sont imposé à Davos avec le message clair qu’ils ne se soumettront pas à la perception du monde de Washington.

Même en cas de résolution du litige commercial, ce sera un début plutôt qu’une fin. Avec Xi, les Américains ont découvert la détermination des Chinois à créer un nouvel ordre économique mondial. Et avec Trump, les Chinois ont découvert la détermination des Américains à résister à cet ordre. Les Chinois se sont imposé à Davos avec le message clair qu’ils ne se soumettront pas à la perception du monde de Washington. Ils se voient incontestablement comme la deuxième puissance économique mondiale, en voie de devenir la première, et estiment qu’il incombe à l’Ouest de s’adapter. Compte tenu du succès de la Chine au cours des 25 dernières années, le pays est même persuadé que son modèle serait très avantageux pour le reste de la planète. Il n’y a pas de domaine plus controversé que la technologie et les droits de propriété intellectuelle, que les Chinois veulent exploiter à leur propre façon. Chef de délégation à Davos, Wang Qishan, puissant vice-président, a formulé un message sans équivoque : le monde doit permettre à la Chine de «participer au système de gouvernance technologique mondial d’égal à égal ». Cette notion d’égalité est revenue sans cesse.

La ville de Davos ensevelie sous la neige au bas de la montagne

2. Promesses et périls du réseau 5G

Avec ses allures de membre non officiel de la délégation d’Ottawa, le cas Huawei a fait sentir sa présence aux membres du cabinet fédéral lors de chaque rencontre, alors que ceux-ci tentaient de rallier des appuis pour le côté canadien. Mais l’intérêt pour cette société est allé bien au-delà de l’extradition de Meng Wanzhou. Avec l’émergence de Huawei comme chef de file mondial en équipement de télécommunications, les participants au forum de Davos se sont interrogés au sujet de la prochaine génération de technologie mobile, se demandant si le géant chinois montrerait la voie. J’ai trouvé intéressant de constater que, malgré tout le battage autour du réseau 5G, bon nombre de leaders du monde des affaires et de chefs de gouvernement semblaient peu le connaître. À première vue, cette technologie devrait permettre le téléchargement de données et la navigation sur Internet à des vitesses jusqu’à 100 fois supérieures à celle des téléphones intelligents d’aujourd’hui. Cela nous facilitera assurément la vie. Surtout, la technologie 5G pourrait aussi former la base d’une nouvelle économie, grâce aux vitesses et à la constance nécessaires pour relier entre eux de petits objets – voitures autonomes, drones de livraison, électroménagers numériques – au moment de la prise de décisions.

Il est emballant de penser que le 5G pourrait permettre à Internet d’avoir un fonctionnement semblable à celui de l’électricité – présent et accessible en permanence. Mais tout comme ce fut le cas lors du développement de l’électricité, avec la rivalité opposant le courant alternatif au courant continu, un débat fait rage au sujet de qui possède la meilleure technologie. Il ne fait aucun doute que Huawei est un chef de file et que la société ne fera que s’améliorer tandis que la Chine commence à implanter la technologie 5G dans ses grandes villes. En excluant Huawei, allons-nous passer à côté des avancées de la Chine ? Nous savons que Beijing a un pouvoir sur Huawei et peut contraindre celle-ci à remettre ses données étrangères pour des raisons de sécurité nationale. Mais nous devons aussi comprendre de quelle façon l’équipement de Huawei s’intégrerait à l’ensemble technologique qui représente le moteur de nos vies mobiles. La question de savoir qui peut accéder à nos données sera primordiale en 2019 – non seulement pour Huawei, mais pour tous ceux qui ont pour objectif de relier notre univers mobile.

3. Ralentissement ou stagnation?

Le dernier soir du forum, j’ai coanimé un souper regroupant une quarantaine de chefs de direction d’entreprises internationales. En abordant le sujet de l’économie, l’ambiance était à l’optimisme prudent. Bon nombre de participants ont répété que nous vivions un ralentissement et non une stagnation. Kevin Sneader, nouvel associé directeur mondial à McKinsey, l’a bien dit : « Je demande aux chefs de direction à Davos comment se porte leur entreprise et ils me répondent, Assez bien. C’est tout le reste qui m’inquiète ». Une anxiété de ce type peut être positive, car elle incite les exploitants d’entreprises à demeurer vigilants. Elle peut aussi être dangereuse, si les exploitants limitent leurs investissements et prennent moins de risques. Même si la plupart des chefs de direction ont affirmé qu’ils s’attendaient cette année à un ralentissement qui se poursuivrait en 2020, j’ai eu l’impression que d’autres chefs de direction et investisseurs considèrent que l’expansion demeure possible. L’économie américaine va bien et la Chine pourrait connaître le début d’une remontée une fois qu’un accord commercial aura été conclu avec Washington. Bien entendu, l’Europe éprouve des difficultés, avec l’Italie déjà en récession et l’Allemagne en voie de connaître une récession. Mais, une foule d’autres marchés, comme l’Inde, le Mexique et le Brésil, pourraient représenter des moteurs de croissance plus forts.
Le chef de la direction de RBC M. Dave Mckay au Forum économique mondial de Davos
 

Le risque est que nous ne soyons pas suffisamment ambitieux dans les années 2020 pour tirer parti des nouvelles technologies et des régions en croissance dans le monde. En restant prudents et en nous contentant d’une lente croissance, nous risquons de ne pas être en mesure de générer les rendements financiers exigés par nos actionnaires ni de pouvoir produire les retombées sociales – emplois, services, stabilité – attendues par nos sociétés. Pour faire mieux, les gouvernements devront offrir aux entreprises et aux investisseurs les bons incitatifs, y compris une réglementation plus judicieuse, des politiques fiscales plus cohérentes et un régime commercial prévisible. Dans son numéro sur le forum de Davos, la revue The Economist le fait remarquer sous le titre insolent « Slowbalisation » (mot-valise combinant lenteur et mondialisation) : il faut à la fois gérer le ralentissement et réfléchir avec plus d’audace au prochain cycle, afin que celui-ci soit axé sur le commerce et la responsabilité sociale, et l’ambition sur le plan mondial.

4. Les suites du Brexit

Absente à Davos, Theresa May a tout de même dépêché un bataillon de ministres pour communiquer la confiance de son gouvernement en la possibilité de conclure une entente sur le Brexit d’ici le printemps. Le parti conservateur, en dépit de ses propres divisions, recherche de toute évidence un résultat qui lui permettrait de rester au pouvoir tout en empêchant l’économie de frapper un mur en cas de sortie abrupte. On peut s’attendre à des négociations assez tendues jusqu’à la dernière minute et à un résultat qui, possiblement, ne serait pas bien différent de ce que Mme May a présenté en décembre. Ce n’est pas exactement l’optimisme au sujet du Brexit dont les participants à Davos voulaient entendre parler. Lors d’une séance comptant quelque 300 participants, environ 90 % d’entre eux ont levé la main pour signifier qu’ils seraient en faveur d’un deuxième référendum, dans l’espoir que, cette fois-ci, le public voterait pour garder le pays dans l’Union européenne. En privé, le gouvernement britannique, et même des dirigeants du monde des affaires britannique, a affirmé que ce scénario est peu probable. Un vote serait trop long à organiser et trop fortement marqué par les divisions, et risquerait d’aboutir à un autre résultat controversé. Le gouvernement de Mme May croit plutôt qu’il est possible d’en arriver à un compromis au sujet de la frontière irlandaise, sujet vexatoire parmi d’autres.

Mais le plus difficile serait à venir. En effet, si Mme May réussit à obtenir l’appui de son parti et du parlement, elle devra rapidement regagner la confiance du milieu des affaires. Depuis le référendum, les investissements en Grande-Bretagne ont baissé d’environ 20 % et, avec chaque mois qui passe, les fabricants, les banques et d’autres transfèrent des emplois vers le continent ou ailleurs. Mark Carney a déclaré à un auditoire à Davos que le système bancaire de la Grande-Bretagne devrait s’en sortir, car il est capable d’encaisser les coups. Mais il a confirmé que si le Royaume-Uni n’est pas capable de dresser un plan cohérent pour ses frontières et échanges commerciaux, il n’y a pas grand-chose que le milieu des affaires puisse faire pour se préparer. Nouvelle potentiellement inquiétante, pendant que les ministres britanniques s’efforçaient de rassurer les participants à Davos, les responsables du gouvernement au pays élaboraient des plans en prévision de rationnement alimentaire, de patrouilles frontalières et, possiblement, d’agitation civile. Un tel scénario catastrophe devrait à tout le moins mobiliser les esprits des Britanniques à l’approche de l’échéance.

5. Un monde de murs

La ministre Chrystia Freeland au Forum économique mondial de Davos

Les politiciens qui se sont rendus à Davos se sont penchés principalement sur les divisions croissantes en matière de gouvernance mondiale, bien résumées par Chrystia Freeland du Canada : « L’ordre international axé sur les règles fait face à des enjeux d’une ampleur jamais vu depuis sa création ». Pendant la majeure partie du 20e siècle, cet ordre a été maintenu par des institutions multilatérales pour que le monde puisse se concentrer sur la prospérité plutôt que sur les conflits. Mais la confiance du public à l’égard de cet ordre s’est érodée, favorisant la montée du nationalisme sur tous les continents. La chancelière allemande Angela Merkel, dont le pays connaît les périls du nationalisme extrême, s’est servie de sa tribune à Davos pour émettre une mise en garde.

 

Elle voit la montée d’organismes comme l’Organisation de coopération de Shanghai, menée par la Chine et la Russie, comme un effort de création de systèmes de rechange à la démocratie et au capitalisme de marché. Elle a fait l’éloge du G20 comme étant le type d’organisme dont le monde a besoin pour assurer l’adhésion des pays et des régions aux principes mondiaux, et même aux règles et normes mondiales. Il ne s’agit pas d’un enjeu impossible. Mme Merkel a donné comme exemple de collaboration internationale la Conférence générale des poids et mesures, tenue l’an dernier, qui a permis la modification de la mesure du kilogramme.

Cet esprit de collaboration est mis à l’épreuve au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), dont le destin repose sur un monde divisé. L’OMC représente la « plomberie centrale » du commerce mondial, servant de lien entre 400 ententes commerciales préférentielles et 3 000 accords d’investissement. Pourtant, au cours des dernières années, on lui a retiré sa capacité de fonctionner normalement. C’est l’une des raisons pour lesquelles le commerce international stagne depuis la crise financière. Dans le cadre de plusieurs séances à Davos, on a étudié le besoin d’une nouvelle approche en matière d’échanges commerciaux qui permettrait aux pays et aux blocs commerciaux d’adhérer à un nouveau système mondial réformé. On prétend que tant que les principes mondiaux seront maintenus, l’esprit du commerce international perdurera. Cette idée de multilatéralisme, ou d’un club de clubs, pourrait même servir de modèle pour les nouveaux enjeux de la mondialisation 4.0 : la bioéthique, la cybersécurité et les données.

Dans le cadre de plusieurs séances à Davos, on a étudié le besoin d'une nouvelle approche en matière d'échanges commerciaux qui permettrait aux pays et aux blocs commerciaux d'adhérer à un nouveau système mondial réformé.

6. Un nouveau contrat en matière de données

Compte tenu de la tradition de secret associée à la Suisse, il semble on ne peut plus approprié d’y tenir des discussions sur la protection de la confidentialité des données au 21e siècle. Même si, à une époque, le Forum a préconisé une approche mondiale relativement aux données, on y note actuellement une opinion de plus en plus répandue selon laquelle tout système de gouvernance en la matière sera davantage « balkanisé ». Comme l’a fait observer Satya Nadella, chef de la direction de Microsoft, nous étions « naïfs » de croire en la possibilité de gérer l’économie numérique selon une approche universelle. Le risque auquel nous sommes confrontés à l’heure actuelle, c’est que chaque pays adopte sa propre approche relativement aux données, de sorte que nous nous retrouverions avec un Internet comparable à ce qu’était l’industrie aéronautique dans les années 1950. Pas étonnant, donc, qu’on parle aujourd’hui de « splinternet », c’est-à-dire d’un Internet fragmenté. Maintenant que des pays comme l’Inde et la Thaïlande commencent à se tourner vers l’identification numérique de leurs citoyens, ils tiennent à garder leurs données sur leur territoire. Cet effort de « localisation des données » devrait s’amplifier, car les gens redoutent de plus en plus l’utilisation – et l’utilisation inappropriée – de leurs renseignements personnels.

La localisation des données pourrait aussi devenir un obstacle à l’innovation si elle freine l’infonuagique et les gains d’efficacité qui y sont associés. Dans les faits, nos données traversent chaque jour plus de frontières que nous ne le croyons généralement. C’est pourquoi Singapour, un pays à l’avant-garde sur de nombreux fronts numériques, met actuellement à l’essai certaines idées dans le domaine du traitement transfrontière – dans le but de permettre le libre déplacement de blocs de données tout en maintenant un lieu d’hébergement sécuritaire pour ces données. De tels efforts deviendront encore plus pressants quand des pays tenteront d’inclure l’économie des données dans des accords commerciaux, en ne réalisant peut-être pas que le pire frein imaginable pour le 21e siècle est la mise en place de murs de données. Les entreprises devront peut-être faire entendre leur voix, et cela avec l’esprit qui a animé l’industrie aéronautique au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale lorsqu’elle a établi des normes communes afin de donner confiance aux populations dans le monde entier. Comme les participants au sommet de Davos se le sont fait dire, en matière de données, la population de nombreux pays fait maintenant davantage confiance aux entreprises qu’aux gouvernements. Notre défi est de transformer cette confiance du public en bien commun.

7. Un nouveau contrat social

Le baromètre de confiance Edelman est publié chaque année au début de la rencontre du Forum économique mondial, ce qui a l’effet d’une douche froide d’opinion publique sur les délégués alors qu’ils commencent tout juste à s’adapter à l’air vivifiant des Alpes. Ce baromètre, qui reflète l’opinion de 33 000 personnes réparties dans 27 marchés, continue de montrer qu’une nette majorité des gens font très peu confiance aux gouvernements et aux médias. Les entreprises, de leur côté, ont lentement regagné la majeure partie de la confiance qui leur avait été retirée durant la crise financière. Si l’on veut dégager une préoccupation dominante, il faut parler de la différence entre le degré de confiance du public informé et celui de la masse de la population. Cet écart est d’une ampleur record à l’heure actuelle. À l’échelle mondiale, seulement une personne sur cinq est d’avis que le système agit en sa faveur. Cette préoccupation est particulièrement répandue dans les pays développés, où une majorité écrasante de la masse de la population s’attend à ne pas être en meilleure posture dans cinq ans. Au Canada, seulement un tiers de ce segment de population entrevoit un avenir meilleur.

L’une des raisons de cet état de choses semble être la crainte croissante des pertes d’emplois. Ce n’est pas que les gens craignent l’automatisation, mais ils redoutent simplement de ne pas avoir accès à la formation ou aux compétences dont ils auront besoin pour occuper un emploi convenable au cours de la prochaine décennie. Nous savons que le contrat social qui a prévalu jusqu’à une époque récente est en déclin. Ce contrat nous assurait de recevoir une éducation de qualité dans le système public, de jouir d’une sécurité d’emploi, de toucher des pensions décentes, d’être protégés par un système de soins de santé accessible et de pouvoir nous loger à un coût abordable. Or, dans de nombreux pays, une carrière est maintenant une série d’emplois limités dans le temps tandis que le coût de l’éducation grimpe et que le prix du logement est hors de portée pour bon nombre de jeunes qui travaillent. Il ne faut pas s’étonner que l’inquiétude soit si répandue ni qu’elle s’exprime sur le plan politique par du populisme. Par le passé, les gens se tournaient vers les gouvernements pour obtenir des réponses ; maintenant, ils attendent du monde de l’entreprise qu’il s’exprime et investisse dans des solutions pratiques, par exemple en favorisant l’acquisition de compétences. Selon le baromètre de confiance, 76 % des gens (soit un bond spectaculaire de 11 points en un an) attendent des chefs de la direction des entreprises qu’ils prennent les commandes du changement – en s’employant en priorité à favoriser l’inclusion et à offrir une rémunération juste et de la formation.

Le Forum économique mondial de Davos 2019

8. Le dilemme des chefs de la direction

J’ai passé presque tout un après-midi en compagnie d’une cinquantaine d’autres chefs de la direction venus des États-Unis, d’Europe et d’Asie. Nous avons examiné ce qui est peut-être le plus important défi de l’heure pour les dirigeants d’entreprise : comment répondre aux exigences du monde d’aujourd’hui tout en positionnant nos entreprises de façon à ce qu’elles soient prêtes pour les complexités de l’avenir ? Selon ces dirigeants, le premier élément de la réponse se trouve du côté de la raison d’être des entreprises. À RBC, nous avons formulé clairement notre raison d’être, et il est encourageant de voir l’importance qu’accordent à une telle démarche un si grand nombre d’entreprises d’envergure mondiale. Aux yeux de ces dirigeants, une entreprise qui ne peut compter sur une raison d’être claire pour se guider ne parviendra pas à maintenir son cap, car les pressions constantes exercées par les médias et les investisseurs la feront dévier de sa course. Nous avons convenu que les dirigeants doivent absolument continuer de parler des objectifs à moyen terme – c’est-à-dire des objectifs qui, si nous dirigions des équipes de sport, créeraient un pont entre le pointage actuel de notre équipe et sa position au classement en fin de saison. Les dirigeants doivent aussi informer leur conseil d’administration et leurs principaux actionnaires des tendances qu’ils surveillent.

J’ai souligné le fait que RBC s’était efforcée de gérer la montée de la tendance au court terme du marché en formulant ses objectifs financiers à moyen terme, et en consacrant ensuite beaucoup de temps à expliquer aux actionnaires sa stratégie distinctive, la démarche qu’elle a planifiée et la carte routière qui lui sert de guide dans cette démarche. Nous croyons qu’à une époque d’innovation numérique, nous pouvons créer quelque chose de puissant pour contribuer à la réussite des clients et à la prospérité des collectivités. C’est notre raison d’être. Un dirigeant de Hitachi a expliqué au groupe pourquoi l’entreprise japonaise est en train de se doter d’un secteur axé sur l’innovation sociale. Ce secteur soutiendra les efforts de l’entreprise en ce qui a trait à certains objectifs à long terme, notamment en matière de lutte contre les inégalités de revenu à l’échelle mondiale et les changements climatiques. L’atteinte de ces objectifs fait maintenant partie des critères pris en compte dans l’établissement de la rémunération des dirigeants. La raison est simple : ce qui menace l’équilibre du monde menace celui de Hitachi. Pepsi a présenté sa propre étude de cas concernant son choix de formuler une raison d’être ayant comme principe de base le bien-être des êtres humains. Cela peut sembler étrange de la part d’une entreprise qui s’est taillé une réputation en vendant des boissons gazeuses, mais cette raison d’être claire l’a aidée à mettre l’accent sur des produits plus sains et l’utilisation d’emballages durables. L’année dernière, lorsque le conseil d’administration de Pepsi a nommé Ramon Laguarta au poste de chef de la direction, en remplacement d’Indra Nooyi, qui a été à la barre de l’entreprise pendant de longues années, il a examiné son aptitude à diriger une entreprise durable et à traiter avec des sociétés inclusives –, ainsi qu’à communiquer les besoins sur ces plans avec passion et humanité. En raison de la complexité et des exigences croissantes du monde qui nous entoure, il faut s’attendre à ce que l’on recherche de plus en plus ce type de profil chez les dirigeants.

9. Volatilité : la nouvelle norme

Même si le mois de janvier a été plus favorable aux investisseurs en actions, tous avaient encore à l’esprit la déroute qu’ont connue les marchés en décembre. Le repli a-t-il été trop prononcé et trop soudain ? Si oui, dans quelle mesure a-t-il été amplifié par les systèmes automatisés ? J’ai participé à une table ronde portant sur le rôle croissant des machines dans nos marchés, ainsi que sur les choses auxquelles nous devons réfléchir afin que les efforts axés sur l’efficacité favorisent aussi l’équité. Adena Friedman, chef de la direction de Nasdaq, a indiqué qu’il n’y a jamais eu de meilleur moment pour être un investisseur, en raison de l’efficacité que l’automatisation a conférée aux marchés. Les coûts ont chuté de plus de 75 %, a-t-elle dit ; les écarts entre les cours acheteurs et les cours vendeurs se sont rétrécis de 90 % dans certains cas. Bien sûr, l’automatisation avait progressé durant des décennies à l’arrière-plan des marchés. Toutefois, ces dernières années, elle a joué un rôle plus profond au premier plan en déterminant ce dans quoi nous investissons et le mode d’exécution des placements.

À titre d’exemple, un plus grand nombre d’investisseurs optent maintenant pour des placements passifs – comme les fonds négociés en bourse (FNB) – plutôt que de choisir eux-mêmes des titres. Cette tendance marquée est positive, car les petits investisseurs se trouvent ainsi dans une position qui se rapproche de celle des gros investisseurs. Elle fait aussi surgir certains risques à long terme, comme l’a noté Bill Ford, chef de la direction de General Atlantic. Au cours de notre table ronde, celui-ci a mentionné que les actionnaires passifs contrôlent maintenant 44 % des actions américaines, contre 9 % il y a dix ans. Dans bien des cas, cela se traduit par une diminution du nombre d’acheteurs et de vendeurs d’actions. Comme on ne s’attend pas à ce que l’automatisation des marchés ralentisse, les institutions financières devront continuer de trouver des façons d’aider les clients à composer avec cette diminution de la liquidité et avec la volatilité qui peut en résulter. Plus généralement, nous devrons aussi continuer d’approfondir notre compréhension des conséquences de l’investissement passif – ses conséquences tant sur les investisseurs que sur les sociétés qui observent ces mouvements en se demandant s’il s’agit vraiment du meilleur moyen de mesurer la valeur de ce qu’elles s’efforcent de créer.

10. Une nouvelle équation énergétique

Il y a dix ans, Tony Blair est venu à Davos pour dire qu’il fallait tirer profit du contexte de crise financière pour relever le défi climatique. Selon lui, des milliards – et bientôt des milliers de milliards – pourraient ainsi affluer vers les bilans des économies stagnantes et servir à stimuler la transition vers une économie à faible intensité de carbone. Dix ans plus tard, l’économie mondiale se porte beaucoup mieux, mais on ne peut pas en dire autant de l’environnement. Notre incapacité collective à relever le défi climatique est le risque le plus important dans l’esprit des participants au sommet de Davos. Dans l’édition de cette année du Global Risks Report (rapport sur les risques mondiaux), trois des cinq principaux risques classés selon la probabilité qu’ils se réalisent sont des risques environnementaux ; de même, quatre des cinq risques classés selon l’importance des incidences qui résulteraient de leur réalisation sont aussi des risques environnementaux. Les événements météorologiques extrêmes ont été la première préoccupation des 1 000 membres du Forum économique mondial consultés lors de l’établissement du rapport ; viennent ensuite les inquiétudes concernant l’incapacité d’atténuer les changements climatiques et de s’y adapter. Même si l’on continue de se préoccuper des divergences entre les politiques climatiques des États-Unis, de la Chine et de l’Europe, on a beaucoup discuté à Davos du fait que l’évolution se poursuit malgré tout dans les secteurs économiques. La société DHL, par exemple, a conçu des véhicules électriques afin que son parc de véhicules de livraison dans les villes d’Europe puisse atteindre la carboneutralité d’ici 2025. Boeing a mis à l’essai avec succès un avion-cargo utilisant uniquement des biocarburants. De leur côté, deux aciéristes, Mittal et Tata, sont en train de mettre au point un « acier vert » au moyen de nouvelles sources d’énergie et de plus grandes quantités de matériaux recyclés.

La réglementation doit évoluer aussi rapidement que les besoins de la planète afin de stimuler l'utilisation de nouveaux procédés et le retrait d'anciens procédés.


La technologie n’est que l’un des aspects de la question. La réglementation doit évoluer aussi rapidement que les besoins de la planète afin de stimuler l’utilisation de nouveaux procédés et le retrait d’anciens procédés. Et il serait possible de faire beaucoup plus pour relier les systèmes énergétiques. Daniel Yergin, réputé pour ses analyses touchant l’énergie, a déclaré aux participants qu’il n’entrevoyait pas de « pic pétrolier » avant au moins 2040, ajoutant que l’atteinte d’un sommet de la production ne signifiait pas que celle-ci chuterait par la suite. Il faudra du temps pour voir se modifier les chaînes d’approvisionnement, les procédés industriels et les choix des consommateurs touchant par exemple le chauffage résidentiel ou les déplacements. Il faut aussi songer à la population mondiale, qui devrait augmenter de deux milliards d’habitants. Il a beaucoup été question de la recherche de solutions pour réduire l’empreinte de carbone du pétrole, soutenir durablement cette croissance et utiliser une partie des revenus générés par les anciennes sources d’énergie pour développer de nouvelles sources. Voilà pourquoi les gens parlent d’une transition.

11. Un pont entre les générations

L’une des surprises les plus agréables de la rencontre de Davos de cette année a été la diversité des générations présentes. On pouvait ainsi côtoyer tant Jane Goodall, l’une de mes héroïnes, que les six coprésidents du sommet de Davos, tous des jeunes leaders de calibre mondial et aussi des héros. L’interaction entre les générations a été une source d’inspiration, et devrait nous inciter tous à rechercher davantage de façons de mettre en relation des gens de tous les âges. À 84 ans, Mme Goodall est remarquable, participant chaque année à plus de 300 événements, en bonne partie pour faire la promotion de l’initiative Roots & Shoots (« racines et pousses ») qu’elle a lancée, et incitant les jeunes à soutenir des initiatives environnementales partout dans le monde. « La génération montante est prête à tout pour protéger la nature », nous a-t-elle dit. À l’occasion d’un lunch, Mme Goodall et le chanteur vedette Bono, âgé de 58 ans, ont partagé les projecteurs avec l’activiste environnementale suédoise Greta Thunberg, âgée de quinze ans, qui leur a volé la vedette en lançant une mise en garde au nom de sa génération : « Notre maison est en feu. Je veux vous voir paniquer. »

Malheureusement, la technologie qui a tant retenu l’attention à Davos a aussi pour effet de couper les membres de la génération de Mme Thunberg du monde naturel qui les entoure. Au cours d’un autre échange intergénérationnel inspirant, le prince William (36 ans) a interviewé le légendaire réalisateur David Attenborough (92 ans) au sujet des documentaires ayant trait à la planète qu’il a tournés durant plus d’un demi-siècle. Sir David Attenborough a expliqué que dans les années 1950, il lui suffisait de montrer une image de tatou pour soulever l’enthousiasme d’une salle, alors que de nos jours, il faut aller au fond de l’océan ou dans l’espace pour trouver des images qui capteront l’attention des gens. Il a souligné l’ironie de la situation : nous n’avons jamais vu autant d’images de la nature, et pourtant nous n’en avons jamais été aussi déconnectés. Son conseil à l’intention du duc de Cambridge et de sa génération : respectez et chérissez la planète. « Et gardez un regard neuf et votre capacité d’émerveillement. » Des paroles sages pour les gens de tout âge.
Le prince William au Forum économique mondial de Davos 2019
 

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Il est chef de la direction de IEX, une nouvelle bourse de valeurs qui se démarque d’acteurs bien établis comme le NASDAQ et la Bourse de New York (NYSE) en ralentissant la transmission des ordres.

À RBC, M. Katsuyama a découvert que les négociateurs à haute fréquence dépouillaient les marchés de plusieurs milliards de dollars, utilisant des connexions Internet ultrarapides pour transmettre des ordres d’achat ou de vente à d’importantes bourses avant tout le monde et manipuler les marchés à leur avantage.

Voilà pourquoi tous négocient à la même vitesse à IEX. Chacun des ordres passe par un câble à fibres optiques embobiné d’une soixantaine de kilomètres assurant un débit convenable – tout de même évalué en millionièmes de seconde – afin de maîtriser les pires aspects de l’exécution informatisée d’opérations par anticipation sans entraver le flux des ordres.

La mission que s’est donnée M. Katsuyama, soit celle de mettre au jour les pratiques les plus conflictuelles en matière de change et de négociation à haute fréquence, est décrite dans Flash Boys, un livre à succès de Michael Lewis, paru en 2014. Depuis, son entreprise a réussi à obtenir de la Securities and Exchange Commission l’autorisation d’exercer ses activités à titre de bourse à part entière.

Lors de deux événements organisés par RBC ce mois-ci, M. Katsuyama a parlé de la difficulté de changer les choses dans un marché inégal, de la façon dont les initiés et les tiers peuvent collaborer en ce sens et des relations avec les autorités de réglementation. Il a aussi souligné que la sensibilisation est l’argument de vente le plus puissant. Voici quelques points saillants.

Les opérateurs en place : un obstacle

Les bourses de valeurs sont des sociétés privées à but lucratif, et il est dans leur intérêt de réaliser des profits en offrant un accès privilégié aux négociateurs à haute fréquence et à quiconque est prêt à payer pour un tel accès.

Certains négociateurs utilisent cet accès pour en tirer un bénéfice : ils flairent les ordres importants et se précipitent pour acheter les titres disponibles avant même que l’ordre initial ne puisse être exécuté. Le tout se déroule en quelques microsecondes, ce qui dépasse largement la capacité de réaction de tout être humain. Pour les ordinateurs cependant, la tâche est insignifiante.

M. Katsuyama, ancien stagiaire d’été à RBC et diplômé de l’Université Wilfrid-Laurier, a reconnu l’existence d’un problème du temps où il travaillait dans les bureaux de négociation de RBC à New York, au milieu des années 2000.

Lorsqu’il tentait d’acheter une quantité importante de titres, l’ordre n’était pas encore exécuté que le cours avait augmenté. Quelques années d’investigation plus tard, il s’est rendu compte que les négociateurs à haute fréquence se servaient de leurs technologies haute vitesse pour devancer ses ordres et tenter par la suite de lui revendre les actions à un cours plus élevé. Et les bourses étaient non seulement impuissantes face à ces combines, mais elles en étaient aussi les complices – après tout, ces mêmes négociateurs à haute fréquence leur versaient des millions de dollars pour pouvoir tirer profit d’une telle vitesse de transmission.

M. Katsuyama et les membres d’un petit groupe à RBC ont créé THOR, un système d’acheminement des ordres qui permet aux acheteurs de conserver une avance sur les opérateurs faisant appel à la stratégie d’anticipation. Il a quitté son emploi à la banque en 2012 pour fonder IEX.

« Nous nous sommes dit : “Pourquoi ne pas créer une bourse de valeurs qui n’offre pas de tels avantages ?  » », relate-t-il.

Après son départ de RBC, l’idée de M. Katsuyama a pris forme, et IEX – et sa stratégie de ralentissement – a vu le jour.

« Pour nous, ralentir la transmission des ordres visait à mettre le plus de gens possible sur un pied d’égalité », dit-il.

Les initiés : des perturbateurs

On tend à voir les perturbations comme provenant de sources extérieures, où de tierces personnes amènent de nouvelles idées susceptibles de déstabiliser un secteur bien établi. Selon M. Katsuyama, cependant, les connaissances d’un initié jouent un rôle clé dans le processus.

Steve Jobs connaissait déjà les technologies destinées aux consommateurs quand il a créé le iPhone. Un des fondateurs de Netflix était un entrepreneur chevronné dans le domaine des logiciels, tandis que l’autre avait une vaste expérience dans la vente par correspondance. Avant de fonder Amazon.com, Jeff Bezos a exercé diverses activités liées à Internet, comme l’exécution d’opérations financières à l’étranger et la prestation de services clientèle en ligne.

« Il faut avoir été confronté au problème qu’on cherche à résoudre, souligne M. Katsuyama. Cette expérience nous sert en période de turbulence et de remise en question. »

M. Katsuyama hésite à dire que le marché est manipulé. Il affirme toutefois que ce système privilégie injustement les négociateurs à haute fréquence qui agissent plus rapidement que les autres investisseurs.

« Plusieurs milliards de dollars sont détournés rien que dans le secteur des fonds de pension et des fonds communs de placement, ajoute-t-il. Du tort est causé à grande échelle, alors que les bénéfices vont à une poignée de personnes. »

Selon lui, seule une personne possédant les connaissances d’un initié aurait pu découvrir le problème.

« Les perturbations dans le secteur financier viendront des gens qui y travaillent », indique M. Katsuyama.

Les autorités de réglementation : des alliées

Sur le plan des perturbations, les autorités de réglementation sont souvent les meilleures alliées des opérateurs.

« L’encadrement des autorités les rend moins vulnérables aux perturbations », précise M. Katsuyama.

Aucun ne connaît mieux la structure réglementaire complexe de la négociation d’actions que les opérateurs sous réglementation, qui peuvent se servir de ces connaissances comme d’un avantage concurrentiel pour tenir à l’écart les nouveaux venus qui se butent au maquis des règles et exigences.

IEX a commencé à exercer des activités comme système de négociation parallèle en 2014, et s’est adressée peu après à la SEC afin de mener ses activités en tant que bourse.

M. Katsuyama affirme que la demande d’IEX a suscité plus de commentaires à la SEC que l’ensemble des demandes d’accréditation présentées à l’organisme de réglementation depuis sa création.

Les grandes bourses se sont farouchement opposées à l’arrivée d’IEX dans le secteur. Le chef de l’entreprise propriétaire de la Bourse de New York a même qualifié IEX d’« anti-américaine ». Des membres du public s’en sont aussi mêlés ; ils ont appuyé IEX et son objectif de placer tous les investisseurs sur un pied d’égalité.

Quand on demande à M. Katsuyama l’une des raisons pour lesquelles Flash Boys l’a rendu célèbre dans le milieu de la négociation, il répond qu’il a participé à la préparation du livre parce qu’il savait que son auteur allait faire honneur à son témoignage et permettrait de sensibiliser un public beaucoup plus large à ces pratiques déloyales.

IEX a été accréditée en juin 2016 et a commencé à exécuter des opérations le 2 septembre.

Les clients : un défi

L’argumentaire de M. Katsuyama concernant IEX n’en est pas vraiment un. Il indique tout simplement aux chefs de direction comment le marché fonctionne et comment les négociateurs peuvent agir plus rapidement que les acheteurs. Et après un entretien d’une heure, dit-il, on le convie souvent à une deuxième rencontre.

Selon lui, de nombreux dirigeants ignorent tout du monde moderne de la négociation, où des ordinateurs toujours sous tension, des plateformes de négociation opaques et des plateformes privées ont créé un marché complexe et interconnecté quasi invisible.

« Il s’agit plus de présenter les faits tels qu’ils sont qu’un argumentaire, explique-t-il. Plusieurs des dirigeants de grandes sociétés que je rencontre ignorent que 85 % de leurs actions sont négociées ailleurs qu’à la Bourse de New York. »

En devançant les autres investisseurs, les négociateurs à haute fréquence grugent chaque fois une infime partie de l’opération. Comme des milliards d’opérations sont effectués chaque jour sur le marché, ces petits gains finissent pas représenter une somme énorme que M. Katsuyama compare à une taxe prélevée auprès de chaque entreprise cotée en bourse.

« Les gens ne devraient pas être des experts du marché boursier pour avoir la conviction que celui-ci est équitable et qu’il est conçu pour servir leurs intérêts, soutient-il. Nous espérons rétablir cette confiance à l’égard du marché. »

Le plan d’affaires : un principe

Rétablir la confiance des investisseurs est nettement plus qu’une simple proposition d’affaires pour M. Katsuyama. Il affirme qu’IEX a été visée par quelques offres d’achat, mais ajoute que vendre son entreprise uniquement pour s’enrichir irait à l’encontre de ses principes.

Cela ne veut pas dire pour autant qu’il ne croit pas au capitalisme.

« Pour nous, il s’agit avant tout d’une mission, mais nous n’allons pas non plus bouder le fait que, selon nous, il y a une occasion à saisir », dit-il.

C’était d’ailleurs l’un des arguments de M. Katsuyama à la SEC : au lieu des mesures réglementaires pour contrer la stratégie prédatrice des négociateurs à haute fréquence, IEX représentait une solution de libre marché au problème.

M. Katsuyama a noté qu’avant même que sa bourse n’ouvre ses portes, l’entreprise était rentable depuis plus d’un an déjà.

Assurer la réussite d’une entreprise en démarrage est une tâche colossale. Remettre en question les idées reçues dans le secteur et affronter de puissants opérateurs posent aussi un défi. M. Katsuyama affirme s’être heurté à la résistance à de maintes reprises en raison de son adhésion au principe d’une négociation équitable.

« Beaucoup de gens de pouvoir ne m’aiment pas, conclut-il. J’essaie toujours de désamorcer la controverse et insistant sur l’existence du problème. Je le prends comme un négociateur. Et cela me procure la détermination nécessaire pour continuer de me battre. »

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Cette année, dame Nature nous a toutefois joué des tours. Pendant les nuits froides, six pieds de neige ont recouvert le village suisse, tandis que les journées chaudes ont transformé les rues en rivières. Chose rare à Davos, la glace et la neige fondante ont provoqué des embouteillages. Les dieux de la météo nous ont concocté une métaphore parfaite pour l’année 2018 : un monde et une économie si contrastés qu’il est difficile d’y voir clair.

Ce fut ma troisième participation au Forum économique mondial et certainement la plus enrichissante. J’ai pu constater le rythme effréné auquel les changements se produisent actuellement et les difficultés à résoudre les problèmes les plus urgents de notre époque, allant de la stagnation des revenus qui a alimenté la montée des mouvements populistes en 2016 aux scandales des abus sexuels qui ont éclaté en 2017, en passant par les inquiétudes que suscite la technologie à l’échelle mondiale en 2018. Le thème du Forum, « Construire un avenir commun dans un monde fracturé », était parfaitement adapté à la situation. Comment y arrive-t-on ?

Les alpinistes qui explorent les environs de Davos pourraient dire qu’il faut se munir d’une bonne carte, s’adapter au terrain au lieu d’avancer en ligne droite, adopter un bon rythme et travailler en équipes, tant pour monter que pour redescendre.

Voici quelques-unes des questions qui m’ont le plus interpellé au Forum tenu cette année.

1. Reprise synchronisée ou complaisance irrationnelle ?

L’économie mondiale s’est rarement si bien portée. Des 192 pays suivis par le Fonds monétaire international, 187 affichent une croissance positive, ce qui représente un nombre record. Au Canada et aux États-Unis, le taux de chômage n’a pas été aussi bas en 40 ans. L’Europe est bien avancée sur la voie de la reprise. Enfin, l’Asie connaît la croissance la plus synchronisée avec le reste du monde qu’on ait vu depuis des décennies. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les marchés soient en hausse. Un économiste a qualifié la confiance ambiante de « complaisance irrationnelle ». De fait, les actions ont progressé plus rapidement que l’économie pendant neuf années d’affilée. Rares sont ceux qui jugeraient un tel phénomène durable. La plupart des économistes présents à Davos ont estimé que sans les dernières mesures de stimulation budgétaire (entre autres, réductions d’impôt aux États-Unis et déficit actif au Canada), une correction aurait probablement lieu cette année.

Si nous sommes plus proches de la fin du cycle que du début, quels sont les facteurs susceptibles de provoquer un repli ? Lors du Forum, les dirigeants d’entreprises ont consacré une bonne partie de leur temps à examiner les menaces qui pèsent sur l’expansion. Il s’agit notamment des cyberattaques, des catastrophes naturelles et des éventuelles guerres commerciales. Elles pourraient obliger les pays en situation d’excédent (p. ex., la Chine) à cesser de financer la dette d’autres pays (p. ex., les États-Unis). Cependant, les risques politiques, comme ceux liés à la Corée du Nord, ont généralement été ignorés. La question du Brésil a été soulevée. Le pays organisera bientôt une élection importante qui pourrait porter au pouvoir un gouvernement populiste et exacerber la crise des caisses de retraite que le pays traverse. L’Italie, qui entre aussi en année électorale, a été montrée du doigt en raison de ses difficultés budgétaires. Pourtant, toutes ces préoccupations n’ont pas été considérées comme des menaces pour la reprise mondiale. Dans l’ensemble, les participants de Davos se sont montrés optimistes. Or, cet optimisme est à lui seul une source d’inquiétude.

2. Donald Trump : d’apprenti de la politique à homme fort de Davos

Donald Trump a tenu la vedette à Davos cette semaine. Avant même que son hélicoptère touche terre, il faisait l’objet de presque toutes les conversations, notamment parce que huit de ses secrétaires d’État étaient présents pour promouvoir son programme « America First ». L’an dernier, dans le sillage de l’élection de M. Trump, le Forum avait fait l’effet d’un grand blessé. Cette année, les participants semblaient cependant prêts à en découdre avec le président. La réforme fiscale des États-Unis a été bien accueillie par les entreprises. M. Trump a également défendu des thèmes, comme l’équité des échanges commerciaux et les emplois de la classe moyenne, qu’il n’était pas inconvenant d’aborder à Davos. Devant un public de gens d’affaires, ses conseillers ont affirmé ne pas être opposés aux échanges commerciaux, mais plutôt à certains pays qui, comme la Chine, ne respectent pas les règles (selon le point de vue de Washington). Leur appui à une refonte de l’ALENA était aussi manifeste. Il n’est pas exclu que le président américain signale l’abrogation de l’accord en vigueur par un préavis de six mois. Néanmoins, son équipe vise une entente avec le Canada et le Mexique qui moderniserait les conditions actuelles. Le dernier jour de sa visite, M. Trump a prononcé sa phrase-choc signifiant que les États-Unis sont l’endroit où faire des affaires (America is open for business). Cette déclaration a répondu aux attentes de la foule, même si d’autres propos ont eu moins de succès. Faut-il considérer M. Trump comme un internationaliste ? Loin de là. Il ne serait cependant pas étonnant de le revoir à Davos.

3. L’Europe est de retour… pour le moment

L’an dernier, le Forum de Davos était prêt à enterrer le projet européen et même à faire le deuil de sa tradition de démocratie libérale. Les élections qui ont eu lieu aux Pays-Bas, en France et en Allemagne ont changé la donne. Cette année, Emmanuel Macron a fait fureur à Davos en exposant la vision de son pays et du continent pour le 21e siècle. Le président français a indiqué qu’il comptait diminuer les impôts, réduire la taille du gouvernement, réformer les régimes de retraite et injecter les économies ainsi réalisées dans l’éducation et la recherche en vue de stimuler l’innovation. Heureusement, l’économie européenne a renoué avec la croissance, en partie grâce à la faiblesse des taux d’intérêt.

Toutefois, les difficultés ne sont jamais bien loin. L’Union européenne doit trouver une solution pour la sortie du Royaume-Uni et, en même temps, faire face à ses propres contradictions, notamment en ce qui concerne la taille de l’appareil gouvernemental, la liberté de déplacement et les restrictions applicables au libre-échange de services. Mark Rutte, le premier ministre néerlandais qui a remporté l’élection face au candidat nationaliste l’an dernier, s’est inquiété du fait que le continent ne prend pas les décisions difficiles au moment où il bénéficie d’un solide leadership et d’une renaissance économique. Sa patience pourrait être mise à l’épreuve durant l’élection qui se tiendra en Italie en mars, étant donné que le Mouvement cinq étoiles pourrait fort bien connaître le meilleur résultat de son histoire. Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie de la France, a prévenu les participants que les populistes pourraient faire un retour en force si la croissance et l’emploi n’augmentaient pas. « Nous n’avons d’autre choix que de réussir », a-t-il déclaré

4. Chine : moins de pourparlers, plus de décisions

La Chine a été la vedette de Davos en 2017. Son président, Xi Jinping, y avait exposé le rôle de leader mondial qu’il ambitionnait pour son pays. La présence de Beijing était beaucoup moins visible cette année, mais son influence était tout aussi grande. Le premier conseiller économique de M. Xi, Liu He, a énoncé les priorités du gouvernement : réorganiser les secteurs dirigés par l’État, combattre la pauvreté et réduire la pollution. En ce qui concerne ce dernier enjeu, les spécialistes de la Chine croient que M. Xi est réellement déterminé à lutter contre les changements climatiques et qu’il est bien placé pour transformer la Chine et une bonne partie de l’Asie. L’énorme projet d’infrastructure mené par la Chine, surnommé « la Ceinture et la Route », fixe déjà de nouvelles normes environnementales pour la région et jette les bases d’un transfert massif de capital mondial. D’après les autorités chinoises, cette initiative peut générer 2 500 milliards de dollars d’échanges commerciaux en dix ans grâce à de nouveaux corridors reliant la côte du Pacifique à la mer Arabique et à la Manche.

Les ambitions de la Chine en matière de technologie ne sont pas moins impressionnantes. Elles n’émanent toutefois pas du gouvernement. Durant le Forum, Kai-Fu Lee, chef de la direction de Sinovation Ventures, a déclaré avoir investi dans 45 nouvelles sociétés chinoises d’intelligence artificielle depuis 2015. Ces investissement s’inscrivent dans un programme qu’il qualifie de course aux armements contre la Silicon Valley. Selon lui, Beijing s’est engagée à faire de la Chine un chef de file de l’IA d’ici 2030 et a construit de toutes nouvelles écoles d’ingénierie épatantes pour alimenter des entreprises comme les siennes. La Chine jouit d’un avantage : elle impose moins de restrictions en ce qui concerne la protection des renseignements personnels. Ses entreprises peuvent ainsi accéder à des données en employant des méthodes hors de portée de leurs concurrents occidentaux.

5. Les écosystèmes et l’essor du darwinisme numérique

Le Forum de Davos réunit des représentants de gouvernements, d’entreprises et d’universités ainsi que des militants. Ces participants viennent de tous les pays du monde pour faire part de leurs

expériences en ce qui concerne les nouvelles tendances. Cette année, toutes les discussions semblaient tourner autour des préoccupations entourant l’évolution rapide des relations entre les entreprises et leurs clients, et entre les gouvernements et les citoyens. Les sociétés qui s’en sortent le mieux tentent de redéfinir leurs marchés en les traitant comme des écosystèmes. Elles élaborent ces derniers en collaboration avec les fournisseurs, les partenaires et les clients. Chacun utilise les données des autres afin de comprendre les besoins des clients. Jeff Schumacher, de BCG Digital Ventures, est l’un des philosophes des écosystèmes que je préfère. Il a prédit l’émergence d’une nouvelle génération d’écosystèmes spécialisés (p. ex., les besoins des nouveau-nés) qui nous obligera à miser sur nos forces et à trouver des alliés pour pallier nos faiblesses. Un grand nombre de ces décisions seront prises pour nous grâce aux données. On ne sait pas encore si les producteurs de biens et les fournisseurs de services prospéreront dans ces nouveaux écosystèmes ou s’ils devront subir les contraintes imposées par les plateformes, comme Facebook et Amazon, qui agissent à titre d’intermédiaires. Quoi qu’il en soit, les consommateurs en sortent gagnants : choix étendu, plus grande commodité, prix plus intéressants et expériences améliorées.

Les entreprises de petite taille sont également florissantes, surtout celles qui réussissent à s’insérer dans un écosystème à croissance rapide. D’ailleurs, ce n’est peut-être pas une coïncidence si, cette année, le Forum a attiré un nombre record de petites entreprises. L’économie des plateformes perturbe les vieilles sociétés, mais favorise la création d’un grand nombre de nouvelles entreprises. Ce bouleversement darwinien pourrait même entraîner une fragmentation d’Internet, c’est-à-dire un monde numérique fracturé composé d’un grand nombre d’écosystèmes remplaçant les plateformes mondiales qui ont dominé jusqu’à présent.

6. Des gouvernements à la traîne des grandes sociétés technologiques

À une certaine époque, les mégaentreprises technologiques de Silicon Valley étaient les vedettes de Davos. Cette année, chaque table ronde semblait avoir pour but de leur attribuer tous les malheurs du monde. Marc Benioff, le fondateur de Salesforce et un pilier de Silicon Valley, a exhorté les gouvernements à renforcer la réglementation en vue de limiter l’influence des moteurs de recherche et des réseaux sociaux. George Soros est allé plus loin. Lors du souper qu’il organise chaque année à Davos, il a déclenché une tempête en déclarant que les sociétés de médias sociaux exploitaient le climat social de la même manière que les pétrolières exploitaient autrefois le milieu naturel. Il s’en est pris à Google et à Facebook, estimant que ces sociétés de « services publics » devraient être imposées et réglementées de façon beaucoup plus stricte. Selon M. Soros, l’UE étant plus forte, elle fera figure de pionnière dans ce domaine. Le président de la France, M. Macron, a exprimé un avis similaire, mais de façon plus diplomatique. Il a incité les autres gouvernements à se joindre au sien pour tenter d’assujettir l’économie numérique à de nouvelles normes fiscales à l’échelle internationale. La manière dont ce cadre serait administré n’est pas claire. On ne voit pas non plus très bien quels problèmes ces pourfendeurs de Silicon Valley veulent résoudre. Équité fiscale ? Part de marché excessive ? Violation des données confidentielles ? Non-respect des normes des médias ? Ou autre chose ? Les sociétés de technologie n’ont pas répondu aux critiques, mais elles savent qu’elles font face à un problème. Elles devront y remédier rapidement.

7. Cryptomonnaie : retour à la réalité

Les cryptomonnaies et la technologie de chaîne de blocs dont elles dépendent ont fait partie des sujets les plus chauds du Forum, mais pas forcément pour les bonnes raisons. À la fin de 2017, près de 1 400 cryptomonnaies (ou monnaies numériques) étaient en circulation. Ensemble, elles représentaient une valeur marchande d’environ 610 milliards de dollars, contre seulement 18 milliards au début de l’année. Au moins 33 d’entre elles étaient évaluées à 1 milliard de dollars ou plus. Toutefois, la grande tendance financière de 2017 n’a pas suscité un fort enthousiasme à Davos. Larry Fink, le directeur de BlackRock, les a comparées à un « indice du blanchiment d’argent ». Paul Achleitner, président de Deutsche Bank, a estimé qu’elles constituaient un phénomène temporaire, tout en rappelant que la technologie de chaîne de blocs pourrait servir à améliorer les systèmes financiers.

Le message des gouvernements est sans équivoque : il faut s’attendre à un renforcement de la réglementation. Steve Mnuchin, le secrétaire du Trésor américain, et Christine Lagarde, la directrice générale du Fonds monétaire international, ont tous deux fait part de leurs craintes concernant l’utilisation possible des cryptomonnaies aux fins de blanchiment d’argent et de financement des activités terroristes. Toutefois, ils n’ont évoqué aucune solution pour terrasser le monstre.

8. Le milieu du travail en crise

Les organisateurs du Forum de Davos se sont bien rendu compte que la campagne #MoiAussi a été le plus profond des mouvements sociaux observés depuis l’an dernier. L’explosion de révélations sur le harcèlement, les abus et la violence au travail a bouleversé le monde et a donné une nouvelle direction au débat sur le leadership. Le Forum a accueilli plus de femmes cette année (quoiqu’elles demeurent sous-représentées, à 21 %), y compris une présidence composée entièrement de représentantes du sexe féminin. Parmi les coprésidentes figuraient Christine Lagarde, directrice générale du FMI, Ginni Rometty, chef de la direction d’IBM, et Erna Solberg, première ministre de la Norvège.

Il est plus facile de mettre en place des initiatives que de changer la culture. Durant son discours, Justin Trudeau a invité le public à relever le défi. Selon lui, les responsables des gouvernements et des entreprises doivent s’attaquer à la nature même de nombreux lieux de travail. Alors que les dirigeants ont l’habitude de promouvoir leur pays auprès des investisseurs, M. Trudeau
a préféré défendre la morale plutôt que les intérêts commerciaux. Il a pressé les participants de Davos d’embaucher, de fidéliser et de promouvoir plus de femmes. Il a aussi invité les gouvernements à prendre des mesures pour améliorer les congés parentaux, investir davantage dans l’éducation des filles et, ce point est peut-être le plus important, changer les comportements en ce qui a trait à la diversité Selon lui, cette ouverture sera bonne pour les affaires. Elle constitue aussi un avantage canadien.

9. La confiance en berne

Le jour de l’ouverture du Forum de Davos, le rapport annuel du Baromètre de la confiance d’Edelman a révélé que nous vivions dans un monde divisé sur le plan de la confiance. La confiance gagne du terrain en Orient et recule en Occident ; le Canada se situe quelque part entre les deux. Cependant, alors que la plupart des Canadiens se méfient de leur gouvernement, nos entreprises sont celles qui suscitent le plus de confiance au monde, avant celles établies en Suisse, en Suède et en Australie. Le baromètre d’Edelman, qui repose sur un sondage mené auprès de 32 000 personnes dans 28 pays, a montré que la confiance était en berne dans 22 de ces pays. À la queue du classement, on retrouve les

États-Unis. La confiance y a chuté de 37 % à l’égard de toutes les institutions. Dans toutes les séances d’affaires auxquelles j’ai assisté, le sujet de la confiance du public et de la citoyenneté d’entreprise a figuré au cœur des discussions. Ce n’est plus une question de responsabilité sociale ou de contribution à la collectivité. Il s’agit de renforcer le rôle de l’entreprise au sein de sa collectivité et d’assurer une présence à long terme. Ce n’est pas chose facile à l’ère numérique, étant donné que la plupart des entreprises n’ont plus de contact en personne avec leurs clients et vice versa.

Il existe cependant quelques lueurs d’espoir, notamment une remontée de la confiance envers l’expertise. Dans le rapport d’Edelman, les mesures de crédibilité des experts techniques, des analystes du secteur de la finance, des journalistes, des chefs d’entreprises et des entrepreneurs prospères sont repassées en territoire positif. Cette hausse s’explique en partie par la méfiance croissante qu’inspirent les plateformes technologiques, autrefois considérées comme un facteur important de démocratisation de l’expertise. Ce déclin s’est accompagné d’une progression de la confiance envers les véritables experts. Personne ne souhaite perdre l’ouverture et la connectivité d’Internet. Toutefois, une reconnaissance des compétences ne ferait pas de mal.

10. L’apocalypse provoquée par les robots n’est pas pour tout de suite

Les chefs d’entreprises s’inquiètent de la menace que l’automatisation fait planer sur leur modèle opérationnel et leurs employés. En outre, ils craignent que les gouvernements ou le système éducatif ne puissent aider les travailleurs à échapper au tsunami qui se prépare. Nous savons que les perturbations technologiques ont rarement pour effet d’abaisser le niveau global de l’emploi. En revanche, les avancées de l’IA et de la robotique modifieront les compétences nécessaires dans la plupart des emplois plus rapidement que nous l’imaginons. Notre main-d’œuvre devra plus que jamais faire preuve d’agilité et d’adaptation. Ruth Porat, la chef des finances de Google, estime que 90 % des nouveaux emplois créés en Europe exigent des habiletés numériques. Ces emplois sont toutefois peu nombreux. Elle précise qu’il ne s’agit pas de programmation : « Il faut savoir travailler avec des feuilles de calcul, rédiger des courriels et faire des présentations. » Or, ce n’est pas toujours facile pour un chauffeur de camion ou un caissier.

Plutôt que de licencier ces employés, certaines entreprises trouvent qu’il est moins cher (et plus judicieux) d’investir dans la nouvelle tendance de la réorientation professionnelle extrême. Cependant, les gouvernements ont réduit leurs dépenses en éducation et en formation partout dans le monde. David Autor, un économiste du Massachusetts Institute of Technology, croit qu’un investissement massif dans les nouveaux systèmes d’éducation pourrait être nécessaire, à l’instar des mesures prises pour le système des universités d’État, qui a été étendu à l’aube du dernier siècle afin de venir en aide aux jeunes déplacés par la mécanisation de l’agriculture. Yuval Noah Harari, l’auteur à succès de Sapiens, croit que nous devons revoir en profondeur l’éducation et la formation continue. Sinon, la quatrième révolution industrielle pourrait avoir un coût social plus élevé que la première, pour la simple raison que, comme le dit M. Harari, plus que d’être exploités, les gens craignent d’être inutiles. Ce pourrait bien être le plus grand défi de notre temps : conserver et renforcer l’utilité humaine, alors que les machines prennent de plus en plus de place pour nous faciliter la vie. Si nous ne nous ressaisissons pas, tous les autres problèmes soulevés à Davos resteront aussi irrésolus.