1. Investir au Canada ? Tout commence par les relations
À l’ère de l’intelligence artificielle et de la communication instantanée, le Sommet a démontré que les pauses-café et les repas privés ont encore de l’importance. Au-delà des conversations sur les affaires, la réussite du sommet a reposé sur le dialogue. Il a d’abord fallu dresser la liste des invités, à la suite de nombreuses visites préalables, puis envoyer des invitations signées personnellement par le Premier ministre (qui, dans bien des cas, ont été délivrées par lui-même). Ensuite, choisir l’emplacement et l’ambiance. Le sommet s’est tenu intentionnellement dans l’un des hôtels les plus élégants de Toronto, le Four Seasons, qui a été en grande partie fermé au public. Même si certains participants se sont plaints du froid à l’intérieur de l’hôtel, le lieu a donné un ton cinq étoiles à un pays qui, pendant des années, a peu changé son approche du commerce et de l’investissement. De plus, le sommet a démontré que le succès a de nouveau sa place au Canada – dans une atmosphère festive rappelant l’autre grand événement tenu dans la ville en septembre, le Festival international du film de Toronto. Si l’élégante salle principale est restée à moitié vide pendant quelques séances, c’est surtout parce que les échanges concrets se sont tenus à l’occasion des entretiens privés, conçus comme des rondes de rencontres éclair (une fois de plus, dans le même ordre d’idée que le Festival international du film de Toronto et ses salles de présentation). Les investisseurs mondiaux ont eu l’option d’utiliser une application pour solliciter des rencontres bilatérales, la plupart des participants étant rassemblés à des tables assignées au Cafe Boulud de l’hôtel, où des Suédois, Chinois, Nigérians et Arabes se sont entretenus avec des chefs de la direction et des membres de cabinets. Le sommet se répétera probablement, chaque année ou deux fois par an.
2. L’Amérique d’abord (encore)
Malgré tous les efforts visant à attirer des investisseurs du monde entier à Toronto, le sommet a connu une forte présence américaine. Environ 40 % des participants étaient des États-Unis, pour la plupart des investisseurs institutionnels et des courtiers de capital-investissement venus de New York pour un bref séjour d’une nuit. C’est la nature même des marchés des capitaux. Le Canada et les États-Unis demeurent profondément intégrés. (L’un des accords les mieux accueillis du sommet a été l’expansion du pipeline d’Enbridge Westcoast, financée par les géants américains KKR et Apollo Global Management, tous deux présents.) Loin de la politique (et de la géopolitique), une tendance plus importante a dominé le sommet : la remise en question des placements en dollars américains, du fait que les investisseurs du monde entier cherchent à diversifier leurs portefeuilles. Les investisseurs se sont déjà retirés de la Chine pour des raisons de risque, et ils cherchent à réduire leur dépendance vis-à-vis des États-Unis. En dehors de ces deux marchés, qui représentent les deux tiers des capitaux mondiaux, les occasions à faible risque et à haut rendement sont rares, ce qui joue en faveur du Canada. Bien que nous représentions 2 % du PIB mondial et une plus grande part sur les marchés mondiaux, au cours de la dernière décennie nous avons attiré à peine 1 % des portefeuilles de placements mondiaux. Un simple calibrage pourrait multiplier par deux les entrées de capitaux, ce qui explique en partie l’appétit pour le risque en faveur du Canada. Donald Trump a fait planer un nuage au-dessus du sommet. L’incertitude et l’animosité politique qui entourent les échanges entre le Canada et les États-Unis sont dans l’esprit de nombreux investisseurs. Un industriel l’a dit sans détour : quel que soit l’attrait des placements canadiens en ce moment, son conseil d’administration n’approuvera aucun investissement susceptible de compromettre ses intérêts aux États-Unis.
3. Ressources + initiative créatrice
Il ne fait aucun doute que le monde entier continue de s’intéresser au Canada pour ses ressources naturelles : pétrole, minéraux, GNL, engrais, produits alimentaires, etc. Les mines et les métaux ont volé la vedette, avec 55 projets inscrits dans un « cahier d’affaires » partagé avec les investisseurs. Une partie de ces secteurs, comme l’or et le nickel, constituent depuis longtemps un point fort du Canada. En revanche, les avancées seront plus difficiles dans les domaines plus novateurs, tels que le lithium, le graphite et les terres rares, en raison de la petite taille des mines et des dynamiques propres au marché – comme le pouvoir d’achat du Pentagone. Vient ensuite le secteur de l’énergie. Les regards se sont illuminés lorsque le Canada a été présenté comme l’un des dix pays qui contrôlent 85 % des réserves totales mondiales, et l’un des cinq pays non dépendants du Moyen-Orient. En dehors de l’énergie conventionnelle, les investisseurs du Moyen-Orient, de l’Europe et de l’Asie cherchent à investir dans les énergies renouvelables (éoliennes et solaires), l’entreposage de batteries et l’énergie nucléaire. Tout cela nécessite de l’initiative créatrice – chimistes et codeurs, ainsi que foreurs et tuyauteurs. Or, le Canada dispose de ces ressources. La stratégie repose aussi sur une approche plus ingénieuse du commerce, au-delà des principes de base de la négociation de marchandises. Les grands investisseurs cherchent à négocier avec des acheteurs stratégiques, idéalement issus de leur propre territoire. Dans une grande partie du monde, les investissements et le commerce vont de pair, souvent dictés par les intérêts stratégiques d’un pays. Cela comprend les objectifs stratégiques en matière de technologies de pointe. Les Émirats arabes unis, par exemple, ont une excellente connaissance des énergies renouvelables et de l’entreposage de batteries, tandis que les Européens savent construire et financer des parcs éoliens. Ils sont enclins à mettre leur expertise et leurs capitaux au service du Canada.
4. La meilleure défense est l’attaque, et vice-versa
L’engagement militaire du Canada constitue soudainement un avantage économique, et les investisseurs l’ont bien remarqué. Le Canada possède un portefeuille de marchés publics de 180 milliards de dollars, et l’argent commence à affluer. Et il ne s’agit pas uniquement de l’engagement du Canada. Les dépenses prescrites par l’OTAN devraient passer de 1,5 billion de dollars à 3 billions de dollars au cours de la prochaine décennie, tandis que les effectifs en uniforme de l’OTAN devraient augmenter de quatre millions de personnes. Cela signifie beaucoup plus d’uniformes, de formation et de technologie, et certainement beaucoup plus d’armes. Une grande partie de ces dépenses seront engagées au Canada, un pays qui entretient des relations étroites avec de nombreux alliés de l’OTAN. La campagne menée par Ottawa en faveur de la Banque de la défense, de la sécurité et de la résilience vient renforcer ses arguments en faveur de l’investissement dans la défense. Plusieurs chefs de file du secteur militaire, notamment CAE et Bombardier, ont expliqué aux investisseurs pourquoi leurs pôles d’activité, en particulier à Montréal et à Toronto, auront besoin de plus de capitaux – pour les nouvelles usines, les nouveaux projets de recherche et développement et les nouvelles chaînes logistiques. Certes, la superpuissance du sud de la frontière continuera de privilégier la manufacture sur son propre territoire, mais en raison de ses contraintes de main-d’œuvre et de chaîne logistique, elle aura encore besoin du Canada. Au-delà des engagements nationaux, un intérêt a été manifesté pour les pôles industriels de défense dotés de capacités et d’ambitions mondiales, surtout ceux qui s’appuient sur des technologies de pointe. Le secteur aérospatial de Montréal, par exemple, a suscité un intérêt particulier grâce à son pôle d’entreprises de qualité, au soutien gouvernemental et aux compétences spécialisées dont il dispose. Les atouts du Canada dans d’autres secteurs comme les drones, les radars et les satellites ont également retenu l’attention.
5. Pas d’infrastructures, pas de commerce
Le Canada possède ce que le monde recherche, comme le clame son slogan commercial. La grande question : avons-nous les moyens d’envoyer tout cela dans le monde ? Le Sommet a donné l’occasion de porter un regard nouveau sur l’infrastructure du commerce international. Même si bon nombre de Canadiens ont été impressionnés par l’annonce de capitaux privés en faveur des aéroports, une grande partie des visiteurs n’a pas prêté attention à cette nouvelle. Cette idée a été considérée comme digne des années 1990. Le Canada aura besoin de beaucoup plus qu’un tel recyclage des actifs pour rattraper le reste du monde sur le plan de la composition des infrastructures de commerce. D’autres initiatives sont à attendre concernant les ports maritimes et les aéroports dédiés au fret, ainsi que l’extension du réseau ferroviaire et les terminaux intérieurs. Des projets encore plus audacieux pourraient être mis en œuvre si les provinces acceptaient d’assouplir leurs règles dans le domaine du transport et des services publics locaux. Les investisseurs mondiaux, présents pour seulement un jour ou deux, considèrent que ce moment donne un aperçu de la volonté du Canada à mener des réformes économiques. Ils observent la situation de près. Loin des priorités des grandes villes, des besoins bien plus importants subsistent dans le Grand Nord et l’Arctique, où les infrastructures de commerce sont étroitement liées à la sécurité nationale, à la protection de l’environnement et à la réconciliation économique avec les peuples autochtones. Les projets d’infrastructures complexes, tels que le port de Qik et la route de Grays Bay, feront appel à d’importants engagements financiers, et ils ne répondent pas aux critères d’échéance et de tolérance au risque exprimés par la plupart des investisseurs mondiaux. Il en va de même pour l’ambitieux projet d’agrandir le port de Churchill, au Manitoba, afin d’exporter des produits alimentaires et de l’énergie vers l’étranger à travers les eaux arctiques. Il s’agit d’un enjeu de construction nationale qui pourrait transcender les notions économiques de base, et qui exigera du gouvernement davantage d’innovation en matière de politiques et de financement pour inciter les investisseurs canadiens et étrangers à s’engager dans des efforts de plusieurs décennies.
6. Placer l’IA dans l’argumentaire en faveur du Canada
Les États-Unis constituent depuis longtemps un aimant pour les capitaux technologiques, mais le Canada a de bons arguments lui aussi. La proposition canadienne repose sur les talents dans le domaine de l’IA, une énergie fiable et abordable et des règles transparentes (et constantes). Ces atouts ne sont pas passés inaperçus. Il y a actuellement 194 centres de données en exploitation au Canada, 14 centres en construction, et 199 nouveaux projets ont été annoncés. Lors du sommet, Bell Canada et la province de Saskatchewan ont annoncé que la capacité du nouveau centre de données de la région de Regina serait multipliée par quatre. Le gouvernement de l’Alberta a longuement expliqué son approche des centres de données, en citant l’exemple du gigantesque projet Meta de 13 milliards de dollars. Le Canada dispose de capitaux nationaux en abondance, notamment grâce aux bilans des gouvernements et aux caisses de retraite, mais les capitaux mondiaux ayant financé les centres de données aux États-Unis, aux Émirats arabes unis et ailleurs seraient les bienvenus, car ces investisseurs apportent une expertise sectorielle et un accès mondial – notamment dans le domaine des puces électroniques. La clientèle représente un défi complètement différent. Alors que le Canada se lance dans l’aventure des centres de données, bon nombre de grandes entreprises, tant publiques que privées, ne sont pas prêtes à jouer le jeu. Un important exploitant de centre de données a déclaré qu’il était contraint de se tourner vers ses clients américains pour stocker des données au Canada. C’est une situation qui devra changer, et rapidement. Alors que le débat sur les centres de données fait rage dans une bonne partie de la planète, y compris aux États-Unis, leur construction se poursuit à un rythme effréné. Un important investisseur a été interrogé sur le temps dont dispose le Canada pour faire ses preuves. La réponse a été : « entre six et neuf mois ».
7. Monde aujourd’hui, marché local demain
Aujourd’hui, aucun autre pays du G7 ne semble plus convaincant que le Canada pour mettre en vedette son environnement d’affaires. Mais comme les Canadiens le savent, et les investisseurs du monde entier le découvrent, l’orientation de l’économie canadienne est autant, sinon plus, entre les mains des provinces qu’entre celles d’Ottawa. Et bien que les deux plus grandes provinces, l’Ontario et le Québec soient restées relativement silencieuses lors du Sommet, l’Alberta et la Saskatchewan ont mené une campagne très active. Le Premier ministre de la Saskatchewan, Scott Moe, dont la province compte plus de 60 milliards de dollars de projets de grande envergure proposés ou en cours, a lancé un événement Investir en Saskatchewan destiné à lever les prochains 100 milliards de dollars. Un tel engagement provincial est critique. Mais se tourner vers les marchés locaux s’avère tout aussi important. Prenons l’exemple de l’électricité. C’est une partie importante de la proposition canadienne, et pourtant l’électricité est en grande partie contrôlée par les provinces et gérée par des entreprises de distribution locales. L’installation de lignes hydroélectriques nécessite le consentement des collectivités locales, qu’il s’agisse des Premières Nations, des éleveurs ou des petites villes. Certains investisseurs ont posé des questions sur la capacité des gouvernements provinciaux et locaux à s’engager dans le développement de grands projets, en particulier au rythme et à l’échelle promis par Ottawa. C’est une question de capacité et de compétences, et elle est sur le point d’être mise à l’épreuve. Un point positif est que contrairement aux États-Unis, le Canada n’est pas un lieu dominé par les litiges, ce qui signifie qu’il y a plus de place pour la négociation et le compromis. Il en va de même pour notre approche de la réglementation fondée sur des principes, comparativement aux modèles normatifs européens et à toutes les contraintes opérationnelles qu’ils impliquent. Une autre préoccupation concernant les provinces est leur capacité à mener à bien les projets, entre la réglementation et la collaboration.
8. Risques et récompenses dans le contexte autochtone
Si les investisseurs mondiaux ont une incertitude au sujet du Canada, c’est la question du consentement des Autochtones. Nombre d’entre eux ont entendu parler de projets ayant échoué à cause de différends avec les Premières Nations, même s’ils ne connaissent que très peu les réussites telles que le projet d’Enbridge Westcoast, qui comprend une participation de 12,5 % répartie entre 36 Premières Nations. Le Sommet a permis de dissiper certains mythes et de clarifier ce que signifie le consentement des Autochtones. De nombreux investisseurs ont été rassurés par le fait que la propriété autochtone peut favoriser le consentement, donc accélérer la réalisation des projets. Le Programme de garantie de prêts pour les Autochtones, qui permet à de nombreuses collectivités d’obtenir des fonds pour financer leur participation dans les grands projets, est maintenant perçu dans le monde comme un avantage commercial du Canada. Il y a encore beaucoup de chemin à faire. Une étape consisterait à présenter aux investisseurs mondiaux (et canadiens) davantage de projets dirigés par les Autochtones. Cela peut commencer par le prochain sommet du Premier ministre avec l’Assemblée des Premières Nations à la fin du mois d’octobre, qui offre une occasion d’expliquer comment les collectivités peuvent jouer un plus grand rôle dans ce nouveau chapitre du capital mondial et de la souveraineté du Canada. Cet événement aidera à évaluer le nouveau modèle de collaboration aux fins de développement. Les leaders autochtones présents au sommet savent que les regards sont braqués sur eux, non seulement ceux des investisseurs internationaux, mais aussi de leurs propres collectivités en quête de développement économique durable.
9. Le capital recherche le talent
De nombreux événements parallèles ont eu lieu, que ce soit des dîners dans les restaurants les plus chics de la ville ou des séances de travail dans des bureaux de grandes entreprises. J’ai pris part à l’une des activités de la Munk School of Global Affairs de Toronto, qui a réuni des experts de la politique canadienne et certaines des équipes internationales absentes du Sommet principal. La discussion a porté sur le Canada en tant que carrefour de talents, un thème tout indiqué pour le campus d’une université classée parmi les meilleures au monde. Il y a quelques semaines à peine, l’Université de Toronto s’est hissée au 24e rang dans le dernier classement des universités de Shanghai Ranking Consultancy, aux côtés de l’Université de la Colombie-Britannique (54e) et de l’Université McGill (73e). J’ai expliqué au public de Munk que le talent est un thème souvent évoqué par les investisseurs. En effet, le capital recherche le talent, comme l’ont souligné de nombreux investisseurs lors des discussions sur les nouveaux modèles de développement et d’exploitation au Canada. Ils sont à l’affût des occasions dans le secteur pharmaceutique en Ontario ou dans les laboratoires d’analyse quantitative en Colombie-Britannique, en raison de leur bassin de talents souvent ancré dans ces universités de calibre mondial. Par ailleurs, il y a tous ces investissements dans l’IA. Toutes les discussions entourant ce thème pendant le Sommet ont bien intégré le fait que l’IA a été développée au Canada. En plus de l’éducation, les records du Canada en matière d’immigration – malgré les récents défis – semblent être un autre facteur de réussite aux yeux des investisseurs. Bon nombre d’entre eux recherchent des occasions d’innover, et ils savent que celles-ci proviennent souvent d’immigrants ou d’entreprises en mesure de déplacer du capital humain et du capital financier dans le monde entier.
10. Le Canada est cool. Mais combien de temps pouvons-nous rester intéressants ?
Même si ce n’est pas la vogue de Britannia dans les années 1990, le Canada fait le buzz dans le monde Soudainement, notre pays fait parler de lui. Des chercheurs du monde entier viennent s’installer. Des célébrités comme Ryan Reynolds font campagne pour notre marque. Et le Premier ministre est peut-être le dirigeant le plus cool du monde depuis, disons, Tony Blair. L’une des raisons pour lesquelles tant de personnes sont venues à Toronto pour le sommet est qu’il s’agit, encore une fois, d’une destination attrayante. Le Sommet a fait briller le Canada, de manière habituelle. Situé dans un hôtel de luxe, avec des dîners dans des restaurants étoilés au guide Michelin, personne ne s’est plaint des frais engagés ou de l’exclusivité. C’est tout un changement par rapport à quelques années plus tôt. Même les menus débordaient de viande de bœuf. Le renouveau d’Investir au Canada, sous la direction de Dominic Barton, est un autre signe d’ambition à l’échelle mondiale. Les investisseurs ont fait remarquer que les pays qui ne se savent pas se mettre en avant restent souvent à la traîne. Les Canadiens doivent saisir cette occasion pour accroître encore davantage leur marketing. Qui sait, il est peut-être temps de réaliser une version canadienne de Love, Actually, mais pour l’instant, Heated Rivalry fait beaucoup pour notre image cool.
John Stackhouse est le premier vice-président du Bureau du chef de la direction de la Banque Royale du Canada
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