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Le gaz naturel représente actuellement l’un des plus gros enjeux pour le Canada

L’expansion de son exploitation pourrait stimuler l’activité économique et contribuer à réduire les émissions de GES. Par contre, sans d’importants investissements dans les technologies de réduction, nous risquons de rater nos cibles de carboneutralité.

À l’heure où le Japon et l’Allemagne, grands importateurs, lorgnent le gaz naturel canadien, les décideurs fédéraux et provinciaux sont aux prises avec un double dilemne : renvoyer ces pays les mains vides au risque de voir s’accroître la volatilité des prix mondiaux de l’énergie, ou puiser dans les ressources de gaz britanno-colombiennes et albertaines au risque d’exposer davantage l’économie du Canada aux fluctuations du marché mondial.

En mai, les participants au sommet du G7, qui aura lieu au Japon, devront débattre de ce casse-tête entre énergie et climat. Au sein de ce groupe des pays les plus riches, on se questionne encore sur le rôle du gaz naturel dans la stabilité du marché de l’énergie. Une « alliance de l’énergie » stratégique qui assurerait la prospérité à long terme des pays du G7 tout en leur donnant les moyens de leurs ambitions en matière de climat permettrait d’y voir plus clair.

Voici trois rôles que pourrait jouer le Canada à cet égard :

  • Fournisseur de la côte du golfe du Mexique : Approvisionnement à grande échelle des exportateurs de gaz naturel liquéfié (GNL) de cette région, où les terminaux se multiplient. Cette stratégie pourrait élever les émissions amont du Canada dues au secteur gazier d’au plus 7 %.
  • Fournisseur stratégique : Constitution d’une niche dans le marché mondial du GNL par la fourniture stratégique de gaz stable et à faibles émissions. Quelques projets pourraient contribuer à réduire les émissions mondiales de 105 Mt éq. CO2 (soit à peu près l’équivalent des émissions totales du Qatar), mais entraîneraient aussi, en l’état actuel de la technologie, une augmentation d’un tiers des émissions du secteur gazier canadien. Toutefois, l’électrification et d’autres approches permettraient de compenser la plupart des émissions amont dues au gaz et près d’un tiers des émissions des terminaux de GNL. Avec cette stratégie, 133 milliards de dollars pourraient se trouver injectés dans l’économie canadienne sous forme d’investissements pendant une période de 40 ans.
  • Plaque tournante gazière de la côte Ouest : Exploitation du plein potentiel du GNL, pour un rôle plus affirmé sur le marché mondial du gaz naturel. Cette stratégie pourrait entraîner une réduction des émissions mondiales nettes de 211 Mt éq. CO2, mais entraînerait aussi une augmentation de 66 % des émissions du secteur gazier canadien. Elle susciterait plus de 200 milliards de dollars d’investissements.

Les gouvernements et les industriels canadiens doivent soupeser sans tarder les risques économiques et climatiques liés à chacune des avenues précitées. Le marché mondial du GNL est en cours de restructuration, ce qui offre de nouvelles possibilités aux promoteurs de la côte Ouest – mais cela ne durera pas.

Climat et sécurité énergétique à l’échelle mondiale : quels choix pour le Canada ?

Graphique : Climat et sécurité énergétique à l’échelle mondiale : quels choix pour le Canada ?

Le secteur du GNL est à l’affût de nouveaux investissements

Atteindre la carboneutralité implique de cesser de consommer des combustibles fossiles, gaz naturel y compris. Mais nous n’en sommes pas encore là. Bien que les parcs d’éoliennes et les installations photovoltaïques se multiplient dans le monde, on constate un nouvel engouement pour le gaz naturel liquéfié, c’est-à-dire refroidi à -162 °C (il n’occupe plus alors que 1/600e de son volume initial) afin de pouvoir être transporté par bateau. Pourquoi cet engouement ? Avant tout, parce que la combustion du gaz naturel émet souvent moins de GES que le pétrole ou le charbon.

L’Europe a fait la preuve de l’intérêt du GNL, qui lui a permis de s’affranchir le plus vite possible du gaz russe – transporté, lui, par pipeline. Ses importations (provenant surtout des États-Unis) représentaient en 2021 10 % du volume mondial de GNL mis sur le marché.

Certes, l’Union européenne entend poursuivre la décarbonation de son économie, mais pour le moment, elle s’empresse de construire de nouveaux terminaux de regazéification. L’UE considère toujours le gaz naturel comme compatible avec la durabilité, mais elle impose à son emploi de strictes conditions. Entre autres, les producteurs d’électricité ne devront plus y recourir après 2035 sans mesures de réduction des émissions ; autrement dit, si le captage du CO2 fait des progrès sensibles, le gaz pourrait contribuer plus longtemps à la production d’énergie en Europe.

Si le gaz est destiné à faire partie du bouquet énergétique de l’Europe et d’autres économies avancées pendant encore quelque temps, il est clair toutefois que la demande à long terme va diminuer au fil de la décarbonation des producteurs d’électricité de ces régions.

Un combustible fossile plus propre que les autres

Graphique : Un combustible fossile plus propre que les autres

L’Asie, par contre, aura plus de mal à s’affranchir du gaz naturel. Le Japon – l’un des plus grands importateurs de GNL – s’inquiète de sa dépendance à l’égard de la Russie et du Moyen-Orient, mais aussi des nouveaux quotas d’exportation proposés par l’Australie, important fournisseur. Aussi le Japon va-t-il encourager les autres membres du G7 à développer également les autres filières (nucléaire et hydrogène).

Le GNL demeure aussi un combustible essentiel en Chine, en Inde et dans d’autres pays très peuplés d’Asie du Sud et du Sud-Est, qui cherchent à répondre à la demande croissante en énergie tout en diminuant leur forte dépendance à l’égard du charbon, afin de remplir leurs engagements en matière de climat. D’après les hypothèses de base de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la Chine, l’Inde et l’Asie du Sud-Est vont voir la demande en gaz augmenter d’environ 44 % d’ici 2050. Sachant que la production locale (avec gazoducs à la clé) décline, les producteurs de GNL pourraient se tailler la part du lion.

L’industrie gazière n’a pas le vent en poupe pour autant. Refroidis par la hausse récente du prix du GNL (multiplié par cinq l’an dernier), beaucoup de pays asiatiques ont augmenté leur consommation de charbon et d’autres se sont tournés vers les sources d’énergie renouvelables ; cette transition s’accélère fortement en Asie. L’essor des sources non émettrices y prendra peut-être du temps, mais elles représentent toujours une épée de Damoclès à long terme pour les producteurs de gaz.

Gaz naturel : les marchés en croissance

Graphique : Gaz naturel : les marchés en croissance

Le marché mondial du GNL demeure tendu, mais les exportateurs réagissent à l’augmentation des prix en proposant une foule de projets. C’est le cas notamment des chefs de file, à commencer par les États-Unis et le Qatar.

À l’échelle mondiale, de nouveaux projets d’approvisionnement en GNL représentant plus de 100 mégatonnes par an (MTPA) pourraient être approuvés d’ici 2024, soit une croissance de 17 % du marché. Une capacité supplémentaire de 1 035 MTPA serait possible – les décisions finales d’investissement restent à prendre –, mais l’Union internationale de l’industrie du gaz estime qu’une bonne partie des projets risque de ne pas aller plus loin, car les investisseurs exigent une gestion disciplinée des capitaux et rechignent à s’engager à long terme dans un marché somme toute incertain. Des questions se posent aussi quant aux prévisions de la Russie, plombée par les sanctions occidentales et le départ de grands acteurs de l’industrie pétrogazière.

Dans ces conditions (perspectives bonnes à moyen terme mais apparemment beaucoup moins à long terme), des investissements sur 25 à 40 ans dans les usines de liquéfaction canadiennes sont-ils rentables ?

La proposition canadienne

Le terminal LNG Canada Phase I – projet d’importance auquel participent en Colombie-Britannique Royal Dutch Shell, Petronas BHD (Malaisie), PetroChina Co., Mitsubishi Corp. (Japon) et Gas Corp. (Corée) – marquera l’entrée officielle du Canada, d’ici le milieu de la décennie, sur le marché mondial du GNL. La capacité du terminal (14 MTPA) placera d’un seul coup le pays parmi les 10 premiers exportateurs. Les projets Woodfibre LNG et Cedar LNG (jusqu’à 6 MTPA à eux deux) sont également en bonne voie.

Sur la côte Ouest, les chefs de file mondiaux s’intéressent certainement aux nouveaux projets que suscitent, en plus des avantages suivants, la nécessité de diversifier les fournisseurs :

  • Le Canada est le quatrième producteur mondial de gaz naturel et l’on y trouve une très forte concentration de réserves, les unes traditionnelles, les autres non.
  • À cheval sur l’Alberta et la Colombie-Britannique, le bassin schisteux Montney (à peu près de la taille du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse réunis) pourrait produire 449 billions de pieds cubes de gaz, ce qui représente environ six fois les réserves traditionnelles canadiennes. De plus, son exploitation est relativement peu coûteuse : d’après une étude de 2018, elle garantirait 200 ans de réserves avec un seuil de rentabilité de 2,50 $ par million de BTU1.
  • Les installations britanno-colombiennes sont à quelque 10 jours de mer de l’Asie, alors qu’il en faut 20 pour les exportateurs du golfe du Mexique, qui doivent emprunter le canal de Panama – péage, frais de carburant et émissions en sus. Sur la côte ouest américaine, le seul grand projet en cours (approuvé par le gouvernement fédéral et d’une valeur de 39 G$ US) se trouve en Alaska.
  • En exportant du gaz vers les pays membres du Partenariat transpacifique, le Canada renforcerait sa position dans la région Indo-Pacifique en matière d’investissements et d’échanges commerciaux.
  • La réglementation canadienne sur les émissions de méthane (l’une des plus avancées au monde), les émissions de CO2 relativement faibles de la formation Montney et la promesse d’une source d’électricité propre séduisent les producteurs mondiaux désireux de réduire leurs émissions de GES. Au sein des groupes autochtones, une majorité voit deux des projets canadiens d’un bon œil – le soutien semble donc assuré sur la scène locale.

Écart par rapport à l’Asie

milles marins

 

Sources : Oxford Energy Institute, Services économiques RBC

Plusieurs problèmes subsistent néanmoins sur le plan des coûts et de la rentabilité. Au Canada, les coûts d’immobilisation liés aux tout nouveaux projets sont relativement élevés et il n’est pas certain que les consommateurs étrangers soient enclins à payer plus cher pour s’assurer la diversité des approvisionnements. Bien que le pays dispose d’atouts lui permettant de produire un GNL en émettant moins de GES, de nouvelles politiques imposant une rapide décarbonation par les industriels pourraient, sur le plan des coûts, peser encore davantage.

Comment les projets canadiens de GNL se comparent à leurs rivaux

$ CA/MBTU

Détaillons les trois rôles que peut jouer le Canada à l’échelle mondiale en matière de sécurité énergétique et environnementale.

Scénario 1 : Fournisseur de la côte du golfe du Mexique

Le renforcement rapide des capacités américaines d’exportation de GNL constitue un débouché pour les producteurs de gaz de l’Ouest canadien. Le Canada dispose de ressources en gaz pléthoriques et peu coûteuses à exploiter et compte des sociétés de catégorie investissement sur son territoire. Le tout ne peut que séduire nombre de producteurs américains de GNL, qui recherchent des sources d’approvisionnement aussi stables que possible.

Résultat : le secteur privé canadien a déjà pu conclure avec les exportateurs de GNL américains des ententes d’approvisionnement représentant 0,3 milliard de pieds cubes par jour (pi³/j). À partir de 1 pi³/j, les fournisseurs du Canada pourraient s’exposer à la fluctuation des cours mondiaux sans mettre leur capital démesurément à risque.

Fournisseur de la côte du golfe du Mexique
Nouvelle capacité Économie Climat
Capacité en GNL Production de gaz Investissements Emplois Redevances Émissions canadiennes Émissions nettes mondiales
1,0 Gpi3/jour $10 G $ 6,200 4,7 G $ 3,4 Mt éq. CO2

Aspects climatiques et économiques

  • Compte tenu de l’abondance des sources de gaz naturel dans l’Ouest canadien, une hausse des exportations par les États-Unis n’entraînerait pas forcément une hausse de la production. Mais si tel était le cas, les émissions de GES du secteur pétrogazier du Canada augmenteraient de 2 %, alors que le pays s’est fixé l’objectif de les réduire de 42 % d’ici 2030.
  • L’exportation de gaz vers le golfe du Mexique ne saurait garantir la croissance. Les producteurs américains de GNL pourraient fort bien, à long terme, s’approvisionner sur le marché intérieur, il sera difficile d’établir de nouveaux gazoducs courant d’un pays ou d’un État à l’autre, et les majorations de prix seront peut-être empochées par d’autres acteurs.
  • Sans davantage de pipelines aboutissant aux États-Unis ou à l’est du pays, ni terminaux de GNL construits dans l’ouest, la valeur des gisements de gaz canadiens continuera de décroître. Et les marchés locaux étant inondés, le gaz canadien est vendu à rabais par rapport aux prix de référence américains ou mondiaux.

Le gaz canadien, un produit vendu à rabais

$ US/MBTU

Le gaz canadien, un produit vendu à rabais

Scénario 2 : Exportateur stratégique

Le Canada pourrait se montrer plus déterminé à stabiliser les marchés mondiaux de l’énergie en augmentant sa capacité de production de GNL de 40 MTPA, soit environ 7 % de la capacité mondiale actuelle2. L’exportation de gaz pourrait affermir les liens établis en matière de commerce et d’investissements avec les membres stratégiques du Partenariat transpacifique.

Conformément aux nouvelles règles de la Colombie-Britannique, un plan « zéro émission nette » crédible doit être produit d’ici 2030 pour les usines de GNL proposées et pour celles qui sont en cours d’évaluation environnementale. Les faibles émissions du Canada et ses normes ESG (environnement, société et gouvernance) relativement élevées peuvent favoriser l’achat de son gaz par les pays prêts à payer le prix fort.

Fournisseur stratégique
GNL Production de gaz Investissements Emplois Redevances Émissions canadiennes Émissions nettes mondiales
40 MTPA 4,8 Gpi3/jour $133 G$ 95 400 $22.7B 16,6 Mt éq. CO2 -105 Mt éq. CO2

Aspects climatiques et économiques

  • Les émissions mondiales de GES pourraient diminuer. Par rapport à la moyenne chinoise, le GNL de la côte ouest canadienne expédié en Chine peut générer moins de la moitié des émissions totales par unité d’électricité, s’il remplace le charbon utilisé dans les centrales 3.
  • L’article 6 de l’Accord de Paris (relatif au système international centralisé d’échange de droits d’émissions et qui accorderait au Canada le crédit des réductions d’émissions liées au remplacement du charbon par le GNL) ne prendra effet que dans plusieurs années.
  • Il est technologiquement possible de décarboner fortement le gaz et le GNL canadiens : jusqu’à 90 % des émissions amont des producteurs de gaz pourraient être éliminées et l’électrification complète des terminaux de GNL permettrait de réduire les émissions de 63 % par rapport à une électrification limitée aux équipements autres qu’à compression (cas du terminal LNG Canada Phase I). Cela pourrait faire croître les coûts de production de 0,7 $/MBTU, d’où augmentation du prix de vente canadien.
  • Par ailleurs, l’électrification des terminaux de GNL et des usines à gaz (aux fins de réduction des émissions) nécessiterait la construction d’importantes infrastructures de génération et de transport d’électricité. Pour les terminaux, les estimations varient, mais chaque tranche de 20 MTPA de LNG pourrait exiger environ 10 % de la capacité de production d’électricité actuelle de la Colombie-Britannique, soit de quoi alimenter jusqu’à 2 millions de véhicules électriques4. La province impose aux terminaux en projet dont l’évaluation environnementale débute d’être carboneutres d’ici 2030, mais BC Hydro n’a pas encore dressé de plans d’électrification précis, ce qui laisse la porte entrouverte encore quelque temps à de nouveaux investissements dans les usines de GNL.
  • Les nouveaux terminaux pourraient, par le jeu des redevances et des impôts, rapporter d’importants revenus aux gouvernements, mais ces derniers, considérant les perspectives incertaines à long terme, pourraient se voir demander des mesures fiscales favorisant les nouveaux projets, ce qui reviendrait à verser des subventions aux consommateurs pour garantir la sécurité énergétique.
Comment les producteurs de gaz peuvent réduire les émissions
Source d’émissions (part des émissions) Technologie Part des réductions technologiquement possibles Coût pour le producteur ($ CA/Gpi3)
Combustion 63 % Électrification 100 % 514 000 $
Ventilation et fuites de méthane 17 % Technologies diverses – détection des fuites et réparation, capture des purges, remplacement des pompes, etc. 68 % 1 900 $
Ventilation du CO2
17 %
Capture du carbone 70 % 158 000 $
Torchage 4 % Collecte et compression de gaz dans les pipelines 90 % 5 700 $
Total des émissions amont du secteur gazier : 50 Mt éq. CO2

Sources : Rapport d’inventaire national 2022, ministère de l’Environnement de la Colombie-Britannique, outil de suivi du méthane de l’AIE, RBC (« Une transition à 2 billions de dollars ») et consultations auprès des intervenants du secteur

Scénario 3 : Plaque tournante de la côte Ouest

En assurant jusqu’à 13 % de la capacité mondiale actuelle de production de GNL et en augmentant de 60 % sa production de gaz naturel, le Canada pourrait devenir un fournisseur d’envergure mondiale. Compte tenu toutefois des coûts élevés de développement et de décarbonation, il ne lui sera pas facile de devenir un grand producteur de GNL propre et concurrentiel.

Plaque tournante de la côte Ouest
Nouvelle capacité Économie Climat
GNL Production de gaz Investissements Emplois Redevances Émissions canadiennes Émissions nettes mondiales
80 MTPA 9,7 Gpi3/jour 236 G$ 169 000 45,5 G$ 33,2 Mt éq. CO2 -211 Mt éq. CO2

Aspects climatiques et économiques

  • Si l’on conserve les technologies actuelles, les émissions du secteur du gaz augmenteraient de 60 %. Compte tenu du coût élevé de la décarbonation et de la difficulté à trouver suffisamment d’acheteurs étrangers acceptant d’échanger des droits d’émissions, le Canada devrait probablement assouplir ses cibles nationales d’émissions pour le secteur en jeu.
  • Pour que les coûts d’approvisionnement demeurent concurrentiels et que les émissions du secteur diminuent, les nouveaux projets pourraient nécessiter d’importants incitatifs fiscaux ou l’injection de fonds publics dans les infrastructures de production d’électricité. Sur le plan financier, les gouvernements pourraient contribuer davantage à la justification des nouveaux projets, en affectant les redevances et les revenus fiscaux qu’ils généreront à la mise en œuvre de la stratégie à la fois risquée et avantageuse qui consiste à décarboner résolument les secteurs autres que celui du gaz.
  • Sur le front du climat, une forte augmentation de la production de gaz naturel pourrait nuire à la réputation du Canada. Sans le consentement des Autochtones sur le territoire desquels se trouve une bonne partie de la formation Montney, les producteurs de gaz pourraient avoir du mal à en fournir suffisamment en aval.
  • Une expansion du secteur gazier permettrait de se prémunir en partie contre les fluctuations du secteur pétrolier canadien mais, une plus grande part de l’activité économique reposant alors sur les combustibles fossiles, l’économie du pays serait exposée au risque de transition si les prévisions concernant le gaz naturel s’assombrissaient. Les actifs délaissés du secteur cesseraient d’avoir des retombées positives sur l’économie, en dépit des quotas d’émission et du soutien des fonds publics.
Projets en cours au Canada
Projet Propriétaires Localisation État Capacité (mégatonnes par an)
LNG Canada Phase 1 Shell/Petronas/Petrochina/Mitsubishi/Korea Gas   Démarrage des activités commerciales au milieu de la décennie 14
LNG Canada Phase 2 Shell/Petronas/Petrochina/Mitsubishi/Korea Gas Kitimat (territoire de la nation Haisla) Étude de faisabilité économique en cours 14
Cedar LNG Nation Haisla/Pembina Permis d’évaluation environnementale obtenu 3 to 4
Ksi Lisims LNG Nation Nisga’a, Rockies LNG (Advantage, ARC Resources, Birchcliff, Bonavista, NuVista, Paramount Resources et Peyto) et Western LNG (É.-U.) Île Pearse, côte nord-ouest de la C.-B. (territoire de la nation Nisga’a) Évaluation environnementale en cours 12
Woodfibre LNG Pacific Energy Corp. (Singapore)/Enbridge (30%) Squamish (Colombie-Britannique) Approuvé 2,1
Tilbury Phase 2 Expansion Fortis BC Île de Tilbury (C.-B.) Évaluation environnementale en cours 2,5

En chantier ; les autres projets sont en attente de la décision finale d’investissement.
Sources : sites Web relatifs aux projets, Services économiques RBC

Le Canada doit décider de l’avenir de sa production de GNL

Au Canada, le GNL constitue l’un des plus grands enjeux sur le plan de l’économie et sur celui de la lutte contre les changements climatiques – chacun de ces aspects présente de nombreux avantages ou désavantages.

Jusqu’ici, le pays a évité de s’engager résolument dans un sens ou dans l’autre (d’où la vague de projets morts avant terme, il y a 10 ans). L’enjeu n’a fait que croître. Le Canada ne peut plus tergiverser, ce qui le mettrait à la merci des aléas.

Notre pays doit doter son industrie du GNL de balises claires et définir les rôles que doivent jouer respectivement le secteur privé, les gouvernements, les contribuables (qui payent les factures d’électricité) et les consommateurs étrangers, afin d’équilibrer comme il le souhaite les risques climatiques et les risques économiques. Peu importe ses visées : le fait qu’il manque des éléments clés dans son cadre stratégique et dans le plan d’action de son industrie empêche le Canada d’aller de l’avant.

Voici nos suggestions.

  • Le Canada devrait militer pour l’adoption de normes élevées dans les ententes bilatérales entourant les échanges de droits d’émissions prévus dans l’article 6 de l’Accord de Paris ; le gouvernement fédéral dirigerait le développement de cadres robustes au sein du G7. En matière de finance durable, la taxonomie canadienne à venir pourrait prévoir une certaine flexibilité à l’égard des actifs transitoires à long terme associés au GNL et liés à une réduction avérée des émissions mondiales.
  • Le gouvernement fédéral doit tenir sa promesse d’accélérer l’approbation des grands projets et de simplifier les processus d’évaluation réglementaire, notamment en veillant avec les provinces à ce qu’il n’y ait qu’un processus à suivre par projet.
  • Le secteur privé doit chercher à accroître la capacité de transport du gaz des infrastructures existantes, ce qui suppose notamment : que les exploitants canadiens de catégorie investissement concluent davantage d’ententes d’approvisionnement à long terme avec les producteurs de GNL américains ; que les sociétés du secteur intermédiaire optimisent la capacité des gazoducs ; que les grandes sociétés gazières et les exploitants de pipelines s’efforcent de régler leurs fréquents différends contractuels.
  • Les promoteurs de nouveaux projets de terminaux de GNL devraient améliorer leur profil de coûts en misant sur les gazoducs les plus efficaces, en faisant des économies d’échelle, en adoptant des technologies plus modulaires ou en gérant de manière proactive les contraintes entourant la main-d’œuvre spécialisée et les chaînes d’approvisionnement.
  • Le gouvernement fédéral et les provinces devraient fixer des objectifs de décarbonation plus clairs pour le secteur du gaz et du GNL. Ils devraient manifester aussi clairement leur appui à sa décarbonation tout en agissant de manière cohérente avec la vision qu’a le Canada du rôle que joue le secteur en matière de sécurité énergétique mondiale. De leur côté, les industriels doivent tenir leur engagement à réduire les émissions.
  • En ce qui concerne l’électrification, BC Hydro devrait dresser rapidement une stratégie claire (et un calendrier à l’avenant) afin que les investisseurs privés sachent à quoi s’en tenir. Lors de l’examen du cadre de tarification appliqué aux utilisateurs industriels, il faudrait répartir de manière convenable les coûts liés à l’extension du réseau.
  • Le gouvernement fédéral et les provinces devraient mettre en œuvre des mesures de soutien massif pour les communautés autochtones, afin qu’elles puissent acheter des titres de participation dans les grands projets (notamment d’infrastructures liées au GNL), ce qui comblerait une lacune historique quant à l’accès aux capitaux (lacune qui a souvent miné le soutien aux projets et freiné le développement).
  • Sur la scène internationale, l’industrie et le gouvernement doivent activement faire connaître le cadre canadien de développement du GNL, afin que les investisseurs étrangers saisissent les avantages qu’offre le Canada et sachent qu’il est ouvert aux investissements.

Cynthia Leach, Économiste en chef adjointe, Leadership avisé, Services économiques
Yadullah Hussain, directeur de rédaction, Climat et énergie, Services économiques et leadership avisé

La capacité de GNL en mégatonnes par an est convertie en production de gaz en Gpi3/jour, selon une hypothèse de taux d’utilisation de 80 %, multipliée par le facteur de conversion entre GNL et gaz (Gpi3) de 48,0279, puis divisée par 365. La valeur est ensuite majorée pour tenir compte de la consommation de carburant du terminal de GNL (selon le cahier des charges du projet LNG Canada Phase I).

Les investissements de capitaux pour les terminaux de liquéfaction de GNL, la production et le transport de gaz en amont ne comprennent pas les coûts d’exploitation. Les estimations reposent sur une série de sources, y compris les projets de GNL. L’incidence (directe, indirecte et induite) totale sur l’emploi des investissements de capitaux (à l’exclusion des coûts d’exploitation) est calculée à partir des multiplicateurs de Statistique Canada pour la construction des installations pétrolières et gazières. La période moyenne de construction (pondérée) est de 10 ans. Effectifs dans le secteur gazier actuel : somme des emplois directs, indirects ou induits (source : Association canadienne des producteurs pétroliers). Redevances estimées à 15 % du chiffre d’affaires (cours à terme sur un mois – indice AECO).

Les émissions canadiennes sont calculées selon l’intensité des émissions pour la production de gaz en amont de la Colombie-Britannique, établie par l’outil du Pembina Institute relatif au gaz de schiste (valeurs historiques, sans compter les réductions d’émissions prévues), et l’intensité des émissions implicites liées à la liquéfaction, d’après le cahier des charges du projet LNG Canada Phase I.

Réduction des émissions nettes mondiales calculée d’après la valeur médiane des diminutions d’émissions totales permises par le GNL canadien livré en Asie, comparativement au charbon utilisé dans les centrales électriques chinoises (Nie et coll., « Greenhouse-gas emissions of Canadian liquefied natural gas for use in China: Comparison and synthesis of three independent life cycle assessments », Journal of Cleaner Production, 2020).

Potentiel de réduction d’après l’outil de suivi du méthane de l’AIE, le document « Une transition à 2 billions de dollars » de RBC et divers entretiens avec des représentants de l’industrie ou du milieu universitaire.

Besoins en électricité liés aux équipements de compression et auxiliaires des terminaux de GNL : https://www.rbc.com/fr/wp-content/uploads/sites/5/2025/03/Roda-Stuart_Thesis_Final.pdf

Prévision des besoins par BC Hydro : https://www.rbc.com/fr/wp-content/uploads/sites/5/2025/03/integrated-resource-plan-2021.pdf

1 Microsoft Word – 19-0156-Letter Report Revised Nov 8 2019 (gov.bc.ca)
2 Capacité de 598 MTPA en date d’avril 2022, toutes usines de production de GNL confondues (en service, en construction ou en phase de décision finale d’investissement approuvée)
https://www.igu.org/resources/world-lng-report-2022/
3 https://www.rbc.com/fr/wp-content/uploads/sites/5/2025/03/Roda-Stuart_Thesis_Final.pdf
4 Besoins établis à 47 MW par MTPA de LNG dans https://www.rbc.com/fr/wp-content/uploads/sites/5/2025/03/Roda-Stuart_Thesis_Final.pdf. Si la capacité est utilisée à 80 %, cela signifie 328 GWh/MTPA.

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Le nouveau compromis climatiqueest le dernier bulletin la série sur le climat des groupes Services économiques et Leadership avisé de RBC. Il fait suite au rapport phare que l’équipe a publié en octobre 2021, Une transition à 2 billions de dollars. Cette série sur le climat vise à informer et à donner des idées pour assurer la prospérité du Canada ; elle appuie également l’engagement de RBC à défendre des solutions climatiques intelligentes, un pilier clé de la Stratégie climatique RBC.

 

Qu’advient-il des changements climatiques quand la sécurité énergétique est en jeu ?

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a ébranlé les marchés mondiaux de l’énergie. Alors que les gouvernements et les consommateurs doivent composer avec des pénuries et une flambée des prix du gaz et de l’électricité, les politiques climatiques se heurtent à l’enjeu de la sécurité énergétique.

L’ancien ordre énergétique est bouleversé, et l’Europe et l’Asie cherchent de nouvelles sources d’approvisionnement pour remplacer les importations russes. Le fait que Moscou exploite la vulnérabilité énergétique de l’Europe ne sera pas oublié de sitôt et a accéléré deux tendances contradictoires : une décarbonation rapide et une augmentation précipitée de la production de combustibles fossiles, du moins à court terme.

Cette dichotomie met en lumière une dure réalité : si aucune mesure additionnelle d’envergure n’est prise, le pétrole et le gaz demeureront probablement des sources d’énergie controversées, mais essentielles pendant plus longtemps que certains le pensent.

Plusieurs questions cruciales se posent donc pour l’Occident :

Le Canada et les États-Unis devraient-ils accroître substantiellement leur production à court terme afin de freiner la progression des prix ?

Comment peuvent-ils concilier une hausse de la production avec leurs ambitieux plans de réduction des émissions ?

Si les gouvernements ne parviennent pas à trouver l’équilibre entre action climatique et sécurité énergétique, les coûts élevés de l’énergie et la hausse des émissions saperont-ils la confiance du public ?

Il est important de souligner que le Canada peut encore atteindre son objectif de zéro émission nette d’ici 2050, malgré les embûches.

Le gouvernement canadien souhaite une augmentation de la production de pétrole et de gaz pour atténuer les effets de la crise mondiale à court terme, tout en gardant résolument le cap sur la décarbonation et la compétitivité du secteur à long terme.

Nos recherches montrent que les deux objectifs sont réalisables, mais à un coût énorme. Il est important de souligner que le Canada peut encore atteindre son objectif de zéro émission nette d’ici 2050, malgré les embûches.

Il n’y a toutefois pas une minute à perdre. Les politiques qui seront adoptées au cours des 24 prochains mois doivent définir la voie du Canada en matière de climat et d’énergie en vue de la carboneutralité en 2050.


Principales conclusions :

Le secteur pétrolier et gazier du Canada peut favoriser la sécurité énergétique à court terme, tout en permettant de réaliser des progrès sur le plan du climat. Cependant, il faut que le cadre réglementaire soit prévisible et que tous les paliers de gouvernement apportent leur soutien.

Jusqu’à 500 000 barils par jour de pétrole classique et extrait des sables bitumineux pourraient s’ajouter aux niveaux de 2021.


Cela entraînerait une hausse des émissions de gaz à effet de serre (GES) de 9 millions de tonnes par an, qui serait compensée au coût d’au moins 1,5 milliard de dollars par an. Toutefois, le gain net potentiel serait de 10,5 milliards de dollars par an. Notons que si le pétrole canadien remplace celui d’autres pays, les émissions mondiales n’augmenteront pas.

Pour atteindre les cibles climatiques malgré l’accélération de la production, des investissements massifs devront être faits dans la réduction du méthane, ainsi que dans l’électrification et le captage du carbone dans tous les secteurs.

Une réduction de 40 % d’ici 2030 des émissions liées aux sables bitumineux par rapport aux niveaux actuels nécessitera probablement des investissements de l’ordre de 45 à 65 milliards de dollars entre 2024 et 2030 ; ces dépenses culmineront à 9 milliards de dollars par an, environ, au milieu de la décennie.

Afin de parvenir à la décarbonation complète en amont au moyen du captage, de l’utilisation et du stockage du carbone (CUSC), une technologie essentielle à la réduction des émissions, le prix du WTI devra avoisiner 50 $ US en moyenne jusqu’en 2050.

La technologie de décarbonation dans le secteur des sables bitumineux devra être déployée en suivant une approche réfléchie pour éviter de trop investir dans des solutions coûteuses. Le CUSC doit être considéré comme un outil parmi d’autres à la disposition du Canada.







CHAPITRE 1

Le pétrole restera indispensable pendant longtemps

On n’a jamais imaginé que la décarbonation serait facile. Cela dit, elle provoque d’importantes perturbations dans l’économie et sur la scène politique.

Les enjeux de la sécurité énergétique et des changements climatiques s’opposent depuis longtemps, mais l’opération militaire de Moscou a fait éclater ces dissensions au grand jour. Selon les premières indications, on estime que le flux de pétrole russe pourrait diminuer d’au moins 3 millions de barils par jour en raison du manque d’acheteurs. À long terme, une plus grande part des 11,7 millions de barils produits par jour pourrait être remise en question, étant donné que les grandes sociétés pétrolières délaissent la Russie devenue État paria.

L’invasion russe a suscité des appels à réduire la demande de pétrole et de gaz en accélérant les investissements dans les technologies d’énergies propres, ce qui limiterait la possibilité de prendre les marchés de l’énergie en otage. Cependant, la plupart des pays auront du mal à changer rapidement de sources d’énergie au cours de la prochaine décennie.

Par exemple, les véhicules zéro émission (VZE) ont représenté seulement 5,6 % des immatriculations de véhicules légers au Canada en 2021 . Vu ce point de départ modeste, il faudrait un effort herculéen pour atteindre les objectifs de VZE prévus dans le Plan de réduction des émissions récemment annoncé par Ottawa. Le plan stipule qu’en 2030, au moins 60 % des véhicules légers neufs qui seront vendus devront être des VZE. Même si le Canada mène à bien cet objectif ambitieux, 84 % des véhicules légers consommeront encore de l’essence à la fin de la décennie.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a créé une onde de choc sur les marchés de l’énergie, mais il est encore trop tôt pour savoir si les pays augmenteront fortement les investissements dans les énergies renouvelables ou s’ils auront recours aux combustibles fossiles pour pallier les pénuries. Il est fort probable que des investissements seront effectués dans les deux solutions.

Selon les estimations préliminaires, les investissements dans le secteur pétrolier et gazier grimperont de 11,6 % d’une année sur l’autre pour s’établir à 533 milliards de dollars américains en 2022. D’après Fitch Solutions, ils progresseront de 4 % de plus en 2023, avant de revenir aux niveaux d’avant la pandémie en 2024.

Jusqu’à présent, l’envolée des prix des combustibles fossiles n’a guère entamé la demande, du moins en Amérique du Nord.

Les énergies renouvelables devraient également recevoir un coup de pouce, mais au Canada, les pressions en faveur d’une hausse de la production de pétrole et de la construction de pipelines se sont intensifiées. Les bassins de schiste des États-Unis et les champs pétrolifères du Moyen-Orient se préparent à redémarrer des sites de forage mis en sommeil.

En outre, d’anciennes habitudes de consommation pourraient revoir le jour. L’Allemagne prévoit construire des terminaux de GNL même si elle accroît ses investissements dans les énergies renouvelables, tandis que l’AIE a recommandé un retour temporaire à la production d’électricité au charbon et au pétrole afin que l’Union européenne puisse se passer du gaz russe. Dans les deux cas, les émissions augmenteraient au lieu de baisser.

Cette réaction précipitée vise à éviter une flambée des prix pour les consommateurs. Des prix de l’énergie résolument élevés se répercutent sur les secteurs à forte intensité énergétique ; les prix des produits de base montent et grèvent le budget des ménages et des petites entreprises vulnérables. Dans ces conditions, l’accessibilité et l’abordabilité de l’énergie l’emportent généralement sur les considérations climatiques pour les consommateurs.

La détermination des gouvernements donne déjà des signes de fléchissement : l’Allemagne, la Californie et la Colombie-Britannique, généralement considérées comme à l’avant-garde de l’action climatique, offrent des subventions pour compenser les prix élevés de l’essence et de l’énergie.

Jusqu’à présent, l’envolée des prix des combustibles fossiles n’a guère entamé la demande, du moins en Amérique du Nord. Les consommateurs peuvent la supporter. En effet, aux États-Unis, la part du coût de l’essence dans les dépenses personnelles de consommation est encore inférieure de près d’un point de pourcentage à ce qu’elle était au début des années 2000, tandis que les Canadiens ont accumulé une épargne considérable durant la pandémie.

La réglementation et les investisseurs incitent les fournisseurs d’énergie à diminuer les émissions directes (périmètre 1) et les émissions indirectes liées aux achats d’électricité (périmètre 2). Par contre, les gouvernements ont jusqu’ici évité de s’attaquer à un autre défi tout aussi important : le comportement des consommateurs.

À l’échelle mondiale, les subventions explicites et implicites aux combustibles fossiles et principalement axées sur les consommateurs ont totalisé 5 900 milliards de dollars américains en 2020, soit environ 6,8 % du PIB. Selon le Fonds monétaire international, elles devraient atteindre 7,4 % du PIB d’ici 2025. Les tendances de consommation montrent aussi que les préférences prennent le pas sur les considérations climatiques. Ainsi, les ventes de VUS ont bondi de 10 % et représenté 45 % des ventes de voitures l’an dernier, générant 120 millions de tonnes de CO2 supplémentaires par année.

Dans l’ensemble, ces indicateurs laissent présager une progression, et non un recul, de la demande de pétrole durant dans la décennie en cours.

Les prévisions à court terme de l’AIE indiquent que la demande de pétrole atteindra 104 millions de barils par jour en 2026, contre environ 99,7 millions cette année. Les États-Unis, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Irak et le Brésil seront les principaux moteurs de croissance de la production au cours des prochaines années.

Le Canada contribuera également à l’essor de la production. La Régie de l’énergie du Canada prévoit que la production nationale, largement attribuable aux sables bitumineux, culminera à 5,8 millions de barils par jour d’ici 2032, avant de retomber à 4,8 millions de barils par jour en 2050, si les mesures visant à réduire les émissions de GES se poursuivent à leur rythme actuel. Si ces prévisions se concrétisent, les émissions augmenteront dans l’ensemble, malgré les initiatives pour améliorer l’efficience des sables bitumineux (qui a chuté d’un tiers depuis 1990).

Hausse de la demande mondiale d’énergie

Au cours des quatre dernières décennies, la demande d’énergie a progressé d’environ 1,75 % par an.

Cette hausse devrait se poursuivre puisqu’on s’attend à ce que la planète gagne 2,2 milliards d’habitants d’ici 2050. Le scénario de base de l’AIE table sur une croissance de la demande d’énergie de 1 % par an au cours des trois prochaines décennies.

 

De 2020 à 2050, la consommation d’énergies renouvelables devrait croître à un rythme annuel de 3,2 %, comparativement à 0,5 % et 1,3 %, respectivement, pour la demande de pétrole et celle de gaz naturel. En l’absence de mesures plus musclées, le renforcement des investissements dans les énergies propres ne s’accompagnera pas forcément d’un déclin des énergies traditionnelles.

L’avenir des marchés du pétrole ne s’annonce pas brillant pour autant. Selon un scénario moins optimiste de l’AIE, la demande de pétrole chutera de 25 % et le prix s’établira à 64 $ US le baril en moyenne. En revanche, si les pays mettent les bouchées doubles pour atteindre la carboneutralité, le prix plongera jusqu’à 24 $ US. Pour pouvoir vendre sur ce marché de plus en plus restreint, la production de pétrole devra générer zéro émission nette.

Le problème est que ce scénario de base pour la demande de combustibles fossiles va à l’encontre des objectifs climatiques.

Pour avoir 50 % de chances de limiter le réchauffement à 1,5 °C (l’ambitieux objectif de l’Accord de Paris), 60 % du pétrole et du gaz et 90 % du charbon qui subsistent dans le sol devront y rester .

C’est deux fois plus que pour le scénario d’un réchauffement de 2 °C, de sorte que le pic de la production mondiale devrait être atteint prochainement, d’ici dix ans sans aucun doute.

Une hausse de 2 °C serait encore plus dévastatrice pour la planète qu’une hausse de 1,5 °C : deux fois plus de plantes et d’animaux subiraient une diminution de leur milieu naturel, de vastes massifs coralliens disparaîtraient et des millions de personnes seraient confrontées à des vagues de chaleur, des inondations et une pénurie d’eau .

Compte tenu de perspectives aussi sombres, l’Occident doit impérativement restreindre sa production de pétrole, malgré l’urgence de la sécurité énergétique. Afin de dénouer les tensions, il faut que la nouvelle production occidentale remplace d’autres sources pour stabiliser les émissions mondiales (y compris les émissions périmètre 3 qui regroupent les émissions en amont et en aval), et que les responsables politiques redoublent d’efforts pour faire baisser la demande de pétrole.

Le Canada dispose des outils et des technologies nécessaires pour déployer rapidement les énergies renouvelables, et électrifier les bâtiments et l’infrastructure de transport et, dans certains cas, l’industrie. Une planification minutieuse sera également requise afin de gérer les sources d’énergies renouvelables intermittentes et le coût élevé de certaines solutions de remplacement.

Cependant, il sera plus difficile de remplacer la mise en valeur des combustibles fossiles ailleurs dans le monde. Les économies occidentales doivent être sur la même longueur d’onde, en visant à la fois une hausse de leur production et une baisse de la demande globale de pétrole. Elles doivent également accepter de payer plus cher le pétrole de producteurs qui respectent les objectifs climatiques.

Le Canada et les États-Unis devraient conclure une alliance nord-américaine en matière de sécurité énergétique visant à la fois l’énergie conventionnelle et les ressources sous-jacentes pour la transition énergétique. Parmi les éléments d’une telle stratégie, la conclusion de contrats à long terme avec des raffineries américaines offrirait aux producteurs canadiens de pétrole une prévisibilité qui les inciterait à investir dans la décarbonation, l’entretien des pipelines existants et le soutien des lignes électriques.

Le Canada doit veiller à être reconnu pour sa stabilité et ses efforts de décarbonation de l’énergie. Les contrats à long terme pourraient fixer des prix plancher pour le pétrole qui appuient les investissements dans la décarbonation au Canada et réduisent l’incidence des prix extrêmement élevés pour les consommateurs américains.


CHAPITRE 2

Le rôle du Canada dans la sécurité énergétique

Le secteur énergétique est d’une importance capitale pour le Canada. L’extraction et les activités connexes, le raffinage, la distribution et le transport du pétrole et du gaz pourraient générer près de 10 % du PIB du Canada en 2022. En 2020, le secteur représentait non seulement 178 500 emplois directs, mais aussi 415 000 emplois indirects.

Les gouvernements des provinces riches en ressources perçoivent des redevances. Celles-ci devraient totaliser au moins 18 milliards de dollars en 2022, soit 50 % de plus qu’en 2021, grâce à l’envolée des prix de l’énergie et aux projets dont les prêts sont entièrement remboursés.

Grâce à son immense richesse en ressources, le Canada peut jouer un rôle crucial dans la sécurité énergétique mondiale en contribuant à pallier les pénuries d’énergie à court terme. Cette richesse peut aussi renforcer son statut de puissance douce en l’aidant à neutraliser les forces antidémocratiques. Le défi est d’y parvenir sans compromettre nos objectifs climatiques.

Commençons par la bonne nouvelle. Le Canada peut augmenter ses exportations de pétrole et de gaz vers les États-Unis, afin que ce pays puisse gonfler son offre au reste du monde.

Nous estimons que le Canada peut relever sa production de 500 000 barils par jour en combinant pétrole classique et sables bitumineux, afin de combler l’insuffisance de l’offre au cours de la prochaine année.

Bien que les exportations canadiennes frôlent déjà des niveaux records, avec une moyenne de 3,76 millions de barils par jour en 2021, la capacité des pipelines à destination des États-Unis dépasse 4 millions de barils par jour.

Au cours des dernières années, les exploitants de pipelines canadiens ont réalisé des investissements en vue de désengorger leurs systèmes et, ainsi, d’optimiser la capacité. Par contre, une hausse notable de cette dernière exigerait la construction de nouvelles lignes, selon les experts du secteur.

Ce ne sera peut-être pas nécessaire d’après des prévisions de production réalistes. Ainsi, la Régie de l’énergie du Canada est d’avis que la capacité des pipelines et du chemin de fer sera de 5,3 millions de barils par jour d’ici 2050, ce qui devrait suffire pour acheminer la production du Canada.

La capacité ferroviaire étant d’environ 1 million de barils par jour, elle permettrait, au besoin, de prendre en charge une expansion à court terme des exportations de pétrole. Toutefois, les compagnies de chemin de fer devront pour cela relever le défi consistant à fournir des wagons spéciaux et à jongler avec la demande des secteurs agricole, alimentaire et minier déjà confrontés aux problèmes des chaînes logistiques

La capacité de transport du Canada est suffisante

Sources : Association canadienne des producteurs pétroliers, Régie de l’énergie du Canada

La mauvaise nouvelle : le Canada a récemment dévoilé son Plan de réduction des émissions qui prévoit une diminution de 42 % dans le secteur pétrolier et gazier. La hausse de la production pourrait compromettre cet objectif puisqu’elle générera jusqu’à 9 millions de tonnes de GES additionnelles.

Jeter les bases de la réduction des émissions

Le Plan de réduction des émissions, élaboré en vertu de la Loi canadienne sur la responsabilité en matière de carboneutralité, et le budget fédéral qui a suivi son annonce marquent un changement de ton dans la politique climatique. Le document fixe des objectifs d’émissions sectoriels et prévoit un financement appréciable pour le transport, le captage du carbone et les solutions climatiques fondées sur la nature.

Par contre, il est flou en ce qui concerne l’énergie, malgré l’importance de ce secteur. Tenant compte de la guerre en Ukraine et de la crise énergétique qui prend de l’ampleur à l’échelle mondiale, le Plan de réduction des émissions souligne le dilemme consistant à définir des objectifs climatiques ambitieux alors que des perturbations structurelles se propagent sur les marchés de l’énergie.

Le Plan table sur une augmentation de la production pétrolière au Canada. Cependant, les annonces récentes attirent davantage l’attention sur les émissions des nouveaux projets que sur leurs retombées économiques. De plus en plus, le message d’Ottawa est que seules les installations à faibles émissions assureront l’acceptabilité sociale.

Ce sera un défi, mais nous croyons que le Canada peut à la fois accélérer sa production de pétrole et atteindre son objectif déclaré de réduire les émissions de GES de 40 % à 45 % d’ici la fin de la décennie.

Mais il n’y a aucune garantie. Le secteur pourrait ignorer l’appel à augmenter la production sans rajuster ses objectifs d’émissions et obtenir l’acceptabilité sociale. Les investisseurs privilégient les dividendes et les rachats et sont peu favorables à une baisse des bénéfices qui permettrait de produire plus. En outre, les pénuries de main-d’œuvre et les cibles ESG strictes n’incitent pas à accroître la production.

Par contre, les choses pourraient changer si les prix du pétrole poursuivent leur ascension. Pour augmenter l’offre, les responsables politiques du Canada doivent montrer qu’ils sont prêts à accepter une hausse temporaire des émissions générées par le secteur pétrolier, pourvu qu’elles fléchissent ailleurs ou bien que la mise à l’arrêt des sites de production commence après 2030.

Par ailleurs, les décideurs ont d’autres moyens de s’assurer que les objectifs d’émissions de 2030 restent réalisables. L’augmentation des émissions du secteur pétrolier peut être neutralisée par des réductions dans d’autres secteurs, par exemple, en accélérant la construction d’infrastructures d’énergies renouvelables et la décarbonation, et en améliorant l’efficacité énergétique. Les retombées économiques d’une production de pétrole accrue peuvent compenser une partie du coût de la décarbonation accélérée d’autres secteurs, en particulier les bâtiments et l’électricité, où les goulets d’étranglement des chaînes logistiques sont moins graves que dans le transport.

Dans l’ensemble, le monde n’a pas besoin de revoir son engagement envers la carboneutralité en raison de l’enjeu à court terme de la sécurité énergétique. Par contre, les compromis entre secteurs ne fonctionneront pas à long terme. Les producteurs de pétrole canadiens devront non seulement réduire les émissions moyennes du secteur, mais aussi les émissions globales liées à chaque type de production. Pour effectuer des investissements à long terme à cette fin, les producteurs ont besoin de prévisibilité. Or, rien de tel qu’une crise énergétique pour mettre les choses à plat.


CHAPITRE 3

CUSC, une solution incontournable

Concilier sécurité énergétique à court terme et objectifs climatiques ne sera pas facile. Cependant, comme le souligne notre rapport Une transition à 2 billions de dollars : Vers un Canada à zéro émission nette, les technologies permettant de réduire considérablement les émissions sont à portée de main pour le transport, les bâtiments et l’électricité.

Le Plan de réduction des émissions cible déjà une diminution de 42 % dans le secteur pétrolier et gazier, dont près de 40 % pour les sables bitumineux, où les réductions sont coûteuses et techniquement difficiles. La tâche sera ardue, étant donné que le secteur mise sur des projets de captage du carbone à forte intensité de capital pour réaliser des réductions significatives.

La mise en valeur du gisement pétrolier de Bay du Nord, au large des côtes de Terre-Neuve, vient d’être approuvée, mais la production pourrait ne pas commencer avant la fin des années 2020. On s’attend à ce que durant sa durée de vie, le projet émette quelque 4,5 millions de tonnes de GES.

En revanche, les producteurs de pétrole classique et de gaz naturel semblent bien placés pour abaisser leurs émissions au cours de la prochaine décennie. D’une part, leurs émissions par baril sont plus faibles, puisqu’ils consomment moins d’énergie. D’autre part, environ 40 % des émissions des installations gazières en amont et les deux tiers des émissions liées au pétrole classique proviennent des rejets et des fuites de méthane. Elles devraient reculer de 75 % d’ici 2030, grâce à des dispositifs de détection des fuites et à des systèmes de récupération de vapeur, soit la quasi-totalité des baisses prévues dans le Plan de réduction des émissions.

Un effort accru visant à électrifier les installations situées près du réseau électrique propre de la Colombie-Britannique, pour s’attaquer à la combustion, pourrait accentuer les réductions et compenser l’augmentation de la production. À moyen terme, la décarbonation s’accélérera quand les services publics électrifieront un plus grand nombre de champs pétrolifères et gaziers de la Colombie-Britannique et de l’Alberta.

Types de production de bitume

Projets d’exploitation minière : prêts à démarrer
Seul le cinquième du pétrole provenant des gisements de sables bitumineux peut être extrait par l’exploitation minière. Le bitume extrait par d’énormes pelles est expédié, au moyen de gros camions, vers des installations de nettoyage où il est séparé du sable, de l’eau et de l’argile, ou résidus. Les déchets sont envoyés dans des bassins de résidus.
Production actuelle (2020) : 1,49 million de barils par jour
Production prévue (2030) : 1,7 million de barils par jour
Le pétrole ainsi séparé est traité de deux façons :

 

Pétrole brut synthétique
Pétrole brut synthétique : Une fois libre de déchets, le bitume est converti en pétrole brut non corrosif, ou pétrole brut synthétique, dans des usines de valorisation ou des raffineries de pétrole lourd. Bien que le procédé augmente les émissions du pétrole en amont, le produit final, plus léger et sans soufre, peut être vendu à une raffinerie traditionnelle.
Intensité moyenne des émissions (2014-2018) : 95 kg par baril

Traitement des mousses
Dilbit extrait ou traitement de la mousse avec un solvant paraffinique : le traitement de la mousse avec un solvant paraffinique est la méthode adoptée pour deux nouveaux projets d’extraction des sables bitumineux, soit le projet Kearl de l’Impériale et le projet Fort Hills de Suncor Énergie. Le procédé élimine les composants les plus lourds du bitume, qui est dilué avec des mélanges plus légers pour produire du dilbit. Lors du traitement de la mousse avec un solvant paraffinique, on utilise un solvant paraffinique comme diluant, ce qui permet d’obtenir un produit final propre qui peut être transporté sans qu’il soit nécessaire de le raffiner davantage, réduisant ainsi les émissions en amont.
Intensité moyenne des émissions (2014-2018) : 46 kg de CO2 par baril

Si le Canada est réellement déterminé à réduire les émissions des sables bitumineux d’ici 2030, la première chose à faire est d’atténuer l’intensité des émissions, c’est-à-dire le CO2 émis par baril, en améliorant l’efficience de la production. Il est toutefois peu probable que les émissions atteignent les niveaux ciblés grâce à ces mesures.

Sans nouvelle installation pour comprimer les émissions moyennes de carbone , les émissions par baril de pétrole extrait des sables bitumineux pourraient reculer d’environ 6 % à 7 % d’ici 2030. Certaines de ces améliorations sont chères . D’autres s’avèrent économiques uniquement pour les nouvelles installations ou pour celles qui n’ont pas encore franchi l’étape du prototype.

 

Sans nouvelle installation pour comprimer les émissions moyennes de carbone , les émissions par baril de pétrole extrait des sables bitumineux pourraient reculer d’environ 6 % à 7 % d’ici 2030. Certaines de ces améliorations sont chères . D’autres s’avèrent économiques uniquement pour les nouvelles installations ou pour celles qui n’ont pas encore franchi l’étape du prototype.

À long terme, de nouvelles technologies, qui fournissent de la vapeur à faible teneur en carbone ou sans carbone, comme des chaudières à hydrogène et de petits réacteurs nucléaires modulaires, pourraient révolutionner la production de pétrole issu des sables bitumineux, car elles procurent des sources de chaleur et d’énergie à zéro carbone. Contrairement aux producteurs conventionnels, qui doivent constamment forer de nouveaux puits et déplacer de l’équipement de contrôle des émissions à chaque fois, la nature stationnaire et la faible vitesse de déclin des sables bitumineux peuvent améliorer la rentabilité d’équipement plus cher comme les réacteurs.

En attendant, le captage du carbone est indispensable pour obtenir des baisses marquées des émissions. L’AIE et le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat de l’ONU s’entendent pour dire que la technologie de CUSC est capable de contribuer à la réduction des émissions, grâce à des politiques favorables, au soutien du public et à l’innovation.

Alors que la capacité de captage dans le monde est de seulement 40 millions de tonnes par année, une expansion à court terme de 20 à 30 millions de tonnes au Canada semble ambitieuse.

La technologie présente toutefois certains inconvénients : elle est chère, son expansion est lente, elle accroît les coûts, dépend d’une ingénierie complexe et, parfois, ne capte ou ne stocke pas efficacement les émissions. La technologie doit également être mise à l’essai à grande échelle. Pour le moment, il n’existe pas d’usines majeures qui captent le CO2 engendré par la combustion du gaz naturel, ce qui est la principale application pour les sables bitumineux. Alors que la capacité de captage dans le monde est de seulement 40 millions de tonnes par année, une expansion à court terme de 20 à 30 millions de tonnes au Canada semble ambitieuse.

Qui plus est, les projets de CUSC n’ont pas de retombées financières propres. Le produit qu’ils fabriquent, le CO2, a une valeur marchande négligeable, de sorte que les rendements dépendent de la politique gouvernementale, comme la tarification du carbone ou les normes relatives au carburant. Dans de nombreux cas, les allègements fiscaux ou les paiements réglementaires sont très incertains.

Par conséquent, la plupart des projets de CUSC jusqu’à maintenant, au Canada et ailleurs, ont été fortement subventionnés par des crédits d’impôt ou des investissements publics. Ou encore, les entreprises ont dû payer de leur plein gré des prix du carbone très élevés. Pour que le financement du gouvernement soit justifié, l’extraction de pétrole des sables bitumineux à grande échelle doit être concurrentielle à long terme.

 

Capteurs d’émissions : projets de capture, d’utilisation et de stockage de carbone (CCUS) au Canada

Projets CCUS en cours, en construction ou proposés


CHAPITRE 4

Les sables bitumineux carboneutres peuvent-ils être concurrentiels sur les marchés mondiaux ?

L’Initiative pour des sables bitumineux carboneutres, dont le but est d’atteindre zéro émission nette dans le secteur des sables bitumineux, compte réduire les émissions de 22 millions de tonnes (Mt) d’ici 2030. Afin d’accroître les investissements dans les projets de CUSC, le dernier budget fédéral prévoit un crédit d’impôt remboursable pour investissement totalisant un peu moins de la moitié des coûts d’un projet, et ce, jusqu’en 2030. C’est un grand pas dans la bonne direction qui devrait favoriser les études visant à déterminer les meilleurs sites de CUSC et encourager les investissements.

 

Cependant, les provinces devront fournir des efforts supplémentaires pour généraliser le déploiement de la technologie, sachant que les modèles du gouvernement tablent sur la création d’une capacité de 15 à 18 Mt d’ici 2030. Elles pourraient notamment accorder un crédit complémentaire, mais aussi améliorer les volets non financiers des projets de CUSC, comme la délivrance des permis, la responsabilité et les droits de stockage. L’engagement du gouvernement à favoriser la prévisibilité de la tarification du carbone pourrait également atténuer le risque lié aux investissements dans les projets de CUSC.

De plus, afin que les contributions à l’objectif du Canada pour 2030 soient équitables, nous pensons qu’il faut être encore plus ambitieux, et mettre en place une capacité de captage du carbone d’environ 30 Mt au cours des huit prochaines années.

À cette fin, les investissements nécessaires vont de 45 à 65 milliards de dollars entre 2024 et 2030, soit 9 milliards de dollars par an à leur sommet. Cela représenterait un écart important par rapport aux niveaux actuels. En supposant que le gouvernement continue de payer la moitié de la facture, le coût total serait également considérable pour les contribuables.

Auparavant, les périodes de cherté du pétrole ont entraîné un boom des investissements. Cependant, le contexte à court terme a changé. Après quelques années tumultueuses, les investisseurs du secteur pétrolier préfèrent que les entreprises se concentrent sur les dividendes et les rachats d’actions plutôt qu’elles investissent dans de coûteux projets de captage du carbone.

Les perspectives à long terme remettent également en question la nécessité d’investir massivement dans les sables bitumineux, puisque selon la plupart des prévisions, la demande de pétrole chutera au cours des prochaines décennies, à mesure que les conducteurs se tourneront vers les véhicules électriques. La tendance pourrait s’accélérer avec l’accent mis sur la décarbonation en vue de réduire la dépendance de l’Europe au pétrole et au gaz russes.

 

Selon nos estimations, la décarbonation totale des sables bitumineux pourrait coûter de 6 $ à 14 $ le baril pour le bitume extrait et de 17 $ à 23 $ pour le bitume produit in situ. Globalement, le WTI devrait se vendre en moyenne à environ 50 $ US pendant la durée du projet afin de répondre aux attentes des investisseurs. Bien que ce niveau ait généralement été atteint depuis 2005, il est peut-être trop élevé compte tenu de l’incertitude de la demande future.

Cela dit, les puits de sables bitumineux déclinent plus lentement que les puits conventionnels, ce qui les rend plus adaptés aux dispositifs de CUSC fixes. Si la technologie de CUSC demeure indispensable pour la décarbonation du pétrole, elle pourrait constituer un avantage structurel pour les producteurs de sables bitumineux. Abstraction faite des coûts irrécupérables, les installations de drainage par gravité au moyen de vapeur (DGMV) dotées de systèmes de CUSC pourraient s’avérer rentables même si le prix tombe à 40 $ US.

Vu les coûts relativement élevés de la réduction des émissions, les producteurs canadiens devraient adopter une approche pragmatique à l’égard du CUSC. Un étalement des investissements tout au long des années 2020 et 2030 favoriserait les économies et permettrait l’utilisation de futures technologies afin d’abaisser les coûts. Une approche plus lente va à l’encontre des fortes réductions des émissions visées pour la présente décennie. Par contre, en étant mesurée et réaliste, cette approche de la décarbonation de la production de pétrole lourd sera essentielle pour maintenir la compétitivité économique du Canada dans le secteur.

 

À long terme, étant donné que la majorité des émissions engendrées par la consommation de pétrole sont liées à la combustion, le secteur devra investir dans la mise au point d’utilisations du bitume qui ne nécessitent pas de combustion. Selon les prévisions de l’AIE, la demande pour des utilisations sans combustion, par exemple, des produits comme les lubrifiants, les cires et l’asphalte, avoisinera 15 millions de barils par jour en 2050. L’utilisation de la partie la plus lourde du pétrole canadien pour fabriquer des produits à valeur ajoutée, comme la fibre de carbone, en est aux premiers stades de l’innovation, mais elle pourrait jouer un rôle majeur dans la diversification et la transition du secteur des sables bitumineux.

Bien entendu, ces efforts pourraient se heurter aux obligations de réduction imposées par le gouvernement ainsi qu’à l’incertitude considérable entourant les prix futurs du pétrole et du carbone. Le secteur et le gouvernement doivent collaborer pour relever ces défis.


CHAPITRE 5

Gérer la volatilité du cycle d’investissement

Le secteur pétrolier est très cyclique, ce qui rend les placements à long terme difficiles, surtout quand le rendement des projets de décarbonation est incertain. Tout d’abord, la production de pétrole et les émissions fluctueront probablement jusqu’en 2050, puisque les prix favoriseront ou décourageront les investissements. Mettre des milliards de dollars dans des projets de CUSC en période de faiblesse des prix n’est guère envisageable ; à l’inverse, même quand les prix sont élevés, les investisseurs échaudés par les fortes fluctuations peuvent hésiter à financer des projets à grande échelle et à long terme.

Par ailleurs, les producteurs canadiens de pétrole et de gaz ont enregistré des flux de trésorerie records cette année, soit 150 milliards de dollars américains selon les estimations , tandis qu’on prévoit que les prix resteront élevés pendant un certain temps. Par conséquent, le public comprend mal qu’on injecte des fonds publics pour décarboner le secteur pétrolier alors que les entreprises ont engrangé des bénéfices substantiels.

Dans ce contexte, le Canada doit s’efforcer d’atténuer la volatilité des cycles d’investissement dans le secteur pétrolier et faire en sorte que la décarbonation de ce secteur soit financée de façon régulière. Le gouvernement fédéral et les provinces devraient étaler la distribution des revenus substantiels inattendus qu’ils reçoivent quand les prix sont élevés en vue de soutenir les investissements lorsque le secteur traverse une période difficile. De leur côté, les entreprises doivent s’engager à financer la décarbonation même si les prix du pétrole fléchissent.

Le Fonds de croissance du Canada constitue un changement de cap bienvenu dans l’approche du gouvernement, car il prévoit de nouvelles structures d’investissement et une participation officielle dans les projets de réduction des émissions. Bien qu’investir aux côtés des entreprises dans les projets de réduction des émissions améliore les rendements financiers, les initiatives de décarbonation se heurtent encore à des obstacles de taille. L’incertitude politique, les barrières réglementaires et celles qui bloquent l’octroi de permis, les droits du sous-sol pour le stockage du carbone et la responsabilité en cas de fuite, ainsi que les risques associés aux technologies émergentes peuvent retarder les investissements.

Afin que des investissements suffisants et mûrement réfléchis soient réalisés pour atteindre les objectifs du secteur dont l’échéance approche à grands pas, le Fonds de croissance doit se doter d’un volet énergétique qui réunisse les bons intervenants dans le but d’uniformiser et d’accélérer l’approbation des projets.

Les provinces riches en ressources, les secteurs de l’énergie et de la finance, les organismes de réglementation, les services publics et des experts externes peuvent former un partenariat avec le Fonds de croissance en vue d’aplanir les obstacles.

Les contributions publiques qui appuient les investissements dans la décarbonation du pétrole et du gaz pourraient être plus élevées quand les prix sont bas que lorsque les flux de trésorerie du secteur sont abondants. Le gouvernement ferait ainsi la preuve qu’il soutient le secteur quand les temps sont durs.

Et surtout, le soutien apporté ne doit pas être influencé par le cycle politique. Plutôt que de prévoir d’autres affectations budgétaires, le financement public devrait être distinct des redevances existantes et de l’impôt fédéral des sociétés en vue d’assurer la stabilité du financement.

Volet énergétique du Fonds de croissance du Canada : le rôle des différents intervenants

  • Gouvernement fédéral : dans le Fonds de croissance, affecter les recettes fiscales inattendues tirées des sociétés lorsque les prix des marchandises sont élevés à une importante décarbonation des secteurs non pétroliers ; établir des contrats à long terme garantissant la tarification du carbone pour atténuer le risque lié aux flux de trésorerie de certains projets de CUSC.
  • Gouvernements provinciaux : affecter les redevances existantes à la décarbonation des économies provinciales et s’engager à réduire de façon proactive la libre attribution des crédits dans les systèmes de tarification provinciaux afin de soutenir le prix de base du carbone.
  • Organismes de réglementation provinciaux et fédéraux : collaborer avec les ministères, le secteur et les intervenants locaux en vue d’accélérer le processus de délivrance des permis et d’approbation des projets stratégiques de décarbonation.
  • Groupes autochtones : étant à l’avant-garde de la lutte contre les changements climatiques et de la gestion des ressources, doivent être des partenaires à part entière et influencer la façon dont les ressources du fonds sont déployées.
  • Institutions financières du secteur : partenaires essentiels pour aider le secteur à emprunter en vue d’atteindre les taux de rendement souhaités. Étudier le financement sans recours soutenu par les garanties de tarification du carbone du gouvernement fédéral.
  • Services publics : planifier la production d’électricité et sa distribution aux sites clés du secteur énergétique, comme les terminaux d’exportation et les champs éloignés.
  • Secteur: affecter les capitaux à mesure que les projets sont approuvés, et fournir une expertise sur l’objet des investissements. Les entreprises doivent s’engager à donner la priorité à la décarbonation tout au long du cycle d’investissement.

 

DES IDÉES POUR AVANCER

Pour assurer la sécurité énergétique et climatique, le gouvernement fédéral et les provinces clés, le secteur privé et les communautés autochtones devront bientôt prendre des mesures essentielles. Voici quelques idées :

 
PARTICIPER ACTIVEMENT À LA STABILITÉ DU MARCHÉ DU PÉTROLE

Éviter les politiques de réduction des émissions qui restreignent ou diminuent la production à court terme au moment où le pétrole de l’Ouest canadien permet de répondre aux perturbations actuelles du marché. Après 2030, d’importants efforts devront être déployés pour réduire et même fermer les projets qui ne sont pas conformes aux objectifs de carboneutralité du Canada. Les technologies et les processus de décarbonation devraient être intégrés aux modèles d’affaires de tous les nouveaux projets.

Le Fonds de croissance du Canada permettra d’éliminer les fluctuations durant les cycles d’investissement du secteur pétrolier et gazier. Les dépenses pourraient comprendre des contributions publiques plus importantes en période de prix faibles et un financement privé accru quand les prix sont élevés.

Veiller à ce que les plafonds d’émissions tiennent compte de l’avenir. Privilégier le gaz naturel et la production conventionnelle au détriment des sables bitumineux, et viser une diminution des émissions à moyen terme.

 
ACCÉLÉRER ET DIVERSIFIER LA RÉDUCTION DES ÉMISSIONS
Compenser la lenteur de la réduction des émissions liées au pétrole par d’autres mesures de décarbonation, notamment la rénovation des bâtiments, les subventions aux VZE et les infrastructures de distribution de l’électricité.
Mettre au point de nouvelles technologies de réduction des émissions qui maintiennent les économies de coûts. L’agence canadienne d’innovation et d’investissement, dont la création a été annoncée dans le budget 2022, devrait également prévoir un volet pour les technologies les plus prometteuses de réduction des émissions à un stade précoce, ainsi que pour les utilisations du pétrole non liées à la combustion.
Diversifier les investissements dans l’énergie. Bien que le pétrole et le gaz soient des combustibles essentiels à la transition climatique, l’électricité et les nouvelles technologies énergétiques, comme l’hydrogène, gagnent en importance. Les entreprises du Canada devraient s’attacher à élargir leur portefeuille d’actifs et développer leur expertise dans les technologies durables à faibles émissions susceptibles de compléter les exportations de combustibles fossiles.

 
PROFITER DE L’EXPERTISE AUTOCHTONE

Continuer d’intégrer les groupes autochtones à titre de partenaires clés dans les nouveaux systèmes énergétiques. La prise de participation dans de nouveaux projets d’infrastructure et d’énergie favoriserait l’adhésion de partenaires possédant une expertise locale, ce qui accélère la mise en valeur. Veiller à ce que les communautés autochtones obtiennent une option d’achat et une part de propriété, et profitent des retombées économiques des projets est la solution idéale pour faire progresser notablement la réconciliation et l’inclusion économiques.

 
FORGER DES ALLIANCES ÉNERGÉTIQUES
Favoriser les exportations d’énergie aux États-Unis, au plus haut niveau politique, en aplanissant les obstacles entre les États et les provinces. Créer une alliance énergétique nord-américaine et prévoir un sommet de hauts responsables, afin que les États-Unis et le Canada s’entendent sur l’accès aux marchés, notamment les pipelines transfrontaliers, l’harmonisation des normes sur le carburant et les ajustements à la frontière pour le carbone.
Collaborer avec les partenaires internationaux pour assurer la prévisibilité de la demande. AConclure des contrats à long terme avec les États-Unis et l’Europe, dont les prix tiennent compte des efforts environnementaux, de la gouvernance et de la stabilité géopolitique, afin que les producteurs les plus stables demeurent les principaux fournisseurs de pétrole à zéro émission nette. De même, le renforcement des liens avec les économies asiatiques comme le Japon, la Corée du Sud et Taïwan conforterait la stabilité du marché de l’énergie. Il pourrait également ouvrir la voie à des coentreprises axées sur l’exportation de gaz naturel liquéfié et d’hydrogène vers les pays asiatiques.

Contributors

  • Yadullah Hussain, directeur de rédaction, Stratégie de leadership avisé, Climat et énergie
  • Colin Guldimann, économiste
  • Naomi Powell, directrice de rédaction, Services économiques et leadership avisé
  • Darren Chow, premier directeur, Médias numériques
  • Zeba Khan, directrice des publications, Services économiques et leadership avisé
  • Aidan Smith-Edgell, associé, Recherche, Services économiques et leadership avisé