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Comme les agriculteurs canadiens produisent plus à l’acre pour nourrir la population mondiale grandissante, l’utilisation d’engrais a bondi de 108 % au cours des deux dernières décennies. Cela a eu des répercussions sur l’environnement, car les engrais synthétiques représentent maintenant le quart des émissions du secteur agricole au Canada1. Mais le système actuel de comptabilisation des émissions a des lacunes, car il se concentre principalement sur la quantité utilisée. Ce qui manque dans l’équation, c’est la gérance des agriculteurs relative à l’utilisation des engrais, afin d’en optimiser le placement, la source et le moment d’épandage pour réduire les émissions.

Les emissions produites par les engrais synthetiques ont augmente de 111 % depuis 2005. Emissions de GES annuelles (en Mt d'equivalent CO2).

Afin d’optimiser l’utilisation des engrais, le nombre d’agriculteurs canadiens suivant un programme de gérance des nutriments a plus que triplé au cours des cinq dernières années.2

La hausse du taux d’adoption témoigne de l’action climatique. Il s’agit toutefois aussi d’une décision économique, d’autant plus que les tensions géopolitiques continuent de perturber l’approvisionnement en engrais et de faire monter les prix. Au cours des cinq dernières années, les engrais azotés ont été durement touchés par les perturbations de la chaîne logistique causées par les conflits géopolitiques, car d’importants producteurs sont des pays du Moyen-Orient et la Russie. L’azote est aussi le principal moteur des émissions de GES liées à l’utilisation des engrais. Lorsque l’azote n’est pas entièrement consommé par les cultures, l’azote peut être émis dans l’atmosphère sous forme d’oxyde nitreux (N2O), un GES 273 fois plus puissant que le dioxyde de carbone sur une période de 100 ans. Lorsque les agriculteurs adoptent des pratiques de gérance des nutriments, la réduction de GES peut être considérable. Par exemple, une étude en Ontario a établi que lorsque les taux d’engrais azotés sont optimisés et que des technologies et des pratiques qui améliorent la source, le moment et le placement des engrais sont adoptées, les émissions de N2O peuvent diminuer de 57 %.

Pour tenir compte de l’éventail complet des pratiques, le Canada et d’autres pays producteurs agricoles, dont l’Australie, le Danemark, la Nouvelle-Zélande, le Brésil et les États-Unis, mettent en place des réseaux de recherche et sectoriels en vue de faire progresser les systèmes de mesure et de surveillance du N2O.

Ces réseaux axés sur la recherche offrent de nombreuses applications dans le marché, notamment pour :

  • Mieux comprendre l’incidence des pratiques agricoles sur les émissions de N2O, afin d’orienter les décisions d’investissement des agriculteurs, des entreprises et des gouvernements en matière de gérance des nutriments

  • Créer une série d’indicateurs qui permettent d’assurer un suivi plus précis des cibles d’émissions de GES à l’échelle d’une exploitation agricole, à l’échelle régionale et à l’échelle nationale

  • Affiner les protocoles de mesure, de surveillance, de déclaration et de vérification pour les programmes de compensation carbone et de durabilité, et améliorer la comptabilisation des actions climatiques des agriculteurs afin d’établir un lieu plus étroit avec les incitatifs du marché et d’assurer une plus grande assurance aux acheteurs de crédits carbone

Le Canada : une figure de proue dans l’innovation des pratiques de mesure et de surveillance

L’action du Canada relative aux émissions de N2O liées aux engrais se concentre de plus en plus sur l’amélioration de la mesure, de la coordination et de la gestion de l’azote à la ferme. L’une des principales initiatives est le Canadian Nitrous Oxide Network (CanN2ONet), un réseau collaboratif de recherche regroupant des universités, des organismes gouvernementaux, des groupes d’agriculteurs et des partenaires sectoriels. Le réseau a été établi peu après l’établissement en 2020 de l’objectif national du Canada visant à réduire les émissions de N2O liées aux engrais de 30 % d’ici 2030, une mesure qui a suscité une forte opposition de la part du secteur, mais qui s’est dissipée depuis.

CanN2ONet exploite une série de sites de surveillance à long terme en Alberta, en Saskatchewan, au Manitoba et en Ontario. Ces sites ont recours à des techniques micrométéorologiques pour mesurer en continu les émissions de N2O provenant de champs agricoles dans divers climats, diverses conditions de sol et divers systèmes de gestion. Le réseau vise aussi à relever un défi de longue date lié à la politique climatique agricole : mesurer avec précision les émissions dans les champs. Les inventaires nationaux traditionnels de GES reposent souvent sur des hypothèses généralisées qui ne tiennent pas pleinement compte des conditions météorologiques et des sols à l’échelle locale.

Danemark : une vision ambitieuse pour l’atteinte des cibles de GES

L’initiative SmartField au Danemark figure parmi les efforts les plus avancés en Europe en matière de réduction des émissions de N2O attribuables à l’agriculture grâce à l’innovation fondée sur les données et visant les champs agricoles. Dirigé par l’institut technologique danois et financé par la Novo Nordisk Foundation, SmartField vise à réduire les émissions de N2O attribuables à l’agriculture danoise de 30 % d’ici 2030 sans réduire les rendements ou augmenter la pollution par l’azote sous d’autres formes.

Des chercheurs du Canada et du Danemark collaborent dans le cadre des initiatives CanN2ONet et SmartField qui s’attachent toutes deux à mettre sur pied une plateforme nationale d’essai et de validation pour les technologies de réduction des émissions et les pratiques agricoles. L’initiative SmartField combine des « supersites » fixes, des systèmes de mesure mobiles, des capteurs avancés et des outils de modélisation pour surveiller le comportement des engrais dans des conditions agricoles réelles. Ces installations génèrent des ensembles de données détaillés sur le cycle de l’azote, la biologie des sols, la performance des cultures et les émissions de gaz à effet de serre.

L’une des caractéristiques de l’initiative est qu’elle intègre la science, les politiques et la mise en œuvre. SmartField réunit des universités, des organismes gouvernementaux, des organisations agricoles et des intervenants du secteur privé dans le but d’accélérer l’adoption de pratiques agricoles à faibles émissions.

Nouvelle-Zélande : un équilibre entre la croissance de l’économie rurale et les trajectoires des GES

L’agriculture produit environ la moitié des émissions de GES du pays. Le fumier de bovins et la fertilisation des pâturages pour l’alimentation des animaux sont les principaux responsables des émissions de N2O. Le secteur agricole est aussi celui qui contribue le plus aux revenus d’exportation ; il représente en effet 70 % des exportations de marchandises et la production agricole représente à elle seule 5 % du PIB du pays.

L’approche de la Nouvelle-Zélande pour gérer l’empreinte environnementale et économique importante de son secteur agricole a évolué au cours des cinq dernières années. Au départ, elle visait en priorité une réduction massive des GES, conformément aux objectifs zéro émission nette fixés par la loi. Grâce à la mobilisation sectorielle, la priorité est maintenant davantage accordée à l’innovation et au recours à des pratiques et des technologies qui permettent d’accroître la productivité et de réduire les émissions. L’approche centralisée menée par le gouvernement pour faire progresser la comptabilisation des émissions de N2O a été promue par le centre des émissions agricoles du pays et s’inscrit dans les ambitions plus larges de la Nouvelle-Zélande visant à réduire les émissions de GES provenant de l’agriculture.

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La tarification du carbone industriel est considérée comme l’un des leviers d’action publique les plus efficaces pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES). Le Canada réévalue actuellement son approche afin de stimuler les investissements dans l’action climatique nationale et de remettre le pays sur la bonne voie pour atteindre ses objectifs de réduction des émissions de GES. Toutes les options de réduction doivent toutefois être envisagées. L’agriculture, en tant que vecteur de réduction des émissions de GES et de séquestration du carbone, pourrait jouer un rôle clé dans un marché du carbone harmonisé à l’échelle nationale.

L’agriculture climato-intelligente offre un potentiel encore sous-exploité pour le Canada, tant pour attirer des investissements que pour réduire les émissions de GES. D’ici 2030, l’agriculture pourrait permettre de réduire plus de 37 mégatonnes d’émissions de GES par année, soit environ 6 % des émissions projetées du Canada pour cette année-là.

Dix systèmes de tarification du carbone composent actuellement le marché fragmenté du Canada. Cette approche se caractérise par des conditions inefficaces, notamment des déséquilibres entre l’offre et la demande, une incohérence des prix et un manque de transparence. La résolution de ces enjeux structurels est essentielle pour rendre l’agriculture canadienne, ainsi que d’autres secteurs, plus compétitive dans l’action climatique.

L’agriculture est souvent reléguée au second plan dans les politiques climatiques, et cinq obstacles majeurs freinent son développement. Outre des marchés fragmentés et peu profonds, l’absence de protocoles adaptés aux pratiques agricoles climato-intelligentes, les coûts élevés de mesure, de surveillance, de déclaration et de vérification (MSDV) pour des projets de petite taille, les mécanismes limités d’atténuation des risques pour les agriculteurs et les investisseurs, ainsi que le nombre restreint de spécialistes en marchés du carbone ont freiné la croissance du secteur agricole canadien.

Parmi les cinq pistes visant à libérer le potentiel de l’agriculture dans la tarification du carbone figure la création d’un portail de transfert des projets agricoles des marchés de compensation vers des mécanismes de compensation interne. Lever les obstacles réglementairesfédéraux et interprovinciaux pour développer et échanger des crédits carbone,etaccélérer l’approbation des protocoles agricoles grâce à un système hiérarchisé, pourrait également favoriser un marché bénéficiant d’une forte présence agricole.

L’agriculture est restée trop longtemps en marge du système canadien de tarification du carbone industriel. Mais la dynamique pourrait changer. La stratégie de compétitivité climatique, la révision du cadre de référence de la tarification du carbone industriel, le protocole d’entente Canada–Alberta sur l’énergie, ainsi qu’une nouvelle stratégie pour la nature (Une force de la nature), constituent autant de leviers potentiels pour intégrer davantage l’agriculture dans l’innovation climatique et les occasions d’investissement fondées sur la nature, comme les marchés du carbone.

Les agriculteurs plaident depuis un certain temps pour un meilleur accès aux marchés du carbone comme source de compensation.1 Bien que l’agriculture climato-intelligente puisse générer des gains à la fois en matière de rentabilité et de réduction des émissions de GES, l’innovation peut être coûteuse au départ — d’où l’importance d’incitatifs pour en favoriser le déploiement à grande échelle. À première vue, les marchés du carbone offrent aux agriculteurs qui innovent en matière de pratiques et de technologies climato-intelligentes une immense occasion financière. La participation à ces marchés peut également contribuer à réduire les émissions de GES du secteur et à renforcer ses puits de carbone. Le secteur agricole canadien est responsable de 10 % des émissions du pays et pourrait réduire plus de 37 mégatonnes de GES par année d’ici 2030 en adoptant des pratiques climato-intelligentes — soit environ 6 % des émissions projetées du Canada pour cette année-là.2 Avec un marché du carbone adéquat, ce potentiel de réduction pourrait être transformé en actifs pour les investisseurs et les entreprises cherchant à réduire leur empreinte carbone.

Malgré ce potentiel, le régime actuel de tarification du carbone au Canada demeure fragmenté, caractérisé par des marchés peu performants et des occasions d’investissement sous-exploitées.Les progrès limités dans la mise en place d’un marché fongible et dans l’utilisation des terres agricoles et des technologies comme sources de crédits compensatoires ont détourné les investissements et les projets climato-intelligents vers d’autres pays.

Cela dit, l’intégration accrue de l’agriculture aux marchés du carbone n’en est qu’à ses débuts et demeure un chantier politique complexe dans la plupart des économies avancées. Par ailleurs, des obstacles structurels, financiers et liés aux compétences limitent la capacité du secteur agricole canadien à générer des crédits compensatoires à grande échelle. Les lever constitue toutefois une occasion de positionner durablement la réduction des émissions agricoles comme une voie rentable pour atteindre les objectifs de zéro émission nette du Canada. Comme indiqué ci‑dessous, avancer dans cette direction exige des réformes ciblées, une accélération des travaux sur les protocoles et des investissements précis dans les capacités et les ressources.

Fonctionnement du système canadien de tarification du carbone

Chaque province et territoire dispose d’un système de tarification du carbone pour les grands émetteurs industriels respectant le seuil minimal de rigueur nationale.

Aperçu de la conception, et des limites, de ces systèmes :

  • Une mosaïque de systèmes : en vertu de la Loi sur la tarification de la pollution causée par les gaz à effet de serre, un système fédéral de tarification fondé sur le rendement (STFR) est appliqué dans les administrations qui ne disposent pas d’un système équivalent, soit le Yukon, le Nunavut, le Manitoba et l’Île-du-Prince-Édouard.

  • Provinces autogérées : les autres provinces et territoires peuvent administrer leur propre système, pourvu qu’il respecte le niveau minimal de rigueur établi par le gouvernement fédéral.

  • Principe du pollueur‑payeur : les grandes installations industrielles, notamment les sables bitumineux et les aciéries, sont assujetties au système de tarification du carbone de leur ressort. Si une installation dépasse son niveau d’émissions autorisé, elle doit soit payer le prix du carbone sur l’excédent, soit acheter des crédits d’autres installations qui ont fait mieux que leur référence, soit acheter des crédits compensatoires auprès de secteurs non réglementés comme l’agriculture ou la foresterie.

  • Les options de participation du secteur agricole sont limitées. Au Canada, les mécanismes actifs permettant de générer des crédits compensatoires dans les marchés de conformité — là où des protocoles agricoles ou connexes ont été approuvés — comprennent le Régime de crédits compensatoires pour les GES, le système TIER de l’Alberta, le système de tarification fondé sur le rendement de la Colombie-Britannique et le système de plafonnement et d’échange du Québec. Le Régime de crédits compensatoires pour les GES du gouvernement fédéral est accessible aux agriculteurs partout au pays, sauf lorsqu’un protocole existe déjà dans leur ressort pour la pratique agricole visée (par exemple, la réduction des émissions de méthane chez les bovins de boucherie).

    • Régime de crédits compensatoires pour les GES du gouvernement fédéral :                

      – Réduction des émissions de méthane entérique provenant des bovins de boucherie

    • Système de tarification fondé sur le rendement de l’Alberta (registre TIER) :

      – Réduction des émissions d’oxyde nitreux en agriculture

      – Production et utilisation de biocarburants

      – Production et combustion de biogaz

      – Efficacité énergétique

      – Réduction des émissions de GES provenant des bovins d’engraissement              

      – Sélection de bovins sur la base de marqueurs associés à une faible consommation résiduelle d’aliments

    • Système de tarification fondé sur le rendement de la Colombie-Britannique :

      – Méthane provenant des déchets organiques.

      – Substitution de carburants

    • Système de plafond-échange du Québec :

      – Destruction du méthane par couverture des installations de stockage du fumier

      – Digestion anaérobie du fumier

1. Fédération fragmentée : des marchés peu profonds freinent la mise à l’échelle  

La fragmentation décourage les investisseurs de considérer le Canada comme un marché uni. Le système décentralisé de tarification du carbone au Canada pose plusieurs défis pour le déploiement à grande échelle des crédits compensatoires agricoles à des fins d’investissement, notamment :

  • Complexité et ambiguïté des politiques pour les agriculteurs qui cherchent à accéder aux marchés

  • Fardeau administratif élevé pour les entreprises réglementées, les agrégateurs et les investisseurs qui exercent leurs activités dans plusieurs ressorts ou doivent atteindre une échelle suffisante pour démontrer la rentabilité de leurs investissements.

  • Marchés de petite taille caractérisés par une faible participation des investisseurs et un manque de liquidité

  • Utilisation inefficace des ressources et de l’expertise canadiennes en matière de conception et de développement des marchés

Pour compliquer davantage la situation, le système canadien s’inscrit dans un paysage international des marchés volontaires et de conformité qui est lui aussi fragmenté. Ce paysage est difficile à appréhender en raison de la diversité des registres, des normes et des protocoles de compensation, qui ne sont pas équivalents, ce qui crée de l’incertitude quant au marché et à la qualité des crédits.

Aperçu de l'activité du marché de conformité au Canada dans le secteur agricole

La fragmentation au Canada entraîne plusieurs inefficacités sur le marché. En particulier, les limites liées à l’utilisation interjuridictionnelle des protocoles et au développement des projets restreignent l’utilisation efficace des ressources et de l’expertise nationales. L’élaboration de protocoles agricoles et de projets de crédits compensatoires nécessite une expertise technique importante et du temps afin de mettre en place des normes et des systèmes de mesure, de surveillance, de déclaration et de vérification. Lorsque les protocoles ne sont pas transférables et que les projets ne sont pas déployés à l’échelle de plusieurs ressorts, cela peut entraîner une duplication des ressources et nuire aux économies d’échelle dans le développement des projets. Par exemple, Environnement et Changement climatique Canada a récemment élaboré un protocole dans le système fédéral de crédits compensatoires visant la réduction des émissions dans les parcs d’engraissement bovins. Toutefois, ces protocoles fédéraux ne peuvent pas être utilisés dans les systèmes provinciaux lorsqu’un protocole équivalent y est déjà en place. Les producteurs de bovins de boucherie de l’Alberta — dont les parcs d’engraissement comptent pour plus de 70 % du bétail de parcs d’engraissement au Canada — ne peuvent pas utiliser le protocole fédéral, même s’il leur conviendrait. Ils doivent recourir au protocole du système TIER de l’Alberta, ce qui donne lieu à un protocole distinct auquel la majorité des parcs d’engraissement du pays n’ont pas accès.

2. Protocoles peu pratiques : un rôle limité de l’agriculture dans la réduction des GES

L’absence de protocoles approuvés et applicables pour les pratiques climato-intelligentes est l’un des principaux obstacles au renforcement de la présence de l’agriculture sur les marchés de conformité. Les développeurs ne peuvent pas émettre de crédits sans protocoles permettant de suivre et de vérifier les réductions d’émissions. Sans protocoles, il n’y a pas de crédits compensatoires.

L’élaboration de protocoles est un processus hautement technique et l’établissement d’un consensus sur les approches de MSDV constitue un défi à l’échelle mondiale. Au Canada, en particulier, les protocoles agricoles se sont révélés particulièrement difficiles à mettre en place — les plus récents étant le fruit d’une approche lente et prudente face aux risques. Par exemple, le protocole sur l’enrichissement du carbone organique des sols est en développement dans le système fédéral depuis plus de trois ans, l’équipe technique s’efforçant de concevoir un protocole conforme aux normes du système tout en étant applicable sur le terrain.

Couverture des crédits compensatoires à l'échelle du Canada

Au Canada, on privilégie des mesures directes propres à chaque projet pour démontrer les impacts. Bien que cette méthode favorise une plus grande précision, elle peut entraîner des coûts et des besoins en ressources pour l’approche de MSDV, en particulier lorsque les projets ne sont pas déployés à grande échelle. Trouver un équilibre entre rigueur et faisabilité de l’approche de MSDV constitue le principal défi pour la conception des protocoles à l’avenir. Les développeurs de projets qui ont testé différentes versions du Protocole de réduction des émissions d’oxyde nitreux (PREON) dans le système TIER de l’Alberta ont mis ce défi en évidence. Les projets PREON ont montré les décalages possibles entre les exigences de MSDV, la qualité des données à l’échelle des exploitations agricoles et les réalités du terrain dans des écosystèmes naturels.

3. Bloqués au stade pilote : petits projets, faible rendement, croissance lente

La création d’un réseau mobilisé d’agriculteurs, de développeurs de projets et de décideurs publics nécessite la mise à l’essai de programmes qui permettent de développer l’expertise et de créer des pôles d’innovation. Le problème est que de nombreux projets agricoles de crédits compensatoires au Canada peinent à dépasser le stade pilote. En conséquence, le Canada occupe une place limitée sur le marché — représentant seulement 0,2 % des projets agricoles dans les registres volontaires mondiaux établis. Ces projets n’ont pas encore généré de crédits.3

Plusieurs autres facteurs expliquent le manque de projets agricoles à grande échelle sur les marchés volontaires et de conformité, notamment : la conception des protocoles, une connaissance limitée au Canada des options crédibles de marchés du carbone pour l’agriculture, un accès restreint au capital initial nécessaire pour développer les projets, la dispersion géographique, le faible nombre d’entreprises agrotechnologiques et agroalimentaires ayant leur siège au Canada, ce qui peut influencer le choix des lieux où les entreprises lancent leurs premiers projets pilotes et amorcent leur croissance. L’expérimentation du Protocole relatif aux projets de conservation des prairies du Canada dans le registre volontaire Carbon Action Reserve illustre également les défis liés à la mise à l’échelle lorsque la valeur des crédits ne correspond pas à l’ampleur des engagements exigés des agriculteurs et des éleveurs, comme la signature d’ententes de conservation ou de servitudes, ainsi que des garanties de permanence sur 100 ans.

L’expérience acquise sur les marchés volontaires peut servir de banc d’essai pour les agriculteurs, les agrégateurs et les autorités réglementaires, qui ont besoin d’études de cas, comme le Projet pilote du protocole relatif aux projets de conservation des prairies, pour résoudre les enjeux techniques et orienter la participation future aux marchés et l’élaboration des protocoles. Toutefois, cela nécessite que les autorités réglementaires mettent en œuvre les leçons tirées. La validation du potentiel de mise à l’échelle des crédits agricoles et l’exploration des mécanismes de conception des marchés avant leur intégration dans les systèmes de conformité constituent une approche actuellement menée par l’Union européenne (UE), où est exploité le plus important système d’échange de quotas d’émission au monde en valeur. La Commission européenne a été appelée à intégrer les absorptions de carbone, y compris les crédits agricoles, dans le système d’échange de quotas d’émission de l’UE. Elle répond à cette demande en évaluant d’abord les impacts dans les marchés volontaires. L’UE a adopté en 2024 le règlement Carbon Removals and Carbon Farming, qui établit l’architecture de marché du premier cadre de certification volontaire à l’échelle de l’UE pour les projets d’absorption de carbone reconnus par la Commission européenne. Des approches comme celle-ci peuvent aider à faire passer les projets au-delà de la phase pilote en renforçant la confiance des investisseurs grâce à une reconnaissance réglementaire, tout en proposant une progression graduelle vers des exigences plus strictes et la conformité, en commençant par le marché volontaire.

4. Absence de partage des risques : des conditions de marché qui isolent agriculteurs, régulateurs et investisseurs

La mise en place de nouvelles pratiques peut comporter des risques financiers et opérationnels pour les agriculteurs — un défi mondial dans le déploiement à grande échelle de pratiques climato-intelligentes. Les paiements liés aux crédits carbone sont généralement versés après la vérification des réductions d’émissions de GES et la vente des crédits sur le marché. Cela peut créer un décalage important entre les investissements des agriculteurs dans de nouvelles pratiques et technologies et la réception des paiements associés aux crédits carbone. Selon la conception du projet et la disponibilité de capitaux initiaux provenant des acheteurs de crédits (p. ex. ententes d’achat à terme), les agrégateurs de projets peuvent verser des paiements intermédiaires aux agriculteurs afin de couvrir une partie de la valeur des crédits pendant que le projet suit le processus de MSDV. Cette option comporte toutefois des risques pour les investisseurs : que se passe-t-il si le projet ne respecte pas les normes de MSDV et ne génère pas de crédits ? Cette dynamique, où les risques des investisseurs et des agriculteurs peuvent diverger, constitue un enjeu clé à résoudre pour développer les projets de crédits compensatoires agricoles à grande échelle. Les marchés du carbone, en particulier les marchés de conformité, imposent des exigences strictes en matière d’additionnalité. Il faut démontrer que le changement de pratique a été motivé par le marché du carbone, ce qui limite souvent la possibilité d’utiliser d’autres incitatifs financiers pour combler les écarts.

Les pratiques climato-intelligentes peuvent contribuer à améliorer les marges bénéficiaires, mais cela peut prendre du temps. Au-delà des coûts initiaux, comme l’achat de semences de cultures de couverture, il existe également des risques pour les rendements et les marges si les nouvelles pratiques ne donnent pas les résultats escomptés. Selon Bain and Company, les agriculteurs canadiens qui adoptent des pratiques climato-intelligentes font face, en moyenne, à une période de trois à cinq ans de rendements potentiellement plus faibles et de coûts plus élevés par acre avant d’atteindre la rentabilité4. Les agriculteurs assument donc des risques liés aux coûts de participation au marché, surtout pour le protocole de MSDV, et aux pertes de productivité si les pratiques ne se traduisent pas par une solide réduction des GES.

5. Talents et innovation recherchés : le Canada est à la traîne en matière d’expertise du marché du carbone

Les limites de conception des marchés — de la fragmentation aux protocoles peu pratiques — ont fait en sorte que le Canada accuse un retard dans le développement des talents et des outils nécessaires pour concevoir des protocoles, déployer des projets à grande échelle et émettre des crédits agricoles. Entre-temps, nos pairs du monde entier prennent de l’avance. Les États-Unis, l’UE et l’Australie, de même que des économies émergentes comme le Brésil, établissent de vastes réseaux d’expertise, incluant des développeurs de projets, des entreprises agrotechnologiques spécialisées en MSDV, ainsi que des institutions et des consultants disposant d’une solide expérience dans la définition des mécanismes de marché pour l’agriculture dans des cadres de gouvernance environnementale.

Les politiques et programmes gouvernementaux favorisant le développement des marchés peuvent jouer un rôle clé dans le renforcement des compétences et de l’expertise en matière de marchés du carbone. Le département de l’agriculture des États-Unis (USDA) a lancé en 2022 le programme Partnerships for Climate-Smart Commodities — un investissement de 3,1 milliards de dollars américains dans plus de 140 projets, visant à fournir un soutien technique et financier pour aider les producteurs à adopter des pratiques climato-intelligentes, à tester des méthodes innovantes et rentables de MSDV et à développer des marchés pour ces pratiques. Selon l’USDA, cet investissement a permis de créer des centaines de nouvelles occasions de marché et de réduire de 60 mégatonnes les émissions de GES sur la durée de vie des projets5. De tels investissements créent également un besoin accru de développer l’expertise des services de soutien — notamment en agronomie et en conseil financier — afin de mieux accompagner les agriculteurs dans l’accès aux mécanismes de marché liés à la réduction des émissions de GES.

Comment d’autres ressorts intègrent l’agriculture dans la tarification du carbone industriel

Contexte :

L’Union européenne soutient traditionnellement les pratiques climato-intelligentes par des programmes de subventions, mais depuis 2024, elle développe l’architecture de marché afin d’offrir aux agriculteurs davantage d’options de financement hybrides.

Approche :

La pierre angulaire de l’architecture de marché permettant à l’agriculture de participer aux marchés du carbone reconnus par la Commission européenne est le règlement Carbon Removals and Carbon Farming.

Ce règlement établit un système de certification à l’échelle de l’UE pour les absorptions de carbone, permettant aux agriculteurs de générer des crédits compensatoires qui seront d’abord disponibles sur les marchés volontaires. L’UE envisage une approche progressive pouvant mener à l’intégration de l’agriculture dans le système d’échange de quotas d’émission de l’UE.

Ambition :

Mettre en place des mécanismes de marché permettant à l’agriculture de participer aux marchés du carbone et de contribuer à la décarbonation du système alimentaire européen, avec un fort accent sur l’intégrité et la qualité des crédits.

Contexte :

Une approche orientée vers le marché depuis 2011, visant l’intégration de l’agriculture dans les marchés de conformité comme source principale de crédits.

Approche :

Le cadre de conformité australien permet aux agriculteurs de générer volontairement des unités australiennes de crédits carbone, achetées par de grands émetteurs industriels réglementés et par le gouvernement au moyen d’enchères afin de garantir une demande à long terme.

L’accent mis sur la création de crédits liés aux absorptions de carbone en agriculture a suscité des débats sur l’intégrité et la qualité des crédits.

Ambition :

Intégrer pleinement l’agriculture aux marchés de conformité en tant que source de crédits compensatoires contribuant aux objectifs nationaux de décarbonation.

Contexte :

La Californie a aligné son système de plafonnement et d’échange avec des mécanismes de financement pour soutenir la décarbonation, offrant aux agriculteurs des voies pour générer des crédits carbone et bénéficier d’un appui financier pour des projets climato-intelligents.

Approche :

Le système de plafonnement et d’échange de la Californie couvre les grands émetteurs industriels réglementés et permet aux entreprises d’utiliser un nombre limité de crédits compensatoires lorsqu’elles ne respectent pas les seuils de conformité.L’agriculture peut constituer une source de ces crédits au moyen de protocoles approuvés, notamment la digestion anaérobie et la réduction des émissions de méthane issues de la culture du riz. Pour soutenir l’absorption du carbone en agriculture, la Californie utilise des programmes de financement tels que le Healthy Soils Program.

Pour soutenir l’absorption du carbone en agriculture, la Californie utilise des programmes de financement tels que le Healthy Soils Program.

Ambition :

Offrir plusieurs voies pour soutenir l’adoption de pratiques climato-intelligentes en agriculture — à la fois par les crédits et par des programmes de financement — tout en réduisant les risques associés aux crédits d’absorption dans les marchés de conformité.

Contexte:

Les cadres politiques relatifs aux marchés de conformité et à la participation de l’agriculture sont en évolution et en cours de consolidation. À l’heure actuelle, on observe une combinaison de marchés volontaires, de projets pilotes de conformité et de programmes de financement, avec des plans visant à développer un marché de conformité pour les grands émetteurs industriels et à potentiellement inclure l’agriculture comme source de crédits compensatoires.

Approche :

Le système brésilien d’échange de quotas d’émission de GES, établi en 2024, est actuellement en phase de mise en place. Il devrait être pleinement opérationnel d’ici 2030, et, selon les experts en politiques publiques, offrir au secteur agricole la possibilité de générer des crédits. La quantité de crédits compensatoires pouvant être utilisée par les émetteurs réglementés devrait être plafonnée.

Ambition :

Positionner l’agriculture comme participant volontaire aux marchés de conformité afin d’inciter à la réduction des émissions, en complément d’autres mécanismes actifs dans le pays, comme les programmes de compensation interne du carbone et les marchés volontaires.

Contexte:

L’agriculture, en particulier les émissions de méthane provenant du bétail, constitue la principale source d’émissions du pays, ce qui a suscité un débat intense sur la manière de réduire les émissions dans ce secteur.

Une tarification du carbone pour les émissions agricoles était prévue, mais le plan de réduction des émissions révisé pour 2026 a réorienté son approche afin de privilégier l’investissement dans l’innovation et les technologies au sein des exploitations agricoles, dans le but de réduire les émissions de GES.

Approche :

À l’heure actuelle, les pratiques agricoles ne sont pas réglementées dans le cadre du système d’échange de quotas du pays, et les agriculteurs génèrent des crédits par l’entremise de projets forestiers.

Pour s’attaquer aux émissions de GES provenant du bétail, le pays a mis en place un fonds d’investissement public-privé, AgriZero, visant à déployer à grande échelle des innovations dont l’efficacité pour réduire ces émissions a été démontrée. Ce fonds fonctionne séparément du système d’échange de quotas.  

Ambition :

Trouver un équilibre entre les objectifs économiques et les objectifs de réduction des émissions du secteur de l’élevage, en reconnaissant que ce secteur est à la fois un moteur central de croissance et un contributeur majeur à l’inventaire national des GES.

1. Élaborer un cadre d’harmonisation des crédits compensatoires agricoles à l’échelle fédérale et provinciale

Harmoniser les registres, les projets et les protocoles agricoles entre les systèmes provinciaux et fédéraux. C’est comparable à l’élimination des barrières commerciales interprovinciales. Le gouvernement fédéral et les provinces pourraient négocier des ajustements d’harmonisation formels dans le cadre de la Loi sur la tarification de la pollution causée par les gaz à effet de serre, notamment :

  • Reconnaissance de l’équivalence des protocoles : permettre à chaque ressort de reconnaître les normes des autres, réduisant ainsi la redondance et la lourdeur administrative.

  • Fongibilité des crédits : stimuler l’activité du marché et diversifier la demande entre juridictions.

  • Normes et mesures de protection MSDV : éviter les incohérences et le double comptage, tout en apportant clarté et certitude quant à la qualité des crédits.

  • Interopérabilité des registres : permettre aux développeurs de projets et aux investisseurs de déployer des projets à l’échelle de plusieurs ressorts, tout en facilitant l’accès aux données, leur échange et leur interprétation à l’échelle du Canada.

  • Coordination des réserves de précaution : centraliser les réserves de crédits servant de mécanisme d’assurance en cas d’inversion ou de surestimation.

Dans ce cadre, les projets agricoles respectant les normes fédérales d’intégrité environnementale pourraient être développés sur plusieurs marchés de conformité. Cette approche permettrait de déployer des projets dans plusieurs provinces aux systèmes de production similaires. Par exemple, la région de l’Aspen Parkland, qui s’étend du Manitoba à l’Alberta, la région de Peace River, répartie entre la Colombie-Britannique et l’Alberta, ainsi que le Great Clay Belt, qui traverse la frontière nord de l’Ontario jusque dans l’ouest du Québec. Une telle interopérabilité pourrait accroître la liquidité du marché, réduire les coûts de projet pour les agriculteurs et les développeurs, limiter la duplication administrative et créer des incitatifs plus clairs pour les agriculteurs et les investisseurs.

Des marchés intégrés comme la Western Climate Initiative, qui plafonne les émissions à 352 mégatonnes, démontrent que des systèmes harmonisés sont possibles et favorisent des marchés plus profonds, avec des volumes d’échange accrus et une meilleure stabilité des prix.6

Pour veiller à ce que l’harmonisation des crédits compensatoires agricoles ne génère pas de volatilité et préserve l’intégrité des références sectorielles, des mesures additionnelles pourraient être intégrées au sein d’un système harmonisé, notamment :

  • L’établissement d’un prix plancher pour les crédits agricoles lié au prix fédéral du carbone

  • La possibilité de conclure des contrats à terme pluriannuels entre agriculteurs et émetteurs industriels

  • La fixation  de plafonds annuels d’émission de crédits

  • L’examen des impacts du marché tous les trois ans

2. Portail de transfert entre marchés de crédits compensatoires et marchés internes

Le manque d’intégration entre les marchés volontaires et de conformité est souvent cité comme un obstacle à l’investissement et à l’accès des agriculteurs. Un portail permettrait de déplacer les projets vers des registres volontaires de compensation interne — où des entreprises investissent dans des réductions de GES au sein de leur chaîne logistique. Ce mécanisme permettrait d’accroître l’accès à des projets agricoles robustes contribuant à la réduction des émissions de GES, tout en évitant une surabondance de crédits sur les marchés de conformité.

En complément de la demande des marchés de conformité, les projets agricoles de réduction des émissions de GES suscitent également l’intérêt des entreprises agroalimentaires qui se sont engagées à réduire les émissions de leur chaîne logistique (c.-à-d. les émissions de portée 3), lesquelles proviennent en grande partie de la production agricole. La mise en place d’un portail national de transfert pour les projets agricoles permettrait de rediriger ces projets vers des acheteurs du secteur agroalimentaire cherchant à réduire les émissions de leur chaîne logistique. Le transfert de projets de crédits compensatoires vers des projets de compensation interne peut nécessiter certains ajustements de l’approche de MSDV, comme le passage d’une mesure de référence fondée sur une intervention à une méthodologie fondée sur un inventaire. Ces ajustements doivent être effectués avant l’émission de crédits, puisque les lignes directrices internationales applicables aux entreprises agroalimentaires ayant des cibles de portée 3 interdisent l’utilisation de crédits compensatoires pour comptabiliser les réductions d’émissions de portée 3. La mise en œuvre de tels mécanismes est pilotée par des organisations comme Verra, qui s’apprête à publier des lignes directrices sur le transfert de projets depuis son registre volontaire de crédits compensatoires, le registre Verified Carbon Standard (VCS), vers son programme de compensation interne, le programme Scope 3 Standard (S3S). Permettre ce type d’intégration des marchés pourrait créer les conditions nécessaires pour renforcer la confiance des entreprises agroalimentaires et stimuler les investissements dans des projets de compensation interne réalisés au Canada, puisqu’ils reposeraient sur des protocoles approuvés par les autorités publiques.

3. Créer un volet dédié aux crédits compensatoires agricoles dans le cadre du système de tarification fondé sur le rendement

La création d’un volet de crédits compensatoires agricoles, défini dans les limites d’utilisation des crédits allouées aux émetteurs réglementés, pourrait constituer une approche permettant d’équilibrer le risque de surabondance de crédits sur le marché, tout en stimulant la création ciblée de crédits compensatoires agricoles. Dans les limites actuelles d’utilisation des crédits compensatoires prévues par les systèmes provinciaux et fédéral, ce volet pourrait être intégré aux exigences existantes imposées aux émetteurs réglementés, en les obligeant à consacrer une part de leurs achats de crédits à des projets agricoles lorsque ceux-ci sont disponibles sur le marché.

Les crédits agricoles devraient être intégrés au marché du carbone industriel de manière à soutenir la maîtrise des coûts, sans affaiblir les incitatifs à la décarbonation industrielle. À mesure que les seuils sectoriels se resserrent en vue des cibles climatiques de 2035 et 2050 du Canada, le recours obligatoire aux crédits agricoles pourrait diminuer progressivement.

Cette structure permettrait aux crédits agricoles de jouer trois rôles complémentaires, tout en maintenant la décarbonation industrielle comme principal moteur de réduction des émissions :

  • contribuer à la maîtrise des coûts pour l’industrie ;

  • générer de nouvelles sources de revenus pour les agriculteurs et soutenir les économies rurales ;

  • permettre des réductions additionnelles en dehors des secteurs industriels lourds.

4. Accélérer l’approbation de protocoles agricoles applicables

Les projets de compensation agricole n’ont pas tous la même valeur stratégique. En reconnaissant que certains crédits présentent davantage de co-bénéfices ou de risques que d’autres, le Canada pourrait adopter une hiérarchisation publique des protocoles agricoles, classant les pratiques climato-intelligentes selon leur coût et leurs risques en matière de MSDV, leur potentiel de réduction des émissions de GES et leurs co-bénéfices, afin de prioriser le développement et la réforme des protocoles.

  • Les protocoles à priorité élevée pourraient mettre l’accent sur les mesures de compensation qui sont assorties de solides cadres de MSDV et qui procurent une valeur économique concrète à long terme au-delà des crédits, notamment :

    • digesteurs de fumier liés au gaz naturel renouvelable ;

    • additifs alimentaires réduisant les émissions de méthane du bétail ;

    • gestion de précision de l’azote.

  • Les protocoles de priorité moyenne pourraient viser des pratiques offrant des bénéfices écosystémiques plus larges et contribuant à la résilience, mais présentant davantage d’incertitudes en matière de MSDV, notamment :

    • cultures de couverture ;

    • systèmes de travail du sol réduit ou sans labour ;

    • rotations culturales améliorées ;

    • restauration des Prairies ;

    • Edge of field rehabilitation (e.g., restoring wetlands)

  • Les protocoles à faible priorité pourraient porter sur des pratiques émergentes présentant un potentiel, mais nécessitant des avancées technologiques ou une mise à l’échelle des procédés pour être applicables au Canada, notamment :

    • biochar ;

    • inoculants microbiens.

La science sous-jacente des approches de MSDV des protocoles agricoles n’est pas parfaite — notre compréhension des écosystèmes naturels demeure intrinsèquement limitée — et il existe des risques importants d’erreur dans l’évaluation du lien entre l’adoption de pratiques agricoles et les réductions d’émissions de GES. Il est toutefois possible de gérer ces risques de manière responsable tout en accélérant l’approbation des protocoles.

Par exemple, les protocoles agricoles peuvent intégrer :

  • des scénarios de référence prudents :

  • des tests d’additionnalité fondés sur des scénarios contrefactuels ;

  • des mécanismes de réserve pour couvrir les risques de réversibilité ;

  • des cadres de suivi sur plus de 20 ans pour le carbone des sols.

5. Regrouper les projets agricoles de crédits compensatoires et investir dans les approches régionales de MSDV pour atteindre une échelle viable

La plupart des exploitations agricoles canadiennes génèrent des volumes relativement modestes de réductions d’émissions de GES, ce qui rend souvent le coût d’enregistrement et de vérification de projets individuels prohibitif. Par ailleurs, de nombreux agriculteurs canadiens ne connaissent pas clairement les voies d’accès pour participer à des projets regroupés.

Pour surmonter ces obstacles, le gouvernement fédéral pourrait mettre en place un cadre national d’agrégation permettant d’agréer des agrégateurs de projets tiers par l’entremise du système existant de crédits et de suivi, et de les inscrire dans un registre public lorsqu’ils développent des projets auxquels les agriculteurs peuvent adhérer, en complément de la liste des projets actifs déjà publiée. Cette liste d’agrégateurs tiers deviendrait ainsi un point d’accès fiable pour les agriculteurs souhaitant participer à de tels projets.

En complément d’une meilleure transparence de l’accès au marché, les gouvernements fédéral et provinciaux pourraient également envisager de structurer des volets de financement, notamment dans le cadre de programmes comme le Programme des technologies propres en agriculture, afin de soutenir le développement d’approches régionales en matière de MSDV. Ces fonds pourraient être accessibles aux organisations agricoles, en partenariat avec des agrégateurs de projets, afin de développer des ressources sur le terrain et une expertise technique facilitant la participation des agriculteurs aux projets ainsi que l’adoption des technologies nécessaires à la collecte de données pour les systèmes de MSDV et à la réduction des émissions de GES. Des investissements ciblés et avancés dans les technologies et les ressources de MDSV nécessaires à l’émission de crédits agricoles robustes pourraient inclure :

  • la télédétection et le suivi des sols par satellite ;

  • des processus d’échantillonnage des sols simplifiés et harmonisés ;

  • l’intégration de plateformes numériques de données agricoles et la sensibilisation des agriculteurs aux exigences en matière de données ;

  • des facteurs d’émission normalisés pour les pratiques climato-intelligentes, adaptés aux réalités régionales.

En adoptant un modèle de développement de projets plus inclusif et en élargissant les possibilités de participation, le Canada pourrait accroître la présence de l’agriculture sur le marché tout en maintenant une supervision environnementale rigoureuse.

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« Soyons clairs : l’agriculteur est responsable du sol qu’il laboure. C’est une ressource naturelle qui ne se régénère pas aussi vite qu’elle s’épuise […]. L’agriculteur doit donc ouvrir un compte d’épargne « sol ». Non seulement cela en assurera la conservation, mais le compte produira un revenu et des intérêts. »

Cette citation, traduite librement, est extraite de Making Money by Saving Soils (édition de 1958), l’ouvrage qui fut la source initiale du Leadership avisé RBC. Elle n’a rien perdu de son actualité. La question de la conservation des sols préoccupe les agriculteurs depuis très longtemps. Si les études, les statistiques et les techniques modernes permettent de mieux comprendre ce qui se passe sous nos pieds, les défis à relever pour obtenir de bonnes récoltes n’en demeurent pas moins les mêmes.

En 1950, un Canadien sur cinq faisait partie de ce qu’on appelle la population agricole1. Pour RBC, à l’époque, s’il importait de préserver le sol, c’était parce qu’il représentait :

  • Un moyen de subsistance

  • L’espoir de s’enrichir

  • Un actif à transmettre à la génération suivante

Les agriculteurs étaient incités à pratiquer la rotation des cultures, la gestion responsable des éléments nutritifs et la préservation des milieux situés en bordure de champ (bois et cours d’eau). Trois raisons poussaient à labourer : cela permettait de préparer un lit de semence approprié, de détruire les plantes indésirables et d’améliorer les qualités physiques du sol. Aujourd’hui, on suggère plutôt le contraire, afin de réduire l’érosion, de favoriser la biodiversité des sols et d’éviter de perturber les puits de carbone qu’ils constituent. Au Canada, ce changement de pratique est favorable à la santé du sol. Nos sols sont considérés aujourd’hui comme des puits de carbone nets, du fait du non-recours au labourage dans les Prairies et à l’accroissement de la productivité dans l’ensemble du pays2.

Des années 1940 à la décennie 70, l’agriculture s’est grandement transformée. Les progrès accomplis par les sciences de la vie et la mécanisation allaient entraîner l’adoption massive de nouvelles variétés de végétaux, des engrais et pesticides industriels ainsi que d’équipements qui permettaient de produire davantage par hectare – il le fallait, car la population mondiale augmentait rapidement. Simultanément, le nombre d’agriculteurs diminuait sensiblement : en 1980, sur 21 Canadiens, un seul faisait partie de la population agricole3.

Pour optimiser la croissance des végétaux, les exploitants introduisaient davantage d’éléments nutritifs dans le sol (azote, phosphore et potassium, notamment). Cela a pu conduire à employer trop d’engrais, ce qui a des effets néfastes sur la composition du sol et entraîne la pollution des cours d’eau. Toutefois, la quantité de résidus de récolte retournant au sol augmentait aussi, d’où des gains de matière organique enfouie.

De nos jours, le perfectionnement de l’outillage apparu pendant la « révolution verte » se poursuit et conduit à produire davantage de récoltes de qualité. Les intrants et le matériel agricole offrent de plus en plus souvent autant d’avantages sur le plan de la santé du sol qu’au chapitre de la productivité. Citons par exemple les engrais biologiques et la vaporisation de pesticides dans les seuls cas où il est vraiment nécessaire d’éliminer des plantes envahissantes.

Aujourd’hui, moins de 2 % des Canadiens vivent ou travaillent dans une exploitation agricole4. Cela n’empêche pas le Canada de figurer, au classement mondial de la sécurité alimentaire, des exportations de produits agroalimentaires ou de la qualité et de la sécurité des aliments, parmi les 10 premiers5,6. Toutefois, le fait que la population agricole de notre pays soit si peu nombreuse représente une menace pour l’avenir de ce secteur.

Par rapport à ce qui se passait il y a 70 ans, les agriculteurs peuvent compter sur un réseau de partenaires et de conseillers beaucoup plus étendu, et ce, dans tous les domaines (finances, agronomie, technologie, machinerie, planification de la transition et durabilité). Au-delà des tâches agricoles, les jeunes peuvent embrasser aujourd’hui des carrières variées, dynamiques et stimulantes : les informaticiens conçoivent des outils reposant sur l’IA qui permettent de répandre les engrais avec beaucoup plus de précision ; les consultants en environnement informent les agriculteurs des crédits et primes offerts à ceux qui veillent à la conservation des sols ; les experts du commerce international trouvent de nouveaux marchés pour les produits canadiens. Les grands défis consistent désormais à mobiliser davantage nos compatriotes en faveur de l’agriculture, ce secteur essentiel à la prospérité nationale, et à souligner combien il importe de préserver nos actifs naturels, au premier rang desquels figurent les sols en santé.

Décidément avant-gardiste, l’ouvrage de 1958 que nous avons cité d’entrée de jeu le disait déjà : « Pour être de bons protecteurs de l’environnement, nous devons changer nos façons de voir, renoncer à certaines pratiques traditionnelles et repenser, parfois complètement, nos méthodes agricoles. »

C’est un sol qui constitue, de manière durable, un écosystème favorable à la croissance des végétaux, des animaux et des humains7. Les sols sont essentiels à nos économies et à l’environnement. Ils sont la source de près de 95 % de ce que nous mangeons8. Sur la terre ferme, ils sont aussi le plus important puits de carbone : ils absorbent trois fois plus de CO2 que l’atmosphère et deux fois plus que tous les végétaux vivants9.

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Les jeunes entreprises canadiennes du secteur agroalimentaire représentent une occasion d’investissement de 13 milliards de dollars. D’ici 2030, le financement des entreprises agroalimentaires en phase de croissance constituera un levier évident pour soutenir l’ambition d’Ottawa de mobiliser 1 000 milliards de dollars d’investissements afin d’accélérer la croissance économique du pays.

Le secteur agroalimentaire canadien est actuellement sous-financé par les fonds de croissance nationaux. À l’échelle fédérale, il ne représente que 2 % des fonds de croissance, de capital de risque et d’infrastructure soutenus par l’État, et n’a attiré qu’environ 4 % de l’ensemble des capitaux de croissance investis au Canada au cours des cinq dernières années.

Ce n’est pas faute d’intérêt. Des fonds de capital de risque et des investisseurs institutionnels ont cherché à se positionner, mais la fragmentation de la gouvernance entre les provinces, ainsi que l’adéquation limitée du secteur aux mandats de certains fonds, ont relégué l’agroalimentaire en marge des approches dominantes de déploiement du capital de croissance.

Les entreprises canadiennes des secteurs de l’agriculture et de l’alimentation ont bénéficié d’une part de l’essor du capital de croissance — soit 10,5 milliards de dollars — entre 2015 et 2021. Toutefois, les investissements ont, depuis, reculé dans l’ensemble des secteurs. Aujourd’hui, l’investissement de croissance dans l’agroalimentaire canadien est inférieur à son niveau d’il y a dix ans, avec une baisse de 32 % en valeur et de 29 % du nombre d’opérations.

Les mécanismes fondamentaux de croissance propres aux entreprises agroalimentaires peuvent mener à une exclusion du secteur des priorités des fonds. Afin d’aligner les investissements sur les ambitions du Canada en matière de croissance économique et de souveraineté, des fonds comme l’Initiative de catalyse du capital de risque et de croissance de 1 milliard de dollars annoncée dans le budget fédéral de 2025 pourraient prévoir des volets dédiés à l’agroalimentaire et dotés d’outils adaptés.

D’autres pays — notamment la Finlande, le Japon et les Émirats arabes unis — établissent explicitement des liens entre la sécurité alimentaire, la productivité et la politique industrielle au moyen de stratégies coordonnées de capital de croissance. Pour atteindre leurs objectifs en matière de sécurité alimentaire, les Émirats arabes unis ont lancé le pôle Agri-Food Growth and Water Abundance (AGWA), avec l’ambition d’attirer 48 milliards de dollars spécifiquement destinés aux secteurs de l’agriculture, de l’alimentation et de l’eau d’ici 2045.

L’enjeu — et l’occasion — pour les investisseurs et les innovateurs canadiens, tant publics que privés, consiste à mieux calibrer et à accroître l’échelle des capitaux et des entreprises afin d’ancrer la valeur économique au pays. Cela commence dès l’étape conceptuelle en renforçant le rôle des universités, dont la contribution à l’innovation s’est affaiblie, et en inversant le recul des investissements de recherche et développement agroalimentaire confiés aux universités par les entreprises, lesquels ont chuté de 64 % au cours des cinq dernières années.

Le Canada dispose de l’un des secteurs agricoles les plus productifs au monde et de producteurs concurrentiels à l’échelle internationale, et est un exportateur net de produits agricoles et alimentaires à valeur ajoutée. Pourtant, le pays perd progressivement sa position de soutien privilégié des jeunes entreprises agroalimentairesa. Cette situation s’explique par l’existence de lacunes et de barrières structurelles tout au long du parcours d’investissement et d’innovation, de la phase d’amorçage à la maturité.

Le Canada est en phase de construction. Son ambition d’attirer 1 000 milliards de dollarsb d’investissements au cours des cinq prochaines années pour stimuler la croissance du pays envoie un signal clair1. Une étape clé pour concrétiser cette ambition consiste à mettre à profit les infrastructures existantes ainsi que les fonds de croissance et de capital de risque du pays au service des secteurs à fort potentiel de croissance, comme l’agroalimentaire. Le budget fédéral de 2025 a désigné l’agroalimentaire comme l’un des trois secteurs où le Canada bénéficie d’un avantage stratégique à l’échelle mondiale. Pourtant, ce secteur représente moins de 2 % des fonds publics orientés vers la croissance. Et au cours des cinq dernières années, les entreprises agroalimentaires n’ont capté que 4 % des investissements de capital de croissancec au Canada, un niveau que les investisseurs du secteur qualifient de sous-investissement flagrant.

Pour que les investissements en capital de croissance au Canada correspondent à la contribution de l’agroalimentaire au PIB du pays, il faudra mobiliser environ 13 milliards de dollars d’ici 2030 — soit une augmentation de 36 % par rapport aux cinq dernières années : de tels investissements permettraient de cibler les actions et de positionner le Canada comme un pôle mondial dynamique d’innovation et de produits agroalimentaires.

Les bouleversements mondiaux des cinq dernières années soulignent la nécessité pour le Canada de renforcer sa souveraineté dans les domaines de l’innovation, de la production et de la transformation agroalimentaires. Or, le reste du monde n’attend pas que le Canada peaufine son approche. Sans mesures immédiates pour accroître sa capacité de transformation à valeur ajoutée, le pays risque de limiter le potentiel de croissance de son secteur agroalimentaire. Il risque également d’éroder son écosystème d’innovation agroalimentaire, les entreprises et les talents se tournant vers d’autres pays — notamment l’Australie, le Japon et l’Allemagne — qui intensifient leurs investissements en recherche et développement et en commercialisation2. Enfin, il risque de perdre en pertinence à l’ère des technologies de rupture — outils décisionnels pilotés par l’IA, édition génétique, intrants biologiques, automatisation, robotique et procédés alimentaires innovants — qui façonneront les gains de productivité des prochaines décennies.

Il existe un décalage entre le positionnement du secteur agroalimentaire canadien comme une superpuissance et de ses avantages stratégiques d’une part, et l’ampleur et l’orientation réelles des investissements nationaux d’autre part. Transformer le Canada en superpuissance agroalimentaire nécessite une approche ciblée et agile en matière de capital et de croissance capable de contourner les contraintes sectorielles et de révéler son plein potentiel.

Les entreprises canadiennes ne captent que 3 % du capital de croissance dans le secteur agroalimentaire
  • Objet : Conception, prototypage précoce, études de marché

  • Investisseurs : Investisseurs providentiels, incubateurs et accélérateurs, subventions universitaires et gouvernementales, fonds d’amorçage en capital de risque, bureaux de gestion de patrimoine

  • Atouts : Soutien gouvernemental et régional solide grâce à des programmes d’innovation en phase initiale

  • Défi : Rupture entre les secteurs public et privé dans la collaboration visant la commercialisation de la propriété intellectuelle

  • Objet : Projets pilotes, prototypage, essais de marché et production à petite échelle

  • Investisseurs : Accélérateurs, sociétés de capital de risque, capital de risque corporatif, subventions gouvernementales, bureaux de gestion de patrimoine, sociétés d’État

  • Atouts : Réseau de fonds de capital de risque en expansion

  • Défi : Complexité des parcours d’investissement et risques de sous-capitalisation pouvant entraîner des rondes de financement de transition, ralentir le développement et diluer l’actionnariat

  • Objet : Innovation continue, émergence d’un leadership de marché, mise à l’échelle des opérations

  • Investisseurs :  Sociétés de capital de risque, capital-investissement, investissements stratégiques corporatifs, sociétés d’État

  • Atouts : Accès aux marchés internationaux des capitaux, notamment aux États-Unis et dans l’Union européenne

  • Challenges: Gap in follow-on fund, especially Series B to growth and fragmented domestic capital-raising options

  • Objet : Flux de trésorerie stables, croissance plus modérée, efficacité opérationnelle et expansion, sortie

  • Investisseurs : Banques commerciales, capital-investissement, fusions et acquisitions, vente industrielle, premier appel public à l’épargne

  • Atouts : Solide soutien des banques commerciales, bien que le financement de projets demeure difficile à obtenir

  • Défis : Rareté de grands acquéreurs nationaux, ce qui conduit souvent à des ventes à des acheteurs étrangers ; les entreprises menant des projets d’infrastructure font face à des contraintes structurelles dans l’assemblage de montages financiers complexes

Trop peu d’entreprises parviennent à passer à la phase de croissance, et trop peu de capitaux sont disponibles pour celles qui y parviennent.

L’ampleur, la répartition et la valeur du capital de croissance investi dans les entreprises en expansion d’un secteur sont des indicateurs de sa dynamique et de ses perspectives de croissance. Au Canada, les marchés en amont et intermédiairesd — allant des intrants agricoles à la transformation alimentaire — bénéficient généralement d’un bon accès aux capitaux en phase initiale grâce aux subventions gouvernementales, aux bureaux de gestion de patrimoine familial et aux sociétés de capital-risque. Les marchés en aval, comme les marques alimentaires, ont moins accès à ce type de financement, avec un nombre réduit de fonds de capital-risque actifs. Les entreprises agroalimentaires, quel que soit leur segment de marché, commencent à se heurter au défi canadien du capital de croissance : des fonds internes fragmentés et limités lorsqu’il s’agit de lever 15 millions de dollars ou plus. Il existe un écart important en matière de financement de croissance dans l’ensemble des secteurs économiques, les sociétés de capital-risque nationales n’étant généralement pas en mesure d’injecter plus de 30 millions de dollars. Cette situation freine l’expansion des entreprises et réduit la capacité du Canada à attirer et à retenir des sociétés agroalimentaires à fort potentiel. La complexité du secteur agroalimentaire canadien accentue ce problème, car les investisseurs généralistes ont du mal à s’y retrouver sans expertise sectorielle. Les capitaux mobilisés, par exemple, pour soutenir une entreprise de technologies agricoles sont souvent complètement différents de ceux qui s’intéressent à une marque alimentaire, leurs indicateurs de croissance, marchés et besoins en capitaux étant très différents (par exemple, propriété intellectuelle ou entrepôt de distribution).

À l’échelle mondiale, le capital de croissance a fortement augmenté dans tous les secteurs, y compris l’agroalimentaire, jusqu’au pic de 2021. Entre 2015 et 2021, le capital de croissance dans l’agroalimentaire canadien a progressé de 1 405 % en phase d’amorçage et de 480 % en phase de capital-risque3. Cette croissance a été alimentée par plusieurs facteurs et intervenants :

  • L’intérêt mondial pour la technologie agroalimentaire et l’agriculture durable a explosé face à l’urgence croissante de nourrir davantage de personnes avec un impact environnemental réduit. En conséquence, les investissements mondiaux dans la technologie agroalimentaire ont atteint 71 milliards de dollars en 20214

  • Le Canada a lancé des incubateurs (YSpace Food Incubator), des accélérateurs (SVG Thrive) et des centres de sciences appliquées de l’alimentation (Saskatchewan Food Industry Development Centre) pour favoriser la commercialisation de l’innovation agroalimentaire.

  • Les fonds de capital-risque axés sur l’agriculture et l’alimentation, notamment District Ventures Capital, Ag Capital Canada, Emmertech, Tall Grass Ventures et Nya Ventures, ont également connu une croissance au Canada.

  • Certaines sociétés d’État ont contribué à dynamiser le secteur par des initiatives comme l’engagement de 2 milliards de dollars d’ici 2030 de Financement agricole Canada (FAC) pour soutenir l’innovation dans l’agriculture et l’alimentation.

Le capital de croissance a représenté 12 % des investissements au cours de la dernière décennie

Depuis 2021, le capital de croissance et les investissements dans la plupart des segments ont diminué. Les investissements dans les entreprises agroalimentaires canadiennes sont désormais inférieurs à ceux d’il y a dix ans, avec une baisse de 32 % en valeur et de 29 % du nombre d’opérations5. Cette contraction reflète les tendances observées dans d’autres grandes économies agroalimentaires — notamment les États-Unis, le Brésil et l’Australie — où le financement consacré aux technologies agroalimentaires a atteint son plus bas niveau en dix ans6.

Bien que certains signes positifs aient émergé au cours des cinq dernières années — notamment la progression du capital-investissement et l’orientation vers des entreprises matures et à fort impact — les défis fondamentaux pour attirer et retenir le capital demeurent. Le défi le plus évident se situe à la phase de croissance. La valeur du capital disponible au Canada pour les entreprises en phase de croissance est d’environ 37 % inférieure à celle en phase de capital-risque, où les entreprises en démarrage bénéficient davantage du soutien des sociétés de capital-risque et des incubateurs7.

Les entreprises du secteur agroalimentaire canadien font face à un important déficit de financement au stade de la croissance

Cependant, se concentrer sur la résolution de ce problème de manière isolée peut engendrer de nouveaux déséquilibres tout au long de la chaîne. Par exemple, les fonds de capital-risque agroalimentaire apparus au Canada au cours de la dernière décennie cherchent désormais à lever de nouveaux fonds plus importants pour combler les lacunes à la phase de croissance, ce qui pourrait créer un nouveau déficit dans les investissements en phase de démarrage — c’est-à-dire des tours de financement compris entre 1 et 5 millions de dollars. Assurer la disponibilité de capitaux à chaque étape de la croissance et pour l’ensemble des segments de marché nécessite donc une coordination entre les investisseurs afin de garantir une couverture continue le long de la chaîne de financement.

L’absence de « licorne » agroalimentaire canadienne — définie comme une entreprise en démarrage privée générant un chiffre d’affaires annuel d’au moins 1 milliard de dollars — constitue un signal macroéconomique indiquant que le Canada ne dispose pas d’un écosystème capable de propulser les entreprises prometteuses8. Les pays comparables, comme les Pays-Bas, l’Allemagne et l’Australie, comptent tous des licornes, et les poids lourds comme les États-Unis, l’Inde et la Chine disposent d’un portefeuille stable de ces entreprises à forte valeur.

Principaux pays producteurs de licornes dans le domaine agroalimentaire

Les structures de financement poussent les entreprises à se développer hors du Canada

Les jeunes entreprises agroalimentaires canadiennes progressent souvent plus lentement dans les phases de commercialisation et d’expansion que leurs homologues dans les marchés concurrents en raison de bassins de capitaux moins importants. Un accès limité au capital limite la croissance et allonge les horizons de rentabilité. Si les entreprises en phase initiale peuvent attirer des fonds publics et du capital de risque, celles qui recherchent des rondes de financement plus importantes sont fréquemment contraintes de se tourner vers des sources de capital étrangères.

Les pays comparables au Canada prennent de l'avance dans les investissements en phase de croissance

Vive, une entreprise de protection des cultures établie à Mississauga, en Ontario, cherche à lever des capitaux de série D de plus de 40 millions de dollars à compter du premier trimestre de 2026. L’entreprise s’attend à ce que plus de 75 % des fonds levés lors de cette ronde proviennent de l’extérieur du Canada. Cette démarche s’inscrit dans la continuité de la première phase d’expansion commerciale de Vive, amorcée aux États-Unis, où l’approbation des ingrédients actifs de ses produits a nécessité quatre ans, contre huit ans au Canada.

Alimentent l’innovation agroalimentaire, mais ne soutiennent pas ces mêmes innovations aux étapes de croissance.

Le soutien gouvernemental aux premières étapes de la croissance provient principalement des incubateurs, des accélérateurs, ainsi que des programmes de partage des coûts et de recherche et développement — des composantes essentielles de la filière d’innovation agroalimentaire du Canada. Toutefois, cette concentration du financement et les modalités de mise en œuvre des programmes conduisent souvent à ce que les dirigeants de futures entreprises de pointe canadiennes de l’agroalimentaire soient qualifiés d’« entrepreneurs axés sur les subventions », contraints de consacrer un temps disproportionné à la recherche de financement, à la rédaction de demandes et au respect des exigences de reddition de comptes, plutôt qu’à la construction d’entreprises prêtes à accueillir des investisseurs. Bien entendu, les mécanismes de contrôle et de responsabilisation sont indispensables dans le cadre du financement public, mais l’accès à ces fonds et les obligations de suivi qui y sont associées gagneraient à être rendus plus efficients.

Un autre défi lié au capital gouvernemental réside dans le fait que le secteur ne correspond souvent pas parfaitement aux critères d’investissement des fonds nationaux, comme le Fonds de croissance du Canada, pour plusieurs raisons : taille des projets, dispersion géographique de la production et des initiatives, et définitions de l’innovation ou des technologies propres. Par conséquent :

  • Les 17 investissements et plus du Fonds de croissance du Canada ne comprennent aucune entreprise agroalimentaire.

  • Sur les 106 investissements de la Banque d’infrastructure du Canada, un seul est axé sur la production agricole.

  • Le secteur agroalimentaire ne représente qu’environ 3 % des 575 entreprises financées par l’Initiative de catalyse du capital de risque (ICCR) et le Plan d’action sur le capital de risque (PACR).

Le capital d’agriculteurs dont les capitaux sont immobilisés ou d’investisseurs institutionnels exclus représente une ressource sous-utilisée pour le secteur agroalimentaire canadien.

Les investisseurs institutionnels au Canada, comme les caisses de retraite et les sociétés de capital-investissement, veulent s’engager dans l’agroalimentaire canadien, mais se heurtent à un triple obstacle :

  • Nombre limité de projets de grande envergure

  • Besoin de co-investisseurs, publics ou privés, pour partager le risque

  • Réglementations restreignant les investissements

Le modèle canadien d’attraction de capitaux dans l’agriculture primaire illustre bien ces barrières. Le pays est optimisé pour la propriété familiale, avec des réglementations provinciales restreignant les investissements étrangers et imposant la gestion de l’offre pour certains sous-secteurs. Cela contraste fortement avec l’Australie, par exemple, qui considère l’agriculture comme un secteur d’exportation investissable grâce à de grandes exploitations regroupées et gérées par des sociétés professionnelles. Les investisseurs peuvent injecter des centaines de millions dans une seule entreprise, qui dispose alors de liquidités suffisantes pour investir dans de nouvelles entreprises et des innovations susceptibles d’accroître leur productivité.

Les investisseurs institutionnels souhaitant réaliser des placements significatifs avec des rendements éprouvés peuvent trouver le modèle canadien fragmenté difficile à naviguer. Ainsi, certaines des plus importantes caisses de retraite canadiennes investissent dans l’agriculture hors du Canada. Le portefeuille de ressources naturelles de la Caisse de retraite de la Fonction publique comprend environ 77 % d’investissements agroalimentaires, le Canada n’en représentant que 9,3 %. La plus grande part, 43,3 %, est dirigée vers des pays d’Océanie, principalement l’Australie.

Les agriculteurs jouent également un rôle clé dans le pipeline d’innovation et de capital agroalimentaire, car les nouveaux produits et services du segment amont peuvent directement influencer leur croissance et leur productivité. Cependant, les agriculteurs canadiens voient leurs possibilités limitées, le capital étant souvent immobilisé dans les coûts opérationnels et les actifs comme terres, bâtiments et équipements. Cela réduit à la fois les signaux de demande pour les technologies novatrices et les occasions de co-investissement dans des projets à forte incidence, par rapport à des pays capables d’attirer des investissements à grande échelle et disposant de capitaux disponibles au-delà des opérations et des actifs.

L’aversion au risque freine l’appétit des investisseurs, l’entrepreneuriat et l’innovation.

Contrairement aux États-Unis, où une culture « échouer rapidement, ajuster, passer à l’échelle » stimule l’activité transactionnelle et l’appétit pour le risque, les investisseurs canadiens se montrent généralement plus prudents, surtout au-delà de la phase d’amorçage, ce qui décourage les prises de pari audacieuses. Cela se reflète dans le nombre limité de nouvelles entreprises canadiennes recherchant des rondes de financement.

Entreprises agroalimentaires établies dans certains pays de premier plan

Les préférences traditionnelles des investisseurs pour des secteurs comme les technologies de l’information plutôt que pour l’innovation agroalimentaire — souvent perçue comme générant une croissance et des rendements plus faibles — limitent la participation des fonds de capital-risque généralistes et des investisseurs institutionnels. Cela contribue à restreindre les bassins de capitaux disponibles pour les opérations agroalimentaires en phase avancée.

La responsabilité de mettre en place des approches claires et cohérentes pour accéder au soutien et au capital ne devrait pas reposer uniquement sur les investisseurs. Lorsqu’une jeune entreprise parvient à attirer des clients, le capital suit souvent naturellement. Cela souligne l’importance d’améliorer la pertinence des innovations pour résoudre des problèmes concrets et de favoriser leur adoption par les agriculteurs, les entreprises et les détaillants canadiens, mais aussi par les clients étrangers, afin de permettre aux entreprises canadiennes de se développer à grande échelle.

Une demande confirmée permettrait aux jeunes entreprises d’accéder au financement tout au long de leurs phases de croissance et de collaborer avec les investisseurs pour établir les structures de capital appropriées. Three Farmers, une entreprise de collations basée en Saskatchewan, a accru sa production dans les Prairies et commercialise ses légumineuses assaisonnées dans plus de 4 000 points de vente au Canada et aux États-Unis. L’accès au capital de croissance a été un élément clé de son succès. Cela inclut une levée de fonds de 6,2 millions de dollars en 2022, menée par trois investisseurs stratégiques : District Ventures Capital, société de capital-risque spécialisée dans les biens de consommation emballés ; Exportation et développement Canada (EDC), qui aide les entreprises à se développer efficacement sur des marchés étrangers comme les États-Unis ; et Protein Industries Canada, qui offre un accès aux réseaux d’innovation et de chaîne d’approvisionnement9. En 2025, un nouveau partenariat stratégique avec Financement agricole Canada (FAC) a apporté non seulement des capitaux propres, mais aussi un « capital intelligent » sous forme de mentorat pour l’orientation dans le cadre réglementaire et la définition d’approches optimales de combinaison de capitaux. De tels exemples constituent un véritable guide pour mettre ponctuellement les entreprises en rapport avec les bons types d’investisseurs.

La mise en place de chaînes d’approvisionnement nécessite des capitaux — les entreprises agroalimentaires émergentes peinent à les mobiliser au Canada.

Le développement de chaînes d’approvisionnement agroalimentaires et la commercialisation de produits exigent souvent la création d’infrastructures pour les installations de production et de transformation, ce qui requiert des structures de capital adaptées combinant fonds propres et dette afin de rendre ces projets attrayants pour les entreprises et les investisseurs. Les nouvelles installations de production, en particulier pour les produits alimentaires et la transformation, nécessitent souvent des contrats d’achat ou des engagements d’adoption pour rassurer les investisseurs. Au Canada, où le bassin d’investisseurs prêts à s’engager dans des projets d’envergure est restreint, où les chaînes d’approvisionnement alimentaires sont décentralisées et où les étalons de prix peuvent être incertains — notamment pour les ingrédients alimentaires innovants —, l’obtention de tels engagements peut s’avérer difficile, augmentant le risque perçu.

Malgré les coûts initiaux liés à la commercialisation et à l’expansion, la croissance du secteur contredit l’idée selon laquelle l’élan pour la transformation à valeur ajoutée stagnerait au Canada. Au cours de la dernière décennie, la croissance annuelle des revenus dans la fabrication agroalimentaire a été en moyenne de 5,9 %, contre 3,6 % pour l’ensemble du secteur de la fabrication10.

Les investissements dans les actifs de fabrication agroalimentaire ont augmenté d’environ 32 % en termes réels au cours de la dernière décennie11. Cette croissance modérée est principalement portée par l’expansion d’entreprises agroalimentaires établies de grande envergure, qui développent des capacités de transformation significatives.

Pourtant, de nombreuses nouvelles entreprises innovant dans les ingrédients alimentaires se heurtent à des obstacles pour réunir les bonnes structures de capital en raison des barrières liées à la chaîne d’approvisionnement — absence de certitude quant aux prix et manque d’engagements contractuels de la part d’acheteurs avant la construction des infrastructures de transformation. En conséquence, le Canada risque de perdre des activités de transformation à valeur ajoutée au profit d’autres territoires où les capitaux circulent plus facilement. Par exemple, Phytokana Ingredients Inc., une jeune entreprise albertaine qui transforme des fèves cultivées au Canada en ingrédients alimentaires, s’efforce de développer la transformation à valeur ajoutée des légumineuses au Canada. L’entreprise cherche actuellement à financer la construction et la mise en service d’une installation de fractionnement sec entièrement automatisée d’une capacité annuelle de 30 000 tonnes métriques près de Strathmore, en Alberta12. Cependant, constituer une base de capital adéquate s’avère difficile avec les investisseurs nationaux, poussant Phytokana à envisager des investisseurs étrangers, ce qui pourrait influer sur le choix de l’emplacement de la future installation de transformation.

Le paysage agroalimentaire canadien est difficile à naviguer pour les jeunes entreprises et les investisseurs qui ne sont pas intégrés aux réseaux sectoriels régionaux et nationaux. Une fois dans ces réseaux, les entreprises en phase initiale bénéficient souvent d’un soutien solide, mais deux défis persistent pour établir des trajectoires cohérentes permettant aux entreprises d’attirer du capital par étapes :

  • Explorer les possibilités de financement et de soutien et s’orienter dans les processus de demande.

  • Déterminer les sources de financement pour les phases suivantes.

Cartographier les profils d’investisseurs selon les segments de marché et les mandats fournit une feuille de route structurée pour faire évoluer le capital, de l’amorçage aux étapes de croissance. Des pays comme le Royaume-Uni, Israël et Singapour offrent des exemples de mise en place de telles structures. Le Royaume-Uni, par exemple, est reconnu pour ses parcours structurés reliant les accélérateurs et les plateformes d’amorçage aux sources de capitaux des phases intermédiaires et avancées d’organisations comme Founder Factory.

Une des principales raisons pour lesquelles le nombre d’opérations agroalimentaires au Canada a chuté de 450 % entre la phase initiale et la phase de croissance au cours des trois dernières années réside dans le niveau de préparation des jeunes entreprises. Les investisseurs soulignent régulièrement que le manque de préparation constitue une contrainte majeure. Les fondateurs d’entreprises excellent souvent dans la preuve de concept et la phase de recherche et développement, mais ont de la difficulté à effectuer la transition vers une demande client validée, des modèles de revenus reproductibles, la conformité réglementaire, la préparation de la chaîne d’approvisionnement, ainsi que la maturité en gestion et gouvernance.

De nombreuses organisations, notamment les bureaux d’innovation des universités et les accélérateurs, s’attaquent à ces enjeux. Par exemple, le Réseau canadien d’innovation en alimentation met les jeunes entreprises en relation avec des partenaires dans des segments de marché technologique alimentaire définis, comme les ingrédients alimentaires. Ces programmes permettent aux jeunes entreprises de nouer des relations avec les détaillants et les acheteurs stratégiques plus tôt, tout en offrant aux entreprises et aux acteurs de la chaîne d’approvisionnement une meilleure visibilité quant aux innovations émergentes. Établir ces liens est essentiel pour améliorer les taux de réussite des entreprises et pour renforcer la connectivité entre les leaders sectoriels et les entreprises en démarrage, d’autant que seulement 6 % des entreprises canadiennes cotées en bourse investissent dans le capital-risque, contre 40 % aux États-Unis13.

Le Canada est de plus en plus perçu comme un pays où les contraintes réglementaires freinent le développement des entreprises agroalimentaires et la commercialisation de leur propriété intellectuelle.

Le pays accuse un retard par rapport à des concurrents clés comme l’Australie, le Japon, l’Allemagne, la France, l’Italie, le Royaume-Uni et la Corée du Sud en tant que ressort privilégié pour le dépôt de brevets agroalimentaires14. Cette situation découle de multinationales, notamment dans les sciences de la vie, qui déclarent avoir fortement rétrogradé le Canada dans leur classement des pays où investir en recherche et développement au cours de la dernière décennie. Cela s’explique en partie par des processus d’approbation pour les intrants agricoles, comme les ingrédients actifs des pesticides, qui peinent à garder le rythme et à demeurer transparents pour l’examen des demandes15. Ces tendances nuisent à l’image du Canada comme soutien à l’innovation agroalimentaire en phase initiale.

États-Unis : échelle et profondeur

Part de marché : les États-Unis ont capté 33 % des investissements agroalimentaires mondiaux au cours des trois dernières années.

Atout : l’ampleur et la maturité de leurs marchés de capitaux.

Leçon : créer des fonds de croissance capables de participer activement à toutes les phases du cycle de vie des entreprises. Par exemple, S2G Investments, basée à Chicago, gère plusieurs fonds et peut collaborer avec des entreprises à différentes phases de croissance, générant des bassins de capitaux plus profonds, alors que les entreprises agroalimentaires ont historiquement eu du mal à accéder à du financement auprès de sociétés de capital-investissement ou de banques commerciales (par exemple, avant la génération de revenus).

Inde : croissance alimentée par la demande

Part de marché : l’Inde attire désormais 8 % des investissements mondiaux en croissance agroalimentaire et devrait renforcer sa position au cours de la prochaine décennie grâce à l’amélioration rapide de sa productivité agricole.

Atout : la croissance repose sur une demande intérieure massive, un système alimentaire en pleine modernisation, et un soutien gouvernemental solide à l’innovation agricole.

Leçon : se concentrer sur les fondamentaux relatifs à la croissance de la production et de la consommation pour orienter les investissements. En réponse aux projections de consommation et de production, l’Inde connaît un fort développement des plateformes agroalimentaires, de la logistique de la chaîne d’approvisionnement et de l’agriculture de précision, le tout soutenu par une participation accrue des fonds de capital-risque nationaux et des investisseurs stratégiques.

Le pays capte désormais près de 8 % des investissements européens en technologies agroalimentaires16. La récente progression a été largement portée par un investissement de 260 millions de dollars dans Finnforel, une entreprise d’aquaculture, soulignant la force de la Finlande dans les protéines durables et les systèmes de production alimentaire avancés.

Avec seulement 2,3 millions d’hectares de terres agricoles — soit 3,7 % de la surface agricole canadienne —, la Finlande s’impose comme un pôle d’innovation suivant une approche semblable à celle soutenue par les gouvernements des Pays-Bas et du Danemark pour attirer des investissements sectoriels privés. L’écosystème finlandais se distingue par une forte collaboration public-privé, une expertise approfondie en agriculture et aquaculture en climat froid, et un accent sur des solutions technologiques de pointe orientées vers l’exportation.

Le Japon est désormais le troisième investisseur en technologies agroalimentaires en Asie, captant environ 13 % du marché, derrière l’Inde et la Chine17. Sa progression dans le classement mondial s’appuie sur plusieurs grandes opérations, notamment un investissement de 89 millions de dollars dans la jeune entreprise de biomatériaux Spiber.

Parmi ses avantages concurrentiels, le Japon bénéficie d’une forte participation d’investisseurs en capital-risque comme Global Brain Corporation et Beyond Next Ventures. Le marché interne japonais, mature, soutient la commercialisation d’aliments haut de gamme et fonctionnels, et présente des avantages notables dans des domaines clés de croissance, notamment les biomatériaux et les technologies de fermentation. L’écosystème national excelle également dans la mise à l’échelle de technologies à forte intensité de capital nécessitant de longs cycles de développement et des partenaires industriels solides.

Les Émirats arabes unis importent environ 80 % de leur alimentation. La sécurité alimentaire est donc devenue une priorité nationale. Le pays vise à produire 50 % de sa nourriture localement et à se classer premier dans l’Indice mondial de la sécurité alimentaire d’ici 205118. Pour atteindre cet objectif, les Émirats ont lancé le pôle économique Agri-Food Growth and Water Abundance (AGWA), qui prévoit attirer près de 48 milliards de dollars d’ici 2045.

La sécurité alimentaire en tant qu’impératif stratégique a stimulé la croissance rapide du secteur agroalimentaire national soutenue par les avantages plus larges de l’économie des Émirats arabes unis, notamment :

  • Zones franches et réglementation favorable aux investisseurs

  • Infrastructures logistiques de pointe et position géographique stratégique reliant l’Europe, l’Afrique et l’Asie

  • Fort soutien gouvernemental aligné sur des objectifs nationaux à long terme.

Incidence potentielle : Renforcement du rôle des universités, qui s’est affaibli en matière d’innovation, et inversement de la tendance à la baisse des investissements en recherche et développement agroalimentaire externalisés vers les universités, lesquels ont chuté de 64 % au cours des cinq dernières années19

Favoriser la commercialisation suppose d’aller au-delà des approches traditionnelles qui incitent les chercheurs principalement par le biais de subventions, où la réussite est mesurée en fonction des publications évaluées par les pairs, et où l’avancement repose sur le modèle classique axé sur la recherche et les services universitaires. Les facultés d’agroalimentaire pourraient envisager de promouvoir davantage les parcours universitaire-entrepreneur pour les chercheurs — à l’instar de ceux proposés par la Faculté d’agriculture de l’Université Dalhousie — et de mettre en place des cadres structurés permettant aux universités et au secteur privé de négocier la propriété intellectuelle afin de soutenir efficacement la commercialisation. Ces mesures pourraient inclure la facilitation de partenariats de co-conception entre établissements et entreprises, l’établissement de lignes directrices plus claires en matière de conflits d’intérêts, ainsi que l’intégration explicite des activités de commercialisation dans les critères de promotion et de titularisation, en particulier dans les disciplines des sciences appliquées et du génie.

Il est courant que les universités et collèges canadiens engagés dans des projets avec le secteur privé détiennent automatiquement la propriété intellectuelle issue de ces travaux. Bien que cette approche vise généralement à protéger l’intérêt public et la valeur institutionnelle, ces conditions — combinées à l’absence de reconnaissance formelle, de crédits liés à la titularisation et de mécanismes de rémunération pour les chercheurs agissant à titre d’entrepreneurs — peuvent constituer des obstacles importants à la commercialisation. Ainsi, des institutions comme les universités, qui jouent un rôle fondamental dans l’expérimentation et la génération d’idées nouvelles, risquent d’être de plus en plus exclues de la chaîne de commercialisation agroalimentaire, en particulier dans les domaines de l’innovation appliquée et à forte intensité de capital comme la transformation des aliments, la bioproduction et les technologies agricoles. L’expérience des États-Unis, d’Israël et de certaines régions d’Europe démontre que des modèles de propriété intellectuelle plus souples — notamment des cadres où la propriété intellectuelle appartient aux créateurs ou est partagée, assortis de mécanismes clairs de partage des revenus — peuvent accroître de manière significative la création de jeunes entreprises et la collaboration avec l’industrie et les investissements en aval, sans compromettre l’intégrité académique.

Incidence potentielle : Atténuation de la chute marquée du nombre d’opérations — de 450 % entre les stades de démarrage et de croissance — et rétention des talents entrepreneuriaux en STIM et en administration dans le secteur agricole au-delà du 1 % actuel des diplômés de cycles supérieursPotential impact: Mitigate the stark deal count shrink of 450% from early stage to growth stage; and retain entrepreneurial STEM and business talent in agriculture beyond the current 1% of postgraduates.20

Pour lever les obstacles propres aux premières étapes, il est proposé de développer une plateforme de conciergerie propulsée par l’IA intégrée à une organisation nationale existante disposant d’une crédibilité sectorielle et d’une connaissance institutionnelle reconnue. Cette plateforme permettrait aux jeunes entreprises de naviguer, en un seul point d’accès, l’ensemble des possibilités offertes par les secteurs public et privé en s’appuyant sur des outils existants comme AgPal.

Des initiatives comparables ont déjà été tentées afin d’aider de jeunes entreprises à s’orienter dans cet écosystème, et de nombreux incubateurs et accélérateurs offrent des services de mise en relation et d’accompagnement. Malgré cela, les jeunes entreprises agroalimentaires indiquent être désorientées aux premières étapes de leur création et faire face à une diminution marquée du soutien une fois sorties d’un incubateur ou d’un accélérateur. Cette chute de soutien est particulièrement prononcée dans l’agroalimentaire en raison de cycles de recherche et développement prolongés, de la complexité réglementaire et de l’intensité en capital du secteur. Un tel outil pourrait offrir un accompagnement personnalisé et en temps réel en matière d’admissibilité au financement, de prospection de clientèle, de parcours réglementaires, de relais plus clairs entre les différentes étapes de financement de croissance, et de connexions à l’écosystème.

L’optimisation de la plateforme nécessiterait toutefois un alignement entre les investisseurs et les intervenants de soutien en phase précoce quant aux définitions communes des segments de marché, aux catégories d’innovation et aux mandats d’appui, afin d’assurer une orientation précise des jeunes entreprises vers les occasions les plus pertinentes.

Incidence potentielle : Correction de la faible part de l’agroalimentaire dans le capital de croissance national en mobilisant davantage d’investisseurs généralistes, tout en attirant une plus grande proportion du capital de risque mondial, qui dépassait 500 milliards de dollars en 2025.21

Si le secteur souhaite susciter l’intérêt d’investisseurs externes, les leaders et investisseurs agroalimentaires établis au Canada doivent mettre en place des plateformes plus intentionnelles permettant aux investisseurs non spécialisés d’acquérir une meilleure compréhension, un cadre de référence et une conviction d’investissement. Un point de départ pourrait consister à organiser, à l’intention d’investisseurs généralistes canadiens et internationaux, des tables rondes nationales par segment de marché animées par des chefs de file de l’investissement agroalimentaire. Ces forums faciliteraient la création de liens, le partage de thèses d’investissement propres au secteur et la comparaison des profils de segments de marché, des horizons temporels et des trajectoires de sortie.

Les investisseurs généralistes qui souhaitent s’engager de manière significative et stratégique dans le secteur ont également l’occasion d’intégrer l’agroalimentaire à leur champ de couverture. Des moyens concrets d’ancrer l’expertise agroalimentaire directement dans les processus décisionnels d’investissement pourraient notamment inclure :

  • Des comités d’investissement et des conseils consultatifs renforçant leur expertise agroalimentaire par l’intégration d’exploitants agricoles, de transformateurs et d’investisseurs spécialisés du secteur.

  • Fund managers of investment firms participating in federal programs like VCCI must have a team with either:

    • une expérience préalable en investissement agroalimentaire ; ou

    • une relation consultative formelle avec des experts sectoriels.

Par ailleurs, les fonds de capital de risque et les programmes d’investissement peuvent prévoir des sous-allocations spécialisées au sein de fonds plus larges, par exemple des volets consacrés à des segments précis du marché agroalimentaire intégrés à des fonds généralistes.

Incidence potentielle : Possibilité, pour le secteur agroalimentaire, de générer un plus grand nombre de projets et d’entreprises admissibles à l’investissement par des fonds soutenus par l’État au-delà des 2 % actuels que le secteur capte de ces véhicules.

Bien que l’agroalimentaire soit régulièrement cité comme l’un des principaux avantages stratégiques du Canada, les programmes d’investissement gouvernementaux — tant provinciaux que fédéraux — demeurent souvent peu accessibles aux entreprises agroalimentaires en phase de croissance. Ils sont fréquemment mal adaptés aux réalités sectorielles, notamment en ce qui concerne la nature de l’innovation, l’intensité des actifs et les horizons de mise à l’échelle propres à l’agroalimentaire. Ce décalage laisse une part importante du potentiel agroalimentaire inexploité.

À titre d’exemple, l’ICCR n’exclut pas explicitement l’agroalimentaire, et certains gestionnaires de fonds participants exploitent d’ailleurs des fonds axés sur ce secteur. Toutefois, seulement 3 % des entreprises financées par des fonds soutenus par l’ICCR œuvrent dans l’agroalimentaire. Si l’expertise des gestionnaires et la mention explicite de l’agroalimentaire jouent un rôle, les critères des programmes, les définitions technologiques et les classifications de l’innovation influencent également les décisions d’investissement et orientent de façon systémique les capitaux vers des secteurs numériques ou à faible intensité d’actifs, au détriment de l’agroalimentaire.

Plutôt que de créer de nouveaux programmes, les fonds existants pourraient mettre en place des volets agroalimentaires dotés d’outils adaptés. Une option consisterait à envisager la mise en place d’un mandat agroalimentaire en phase de croissance au sein de l’ICCR — ou de son successeur dans le cadre de l’Initiative de catalyse du capital de risque et de croissance de 1 milliard de dollars annoncée dans le budget fédéral de 2025.

Les critères d’admissibilité des fonds gouvernementaux fédéraux et provinciaux pourraient être adaptés afin de mieux refléter les étapes de croissance des entreprises agroalimentaires, ouvrant ainsi la voie à des entreprises agroalimentaires de grande qualité :

  • Accepter les modèles d’affaires à forte intensité d’actifs disposant de solides plans d’affaires et de gestion des risques (par exemple : installations de transformation, cuves de fermentation, entreposage frigorifique, laboratoires pilotes).

  • Reconnaître l’innovation de procédé, les ingrédients novateurs, l’amélioration des rendements et la réduction des coûts comme de véritables innovations, et non uniquement les avancées logicielles ou basées sur la propriété intellectuelle.

  • Autoriser des horizons de commercialisation plus longs (7 à 10 ans plutôt que 3 à 5 ans), en accord avec les réalités réglementaires, de construction et d’adoption par le marché.

Incidence potentielle : Le Canada est un exportateur net de produits agroalimentaires transformés et à valeur ajoutée, avec un potentiel considérable d’accroissement de la transformation de produits qui sont encore majoritairement exportés sous forme de matières premières. Un exemple marquant est celui des protéines végétales : bien que le Canada soit le premier exportateur mondial de pois secs, environ 88 % de la production au cours des cinq dernières années a été exportée comme matière première.22 23 Cet exemple illustre une importante occasion manquée de création de valeur, de croissance de l’emploi et de diversification des exportations, alors que l’industrie des protéines de pois connaît un essor mondial.

Étendre la chaîne de valeur agroalimentaire canadienne exige que les investisseurs publics et privés mettent en œuvre des structures de capital mixtes adaptées aux particularités économiques du secteur agroalimentaire. Cela inclut l’examen d’outils permettant d’atténuer les risques liés au déploiement de capital pour des projets à fort impact répondant à une occasion de croissance claire pour le secteur agroalimentaire canadien, comme :

  • Capital subordonné ou patient en complément du capital-investissement

  • Garanties de premier risque par le gouvernement pour sécuriser les projets d’infrastructure

  • Instruments liés aux revenus ou structures convertibles adaptés à des marges variables

  • Soutien au financement lié à des contrats d’achat lorsque les engagements des acheteurs sont conditionnels, mais que la demande est manifeste

Dans les marchés agroalimentaires, les acheteurs en amont hésitent souvent à confirmer des contrats d’achat à long terme avant que les installations soient construites ou mises à l’échelle, alors que les investisseurs exigent une certaine certitude de revenus pour déployer leur capital — ce qui crée un blocage structurel. Des outils ciblés de partage des risques peuvent combler cet écart et débloquer des investissements privés dans la transformation, les ingrédients et la capacité de production alimentaire. Bien entendu, le Canada devra trouver des acheteurs pour les produits transformés plutôt que pour les matières premières, mais ne pas explorer les possibilités internes de développement de la transformation représente une occasion manquée de création de valeur pour le pays.

Télécharger le rapport

Alison Suntrum, Nya Ventures et CDL Agroalimentaire

Amy Standish, Ministère de l’agriculture de la Saskatchewan

Arlene Dickinson, District Ventures Capital

Ben Gibbons, Water Point Lane

Bianca Parsons, Alberta Food Processors Association

Blair Knippel, Inside Out LLC.

Brennan Gillis, Université Dalhousie

Bruce Rathgeber, Université Dalhousie

Celine Hildebrandt, Financement agricole Canada

Chris Hartt, Université Dalhousie

Chris Paterson, TallGrass Ventures

Chris Theal, Phytokana

D’Arcy Hilgartner, RDAR

Dana Gibson, Alberta Innovates

Darren Anderson, Vive Crop Protection

Dave Barrett, Université Dalhousie

Dawn Trautman, SVG Ventures, THRIVE

Drew Dwernychuk, Innovation Saskatchewan

Evan Fraser, Arrell Food Institute, Université de Guelph

Ghader Manafiazar, Université Dalhousie

Glen Price, Venturepark

Graeme Millen, Financement agricole Canada

Graham Markham, New Protein International

Greg McElheran, Exportation et développement Canada

Haibo Niu, Université Dalhousie

Heather Bruce, Université Dalhousie

Jeff Linner, PFM Capital Inc.

Jeff McKinnon, Four Mile

Jeff Zweig, Fiera Comox

Jodie Parmer, Banque d’infrastructure du Canada

Jolene MacEachern, Université Dalhousie

Kassandra Quayle, Protein Industries Canada

Kee Jim, G.K., K Jim Farms and Feedlot Health Management Services Ltd.

Ken McDougall, McDougall Acres Grainex Inc.

Kirby Sawatzky, Parkland Potato Varieties

Krista Heidebrecht, Aliments Sofina

Kristjan Hebert, Hebert Grain Ventures

Kyle Scott, Emmertech

Laurie Dmytryshyn, PIC Investment Group Inc.

Lawrence Hanson, Agriculture et Agroalimentaire Canada

Leah Perry, Wittington Ventures

Lenore Newman, Université de Fraser Valley

Marie Barnes, Invest Alberta

Martin Vanderloo, New Protein International

Marvin Slingerland, MNP

Matt Coutts, Coutts Agro Ltd.

Matt Petrow, Rayhawk Technologies

Miranda Stahn, New Harvest Canada

Oleta LeRush, BASF Canada

Richa Gupta, Réseau canadien d’innovation alimentaire

Rob Russell, Emmertech

Robert Saik, T1 Technology Corporation

Shaun Vey, Syngenta Canada

Stefanie Colombo, Université Dalhousie

Steven Webb, Global Institute of Food Security

Suresh Neethirajan, Université Dalhousie

Travis Esau, Université Dalhousie

Tyler Groeneveld, Protein Industries Canada

Wayne Arsenault, Avena Foods

Wilson Acton, Tall Ball Ventures

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Dans tout le Canada, la production agricole et la transformation alimentaire dirigées par des Autochtones sont en plein essor. C’est d’ailleurs ce que l’on a pu constater à Regina lors de la plus grande foire d’animaux d’élevage au pays, la Canadian Western Agribition, où le Cercle national pour l’agriculture et l’agroalimentaire autochtones a organisé le sommet sur l’agriculture autochtone, attirant ainsi plus de 400 participants.

1. Les changements démographiques favorisent le perfectionnement des compétences

Le nombre total d’exploitations agricoles au Canada a diminué de 3,5 % entre 2016 et 20211. De plus, la main-d’œuvre vieillit, l’exploitant agricole moyen ayant désormais 56 ans. En revanche, le nombre d’exploitations agricoles autochtones est à la hausse (+6 %), et la moyenne d’âge des hommes entrepreneurs autochtones est de 34 ans et celle des femmes entrepreneures autochtones est de 39 ans2.

La population autochtone du secteur agricole, relativement jeune et en pleine croissance, pourrait aider ce secteur à répondre à la demande grandissante de main-d’œuvre hautement qualifiée. Elle pourrait également contribuer à combler les lacunes en matière de services, notamment dans les domaines des conseils d’affaires et financiers, du soutien agronomique et technologique, ainsi que des services de planification environnementale et de gestion.

De plus en plus de programmes de formation autochtones sont offerts dans les collèges et les universités du pays. Dans certains cas, les offres sont très précises. Par exemple, plus tôt cette année, le Collège Suncrest, qui compte neuf établissements en Saskatchewan, a lancé un programme de broyage de canola dirigé par des Autochtones. Durant 12 semaines, le programme prépare les étudiants à des carrières dans l’industrie du broyage des graines oléagineuses3. L’Assinobione Community College du Manitoba s’emploie actuellement à agrandir l’accès des étudiants autochtones à la formation et à l’acquisition de compétences dans le domaine de l’agroalimentaire, en offrant, sans frais de scolarité, des programmes axés sur la production horticole à l’intention des apprenants hors réserve. Ces programmes sont financés par des partenaires comme le Congrès des peuples autochtones4.

2. Accroître la participation des Autochtones à la production et à la gestion des terres

Les réserves des Premières Nations dans l’ensemble des Prairies comptent 1,5 million d’acres de terres cultivées, et ce nombre continue de croître. En Saskatchewan, la superficie des terres de réserves autochtones a presque doublé depuis 1992 (actuellement 8 234 kilomètres carrés) en partie grâce au processus relatif aux droits fonciers issus des traités (DFIT) et aux revendications particulières. Les DFIT et les revendications particulières sont des moyens dont dispose le Canada pour tenir ses promesses faites aux Premières Nations, en réglant les questions des terres découlant de traités historiques ou de manquements aux obligations relatives aux actifs (revendications particulières). Les terres cultivées dans les réserves en Saskatchewan ont augmenté d’environ 10 % au cours de la même période, et couvrent maintenant 43 % des terres de réserve des provinces des Prairies, ce qui est inférieur à la moyenne provinciale des terres cultivées, qui représentent 63 % de la Saskatchewan5.

Avec l’élargissement de leurs réserves et un mouvement croissant pour la souveraineté alimentaire, les communautés autochtones réintroduisent ou perfectionnent leurs systèmes de production alimentaire, en se concentrant principalement sur les jardins et l’élevage d’animaux à petite échelle et destinés à la consommation locale. La Nation crie de Fox Lake, par exemple, a réintroduit la production de fruits, de légumes et de volaille dans cette collectivité située à 750 kilomètres au nord-est de Winnipeg. À plus grande échelle, 4C Farms Ltd., dans la Première Nation de Cowessess, est un exemple d’exploitation agricole commerciale détenue par des Autochtones, qui cultive des céréales et des graines oléagineuses, et qui gère un troupeau de 125 vaches de race Angus. La ferme compte plus de 2 500 acres de prairies et de foin, et 2 000 acres de terres de récolte en Saskatchewan6.

L’accès à une infrastructure de transformation, la compréhension de la logistique de la chaîne d’approvisionnement et les normes en matière d’alimentation peuvent constituer des obstacles à la mise en marché de produits alimentaires cultivés dans les réserves. Pour surmonter ces obstacles, les communautés autochtones s’efforcent de raccourcir leurs chaînes d’approvisionnement afin de pouvoir vendre plus directement aux détaillants ou aux clients. Par exemple, Mistickokat Nehiyawak, qui se trouve à environ 120 kilomètres au nord de Saskatoon, est une communauté qui dirige des initiatives de production et de transformation du riz sauvage afin d’élargir l’accès au riz sauvage.

3. Régénération des populations de bisons

Dans l’ensemble de l’Amérique du Nord, entre 30 et 60 millions de bisons se promenaient en toute liberté avant que la colonisation européenne n’entraîne l’expansion des communautés de colons et la production agricole7. Lors du sommet, M. Leroy Little Bear, aîné de la Première Nation Kainai et professeur émérite à l’Université de Lethbridge, a expliqué comment la restauration des populations de bisons peut mener à la réconciliation avec les Autochtones et à la régénération de ces animaux.

Les communautés autochtones élaborent des approches pour réintroduire le bison sur leurs terres de réserves. Et ces approches portent leurs fruits. La tribu des Blood (Traité no 7) dirige un projet visant à réintroduire le bison des prairies grâce à une gestion améliorée des terres, qui comprend notamment la restauration des prairies indigènes et la revitalisation d’approches culturelles pour favoriser la santé de l’écosystème, notamment le brûlage dirigé des prairies pour la repousse. La tribu des Blood compte maintenant 96 animaux, ce qui lui procure des avantages culturels et environnementaux, en plus d’offrir des possibilités d’emploi aux membres de la tribu. Dans l’ensemble, le nombre de bisons au Canada, principalement concentré en Alberta et en Saskatchewan, a augmenté de 25 % pour atteindre 150 000 individus au cours des cinq dernières années8. De plus, Agriculture et Agroalimentaire Canada a annoncé récemment un investissement de 5 millions de dollars sur trois ans pour soutenir la restauration des bisons, en collaboration avec les communautés autochtones de la région9. Ce financement, annoncé lors du sommet, appuiera le renforcement des capacités dans le secteur du bison, de même que la formation d’un réseau régional favorisant l’échange de connaissances, le perfectionnement des compétences et la collaboration entre les communautés.


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  • L’agriculture canadienne recèle un potentiel immense, mais elle est freinée par un manque d’innovation. Le Canada abrite certains des sols les plus productifs et des agriculteurs les plus innovants au monde. Néanmoins, la croissance annuelle de la productivité du secteur a diminué pour atteindre environ 1 % au cours de la dernière décennie (contre 2 % durant la décennie précédente), ce qui laisse croire que peu d’innovations révolutionnaires parviennent jusqu’aux exploitations agricoles.

  • Le secteur n’attire pas suffisamment de talents. Le taux de postes vacants y est supérieur de 1,5 % à la moyenne nationale. Moins de 1 % des diplômés en sciences, technologies, ingénierie et mathématiques (STIM) ou en commerce, qui jouent un rôle de plus en plus important dans les exploitations agricoles modernes, choisissent une carrière en agriculture.

  • L’écosystème de recherche et développement est de moins en moins diversifié. Les investissements publics dans la production de connaissances agricoles, qui comprennent la recherche et le développement, ont reculé de 15 % depuis 2010. Le volume d’activités de recherche et développement confié aux universités par le secteur privé a chuté de 77 % dans les cinq dernières années. En outre, au cours de la dernière décennie, le nombre d’entreprises qui mettent en œuvre un programme de recherche et développement a baissé de 29 %.

  • D’autres pays nous devancent. Le Canada se trouve maintenant derrière l’Australie, les États-Unis, le Japon et le Brésil en ce qui concerne les investissements publics en matière de production de connaissances agricoles. La commercialisation des produits agricoles locaux est en déclin, tandis que la balance commerciale du pays s’améliore dans des domaines d’innovation comme ceux des produits chimiques, des engrais et des services agricoles..

  • La commercialisation des solutions agricoles prend de l’ampleur chez nos voisins du sud. Au cours des cinq dernières années, les investissements dans les entreprises de technologies agroalimentaires en démarrage ont été 22 fois supérieurs aux États-Unis par rapport au Canada. Cet énorme écart attire les entreprises canadiennes à la recherche de capitaux, de mentorat et d’applications commerciales au sud de la frontière.

CLe secteur agricole canadien a tout ce qu’il faut pour être le meilleur au monde : des sols productifs, un climat tempéré, une mécanisation avancée des activités et une industrie agroalimentaire en pleine croissance. L’ampleur des possibilités qui s’offrent au Canada apparaît clairement lorsque l’on considère l’importance de sa production agricole – qui fait de lui le grenier du monde –, le développement rapide des outils numériques – qui transforment tous les aspects de l’agriculture –, et l’accès croissant à des marchés d’exportation à fort potentiel, notamment en Europe, au Moyen-Orient et en Asie.

Il ne sera toutefois pas facile de tirer parti de cette situation. En effet, la productivité n’a cessé de diminuer ces dernières années1 Le secteur peine à attirer la bonne combinaison de talents et à maintenir le niveau d’investissement en recherche et développement requis pour rester un chef de file mondial. Relever ces défis alors que le secteur connaît un changement générationnel est essentiel non seulement pour renforcer la résilience et la compétitivité de l’agriculture canadienne, mais aussi pour faire progresser les ambitions plus larges du pays en matière de croissance. Cela permettra d’ouvrir de nouvelles perspectives économiques, de maintenir l’innovation à l’intérieur des frontières canadiennes et de positionner le pays comme un chef de file mondial en production agroalimentaire durable et de haute qualité. Toutefois, le Canada a besoin d’un plan d’action. Et ce plan doit reposer sur une stratégie visant à préparer la prochaine génération de leaders agricoles à la réussite.

Le secteur agricole canadien a besoin de talents plus diversifiés et hautement qualifiés pour innover. Au cours des dix dernières années, le taux de postes vacants dans ce secteur a été en moyenne supérieur de 1,5 % au taux national2. Et la situation ne fait qu’empirer. Le Conseil canadien pour les ressources humaines en agriculture estime que la pénurie de main-d’œuvre dans ce secteur à l’échelle nationale pourrait atteindre plus de 100 000 emplois d’ici 20303. Et ce chiffre ne tient pas compte du fait que 40 % des agriculteurs canadiens atteindront l’âge de la retraite d’ici 20334. Bien sûr, ils ne prendront pas tous leur retraite, mais il ne fait aucun doute que le secteur est à l’aube d’un changement radical. 

D’un point de vue technologique, ce changement est déjà en train de se produire. Les technologies de pointe – pilotage automatisé des tracteurs, alimentation automatisée des animaux, trayeuses robotisées et système d’information géographique pour la cartographie des sols – sont monnaie courante dans les exploitations agricoles canadiennes d’aujourd’hui. Et elles génèrent des revenus considérables. Le nombre d’agriculteurs déclarant des revenus annuels supérieurs à 1 million de dollars a augmenté d’une année sur l’autre depuis 2015, avec une hausse de 67 % en 20235.

L’automatisation exige des aptitudes diversifiées : les agriculteurs demeurent la pierre angulaire du secteur, mais l’industrie a besoin de nouvelles aptitudes pour s’adapter à la révolution technologique en cours. Toutes sortes de professions, des ingénieurs aux experts en science de données, en passant par les responsables-marketing et les administrateurs d’entreprise, jouent un rôle crucial. Le Conference Board du Canada a révélé qu’un emploi sur trois en agriculture pourrait être automatisé au cours de la prochaine décennie6. Cette situation laisse entrevoir une possibilité d’atténuer la croissance exponentielle prévue des pénuries de main-d’œuvre agricole ; toutefois, davantage de talents formés en STIM doivent mettre leur expertise au service de l’agriculture.

Néamoins, attirer des talents diversifiés et hautement qualifiés s’est avéré un défi.

Le bassin de talents diminue : en 1931, un Canadien sur trois faisait partie de la population agricole ; en 2021, ce chiffre était passé à un sur 61, soit 1,6 % de la population du pays7. Bien que cette baisse témoigne des progrès des systèmes de production et de la technologie, il s’agit également d’un obstacle à l’attraction de talents. Si les jeunes générations issues du milieu agricole sont davantage attirées par les carrières dans ce secteur, il est nécessaire d’attirer de nouveaux talents. Or, de nombreux Canadiens titulaires d’un diplôme en ingénierie, en commerce ou en informatique ignorent que le secteur a besoin de leurs aptitudes. Si les Canadiens ne sont pas sensibilisés aux applications de l’ingénierie, du commerce et de l’informatique en agriculture – p. ex. robotique, exploitation d’entreprises agricoles de plusieurs millions de dollars, création de logiciels de surveillance de la santé des sols –, il est peu probable que ceux qui possèdent ces aptitudes envisagent de faire carrière dans ce secteur.

Il suffit de regarder les inscriptions aux études postsecondaires pour le constater. L’agriculture et les ressources naturelles constituent le deuxième domaine d’études le moins populaire au Canada, devant seulement le perfectionnement et l’initiation aux loisirs8. Les diplômés et titulaires de diplômes en agriculture occupent principalement des postes dans les domaines suivants : agriculture générale et production (32 %), horticulture et services (19 %), technique, administration et médecine vétérinaires (18 %) et sciences alimentaires, végétales et animales (18 %)9

Les diplômés en agriculture ne trouvent pas d’emploi dans des professions de plus en plus influentes comme la politique, les données, le commerce et les finances. Ces domaines professionnels jouent un rôle important dans la gestion des risques en agriculture, mais moins de 1,5 % des personnes travaillant dans ces domaines ont suivi une formation postsecondaire axée sur l’agriculture10. Il s’agit là d’une occasion manquée pour l’entrepreneuriat, qui pourrait mettre à profit les aptitudes des informaticiens, des experts en science des données et des techniciens en finance et en commerce afin de trouver de nouvelles façons d’aborder la gestion agricole, l’automatisation et le capital financier en agriculture.

Créer davantage d’occasions d’apprentissage par l’expérience et en milieu de travail pour les étudiants est un moyen de favoriser le décloisonnement des domaines d’études, d’attirer des personnes issues de disciplines autres que l’agriculture et de constituer un bassin de talents dans le secteur agricole canadien. 

La collaboration entre les facultés des collèges et des universités pourrait constituer un bon point de départ pour offrir aux étudiants des cours et des expériences plus diversifiés qui ne sont pas conventionnellement proposés par les départements d’agriculture. Par exemple, le Olds College, un établissement unique en Alberta axé sur l’agriculture, propose des programmes en agriculture numérique qui comprennent un large éventail de cours, notamment en sciences végétales, en gestion des données et en analyse de données. La création de centres multidisciplinaires offre également un lieu centralisé où les étudiants peuvent découvrir de nouvelles aptitudes et de nouveaux outils. Citons par exemple l’AI for Food de l’Université de Guelph, un centre dédié à l’intelligence artificielle (IA) et aux données en agroalimentaire.

Toutefois, pour véritablement élargir les horizons des étudiants, les établissements non spécialisés en agriculture devraient envisager de faire davantage pour présenter les possibilités de carrière en agriculture aux étudiants. Pour ce faire, il faut favoriser les relations entre les universitaires et l’industrie, notamment en faisant participer des chercheurs non spécialisés en agriculture à des conférences agricoles existantes qui n’attirent généralement que des délégués issus du secteur, afin de les informer des occasions qui s’offrent à leurs étudiants.

L’organisation de stages en milieu agricole permettrait aux étudiants qui ne suivent pas de cursus agricole de découvrir par eux-mêmes les possibilités de carrière offertes dans ce secteur. Pour multiplier les possibilités de placements, il faut un engagement accru de la part du secteur, ce qui est particulièrement important à une époque où les technologies perturbatrices telles que l’IA réduisent le nombre d’emplois de premier échelon. Un tel engagement pourrait s’appuyer sur des programmes efficaces comme le Programme d’emploi et d’acquisition de compétences des jeunes. Les programmes de formation et d’expérience pour les jeunes, comme le Programme d’emploi et d’acquisition de compétences des jeunes, pourraient également envisager de mettre en place des volets de recrutement dans les domaines des STIM, du commerce ou du développement durable pour les jeunes qui possèdent les aptitudes recherchées par le secteur.  

ÉTUDE DE CAS :

L’approche de Sustainable Food Systems for Canada (SF4C) consiste à tirer parti d’un réseau d’établissements d’enseignement pour offrir un apprentissage par l’expérience à la prochaine génération.

Lancée grâce à une subvention à la recherche accordée par le gouvernement fédéral, SF4C est une plateforme de formation et d’innovation agroalimentaire conçue pour familiariser les apprenants, qu’ils soient issus ou non du domaine agricole, avec les aptitudes en innovation agricole dont le secteur a besoin pour croître. Fondé en 2025, le réseau pancanadien comprend 13 universités et collèges, des organisations autochtones, des incubateurs d’entreprise et des groupes d’innovation sectorielle et offre ce qui suit :

  • Aptitudes : permet de former des milliers de professionnels hautement qualifiés et prêts à travailler grâce à des plateformes de rehaussement des aptitudes comme les microcertifications.

  • Collaboration : favorise les partenariats intersectoriels en créant un guichet unique où les participants peuvent utiliser les espaces d’apprentissage par l’expérience et de collaboration qui attirent les parties prenantes pour les marathons de programmation, les concours d’argumentaires et les séances de conception.

  • Mentorat : réduit l’ampleur du déficit d’innovation en agroalimentaire en préparant les entreprises en démarrage aux programmes d’incubateur et d’accélérateur existants. SF4C offre du mentorat, des contacts pour l’obtention de financement et du soutien à la commercialisation aux futurs entrepreneurs qui se préparent à amasser des fonds et à présenter leur projet à des incubateurs et à des accélérateurs.

L’approche du réseau consiste à mettre en commun les ressources afin de réduire les chevauchements dans la formation agroalimentaire au Canada et vise à offrir aux Canadiens des expériences concrètes en agriculture.

La recherche et le développement dans le secteur agroalimentaire canadien ont donné lieu à des innovations qui ont rapporté des milliards : la pomme Spartan, le canola et les pommes de terre Yukon Gold, pour n’en citer que quelques-unes. Ils ont également fait du pays un chef de file mondial dans le domaine du développement transformateur, notamment dans la production de tomates de serre, la génétique animale et le bien-être animal, ainsi que la production céréalière à grande échelle. Cependant, la baisse des investissements en recherche et développement et les obstacles dans le pipeline d’innovation ont diminué l’avantage concurrentiel du secteur. Par conséquent, les entreprises en démarrage quittent le Canada, souvent vers les États-Unis, pour obtenir du financement et tester leurs innovations. Quant aux agroentreprises multinationales, elles transfèrent leurs investissements en recherche et développement à l’étranger.

Les connaissances agricoles sont en chute libre : il est essentiel d’investir dans la recherche et le développement pour stimuler l’innovation et attirer les talents. Les gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux du Canada ont augmenté de 500 millions de dollars leur investissement dans le cadre stratégique pour l’agriculture actuel, le Partenariat canadien pour une agriculture durable (PCA durable) (2023-2028), un programme de financement quinquennal de 3,5 milliards de dollars. Néanmoins, les investissements publics du Canada dans la recherche et le développement sont en baisse. Selon l’OCDE, la production de connaissances agricoles a reculé de 15 % en 10 ansa 11.Parallèlement, l’Australie, le Brésil et les États-Unis ont enregistré une augmentation des dépenses publiques. On prévoit que les investissements fédéraux du Canada dans les sciences et l’innovation agricoles diminueront encore davantage, soit de 12 % d’ici 202712. Ces compressions compromettent la capacité du gouvernement à participer à des réseaux d’instituts de recherche et développement et à établir des partenariats public-privé efficaces.

Le soutien gouvernemental à la commercialisation de la recherche et du développement en agriculture diminue dans le cadre de son portefeuille de l’Innovation, des Sciences et du Développement économique. Agri-innover, le programme fédéral visant à favoriser la commercialisation dans le secteur agricole, a vu son budget diminuer de 42 %, passant de 165 millions de dollars (2013-2018) à 95 millions de dollars (2023-2028)13.

Le financement privé évolue : on observe également un fossé grandissant entre l’industrie et le monde universitaire, les entreprises ayant réduit leurs financements externes destinés à la recherche et au développement dans les universités. Les investissements privés dans la recherche interne évoluent également. Alors que les entreprises agricoles canadiennes continuent d’augmenter leurs investissements dans la recherche et le développement internes – passant de 101 millions de dollars en 2018 à 120 millions de dollars en 2023 –, les investissements des entreprises internationales dans la recherche et le développement agricoles internes au Canada ont chuté de 60 millions de dollars en 2018 à 40 millions de dollars en 202314.

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Le volume d'activités de recherche et développement confiées aux universités par le secteur privé a baissé de 77 %.

Les centres d’innovation performants reposent souvent sur des regroupements d’universités, de collèges, d’entreprises et de gouvernements qui collaborent tout au long du cycle d’innovation, de la recherche d’idées à la croissance15. Au Canada, les perspectives de création de tels centres pour l’agriculture se détériorent, le nombre d’entreprises menant des activités de recherche et développement axées sur l’agriculture ayant diminué de 29 % au cours des dix dernières années16.

Le Canada n’est pas le premier pays où les innovateurs testent leurs solutions : au cours de la dernière décennie, il est passé de la troisième à la dixième place parmi tous les pays en termes de valeur des investissements dans les technologies agroalimentaires17 18. Le Canada dispose des outils nécessaires pour accélérer la commercialisation de la recherche et du développement, mais ceux-ci sont sous-utilisés. Il s’agit notamment de mécanismes comme le Programme d’examen accéléré pour les technologies vertes de l’Office de la propriété intellectuelle du Canada (OPIC), qui peuvent être utilisés pour positionner le Canada comme un concurrent de taille dans le domaine des technologies agricoles. Bien que l’utilisation de ce programme reste faible, son taux d’octroi de brevets est plus élevé, soit 95 % contre 69 % pour les demandes de brevet standard19. Cela représente un avantage concurrentiel potentiel pour le Canada dans le domaine des technologies agricoles susceptibles d’avoir des résultats environnementaux positifs, alors que le United States Patent and Trademark Office met fin à son programme pilote d’atténuation des changements climatiques. Cependant, le Canada a encore beaucoup de chemin à parcourir, car il ne figure pas parmi les cinq premiers pays en matière de dépôt de demande de brevet dans les principaux sous-domaines des technologies agricoles : lutte contre les parasites et les maladies, adaptation et génétique des cultures, agriculture intelligente (p. ex. capteurs), gestion du bétail, cartographie et imagerie20. Il faudrait s’attaquer au délai de mise en œuvre des innovations agricoles au Canada afin d’attirer davantage d’investissements et de recherche et développement au pays, car le déficit commercial du Canada dans le domaine des pesticides et des produits chimiques agricoles a augmenté de 159 % au cours des dix dernières années21.

Les investissements dans les technologies agroalimentaires aux États-Unissont 22 fois plus impotants qu'au Canada

Les incitations à la recherche et au développement ne sont pas aussi lucratives que dans d’autres pays de l’OCDE : le Canada offre des incitations fiscales importantes pour les investissements dans la recherche et le développement en pourcentage du PIB, se classant au 9e rang de l’OCDE. Toutefois, si l’on considère l’ensemble des incitations à la recherche et au développement, il manque des plateformes de financement de contrepartie transformateur, et le pays se classe au 23e rang des pays de l’OCDE en termes de dépenses directes de recherche et développement en pourcentage du PIB22. Il existe des programmes qui offrent des possibilités de financement à coûts partagés pour la recherche et le développement ainsi que pour la commercialisation, notamment Agri-science et Agri-innover. Toutefois, les compressions budgétaires, les inefficacités dans la prestation des programmes et certains décalages entre les priorités de recherche et les besoins de l’industrie risquent généralement de nuire à l’innovation23.

Il faut favoriser une approche axée sur les résultats afin de stimuler la demande privée pour la recherche et le développement et la commercialisation en agriculture au Canada. Une option consiste à prioriser l’agriculture en tant que secteur pilote de la future Corporation d’innovation du Canada (CIC). Prioriser l’agriculture, qui souffre d’un problème évident en matière d’innovation caractérisé par un manque de dépenses en recherche et développement et en commercialisation, pourrait constituer un exemple pour le reste du Canada sur la manière de rationaliser et de réorienter l’approche d’un secteur en matière de recherche et développement afin de se concentrer sur l’obtention de résultats applicables pour l’industrie et l’économie en général. 

ÉTUDE DE CAS :

GrowAG, la plateforme numérique d’AgriFutures, est une plateforme centralisée qui permet de mettre en relation les acteurs et d’investir dans des projets d’innovation agricole en Australie.

AgriFutures Australia est un institut centralisé de recherche et développement dont la mission est de tirer parti des financements publics et privés, en combinant les fonds provenant des taxes de l’industrie, des contributions gouvernementales et des investissements privés. Il a pour mandat spécifique de répondre aux besoins en matière de recherche et développement tant des industries spécifiques soumises à taxation que des secteurs agricoles entièrement nouveaux. Cette position unique lui permet d’agir comme catalyseur de la croissance future de l’industrie, une fonction qui, dans d’autres pays, est souvent répartie entre plusieurs organisations.

La plateforme GrowAG d’AgriFutures contribue à remédier à la fragmentation de l’innovation agricole en créant un guichet unique regroupant des projets de recherche, des possibilités de financement, des entreprises en démarrage et de nouvelles occasions de collaboration, ce qui facilite l’accès aux occasions pour ceux qui cherchent à établir des partenariats dans les domaines de la recherche et du développement, de la commercialisation et de la croissance d’entreprise.

Il s’agit d’une « passerelle » d’innovation qui offre non seulement un centre d’échanges aux investisseurs, chercheurs et entreprises en démarrage du pays, mais qui fournit également aux utilisateurs internationaux un moyen clair de découvrir les occasions d’investissement dans l’innovation agricole australienne.

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  • Le capital naturel demeure un moteur économique sous-utilisé. Le PIB des secteurs liés à la nature au Canada, notamment ceux de la foresterie, de l’agriculture, des mines et de la pêche, a enregistré une croissance annuelle inférieure de 0,3 % à celle du reste de l’économie au cours des vingt-cinq dernières années. Une tendance comparable est observée aux États-Unis et au Royaume-Uni.

  • Ignorer la nature menace la prospérité. Plus de la moitié de l’économie mondiale, soit environ 78 000 milliards de dollars, dépend de la nature, qu’il s’agisse de l’alimentation, du tourisme ou de la construction. Le Canada, les États-Unis et le Royaume-Uni cherchent à rebâtir leurs économies, mais les ressources naturelles dont la croissance à long terme de celles-ci est tributaire s’épuisent, et leur valeur réelle n’est pas prise en compte.

  • Il existe une occasion générationnelle de tirer profit du patrimoine naturel grâce à des programmes d’intérêt national. Les pays qui suivent et mettent en valeur leur capital naturel parallèlement à leur PIB peuvent libérer de la croissance et attirer des investisseurs mondiaux en quête de projets de valorisation du capital naturel dans lesquels investir. Alors que les institutions financières se mobilisent pour combler le déficit de financement de la nature, la demande augmente : on estime les besoins annuels à 580 milliards de dollars d’ici 2030. Cette somme atteindra près de 940 milliards de dollars d’ici 2050.

  • Les capitaux privés sont essentiels pour combler ce déficit – et monter en puissance. Les États assurent actuellement 82 % (222 milliards de dollars) du financement de la nature. Cela tient au fait que le secteur privé a besoin de signaux politiques plus forts et d’avoir l’assurance que ses investissements seront générateurs de rendements.

  • Si sa place s’accroît dans les marchés de la finance et de l’environnement, la nature y demeure sous-représentée.. La nature représente un petit segment de la finance durable. En 2025, les mesures de compensation carbone fondées sur la nature ont compté pour 13 % des crédits carbone volontaires, alors qu’elles représentent plus de la moitié du potentiel annuel de création de crédits carbone.

  • L’intégration des politiques, l’intelligence artificielle et… la comptabilité peuvent faire entrer la nature dans le bilan et les programmes de croissance. Au Canada, la mise en œuvre de la Stratégie sur les minéraux critiques et de nouveaux projets d’exploitation minière importants sont un bon moyen de tester ces trois axes.Tout commence parintégrer les systèmes de valeurs et connaissances autochtones dans les cadres comptables du capital naturel.

En 2023, RBC a créé l’Institut d’action climatique dans le but d’accompagner collectivement les Canadiens vers l’objectif « zéro émission nette », avec un engagement d’information, de mobilisation et d’intervention sur tous les aspects du défi climatique. La protection, la conservation et la croissance des ressources naturelles sont des éléments essentiels du parcours vers l’objectif « zéro émission nette ».

La nature est un atout essentiel pour faire croître notre économie. Ce thème tombe à point, alors que des économies avancées comme le Canada, le Royaume-Uni et les États-Unis promeuvent des programmes et projets d’intérêt national. Il existe cependant un problème : la nature et les personnes qui la gèrent et la protègent – notamment les communautés autochtones, les agriculteurs, les pêcheurs et les foyers d’accueil – sont souvent exclues du bilan. C’est ce problème que l’Institut d’action climatique RBC et Nature United, la filiale canadienne de The Conservation of Nature, aborde dans ce rapport.

Bâtir, consommer et exporter toujours plus pour stimuler le PIB finissent inévitablement par éprouver les forêts, les sols et les cours d’eau sans lesquels aucune croissance ne serait possible. Mais les programmes en faveur de la croissance offrent aussi une occasion générationnelle – à condition de considérer la nature non comme un coût à gérer, mais comme un atout à construire, à valoriser et à exploiter.

Plus de 78 000 milliards de dollars1 de l’économie mondiale – environ la moitié du PIB total – sont fortement ou modérément tributaires de la nature[i]. Pourtant, le PIB national ne tient compte de la nature qu’une fois celle-ci exploitée (pêche, céréales, bois d’œuvre), en faisant fi, pour l’essentiel, des services écosystémiques offerts par la nature. C’est notamment le cas du stockage du carbone dans les sols agricoles, de la filtration de l’eau dans les tourbières saines et des avantages des forêts intactes sur les plans culturel et de la biodiversité. Ces services écosystémiques, évalués à plus de 200 000 milliards de dollars, demeurent largement invisibles dans les comptes économiques, ce qui occulte à la fois une source importante de croissance et une source croissante de risques2.

La valeur véritable de la prise en compte de la nature est à l’ordre du jour des dirigeants mondiaux lors des conférences sur la nature et les changements climatiques depuis plus de 30 ans. Ces derniers ont signé les premiers accords mondiaux sur le climat et la biodiversité la dernière fois que le Brésil a accueilli le monde, au sommet de la Terre de Rio, en 1992. Les dirigeants de la planète doivent de nouveau se réunir au Brésil cet automne, à l’occasion de la COP30, et auront une occasion de placer la nature au centre de leurs stratégies économiques.

La mobilisation de capitaux pour la nature demeure un défi. La majeure partie provient des gouvernements, l’industrie s’étant largement tenue à l’écart, du fait, en partie, du caractère incertain du rendement des investissements dans ce domaine. Les financements publics et privés de la nature s’élèvent annuellement à quelque 270 milliards de dollars à l’échelle mondiale. Plus de 580 milliards de dollars seront nécessaires annuellement si l’on veut combler le déficit de financement de la nature d’ici 2030. Ce chiffre augmentera à quelque 940 milliards de dollars par an d’ici 20503.

Une convergence entre la nature et les programmes politiques en faveur de la croissance offrirait une occasion sans précédent de tirer profit de la nature en tant qu’actif investissable. La constitution d’un patrimoine naturel constitue un moyen de relancer les secteurs axés sur la nature, comme l’agriculture et l’industrie forestière, et de renforcer le rôle de la nature dans l’économie du bâtiment et des travaux publics, notamment les infrastructures vertes dans les projets de construction résidentielle. Le fait d’investir dans la nature permet aussi d’atténuer les pertes économiques, notamment les 3 300 milliards de dollars à risque à l’échelle mondiale si des services écosystémiques, comme la pollinisation sauvage ou la pêche en mer devaient s’effondrer du fait d’une exploitation excessive4.

Le Canada, les États-Unis et le Royaume-Uni ont tous mis en place des programmes de croissance et proposent trois modèles politiques et économiques d’intégration de la nature. Environ 7 % du PIB du Canada provient des secteurs axés sur la nature – agriculture, mines, foresterie et pêche. La croissance du PIB combiné de ces secteurs a été de 0,3 % plus lente que celle du reste de l’économie au cours du dernier quart de siècle5. Aux États-Unis, la Réserve fédérale estime que les événements météorologiques extrêmes peuvent avoir une incidence négative de 0,5 % sur le PIB du pays annuellement6. Et les protections naturelles, comme les zones humides côtières, disparaissent au profit des aménagements, ce qui accentue les conséquences. Si les tendances actuelles se maintiennent, la gestion de son capital naturel par le Royaume-Uni pourrait entraîner une diminution de son PIB d’environ 5 % d’ici 20307.

La nature est désormais un risque déclarable et une catégorie d’actifs investissables. La mise en œuvre de cette idée est cependant inégale. Plus de 90 pays, dont le Canada et l’Australie, ont adopté des cadres de comptabilité du capital naturel harmonisés avec le Système de comptabilité environnementale et économique (SEEA) des Nations Unies. Des lacunes demeurent toutefois au chapitre de l’intégration complète du capital naturel dans les comptes du PIB national et à celui de l’utilisation de la comptabilité du capital naturel pour orienter les investissements à grande échelle. Dans le secteur privé, certaines régions, comme l’Union européenne, imposent la production de rapports sur la durabilité et encouragent l’harmonisation avec les cadres financiers liés à la nature, comme le Groupe de travail sur l’information financière relative à la nature (Task Force on Nature-related Financial Disclosures – TNFD).

Si les normes de comptabilité et de finance relatives à la nature demeurent désorganisées, ces exemples montrent qu’il existe un faisceau de politiques et de rapports permettant de traiter la nature comme un actif pertinent pour les flux de trésorerie. Le temps est maintenant venu de simplifier la gouvernance de la nature, d’améliorer l’accessibilité pour les entreprises et les gouvernements en appliquant des technologies de rupture comme l’IA et d’intégrer tout cela aux politiques de croissance.

Le modèle canadien : une économie riche en ressources, en quête de nouveaux moteurs de croissance

Le Canada regorge de richesses naturelles : le pays possède 25 % des zones humides, 24 % des forêts boréales et 30 % des réserves d’eau douce de la planète. Comme indiqué précédemment, quelque 7 % de son PIB dépend directement de la stabilité et de la productivité de ces actifs, et cette dépendance se répercute sur toute la chaîne d’approvisionnement8.

L’approche du Canada en matière d’intégration de la nature à la croissance économique est appuyée par des financements et des mesures financières, l’établissement d’objectifs, dont la Stratégie pour la nature 2030, et l’expansion des parcs nationaux et des corridors écologiques. Ces investissements et engagements font progresser la conservation et la protection de la nature. Pourtant, les mesures politiques actuelles ne parviennent pas à tirer parti des cadres comptables du capital naturel pour retourner à grande échelle cette valeur aux personnes sur le terrain.

Pour le Canada, le défi d’intégrer la nature à sa politique de croissance consiste à trouver un équilibre entre sa croissance fondée sur les ressources naturelles et son engagement envers la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, tout en respectant ses engagements climatiques inscrits dans la loi. Composer avec un environnement aussi complexe n’a rien de simple. Celui-ci est toutefois nécessaire pour faire en sorte que les projets d’intérêt national du Canada ne compromettent pas les droits et systèmes de connaissances des peuples autochtones et ne grugent pas un de ses plus grands atouts par nature.

Le modèle du Royaume-Uni : un pays aux ressources limitées, mais affichant de grandes ambitions pour leur exploitation

Le Royaume-Uni, où seule la moitié de la faune et de la flore indigènes restent intactes, est un des pays les plus appauvris en ressources naturelles du monde9. L’économie du pays repose principalement sur les secteurs des services, comme la finance et l’immobilier, tandis que les secteurs liés à la nature comptent pour environ 2 % de l’économie10. Cependant, l’intensité de la course aux ressources naturelles dans le pays et le rythme auquel elles s’épuisent ont donné de l’élan au financement de la nature sur le plan national. Cet élan s’accompagne d’un appel à des recommandations sur la façon dont l’État peut aider à accroître le rôle du secteur privé dans la réhabilitation de la nature dans le cadre de la stratégie de croissance du gouvernement britannique, Plan for Change.

L’une des principales composantes de ce plan de changement est l’ambition du pays de construire 1,5 million de logements et d’accélérer la prise de décisions en matière de planification pour au moins 150 grands projets d’infrastructure économique, dont la création de zones de croissance de l’IA pour les centres de données. Les politiques de gain net de biodiversité et de neutralité des rejets de nutriments du Royaume-Uni permettent d’intégrer dans ces projets d’aménagement une possibilité fondée sur le marché pour les propriétaires terriens et gestionnaires fonciers d’accumuler des actifs naturels11. Cela montre que les politiques publiques du Royaume-Uni axées sur la nature se multiplient et s’harmonisent avec les politiques de croissance.

On ne s’attend toutefois pas à ce que le pays parvienne à la fois à s’attaquer aux pertes de PIB liées à l’épuisement du capital naturel et à atteindre ses objectifs, comme préserver 30 % de sa biodiversité d’ici 203012. Le Royaume-Uni fait face à un défi de restauration de la nature à grande échelle, dans un contexte d’intensification et de concurrence des intérêts en matière d’actifs naturels. Les besoins en eau et en terres liés à la construction résidentielle, à l’agriculture et à l’expansion des centres de données pour l’IA soulignent la nécessité d’une meilleure planification du capital naturel pour orienter les options de croissance économique, au-delà de la seule compensation des répercussions 13.

Le modèle américain : un géant économique qui tourne le dos à la valorisation de la nature

Environ 3 % du PIB des États-Unis provient des secteurs axés sur la nature. Et plus de 10 % du PIB du pays dépend fortement de la nature, notamment les secteurs se trouvant en aval des secteurs axés sur la nature dans la chaîne d’approvisionnement, comme la transformation d’aliments14. Pourtant, plus de 40 % de ses écosystèmes naturels sont considérés comme présentant un risque d’effondrement15. En 2023, le programme Statistics for Environmental-Economic Decisions (SEED), qui s’appuie sur le cadre du SEEA, a quantifié la valeur des actifs naturels des États-Unis. Cet exercice a estimé la valeur des terres privées à 43 000 milliards de dollars, soit environ 30 % de la richesse nette des États-Unis. Ces conclusions ont poussé le gouvernement fédéral à investir de façon éclairée dans des programmes de conservation et le développement d’infrastructures vertes, en accordant notamment un financement de 1,3 milliard de dollars pour le verdissement des villes, en vertu de l’Inflation Reduction Act16.

L’administration Trump a opéré un virage de la comptabilisation des ressources naturelles renouvelables à l’extraction des ressources non renouvelables. L’exemple le plus révélateur est probablement le décret présidentiel intitulé Unleashing American Energy, qui abroge les directives données aux agences fédérales de prendre en compte les services écosystémiques comme la contribution des zones humides à la gestion des inondations dans les évaluations de projets. Les modifications de la One Big Beautiful Bill Act (la grande et belle loi) récemment proposées pourraient également compromettre une convention de partage des revenus de plus de 100 ans entre le gouvernement fédéral et les collectivités rurales en matière de gestion des forêts. Aux termes de cet accord de longue date, 25 % des profits du gouvernement fédéral provenant de l’exploitation commerciale des forêts sont reversés aux collectivités rurales (où cette activité a lieu, mais ne génère pas d’impôts fonciers locaux), afin qu’elles les investissent dans les infrastructures locales. Ces modifications de la loi pourraient réorienter ces fonds vers le gouvernement fédéral et augmenter les exigences minimales en matière d’exploitation forestière.

Mettre de côté les efforts nationaux qui comptabilisent les actifs naturels parallèlement au PIB risque de conduire à négliger une source de croissance économique et de risque. La nature clivante de la politique fédérale américaine exige une redéfinition des actifs naturels et de leur gestion apte à résister aux changements de gouvernements. Le plus urgent est d’établir une stratégie de communication insistant sur la valeur de la nature pour l’économie axée sur la production que privilégie l’administration fédérale.

Finance et financement : un élan pour stimuler la croissance

FondsFonds d’investissement spéciaux servant à financer des projets axés sur la conservation, la restauration ou la gestion durable du capital naturel
SubventionsFonds non remboursables versés pour soutenir des activités liées à la nature
CréditsIncitatifs financiers ou aides visant à encourager des activités bénéfiques pour l’environnement (p. ex., allègements fiscaux ou réductions de frais)
ObligationsTitres de dette à revenu fixe dont le produit de la vente aux investisseurs est principalement utilisés pour des projets axés sur la nature
PrêtsFonds empruntés pour des projets liés à la nature et devant être remboursés avec des intérêts ou assortis de conditions d’emprunt avantageuses
Échanges dette-natureAccord aux termes duquel une partie de la dette étrangère d’un pays est annulée en échange d’engagements de financer des projets de conservation              

Les fonds et les financements peuvent faciliter les choses en créant un rôle dans l’économie pour des solutions fondées sur la nature. Ce sont toutefois les gouvernements qui assument une grande partie de la facture – 82 % des flux financiers pour la nature à l’échelle mondiale17 –, ce qui rend difficile la mobilisation de fonds nécessaires à des projets transformationnels.

Au Canada, Financement de projets pour la permanence (FPP) est un modèle novateur de financement de la conservation qui permet de jumeler des financements gouvernementaux, privés et communautaires à long terme. La première initiative de FPP au Canada, qui concernait la forêt pluviale de Great Bear, née d’une crise touchant le bien-être des Premières Nations et d’un conflit relatif à l’exploitation forestière, rétablit aujourd’hui la nature en tant que source de prospérité et offre des occasions de conservation et de développement économique menées par les Autochtones. Plus de 444 millions de dollars ont été investis depuis la création du FPP de la forêt pluviale de Great Bear, en 200718.

Étude de cas

Lieu : Forêt pluviale de Great Bear et Haida Gwaii (Colombie-Britannique), Canada

Le financement à long terme de la conservation de la nature dirigé par la vision des Premières Nations en matière de développement économique et de conservation accroît l’ampleur et la durabilité des occasions concernant les collectivités, les entreprises et la conservation de la nature.

Élément déclencheur :

Une crise du bien-être chez les Premières Nations et une économie fortement tributaire des industries d’extraction en Colombie-Britannique au cours des années 1980 et 1990 ont engendré un conflit croissant quant à la gestion des ressources naturelles et ont limité les occasions de développement économique et communautaire, ce qui fait monter le taux de chômage à 80 % chez les Premières Nations37. Ce modèle intenable a atteint un sommet dans les années 1990. Le mouvement mené par les Premières Nations, notamment la Guerre des bois, comme on a appelé les manifestations historiques de Clayoquot Sound, en 1993, soutenues par des groupes écologistes, a exigé la protection des territoires des Premières Nations et un accès pour elles aux occasions économiques. Ce mouvement a conduit le gouvernement à amorcer un processus de planification stratégique de l’utilisation du territoire. Il s’agissait d’une étape clé pour ouvrir la voie à un changement transformationnel là où les tentatives ponctuelles précédentes n’avaient pas permis d’améliorer le bien-être et la situation économique et environnementale des communautés.

Cette exigence de changement a mené à la création, en 2007, de Coast Funds, institut de financement de la conservation ayant pour mandat de mettre en œuvre certaines parties de l’accord de la forêt pluviale de Great Bear. Coast Funds est né de la reconnaissance mutuelle par les Premières Nations, les groupes environnementaux, l’industrie et le gouvernement que le bien-être des collectivités est essentiel à une économie durable et à une gestion responsable des ressources naturelles.

Mécanisme de changement :

Les Premières Nations et des organismes environnementaux ont recueilli 60 millions de dollars de fonds privés en 2006 pour créer un fonds de dotation pour la conservation de la côte, le Coast Conservation Endowment Fund, sur lesquels 4 millions de dollars ont été affectés à la planification de la conservation et aux coûts du démarrage opérationnel. Un an plus tard, les gouvernements provincial et fédéral ont versé un financement équivalent ; le Coast Economic Development Fund était né. Les deux fonds, d’une valeur initiale de 120 millions de dollars, sont administrés par le conseil d’administration du Coast Fund, qui est nommé par les Premières Nations, le gouvernement de la Colombie-Britannique et des fondations philanthropiques. Le conseil d’administration supervise les finances et les investissements des fonds dans les Premières Nations, et celles-ci soumettent des projets au conseil pour examen.

La structure de gouvernance du conseil a évolué à mesure que les fondations consolidaient leurs rôles de gouvernance et renonçaient à leurs droits de vote afin d’augmenter l’influence des Premières Nations dans l’orientation de Coast Funds, ce qui leur donnait un contrôle égal à celui des gouvernements de la Couronne. Ce changement dans la gouvernance fait progresser la vision d’un développement économique mené par des Autochtones et d’une gérance assurée par les nations autochtones.

Mise en oeuvre :

Les Premières Nations ont investi plus de 120 millions de dollars provenant de Coast Funds et ont mis à profit 324 millions de dollars de leurs propres fonds et d’autres sources de financement. Les 444 millions de dollars ont été investis dans différents secteurs économiques, notamment le tourisme, la fabrication, l’exploitation forestière et l’aquaculture.

En complément des fonds de Coast Funds, les Premières Nations génèrent des ventes de crédits de carbone aux termes de l’Atmospheric Benefit Sharing Agreement, accord conclu entre deux organisations autochtones régionales, leurs Premières Nations respectives et le gouvernement provincial. Ces accords définissent le cadre de partage des avantages liés au carbone, comme les crédits de compensation associés à l’accord de la forêt pluviale de Great Bear, qui vise à éviter la déforestation.

Taan Forest, entreprise d’exploitation forestière appartenant à la Nation haïda, est un exemple d’accumulation de fonds et de soutien à la création de crédits carbone pour promouvoir des entreprises forestières durables. La société a mis à profit des fonds provenant de Coast Funds pour aménager un parc industriel qui a permis aux entrepreneurs haïdas de s’engager dans le secteur de l’exploitation forestière à valeur ajoutée38. Taan Forest offre des chances économiques tout en protégeant les actifs environnementaux et culturels de la nation, en détenant la tenure forestière pour 60 % des activités de foresterie à Haida Gwaii39

Retombées :

Coast Funds a été un catalyseur d’initiatives de développement économique menées et détenues par des Autochtones, parmi lesquelles le développement ou l’établissement de 144 entreprises et la création de plus de 1 400 emplois, dont 850 à temps plein, pour des salaires totaux de plus de 70 millions de dollars40. Reconnaissant le rôle de gérance des enjeux forestiers des peuples autochtones dans le cadre de l’Atmospheric Benefit Sharing Agreement, le gouvernement de la Colombie-Britannique a acheté pour plus de 56,5 millions de dollars de crédits de carbone à la Great Bear Carbon Credit Limited Partnership et de 6,8 millions de dollars à la Na̲nwak̲olas Offset Limited Partnership41.

Sur le terrain, les Premières Nations ont mené plus de 444 initiatives de restauration et de recherche d’habitats pour des espèces ayant une importance culturelle et économique, notamment le saumon, la laminaire et les arbres. Les pratiques de Taan Forest sont conformes à la certification du Forest Steward Council et à la certification de Rainforest Alliance, ainsi qu’aux normes de conservation de l’ordonnance sur l’utilisation des terres de la Nation haïda, ce qui permet à ses pratiques de gestion durable des forêts d’être reconnues par sa chaîne d’approvisionnement. Cette dernière certification permet d’assurer la protection des habitats sensibles, y compris les tanières des ours et les zones de nidification des oiseaux, et de réduire les coupes permises pour l’exploitation forestière, ce qui améliore la protection et la restauration des habitats42.

Enseignements :

Les critères d’affectation du financement axés sur la taille peuvent mener à des iniquités. Le modèle initial d’affectation des fonds alloués à la forêt pluviale de Great Bear encourageait des niveaux élevés de conservation en offrant plus d’avantages aux Premières Nations qui s’étaient engagées à protéger la biodiversité à grande échelle en protégeant les écosystèmes forestiers intacts. En conséquence, les Premières Nations disposant d’aires de conservation importantes et dont la population était nombreuse recevaient les dotations les plus importantes, tandis que celles dont les terres étaient déjà largement exploitées et dont la population était réduite recevaient moins de fonds. Conscientes de cette difficulté, les Premières Nations ont décidé, pour la formule d’affectation du FPP de la mer Great Bear, de veiller à l’équité et de tenir compte des nuances de taille et d’incidence. Le FPP de la mer de Great Bear a permis à toutes les Premières Nations participantes de recevoir une aide de base pour faire progresser leur développement économique et leurs objectifs de gérance.

Great bear rainforest
Photo credit: Andrew S Wright

En profitant de la dynamique du FPP de la forêt pluviale de Great Bear, le Coast Funds supervise aussi à présent le versement des fonds dans le cadre du FPP de la mer de Great Bear. Ce FPP dispose d’un financement initial de 335 millions de dollars et garantit un financement à long terme mené par des Autochtones pour des initiatives de gérance et de développement menées par des Autochtones19.

Élargissement du financement de la conservation

Les produits de dette pour les solutions fondées sur la nature peuvent fournir du capital de départ, mais les projets doivent offrir des rendements concurrentiels aux investisseurs et aux financiers. Les échanges dette-nature, par exemple, obligent les banques de développement à maintenir des coûts d’emprunt bas et à offrir des assurances accrues aux investisseurs privés. Le marché des échanges de dette a plus que doublé durant la dernière année, pour atteindre 3,6 milliards de dollars20. Certains spécialistes du financement de la nature affirment toutefois que la structure des échanges dette-nature a dépassé son objectif initial. Ils avancent que la participation des banques et agences de développement dans la constitution du capital naturel contribue à l’obtention des financements nécessaires aux projets, car elle réduit les risques pour les autres investisseurs. Cependant, le pays destinataire des fonds doit également tenir compte de l’incidence de l’échange de dette sur sa capacité de contrôler la gestion de la richesse de son capital naturel.

Avec une valeur de près de 15 000 milliards de dollars à ce jour21, les obligations et les prêts verts et liés au développement durable sont aussi devenus d’importants produits de financement. Les titres de dette axés sur la nature ne représentent encore toutefois qu’une part relativement modeste de l’ensemble des fonds obligataires affectés. Au cours de l’année écoulée, moins de 10 % du produit des obligations vertes et liées au développement durable a été expressément versé à des projets axés sur la nature. Bien que les projets fondés sur la nature évoluent dans leur capacité de garantir des rendements aux investisseurs, le rôle des gouvernements et des investisseurs d’impact dans l’expansion des produits de dette liés à la nature demeure essentiel.

Au-delà de la finance et du financement, les gouvernements peuvent également utiliser leur pouvoir de reconnaître les projets fondés sur la nature de haute intégrité environnementale pour attirer des capitaux privés. Par exemple, Environnement et changements climatiques Canada mène un projet pilote de bourse de la conservation. Dans ce cadre, le gouvernement fédéral évalue une approche reconnaissant les avantages prouvés de projets de conservation financés par les entreprises au moyen de certificats de biodiversité approuvés par le gouvernement 22. Fortes d’une relation de financement à long terme, la compagnie d’assurance Aviva et Conservation de la nature Canada s’appuient sur le projet pilote de la bourse de la conservation pour apporter de la valeur en misant sur le rôle de la nature dans la gestion du risque et la revitalisation des terres exploitées, comme les grands parcours sur les prairies indigènes restaurées.

Étude de cas

Lieu : Saskatchewan (Canada)

La nature est un atout et un risque. Les assureurs et les personnes gérant des terres exploitées,
telles des prairies pour le bétail, font chaque jour face à cette réalité. Investir dans des projets à
long terme de restauration des terres épuisées et de leurs fonctions écosystémiques naturelles
crée une passerelle permettant à la nature de contribuer à la résilience économique.

Élément déclencheur :

Environ 75 % des prairies indigènes du Canada ont disparu43. Les prairies canadiennes regroupent les provinces des Prairies, stockent deux à trois milliards de tonnes de carbone et abritent un nombre en baisse d’éleveurs, de troupeaux de bétail et d’espèces indigènes, qui constituent aujourd’hui un des écosystèmes les plus menacés au monde44. La perte de prairies est attribuable au changement de destination des terres au profit de la production de récoltes et de l’extraction de ressources minières et énergétiques et à l’étalement urbain. Bien que ces activités contribuent à la croissance de l’économie canadienne, la perte de prairies accentue l’épuisement des ressources et les risques environnementaux, notamment les sécheresses45. Les conditions météorologiques extrêmes, les feux de forêt et leurs répercussions sur les actifs naturels et bâtis constituent un risque important pour l’économie et représentent un coût croissant pour les compagnies d’assurance. Avec des pertes liées à des événements météorologiques totalisant 7,7 milliards de dollars, l’été 2024 a été la saison la plus destructrice et la plus coûteuse jamais enregistrée au Canada du fait de conditions météorologiques extrêmes46.

Mécanisme de changement :

La restauration ne se fait pas du jour au lendemain, ce qui est dissuasif pour les investisseurs en quête de résultats immédiats. Toutefois, grâce à un peu de prévoyance et à un terrain d’entente, Conservation de la nature Canada et Aviva ont conclu un partenariat de sept ans dans le but de restaurer près de 450 acres de prairies en Saskatchewan. Les investissements en restauration sont généralement à court terme (de 1 à 3 ans) et axés sur des résultats immédiats, ce qui ne permet pas l’approche en plusieurs étapes que la restauration nécessite souvent pour être durable. L’investissement d’Aviva brise ce cycle.

La reconnaissance par le gouvernement des projets de restauration de prairies contribue à renforcer l’intérêt pour ce partenariat. Environnement et Changements climatiques Canada mène un projet pilote de bourse de la conservation, qui vise à remettre aux entreprises des certificats reconnaissant leur investissement dans des projets de haute intégrité axés sur la nature ayant démontré de véritables effets sur la biodiversité. Cette bourse est une approche nouvelle pour attirer des capitaux afin de créer des actifs naturels ; elle offre aux entreprises la possibilité d’obtenir des certificats de biodiversité délivrés par l’État et reconnaissant leur investissement, ce qui rend les revendications de durabilité associées plus rigoureuses. Les projets de restauration de prairies de Conservation de la nature Canada, appuyés par Aviva en Saskatchewan, font partie du projet pilote de bourse de la conservation.

Mise en oeuvre :

La production de graines indigènes au Canada est limitée par le manque d’investissement en capital et de contrats à long terme, ce qui rend difficile pour les cultivateurs locaux d’étendre la restauration des prairies. En réponse à cela, le partenariat avec Aviva a permis à Conservation de la nature Canada de conclure une entente de plusieurs années avec un producteur autochtone de semences : Skinner Native Grains. L’investissement initial d’Aviva a atténué le risque financier pour Skinner Native Semences et contribué à l’accroissement de sa production, ce qui a permis d’améliorer les résultats de restauration de prairies et de renforcer la résilience du secteur des semences indigènes de la Saskatchewan.

Retombées :

Les avantages sont multidimensionnels, mais reposent sur la restauration de terres exploitées qui combinent des possibilités de soutien de la conservation et de la production agricole.

Au terme de l’évaluation d’un expert du projet pilote de bourse de la conservation, les projets ont, dans l’ensemble, reçu des notes positives pour la restauration des espèces et des écosystèmes et pour l’amélioration de la probabilité de persistance des espèces focales, qui servent d’indicateur de l’état général de la biodiversité. Sur le site de restauration de prairies du plateau Old Man on His Back, en Saskatchewan, un renforcement de la présence des plantes indigènes permet d’accroître l’habitat des espèces en péril. Pour faciliter ce projet de restauration et accroître la production de semences, Skinner Native Semences estime pouvoir accroître la production de graines de fleurs sauvages à ses installations de 91 kg (200 lb) en 2027, ce qui devrait permettre l’expansion de près de 40 espèces de fleurs sauvages indigènes pour soutenir la biodiversité et la résilience climatique dans les Prairies.

La reconnaissance par les gouvernements de ces avantages liés à la biodiversité renforce la crédibilité et la transparence, ce qui permet aux entreprises et au public de comprendre l’ampleur des retombées et les espèces et les écosystèmes qui devraient en bénéficier.

Enseignements :

Les promoteurs de projets de restauration de la nature qui cherchent à faire augmenter l’investissement doivent apprendre à maîtriser la communication des résultats afin de trouver un écho auprès des investisseurs. Ils ont également un rôle à jouer en sensibilisant ces derniers à l’importance du facteur temps dans l’obtention d’effets concrets et durables sur le terrain. Une bonne communication et une bonne information commencent par connaître son public. Il est primordial de comprendre les objectifs des investisseurs qui s’intéressent aux solutions fondées sur la nature – notamment l’atténuation des risques, les exigences ESG et la réalisation d’objectifs climatiques – pour concevoir des projets de restauration de la nature qui atteignent des objectifs communs aux collectivités, aux écologistes, aux entreprises et aux gouvernements.

Nature Conservancy of Canada
Photo credit: Nature Conservancy of Canada

Simplifier les politiques pour optimiser l’investissement public

Si les gouvernements stimulent l’investissement dans les solutions, ils peuvent aussi freiner les progrès. Selon le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), les flux d’argent public vers les solutions fondées sur la nature représentent moins d’un dixième des dépenses publiques en subventions nuisibles à l’environnement. La question est particulièrement préoccupante dans le secteur agricole. Les agriculteurs canadiens, par exemple, peuvent recevoir des fonds pour favoriser des pratiques durables dans le cadre du Fonds d’action à la ferme pour le climat, qui encourage l’adoption de cultures de couverture et l’amélioration des pratiques en matière d’utilisation de l’engrais. Ils peuvent aussi bénéficier d’une assurance récolte subventionnée par l’État, qui, selon certains agriculteurs, peut encourager la culture sur des terres marginales qui ne seraient pas rentables sans cela23. 24 On peut trouver des exemples comparables aux États-Unis, dans le cadre du Federal Crop Insurance Program. Certains États prennent des mesures pour remédier à l’inadéquation entre les filets de sécurité de l’État et les aides à l’agriculture durable, en offrant des programmes tels que des réductions sur les primes d’assurance pour les agriculteurs qui adoptent des pratiques durables, tel le Crop Insurance Discount Program du Department of Agriculture & Land Stewardship de l’Iowa en faveur de l’adoption de cultures de couverture.

Les gouvernements et les entreprises du secteur privé ont également eu du mal à élargir les mesures d’encouragement fondées sur le marché pour les projets fondés sur la nature. Certains agriculteurs en prennent acte et utilisent les subventions gouvernementales pour lancer des initiatives locales leur donnant la maîtrise de l’intégration de la valeur des services écosystémiques dans leur entreprise et de la reconnaissance de cette valeur sur le marché. La fédération de l’agriculture de l’Île-du-Prince-Édouard, par exemple, a appris tôt dans son parcours d’atténuation des GES l’importance de collecter des données fiables et de surveiller le carbone du sol pour tirer profit des marchés du carbone. Encouragée par les dirigeants locaux, la fédération aide les agriculteurs à harmoniser leurs pratiques avec les protocoles de compensation du carbone et à élaborer des algorithmes et des normes de données leur permettant de débloquer la valeur carbone et d’améliorer leur efficacité.

Étude de cas

Lieu : Île-du-Prince-Édouard, Canada

En mettant l’accent sur les crédits de carbone, les agriculteurs de l’Île-du-Prince-Édouard ont compris que les gains d’efficacité réalisés grâce à des pratiques de réduction des émissions de GES étaient en soi la véritable occasion économique.

Élément déclencheur :

Le désir d’encourager les agriculteurs à prendre des mesures pour le climat est l’élément qui a décidé la fédération de l’agriculture de l’Île-du-Prince-Édouard (PEIFA) à établir l’infrastructure de mesure des émissions de GES et du carbone dans le sol nécessaire pour lier les agriculteurs aux marchés du carbone, tout en conservant la propriété de leurs données.

Les agriculteurs peuvent être des chefs de file pour faire progresser les solutions favorables pour le climat. La gestion responsable des intrants, comme les engrais azotés, essentiels pour obtenir des récoltes et des rendements sains, est un des éléments clés du rôle des agriculteurs dans l’action climatique. La production de pommes de terre représente la majeure partie de l’utilisation des terres agricoles de l’Île-du-Prince-Édouard, soit quelque 86 500 acres (env. 35 000 hectares). La pomme de terre étant une plante riche en nutriments, elle permet d’étudier la possibilité d’encourager des gains d’efficacité dans l’utilisation d’engrais, grâce à des crédits de carbone récompensant la réduction des émissions nettes de GES.

Mécanisme de changement :

Une combinaison de financement gouvernemental et de leadership provincial, sous la direction de la fédération de l’agriculture de l’Île-du-Prince-Édouard, et le lancement du protocole de compensation pour une meilleure gestion des terres agricoles dans le cadre du registre de compensation volontaire du carbone de VERRA ont permis de créer les conditions propices à la mise en pratique de l’Internet des objets agricole (AgIoT) de la fédération. AgIoT est une plateforme évolutive de surveillance en temps réel, indépendante du format de données, qui appartient à l’agriculteur.

L’argent, la direction de projet et un protocole établissant la norme permettant d’accroître le carbone du sol et de réduire les émissions de GES sont autant d’éléments nécessaires à la génération de crédits de carbone. Toutefois, pour des projets fondés sur la nature tels que celui-ci, la partie la plus difficile est sans doute la collecte des données. C’est ce qui a conduit à la création de la plateforme AgIoT, solution technologique faite par des agriculteurs pour des agriculteurs.

Mise en oeuvre :

Pour accéder aux marchés du carbone, les projets ont besoin de mesures de référence, sur lesquelles les agriculteurs peuvent se fonder pour adopter des pratiques de gestion exemplaires, comme la fertilisation de précision ou les cultures couvertes, pour déterminer les progrès réalisés. La fédération de l’agriculture de l’Île-du-Prince-Édouard a mis sur pied une initiative de culture à faible empreinte carbone, la « P.E.I. Low Carbon Cropping Initiative », qui s’étend à ce jour à 4 800 acres (env. 1 950 hectares) et constitue un projet conforme au marché des crédits compensatoires, avec pour objectif d’inscrire le projet sur un marché du carbone. Au début du projet, la fédération et ses agriculteurs ont fait un constat : les exploitations agricoles n’avaient aucune capacité de recueillir le degré de données requis pour accéder aux marchés du carbone. Elle a donc entrepris d’automatiser autant que possible l’engagement des agriculteurs au moyen de la plateforme AgIoT.

AgIoT automatise la collecte et le traitement des données afin de réduire la charge de travail des agriculteurs pour gérer et conserver leurs données. Des capteurs sur le terrain recueillent en temps réel les données, qui sont automatiquement téléversées dans le nuage ; l’utilisateur peut ensuite y accéder au moyen du tableau de bord d’AgIoT. Les algorithmes de la plateforme relatifs au carbone dans le sol et aux émissions de GES utilisent les données réelles des agriculteurs pour estimer la teneur des sols en carbone d’origine agricole et les émissions de GES, afin de déterminer l’incidence sur les émissions nettes de GES.

Retombées :

En 2024, une version semi-automatisée des algorithmes d’AgIoT a été utilisée pour modéliser des fermes pilotes participant à l’initiative de culture à faible empreinte carbone. Elle a analysé les volumes historiques déclarés des récoltes, des carottes de sol récentes et un modèle fondé sur un processus pour estimer les émissions de GES et le carbone dans le sol. Les résultats des fermes pilotes ont révélé que la réduction des émissions de GES des exploitations était de l’ordre de 50 à 150 kilogrammes d’équivalents de dioxyde de carbone par hectare. Les pratiques suivies par le projet pilote, notamment la gestion de précision des engrais azotés, ont également montré que les agriculteurs pourraient économiser de 50 $ à 120 $ d’intrants par hectare. Il s’agit là d’un effet direct de l’optimisation d’un système de production pour obtenir des résultats économiques et environnementaux positifs.

Si les gains d’efficacité ainsi modélisés étaient appliqués aux 86 500 acres (env. 35 000 hectares) de terres consacrées à la production annuelle de pommes de terre, on pourrait espérer une réduction de 1 750 à 5 250 tonnes d’équivalents de dioxyde de carbone par année. Et on ne parle là que de l’amélioration de la précision des données des agriculteurs pour obtenir des gains d’efficience.

Enseignements :

Carbon markets for nature-based projects is not for the faint at heart. It’s costly. It’s time consuming. And it’s complicated to measure, monitor, report and verify net GHG reductions from biological systems over time because there are many variables to consider that are out of a human’s control. But when you have the right mix of technical skills on the ground to build and apply data solutions like AgIoT, pursing carbon credits can be a pathway to unlock new innovations and efficiencies for farmers.

A farm operation that can collect the necessary data for accessing carbon markets will have a tremendous opportunity to improve decision making and profitability, which is more valuable than the actual carbon credit.

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Mettre à profit les marchés pour promouvoir la nature et accroître ses revenus

Marchés des titres compensatoiresSystème de négociation où des personnes souhaitant compenser leur incidence sur l’environnement en rémunèrent d’autres afin de créer des avantages environnementaux ailleurs.
Mécanismes de compensation intégréeRéduction ou compensation des effets sur l’environnement au sein de la propre chaîne de valeur d’une entreprise. L’entreprise investit dans des projets positifs pour la nature et le climat directement liés à ses fournisseurs, à ses activités ou à son réseau de distribution.
PrimesPaiement d’un supplément pour les produits ou services durables afin de couvrir le coût supérieur des solutions à faibles émissions de carbone ou respectueuses de l’environnement.
À toutes les étapes de la chaîne d’approvisionnement, les consommateurs ou les acheteurs paient un prix plus élevé ou accordent un traitement préférentiel pour favoriser une production durable ou la protection de la nature.
Accès au marchéPénétration du marché grâce au respect de normes ou de certifications précises en matière de durabilité.

Les marchés des services écosystémiques couvrent une gamme croissante de résultats, tels des mécanismes de négociation liés à la qualité de l’eau aux États-Unis, les marchés émergents de la biodiversité, comme en Australie, ou les systèmes d’échange de quotas d’émissions dans l’UE. Pourtant, l’activité sur les marchés est principalement axée sur la production de crédits provenant de la réduction, de l’élimination et de l’évitement des émissions de GES, grâce à des mécanismes de conformité et de réduction volontaire de son empreinte carbone. Au total, 15,3 milliards de dollars de crédits se sont échangés sur le marché des crédits compensatoires volontaires. Après avoir atteint un sommet de 2,6 milliards de dollars en 2021, l’activité de ce marché a connu une baisse constante et atteint en 2024 son niveau le plus bas depuis cinq ans, avec une valeur de 727 millions de dollars de crédits négociés25. Ce recul peut être attribué à des facteurs aggravants, notamment la phase de maturité que traverse le marché, avec l’intégration de garde-fous supplémentaires en matière d’intégrité et d’assurance, et la volatilité macroéconomique depuis la pandémie de coronavirus.

Malgré le repli du marché, la maturation du marché du carbone devrait stimuler le financement du capital naturel. Le marché de la compensation volontaire est toujours en phase de transition et cherche à améliorer la qualité des crédits offerts et à s’harmoniser avec les normes de conformité du marché. Un des premiers signes de redémarrage du marché de la compensation volontaire est la hausse de la demande de projets de qualité fondés sur la nature générant des crédits d’élimination des GES. C’est là l’occasion de réaliser des projets fondés sur la nature visant à extraire activement le dioxyde de carbone de l’atmosphère par une gestion et une restauration actives des puits de carbone, notamment les zones humides, les terres cultivées, les forêts, les prairies et les fonds océaniques. La récente évolution des protocoles de compensation fondés sur la nature offre les cadres nécessaires pour générer les crédits d’élimination des GES en demande.

Le « carbone bleu », par exemple, a le potentiel de purger chaque année l’atmosphère de trois gigatonnes de carbone, ce qui équivaut à plus de 3 % des émissions mondiales26. Avec l’élaboration de protocoles sur le carbone bleu comme l’initiative Tidal Wetland and Seagrass Restoration sur le registre de compensation du carbone de l’organisme VERRA, les communautés et les propriétaires terriens peuvent voir les résultats de leurs efforts de conservation sur le marché. Un projet de restauration de l’herbier marin dans les baies côtières de l’est de la Virginie, auquel participent des chercheurs, des spécialistes de la conservation, la collectivité locale et le Commonwealth de Virginie, permet de valider la faisabilité de l’introduction sur le marché d’un projet axé sur le carbone bleu, ce qui implique de modifier certaines lois, l’État étant propriétaire des fonds marins côtiers.

While nature-based protocols have allowed for increased market access, nature-based carbon offsets account for only 13% of voluntary carbon credits issued in 2025 to-date but hold more than 50% of annual carbon credit potential.27

Bien que les protocoles fondés sur la nature aient amélioré l’accès aux marchés, les mesures de compensation de carbone fondées sur la nature ne comptent que pour 13 % des crédits de carbone volontaires émis jusqu’ici en 2025, mais représentent plus de 50 % du potentiel annuel des crédits de carbone27.

Étude de cas

Lieu : Parc national de Cairngorms, en Écosse

La présentation des risques et du rendement aux investisseurs a permis de positionner ce projet de restauration de façon à attirer des investisseurs patients et, en retour, de bénéficier de contrats à long
terme permettant de réduire les coûts et l’incertitude du projet.

Élément déclencheur :

Les tourbières d’Écosse couvrent un cinquième de la masse terrestre du pays et contiennent environ 1,6 milliard de tonnes de carbone. Elles jouent également un rôle essentiel dans la filtration et la régulation du débit de l’eau, car elles influent sur l’approvisionnement en eau des villes voisines, comme Dundee et Aberdeen47. Cependant, plus de 80 % des tourbières du pays sont épuisées48. Cela tient à une combinaison de facteurs, notamment le drainage pour l’extraction de la tourbe, le pâturage du bétail et la plantation d’espèces non indigènes, comme certaines plantations de conifères. Aujourd’hui, les tourbières dégradées représentent plus de 3,5 % des émissions du Royaume-Uni et augmentent les risques d’inondation et les pertes d’habitat.

Le projet de restauration des tourbières de Cairngorms, un des plus importants du genre en Écosse, est une collaboration, saluée par un prix, entre des propriétaires fonciers, l’autorité du parc national de Cairngorms, Palladium, un cabinet d’études d’impact, et Revere, coordonnateur de la collaboration. Le projet associe financement public et financement privé pour partager les risques liés à la restauration des tourbières et assurer la durabilité des solutions de financement de la nature. Plus de 1 700 acres (env. 690 hectares), répartis sur neuf sites, sont en cours de restauration dans le parc national des Cairngorms.

Mécanisme de changement :

The project combines government funding via Peatland ACTION, a government program, with private finance through the sale of carbon offset credits verified by the Peatland Code–a voluntary certification standard for peatland restoration projects in the U.K. The Peatland Code ensures that projects are credible, providing assurance to investors through independent validation and verification. 

Carbon benefits from nature-based projects can take years to verify. As a result, revenue from carbon credit sales can be slow to materialize. This presented a challenge: find long-term investors that understand nature-based carbon and are willing to wait on their returns. Santander U.K. and Respira, an impact investor, met the challenge and provided partial funding, which facilitated an agreement with a British law firm that purchased some of the project’s Pending Issuance Units (PIUs) verified under the Peatland Code. Such patient investors were key to funding the upfront project costs.

At the start of the project, the collaborators agreed to allocate 10% of the project’s profits to a local community trust. A commitment that reflects rural Scotland’s community values and the collaborators’ responsibility to the local economy.

Mise en oeuvre :

La restauration commence par une évaluation de la santé de la tourbière, notamment en mesurant la profondeur de la tourbe et l’étendue de la dégradation. Un des principaux indicateurs de la réussite de la restauration des tourbières réside dans la hausse du niveau de la surface de l’eau. Lorsque les tourbières s’assèchent, elles sont plus susceptibles de se dégrader et de relâcher des GES, ce qui endommage les riches écosystèmes qu’elles entretiennent.

Des stratégies pour relever la surface de l’eau consistent à obstruer les drains artificiels, à restaurer les fonctions de prévention de l’érosion par la création de « digues » telles qu’un remblai ou un barrage, et à remodeler ou à revégétaliser les zones de tourbe nue. Le Peatland Code propose une méthodologie pour calculer l’incidence de ces approches sur les émissions de GES, en évaluant l’état de la tourbière avant et après la restauration.

Retombées :

Les projets de restauration des neuf sites permettent d’éviter des émissions de carbone sur la durée de 30 ans du projet, ce qui équivaut au retrait de l’atmosphère de plus de 44 000 tonnes de dioxyde de carbone. Le projet a également pour effet d’améliorer les habitats naturels en préservant des espèces animales comme le pluvier doré, le lagopède d’Écosse, le pipit des prés et le courli. Les tourbières en bonne santé permettent aussi de filtrer naturellement l’eau, ce qui réduit la quantité de polluants et de nutriments qu’elle peut contenir.

Les collaborateurs au projet ont également travaillé avec la Scott Land Commission et le gouvernement écossais pour développer des avantages économiques au-delà du seul rendement financier des crédits de carbone, comme les occasions d’emploi pour les entrepreneurs. Cela permet d’offrir des avantages tangibles et immédiats aux collectivités locales, en y investissant à long terme l’engagement financier de 10 % évoqué plus haut.

Enseignements :

Les cours actuels du marché du carbone et les fonds gouvernementaux ne suffisent pas à couvrir les coûts du projet. Attirer du financement par actions nécessite d’établir des accords d’enlèvement offrant aux investisseurs des garanties appropriées, aptes à leur donner confiance dans la gestion des risques et la viabilité à long terme du projet.

En plus de l’augmentation des sommes consacrées à la restauration dans le cadre de projets à long terme, les sous-contrats à long terme offrent une certitude accrue quant au budget du projet et permettent à l’équipe de prévoir et de tarifer avec plus d’exactitude les crédits de carbone qu’elle vend aux entreprises. Si la base des coûts est stable, il est plus facile de calculer les revenus nécessaires à la rentabilité du projet.

Photo credit: Ed Smith

Des investisseurs patients sont essentiels pour obtenir de la nature des rendements solides

La mise en marché de projets fondés sur la nature de qualité prend du temps. La longueur des changements écologiques et la difficulté inhérente à l’attribution de résultats précis et mesurables en matière de biodiversité à une intervention donnée ajoutent à la complexité et au coût de ce type d’intervention.

Par exemple, les résultats de la création de mesures de compensation de carbone à partir de projets fondés sur la nature peuvent prendre des décennies à vérifier. Les personnes participant à un projet de restauration des tourbières dans les hautes terres d’Écosse ont dû relever un défi : trouver des investisseurs suffisamment patients pour attendre avant d’obtenir des rendements. Une méthode consiste à obtenir des acheteurs des garanties de marché par l’intermédiaire de rendements de crédits différés pour l’élimination du carbone ou des avantages en matière de biodiversité qui auront sur le marché une valeur supérieure, mais qui sont plus longs à générer, comparativement à des projets d’énergies renouvelables susceptibles de générer des crédits dès le jour de leur mise en œuvre. Un exemple récent est la Symbisis Coalition, formée de Microsoft, Google, Salesforce, Meta et McKinsey & Company. Ces grandes entreprises offrent des garanties aux investisseurs réfractaires au risque.

Étude de cas

Lieu : Rives est de la Virginie, États-Unis

Le leadership de la collectivité en matière de recherche et de conservation a conduit au plus important projet de restauration de l’herbier marin au monde. Les changements apportés à la législation de l’État ont permis de lier le projet au marché du carbone, avec pour effet de créer une nouvelle source de

Élément déclencheur :

Avec plus de 133 000 acres (env. 53 850 hectares) de terres conservées et protégées s’étalant sur 120 kilomètres, la réserve littorale de la Virginie (Virginia Coast Reserve) est la plus longue étendue sauvage côtière de la côte est. Les parties prenantes du littoral, comme The Nature Conservancy, qui possède et gère activement plus de 40 000 acres (env. 16 200 hectares) de cette superficie, contribuent de bien des façons à l’écosystème naturel et à l’économie locale – en stimulant la biodiversité des poissons et des crustacés ainsi qu’en protégeant et en restaurant les barrières naturelles qui protègent les collectivités des événements météorologiques extrêmes, comme les ouragans. Il manquait toutefois un élément à cet écosystème croissant et vivant.

Depuis plus de 70 ans, on pensait que la zostère, herbe aquatique poussant dans les baies peu profondes, avait disparu des baies côtières de Virginie à la suite d’une épidémie d’agents pathogènes et de la tempête de 1933. Une petite trace en a été découverte en 1999, ce qui indiquait qu’une source de graines migrait probablement de la baie de Chincoteague et a suscité l’optimisme quant à une possible restauration de la zostère49.

La restauration de la zostère présente de nombreux avantages, notamment la création d’un environnement favorable pour la pêche commerciale et récréative, car elle sert de pépinière pour les poissons et les crustacés, la prévention de l’érosion des rivages et la séquestration du carbone. La plantation de zostère et le carbone séquestré au fond de l’eau dans ses racines sont appelés le « carbone bleu » ; celui-ci peut rester au fond de l’eau durant des milliers d’années, ce qui en fait l’une des solutions au changement climatique les plus durables.

Mécanisme de changement :

L’approche adoptée pour la mise en œuvre à grande échelle de la restauration de la zostère en Virginie est un modèle de collaboration dans le cadre d’un projet fondé sur la nature complexe. The Nature Conservancy, le Virginia Institute of Marine Science, l’Université de Virginie et le Commonwealth de Virginie y contribuent tous de différentes façons : réensemencement, engagement de la collectivité, mesures et surveillance, et modification des politiques publiques.

Ce projet sert également de validation de concept pour la façon d’amener les projets liés au carbone bleu sur les marchés du carbone. Bien que la production de crédits de carbone n’ait pas été l’idée-force de cette collaboration, elle a offert à l’équipe un moyen de financer ses efforts de restauration pour l’avenir. Mais pour positionner le projet de restauration de la zostère de façon à générer des crédits de carbone à vendre, il était nécessaire de mettre en place des protocoles et de modifier des politiques.

Pour commencer, un protocole de compensation, Tidal Wetland et Seagrass Restoration, a été créé dans le registre des crédits compensatoires de Verra en 2015. L’équipe du projet a ainsi pu suivre une approche normalisée pour mesurer, déclarer et vérifier les effets du réensemencement de zostère sur l’élimination du carbone. Le deuxième élément manquant était d’habiliter le Commonwealth de Virginie à posséder et à vendre des crédits de carbone liés à des projets de restauration de la nature, une pratique qui n’était pas reconnue dans sa législation. Le Commonwealth de Virginie possède tous les fonds marins de l’État, et, de ce fait, les droits légaux sur le carbone qui y est stocké. Des modifications apportées aux lois ont permis à l’État de participer à des projets de compensation du carbone et d’exiger que tout produit de la vente de crédits de carbone soit réinvesti dans le projet – pour financer une surveillance et des recherches supplémentaires ou pour couvrir des coûts administratifs.

Mise en oeuvre :

L’ensemencement direct de zostère génère des crédits dans le cadre du projet de restauration, ce qui permet d’accroître la superficie de l’herbier marin dans la région. Le Virginia Institute of Marine Science dirige les pratiques de restauration, et The Nature Conservancy mobilise la collectivité, qui a joué un rôle crucial dans la collecte de plus de 72 millions de graines. Ces graines ont été éparpillées sur 700 acres (env. 285 hectares) afin d’accélérer la propagation naturelle de la zostère, qui couvre à présent quelque 10 000 acres (4 050 hectares) dans les baies South, de Spider Crab, de Hog Island et de Cobb Island. La zone visée par le projet lié au marché du carbone, et qui respecte les critères du protocole de compensation, couvre une superficie d’environ 3 000 acres (env. 1 215 hectares) – ce qui comprend la zone où la zostère est restaurée et les fonds marins disponibles pour étendre la restauration.

Retombées :

Le projet devrait permettre de retirer de l’atmosphère l’équivalent de plus de 42 000 tonnes d’équivalents de dioxyde de carbone (éq. CO2) en 30 ans, ce qui permettra de recueillir 1,4 million de dollars pour la recherche et la gestion de la restauration de la zostère sur les côtes de Virginie.

Les avantages économiques du projet vont bien au-delà des crédits de carbone. Au début des années 1930, le pétoncle de baie était abondant le long du littoral, ce qui soutenait la pêche commerciale. La disparition de la zostère a toutefois entraîné la destruction de l’habitat de prédilection de ce crustacé. Une restauration réussie de la zostère pourrait ouvrir la voie à une restauration potentielle du pétoncle – et la nature ouvrirait ainsi la voie à un renouveau de la pêche récréative et commerciale. Le secteur de l’élevage de crustacés en aquaculture s’est inquiété que l’expansion de la zostère puisse faire concurrence aux crustacés sur les fonds marins, mais de nouvelles recherches et de nouvelles approches de planification inclusive de l’utilisation des terres permettent d’assurer la réussite à la fois de la conservation et du secteur de l’élevage de crustacés.

Enseignements :

La génération de crédits de carbone sur un marché bien établi peut prendre des années, ce qui souligne le fait qu’il s’agit d’une bonne option pour contribuer à un financement mixte, mais ce n’est souvent pas l’élément décisif de la réussite d’un projet. En fin de compte, le projet doit profiter aux collectivités, à la nature et aux entreprises par des moyens allant au-delà des crédits de carbone, afin de favoriser la durabilité des projets de solutions fondées sur la nature.

Photo credit: Nature Conservancy of Canada

Conscient que les agriculteurs, les exploitants forestiers et les pêcheurs ne peuvent pas assumer tous les risques liés à l’investissement dans la constitution du capital naturel, un mouvement grandissant a commencé à promouvoir des pratiques agricoles durables grâce à du financement de la chaîne logistique et à des mesures d’encouragement. Des acheteurs, dont PepsiCo, investissent dans des fournisseurs d’intrants, comme les entreprises d’engrais Nutrien et Yara, par divers mécanismes, dont des programmes de compensation intégrée, des paiements pour certaines pratiques et de primes vertes, pour un total de plus de 1,6 milliard de dollars publiquement promis par des entreprises à ce jour28.

Hausser la barre en matière de chaînes d’approvisionnement durables

Primes vertes : les prix payés pour les produits répondant aux normes de durabilité sont plus élevés – les conditions d’accès aux marchés favorables liées aux critères de durabilité jouent un rôle important dans la promotion des pratiques durables. Mais une question fondamentale demeure : qui doit payer la prime ? On présume souvent que la prime verte est supportée par l’acheteur final, alors qu’en pratique, ce dernier a besoin d’un signal du marché pour la payer. De ce fait, les primes sont sporadiques sur le marché. Depuis peu, les agriculteurs qui cultivent des matières premières destinées aux biocarburants, comme le canola, le soja et le maïs, observent l’émergence sur le marché de primes vertes pour prouver la durabilité de leur production et accéder à des marchés comme l’UE et les États-Unis.

Ces primes vertes sont souvent appuyées par des certifications qui encouragent de façon plus générale une gestion responsable des ressources et le bien-être de la collectivité, ainsi que l’établissement de normes pour les pratiques associées. À l’échelle mondiale, la part de marché des ressources affichant ces certifications est en croissance, 19 % des prises d’origine marine étant liées au Marine Stewardship Council (MSC) et quelque 200 000 millions d’hectares de forêts dans le monde étant certifiés par le Forest Stewardship Council (FSC)2930.

Bien que ces certifications aient été critiquées en raison de leur rigueur, elles s’avèrent efficaces pour faire progresser et suivre la mise en œuvre des pratiques voulues sur le terrain. Par exemple, la surveillance des mammifères au Gabon et en République du Congo montre que la diversité des espèces est plus importante dans les forêts certifiées FSC que dans les forêts non certifiées31. De telles certifications demeurent l’une des rares approches existantes à grande échelle à favoriser la normalisation du marché en ce qui a trait à l’utilisation durable des ressources naturelles et à en permettre la reconnaissance et la promotion dans la chaîne d’approvisionnement.

Ces certifications se ctorielles sont souvent indépendantes des gouvernements, mais ces derniers stimulent aussi les marchés en faveur de la nature. Au Royaume-Uni, dans le cadre du programme Biodiversity Net Gain, les versements au titre du crédit pour la biodiversité ont atteint plus de 360 000 $ pour la première année d’exploitation (de 2024 à 2025)32. Un mécanisme de marché qui crée de la valeur pour ceux qui gèrent des actifs naturels, comme les agriculteurs, en dehors des zones de développement, et qui incite les développeurs à intégrer la nature dans leurs nouvelles constructions. Wendling Beck, une collaboration dirigée par quatre agriculteurs du comté de Norfolk, au Royaume-Uni, montre la façon dont les exploitants agricoles peuvent tirer profit des occasions de revenu offertes par les marchés de l’environnement, tout en produisant des aliments.

Étude de cas

Lieu : Wendling Beck, comté de Norfolk, Royaume-Uni

L’ambition de construire 300 000 logements par an au Royaume-Uni et un programme complémentaire de compensation pour la biodiversité offrent aux agriculteurs une nouvelle façon de générer des revenus et de renforcer la résilience sur leurs terres.

Élément déclencheur :

Les pénuries d’eau se multiplient dans le comté de Norfolk. En 2045, le déficit en eau dans le comté pourrait atteindre 472 millions de litres par jour50. Cette situation est causée par une délivrance de permis et une extraction d’eau des cours d’eau de la région excessives, par l’augmentation de la population et par les effets des changements climatiques, ainsi que par la pollution de l’eau. Ce stress hydrique pose de réels problèmes pour la croissance économique, qu’il s’agisse de pertes de rendement dans les exploitations agricoles ou de la disponibilité de l’eau nécessaire aux infrastructures bâties, à la fabrication et à la consommation humaine.

Outre la nécessité d’atténuer les facteurs de stress environnementaux, comme la disponibilité de l’eau, les agriculteurs britanniques font de plus en plus face à des difficultés économiques. Le financement accordé au titre de la Politique agricole commune (PAC) de l’UE est appelé à disparaître progressivement au Royaume-Uni d’ici 2028, et une intégration de subventions régionales est en cours. Qui plus est, l’augmentation de la volatilité et de la fréquence des événements perturbateurs, comme les sécheresses ou les droits de douane, peut déstabiliser les entreprises agricoles – et stimuler la demande de sources de revenus plus diversifiées et durables autres que les marchés des marchandises agroalimentaires.

Mécanisme de changement :

Farmers are known for helping their neighbours and community. But managing private land is often an individual endeavor.Four farmers from Wendling Beck are challenging this norm by working with conservation organizations and the local water utility company to lead landscape-scale adoption of nature-based solutions, delivering positive outcomes for water, biodiversity, climate and the farmers’ businesses.

Grants kickstarted the feasibility phase of the Wendling Beck farmers’ adoption of nature-based solutions. This helped mitigate the risks for the farmers if new practices such as rehabilitating marginal land did not net out positively. Now, the farmers’ efforts in rehabilitating landscapes and maintaining practices are enabled through private finance, ecotourism, and environmental marketplaces. Biodiversity net gain (BNG) units are a key source of revenue under the new scheme introduced in 2024, which requires developers to deliver at least a 10% net increase in biodiversity compared to pre-development conditions.

Mise en oeuvre :

Over 2,000 acres are being rehabilitated with diverse activities on the land, including food production, wildlife habitat, flood management and water quality improvements. These activities are the result of farmers adopting nature-based solutions, including species-rich grassland restoration. Wendling Beck farmers continue to generate revenue through farming black currents and raising livestock on grasslands, stacked with revenue from environmental credits.

To ensure there is evidence backing the rigor of the credits sold by the farmers, counterfactual baseline measurements were set, and ongoing monitoring is conducted to ensure impacts are accounted. Species count, water quality and carbon sequestration are all being monitored through remote sensing, surveys, and eDNA barcoding.

Plus de 2 000 acres (env. 800 hectares) font l’objet d’une remise en état par diverses activités sur le territoire, notamment la production de nourriture, l’habitat de la faune, la gestion des inondations et l’amélioration de la qualité de l’eau. Ces activités sont le résultat de l’adoption par les agriculteurs de solutions fondées sur la nature, notamment la restauration de prairies riches en espèces. Les agriculteurs de Wendling Beck continuent de générer des revenus en cultivant du cassis et en élevant du bétail dans les prairies, auxquels s’ajoutent des revenus provenant des crédits environnementaux.

Pour veiller à ce que la rigueur des crédits vendus par les agriculteurs soit justifiée par des preuves, des mesures de base contrefactuelles ont été établies, et un suivi continu est effectué pour s’assurer que les effets sont pris en compte. Le nombre d’espèces, la qualité de l’eau et la séquestration du carbone sont autant d’éléments qui sont surveillés par des moyens de télédétection, des sondages et des codages à barres de l’ADNe.

Retombées :

Ultimement, les agriculteurs de Wendling Beck ont revu leur modèle d’affaires, en se diversifiant au-delà de la production de revenus tirés de la production alimentaire pour tirer également profit de leur contribution à l’édification du capital naturel au Royaume-Uni. Le modèle financier du projet utilise de façon prudente 47 000 $ CA par unité de biodiversité, ce qui assure aux cultivateurs de Wendling Beck des revenus projetés de 131 millions de dollars de revenus sur plus de 30 ans. Ils ont déjà près de 10 millions de dollars sous contrat. Ces crédits correspondent à 1 500 acres (env. 610 hectares) de création d’habitats. De plus, dans le cadre du programme de neutralité des rejets de nutriments, le projet retourne 400 acres de terre à l’habitat naturel afin d’obtenir des crédits au titre des nutriments pour les projets de construction d’habitations. Le programme oblige les promoteurs immobiliers à compenser et à atténuer l’incidence nette du ruissellement des nutriments des nouveaux projets domiciliaires vers les habitats aquatiques protégés par l’achat de crédits. La création de crédits de neutralité des rejets de nutriment par les agriculteurs de Wendling Beck a permis de construire environ 2 000 logements à Norfolk51.

Enseignements :

L’élaboration d’une grille de vision et l’encouragement de l’harmonisation parmi les parties prenantes se sont avérés essentiels à la réussite du projet à mesure que le nombre de celles-ci augmentait. Les projets de financement de la nature rassemblent souvent des parties prenantes issues de différents secteurs et ayant des objectifs différents. L’élaboration d’une vision commune peut faire progresser la réalisation d’un objectif commun, communiquer la façon dont les éléments d’un projet contribuent aux objectifs généraux et favoriser la continuité à mesure que de nouvelles parties prenantes s’ajoutent à l’équipe au fil des étapes du projet.

Le modèle de Wendling Beck est évolutif, et les flux de financement de la nature peuvent être cumulés, mais il nécessite de combler le fossé entre production agricole et savoir-faire en matière de conservation de l’environnement, afin d’élaborer des solutions pratiques pour les exploitations agricoles en activité. Les agriculteurs ayant participé au projet Wendling Beck permettent maintenant à d’autres régions de faire la même chose par l’entremise d’une société de services-conseils dirigée par des agriculteurs.

Photos: The Wendling Beck Project
Photo credit: The Wendling Beck Project

Libérer le potentiel de la nature grâce à des modèles d’affaires

Résultats triplesCadre de gestion mesurant la réussite selon trois volets : les gens (volet social), la planète (volet environnemental) et les profits (volet économique).
 
Les entreprises intègrent les résultats sociaux et environnementaux dans leurs stratégies parallèlement aux résultats financiers et font souvent un suivi des paramètres pour chaque volet.
Produits et services durablesModèles d’affaires concevant, produisant et offrant des biens ou services ayant un minimum d’incidence négative et souvent des effets positifs sur l’environnement et la société.
 
Les produits et services sont conçus pour réduire l’utilisation des ressources et promouvoir la circularité, un approvisionnement éthique et des avantages sociaux et sont commercialisés en tant que solutions durables

Au cours de la dernière année, la nature s’est imposée comme une priorité dans l’information ESG des entreprises. Un sondage réalisé par la Stanford University Business School auprès d’investisseurs révèle que la durabilité des chaînes d’approvisionnement et le capital naturel arrivent en 3e et 4e positions dans la liste des facteurs environnementaux dont ils tiennent compte en priorité dans l’information ESG d’une société33. Les mesures relatives au climat demeurent la principale considération dans le domaine de l’environnement et sont parmi les trois principaux motifs de l’engagement ESG des investisseurs à l’égard des trois piliers des questions ESG. Il s’agit d’un point important, car les enjeux naturels et climatiques sont liés, en particulier dans les secteurs fondés sur la nature, comme l’industrie forestière, où l’atténuation des risques reste un souci majeur pour les investisseurs dans leur engagement ESG auprès des entreprises34.

L’intérêt croissant pour la nature résulte de la demande des investisseurs et de la reconnaissance des risques associés au non-respect par les entreprises d’une gestion responsable du capital naturel. Lors de la conférence de Cali sur la biodiversité, ou COP16, organisée en 2024 par l’ONU en Colombie, plus de 27 fonds de retraite ont dénoncé l’inaction des gouvernements et exigé une réglementation et des normes plus rigoureuses pour résoudre la crise de la nature. Black Rock a déclaré publiquement que la préservation de la nature – l’eau, le carbone des sols et la biodiversité – était une catégorie fondamentale d’actifs. Goldman Sachs a lancé un fonds d’obligations pour la biodiversité avec pour objectif de recueillir plus de 700 millions de dollars. Le Government Pension Fund Global de l’État norvégien, qui gère pour 2 100 milliards de dollars d’actifs, a publié une évaluation des risques liés à la nature pour environ 90 % de son portefeuille35.

Des modèles d’affaires axés sur la collectivité qui fonctionnent

Un nombre croissant d’investisseurs recherchent des entreprises capables de démontrer une approche durable dans leur relation avec les actifs naturels et l’utilisation qu’ils en font. Les entreprises qui réduisent l’intensité de leur incidence sur l’écosystème et leur empreinte carbone et foncière sont également plus performantes. L’indice de la biodiversité S&P 500, annualisé sur 5 ans, dépasse légèrement (de 0,26 %) l’indice S&P 500b.

Repenser les modèles d’affaires conventionnels des entreprises et des secteurs d’activité qui misent sur des actifs naturels est l’occasion de replacer le rôle stratégique de la nature dans une économie en croissance. Mais l’adhésion et les preuves sur le terrain sont essentielles. Un collectif d’agriculteurs, d’organismes de conservation et d’entreprises des Prairies canadiennes coopère pour déterminer si les plans de gérance de l’eau du bassin du lac Winnipeg sont bons pour les affaires. Poussé par la curiosité, ce groupe crée un modèle d’évaluation du rendement des investissements et des marges de profit des agriculteurs intégrant une comptabilité de la nature, qui soit reproductible et adaptable dans toutes les régions agricoles.

Étude de cas

Lieu : Sud du Manitoba, Canada

Les agriculteurs font évoluer leur rôle dans la conservation de la nature en menant des activités de gérance de l’eau dans leurs exploitations. Des agriculteurs du sud du Manitoba montrent comment leurs
pratiques produisent des résultats positifs pour l’environnement dans leur bassin hydrographique et améliorent leurs résultats financiers.

Élément déclencheur :

Le lac Winnipeg, dixième lac d’eau douce le plus vaste au monde, s’est détérioré au cours des 50 dernières années en raison du ruissellement de nutriments provenant de l’agriculture, de l’aménagement urbain et des déchets municipaux et industriels. Cette situation a permis aux algues de s’épanouir, ce qui est un obstacle à l’utilisation de l’eau à des fins industrielles et nuit aux activités récréatives sur le lac52. Cela coûte cher à l’économie canadienne et aux entreprises qui dépendent de la stabilité de la qualité et de la quantité de l’eau, notamment les agriculteurs du bassin du lac Winnipeg.

Mécanisme de changement :

Un collectif rassemblant des organisations, des entreprises agricoles et quatre exploitations agricoles couvrant plus de 45 000 acres (env. 18 200 hectares) des Prairies s’est réuni pour concevoir un projet visant à faire valoir les avantages des pratiques de gérance de l’eau pour les entreprises53. Un projet de recherche appliquée aide ce groupe à comprendre comment les plans de gérance de l’eau et leur mise en œuvre peuvent créer de la valeur pour les agriculteurs, en leur donnant les moyens de relater des histoires fondées sur des données à propos de leur contribution à des résultats positifs sur le plan environnemental.

Bien que le financement ne soit pas la raison ayant incité les agriculteurs à se joindre au collectif – c’était plutôt la curiosité de connaître les effets de la gérance de l’eau sur leurs exploitations et le désir d’en témoigner –, les entreprises du groupe travaillent avec les agriculteurs participants pour mettre à l’essai des modèles de mesures d’encouragement, notamment une combinaison de crédits de carbone et de paiements visant à encourager certaines pratiques. Nutrien, producteur d’engrais canadien, travaille avec deux des fermes participantes dans le cadre de son programme Sustainable Nitrogen Outcomes, axé sur l’azote durable . Le programme offre des paiements en fonction des résultats en matière de réduction des émissions de GES obtenus grâce à une meilleure gestion des engrais azotés par les agriculteurs54.

Mise en oeuvre :

Les agriculteurs mettent en œuvre des pratiques tirées de leurs plans de gestion de l’eau et travaillent avec une équipe de recherche pour évaluer le rendement de leurs investissements dans la rentabilité, la productivité et l’environnement. Les pratiques de gestion de l’eau ont été classées et évaluées en fonction de deux stratégies. La première met en œuvre des pratiques ciblées sur des terres cultivables, ce qui comprend des changements dans le travail du sol, l’adoption de technologies agricoles de précision et une rotation des récoltes. La deuxième est axée sur l’amélioration des milieux naturels non cultivés se trouvant sur une propriété agricole, comme la restauration de terres agricoles marginales ou l’amélioration des zones humides, des haies et des espaces verts. Les résultats évalués des pratiques adoptées en 2023 et en 2024 par les quatre exploitations agricoles sont notamment l’amélioration de la qualité de l’air, l’amélioration de la santé des sols et l’accroissement de la biodiversité, qui étaient organisés en fonction du bien public et du bien privé.

Retombées :

Les agriculteurs ont généré en moyenne une valeur de 6 900 $ par acre (17 000 $/ha) pour le public grâce à des services écosystémiques comme la pollinisation, l’habitat  , la santé des sols et la régulation de l’eau. La valeur retournée aux agriculteurs, selon les cours du marché du carbone dans la région, a été de 33 $ l’acre (81,51 $/ha).

Le projet a aussi eu des conséquences sociales. Grâce à des activités de partage des connaissances et à des visites de fermes, les membres de la communauté agricole ont été sensibilisés à l’importance de gérer l’eau et ont manifesté un engouement et un intérêt considérable à cet égard. Ce projet inspire également des efforts environnementaux similaires, axés sur la gérance de l’eau, dans d’autres régions.

Enseignements :

Les gouvernements jouent un rôle clé dans l’écosystème de soutien aux agriculteurs, par du financement, des prolongations et de la normalisation. Toutefois, les échéanciers et les priorités du gouvernement ne correspondent pas toujours à ceux des agriculteurs et des entreprises. Néanmoins, le fait de ne pas faire jouer un rôle actif au gouvernement au sein du collectif est devenu un obstacle à l’élargissement de ses résultats. Son absence a également fait manquer des occasions de faire concorder les plans de gérance de l’eau des agriculteurs avec les programmes gouvernementaux. Le collectif travaille activement à mobiliser le gouvernement et à tirer parti des occasions découlant de la collaboration.

Photo credit: Mike Nemeth

Dans un modèle d’affaires à triple résultat, les multiples sources de revenus peuvent contribuer à atténuer les frictions entre l’environnement, la résilience des collectivités et les objectifs de croissance économique. Un cadre financier et politique favorable y contribue également. Un plan de gestion fondé sur les écosystèmes ayant cartographié les multiples objectifs environnementaux, communautaires et économiques de la gestion forestière a permis de positionner la forêt communautaire de Cheakamus entourant Whistler, en Colombie-Britannique, de façon à établir un modèle d’affaires résilient équilibrant les revenus tirés des services écosystémiques et de l’exploitation du secteur agricole.

Étude de cas

Lieu: Whistler (Colombie-Britannique), Canada

Les accords relatifs à la forêt communautaire de la Colombie-Britannique, qui marquent le passage des conflits au développement économique axé sur la collectivité, ont ouvert la voie à une exploitation forestière collective qui met en oeuvre un modèle d’affaires à trois types de résultats et tire profit de services écosystémiques comme la séquestration du carbone, le tourisme et l’exploitation forestière.

Élément déclencheur :

Les conflits relatifs à la gestion et la propriété de la forêt étaient un problème de longue date en Colombie-Britannique. En réponse aux demandes accrues de contrôle des forêts par les Premières Nations et les collectivités locales, la province a instauré en 1998 des permis d’exploitation de la forêt par secteurs, appelés Community Forest Agreements (CFA) – ou accords relatifs à la forêt communautaire. Cela a permis d’établir un nouveau type de tenure pour la gestion forestière, qui est conforme aux valeurs et à la vision des collectivités locales en matière de développement.

Mécanisme de changement :

Les accords relatifs à la forêt communautaire visent les terres provinciales de la Couronne en Colombie-Britannique, qui couvrent environ 94 % du territoire. Les permis sont délivrés par la province aux collectivités qui établissent un plan de gestion comportant des engagements visant à obtenir des retombées plus larges sur le plan social, économique et de l’utilisation des ressources. Ces plans de gestion sont essentiels à la réussite des accords et donnent aux collectivités les moyens d’élaborer un modèle d’affaires qui génère des avantages sociaux, économiques, culturels et environnementaux, en veillant à ce que la gestion des forêts soit dictée par les valeurs et les priorités locales. Les accords relatifs à la forêt communautaire sont également à long terme (d’une durée de 25 à 99 ans) et accordent aux communautés le droit exclusif de récolter du bois d’œuvre et de gérer les produits botaniques forestiers dans une zone déterminée. 

On compte aujourd’hui 62 de ces accords, qui couvrent environ 5 % du volume annuel des récoltes sur les terres publiques en Colombie-Britannique55. Environ la moitié de ces accords sont mis en œuvre par des nations autochtones ou des nations travaillant en partenariat avec des communautés non autochtones pour superviser les activités visées par ces accords. Par exemple, la forêt communautaire de Cheakamus est un partenariat trilatéral entre les nations Lil’wat et Squamish et la municipalité de villégiature de Whistler. La forêt communautaire de Cheakamus s’étend sur 81 589 acres (env. 33 032 hectares). Ses tenures sont gérées selon un plan de gestion fondée sur l’écosystème qui met l’accent sur les fonctions écosystémiques, les valeurs culturelles, l’atténuation des risques de feux de forêt et les activités récréotouristiques, tout en planifiant les activités de récolte.

Mise en oeuvre :

Le plan de gestion fondée sur l’écosystème de la forêt communautaire de Cheakamus a mené à l’élaboration d’un programme de compensation des émissions de carbone, car la conservation et la protection de la forêt étaient une priorité pour la collectivité dans le cadre de ce plan. Le plan de gestion fondée sur l’écosystème a permis d’orienter l’approche de la gestion des forêts dans la collectivité. Il prévoit des niveaux de récolte réduits, des périodes de rotation prolongées, des réserves accrues et un renforcement de la protection de la forêt ancienne et des habitats de la faune sauvage par rapport aux pratiques forestières standard. Du fait de ces pratiques et de la conclusion d’un accord de partage des avantages atmosphériques, la forêt communautaire de Cheakamus exploite le seul projet de compensation du carbone de la forêt communautaire en Colombie-Britannique, ce qui génère des revenus permettant de financer ses initiatives de gérance et de lutte contre les changements climatiques.

La forêt communautaire de Cheakamus entoure le centre de villégiature de Whistler, l’une des principales destinations touristiques de la province, ce qui permet à la collectivité d’offrir des expériences touristiques dans toute la forêt gérée. Cela ajoute aussi la responsabilité accrue de prendre des mesures à grande échelle de réduction des risques de feux de forêt pour protéger l’interface entre les zones naturelles et la zone urbaine de Whistler. L’équipe de la forêt communautaire de Cheakamus a récemment effectué une évaluation des risques liés aux changements climatiques et déterminé les zones exposées à des risques de feux de forêt et de sécheresse, ce qui permet de documenter les plans stratégiques d’exploitation forestière afin de créer une forêt diverse et résiliente face aux changements climatiques.

Retombées :

La tenure de la forêt communautaire contribue annuellement à hauteur de 1 à 2 millions de dollars à l’économie du corridor « Sea-to-Sky » grâce à la récolte du bois, soutient l’emploi et le renforcement des capacités des Autochtones et assure une gouvernance transparente et axée sur la collectivité grâce à une participation active de la collectivité et à des accords de partage de l’information.

Depuis sa création en 2009, la forêt communautaire de Cheakamus a démontré des résultats réels sur l’environnement grâce à une gestion améliorée des forêts, conformément au protocole de compensation du carbone des forêts de la Colombie-Britannique, ce qui permet d’éviter des émissions annuelles de 10 000 à 15 000 tonnes de dioxyde de carbone et a permis de générer plus de 150 000 crédits de carbone à ce jour, ce qui représente quelque 100 000 $ tirés annuellement de la vente de crédits carbone et à réinvestir dans la gérance des forêts56.

Enseignements :

Dans un modèle d’affaires à trois résultats, les frictions entre l’environnement, la résilience des collectivités et la croissance économique peuvent mener au développement de multiples sources de revenus contribuant au renforcement du capital naturel. Le Plan de gestion basée sur l’écosystème a été essentiel pour déterminer comment créer des occasions gagnant-gagnant pour la collectivité et préparer le terrain pour le projet relatif au carbone. Pour que d’autres en fassent autant, il est indispensable d’instaurer des politiques qui placent d’autres forêts communautaires dans une position leur permettant de tirer profit de leur travail en produisant des services écosystémiques, comme l’atténuation des émissions de GES. Il s’agit d’une occasion à explorer dans le cadre du mandat qu’a récemment reçu le ministre des Forêts de la Colombie-Britannique d’étendre le système de tenure des forêts communautaires.

Photo credit: Heather Beresford

Faire une place à la comptabilité de la nature dans les livres

Bien utilisée, la comptabilité de la nature peut conduire à des projets plus intelligents, à des chaînes d’approvisionnement résilientes, à une réduction des pertes en cas de catastrophe et à des pipelines d’actifs naturels investissables – avec pour effet de transformer les écosystèmes en facteurs de richesse. Mais les cadres existants, tel le SEEA des Nations Unies, ont besoin d’un plus grand nombre de cas d’utilisation pour démontrer leur valeur et orienter les investissements.

Au Canada, la Stratégie sur les minéraux critiques et les grands projets s’y inscrivant pourraient faire office de révélateurs pour la mise en œuvre du SEEA dans l’évaluation de projets et les plans de mobilisation de capitaux. Cependant, il est essentiel d’inclure les terres, les valeurs et les connaissances autochtones dans le cadre du SEEA pour combler l’écart entre le consentement préalable, donné librement et en connaissance de cause (CPLCC) et les paramètres de comptabilité naturelle. Les droits et les connaissances des Autochtones doivent être au cœur de la comptabilité de la nature, de sorte que la croissance économique bâtisse un patrimoine naturel et soit respectueuse de ceux qui en assurent la gérance.

L’intégration de valeurs de capital naturel dans les études d’impact et les programmes de croissance plus larges, comme le plan de changement du Royaume-Uni, pourrait faire en sorte que les nouveaux développements libèrent de l’investissement pour des infrastructures vertes et aient lieu là où les exigences en matière d’utilisation de l’eau peuvent être satisfaites. La comptabilité de la nature dans la vallée de la Tamise, une des régions souffrant le plus de stress hydriques au Royaume-Uni, pourrait transformer la façon d’évaluer les projets domiciliaires et d’infrastructures. L’utilisation de la nature comme un atout dans les processus décisionnels relatifs à l’aménagement foncier et à la construction peut permettre de recadrer l’approche des autorités locales et des promoteurs en matière d’évaluation des coûts économiques et des compromis dans la gestion de l’eau, ainsi que d’élargir la gamme d’options, notamment les options grises, vertes et hybrides.

Enfin, pensons au bassin versant de la baie de Chesapeake, qui couvre six États le long des côtes est des États-Unis et qui est exposé à une des pollutions par les nutriments les plus importantes du pays ; les causes en sont l’industrie, l’agriculture et les ruissellements urbains, qui entraînent une détérioration de la qualité de l’eau, des pertes d’habitats et des répercussions économiques sur les pêches et les loisirs36. L’intégration de la valeur du capital naturel dans la planification des infrastructures et de l’utilisation du territoire permettrait d’investir de façon ciblée dans les infrastructures vertes et les services écosystémiques. Elle donnerait aussi la possibilité aux agriculteurs de la région de reproduire l’approche adoptée par les exploitants agricoles dans l’étude de cas du projet du bassin du lac Winnipeg pour stimuler l’investissement dans la gérance de l’eau fondée sur l’agriculture.


Intégration des politiques : il n’est pas nécessaire d’innover pour axer les capitaux et les règles vers une croissance positive pour la nature

L’intégration du financement gouvernemental aux plans visant à développer l’offre de projets de compensation du carbone dans les systèmes d’échange de quotas d’émissions est un élément clé de l’intégration croissante des politiques, sans perdre de vue l’impératif pour les projets de respecter les principes d’additionnalité. Au Canada, bien que de nouveaux protocoles de compensation apparaissent dans le Régime fédéral de crédits compensatoires pour les GES pour les secteurs forestiers et agricoles, les agriculteurs, comme l’a montré l’étude de cas de la fédération de l’agriculture de l’Île-du-Prince-Édouard, ne sont généralement pas bien outillés pour satisfaire aux exigences de qualité des données et de tenue des dossiers des projets de compensation du carbone. Les programmes de financement actuels, comme le Programme des technologies propres en agriculture, doté de près de 500 millions de dollars, offrent une occasion de s’attaquer à ce problème. En aidant les agriculteurs à comprendre comment leurs investissements en matériel et en logiciels peuvent les aider à recueillir les données nécessaires pour profiter des incitatifs en matière de carbone, il serait possible de stimuler l’offre de projets de compensation fondés sur la nature dans le Régime fédéral de crédits compensatoires pour les GES et d’améliorer les résultats du programme de financement.

L’inclusion expresse des secteurs fondés sur la nature et des projets d’infrastructures vertes et leur priorisation dans les fonds de croissance gérés par les gouvernements constitue un autre tremplin pour intégrer la nature aux programmes de croissance. Le fonds souverain que doivent lancer prochainement les États-Unis, le National Wealth Fund de près de 50 milliards de dollars au Royaume-Uni et le Fonds de croissance de 15 milliards de dollars du Canada sont de bons points de départ pour donner la priorité aux projets investissables fondés sur la nature et liés au capital naturel.

Enfin, l’amélioration de la résilience des collectivités et la réduction potentielle des coûts liés à l’explosion du marché du logement sont une occasion prochaine d’intégration des politiques. Le Royaume-Uni agit par l’intermédiaire de son régime de gain net de biodiversité, une occasion d’attirer plus de capitaux privés. Au Canada, il est possible d’utiliser la Stratégie nationale d’adaptation pour populariser les projets fondés sur la nature dans les programmes de logement municipaux liés à des fonds fédéraux, parmi lesquels le Fonds canadien pour les infrastructures liées au logement (FCIL). Le FCIL s’est engagé à investir six milliards de dollars canadiens sur dix ans dans la gestion de l’eau et des eaux usées pour les nouveaux logements.

Adoption des technologies de rupture : s’appuyer sur l’IA pour simplifier la gouvernance de la nature et renforcer le capital naturel

La comptabilité et la gouvernance de la nature sont d’une grande complexité. Il existe de nombreux protocoles, cadres de travail et normes pour mesurer, surveiller, comptabiliser et vérifier les actifs naturels et leurs services écosystémiques et pour en rendre compte. Étant donné que ce réseau de normes et de cadres de gouvernance est essentiel à la rigueur de la comptabilité de la nature, il est nécessaire de le simplifier pour en faciliter l’adoption. En apprenant de pays comme l’Estonie, un chef de file dans la mise en œuvre de l’IA pour transformer l’administration publique, le secteur de la nature et de la conservation a l’occasion de faire progresser la mise en œuvre de normes et de cadres en faveur de la nature, comme le SEEA.

Les projets fondés sur la nature qui évaluent les résultats et surveillent les progrès peuvent également tirer parti de l’IA pour traiter automatiquement l’imagerie satellite, la télédétection, les capteurs et les collections de données publiques pour surveiller les écosystèmes pratiquement en temps réel, ce qui réduit les coûts de collecte manuelle des données et en améliore la précision. On ne peut évidemment pas ignorer les coûts associés à l’IA. Les centres de données d’IA sont de plus en plus gourmands sur le plan de la demande de terrains, d’eau et d’énergie. S’appuyer sur le capital naturel pour déterminer où il est possible de bâtir un parc de centres de données d’IA propre devient un impératif stratégique, en particulier dans des pays où les ressources naturelles s’épuisent, comme le Royaume-Uni. Outre le lieu, les caractéristiques de conception sont essentielles pour atténuer la consommation des ressources naturelles, par ex. en recueillant les eaux de pluie ou en adhérant au concept d’eau positive nette, qui peuvent retourner de l’eau propre dans les paysages avoisinants. Pour alléger la pression sur les terres, la récupération de la chaleur des centres de données d’IA pourrait aussi leur donner une double utilité, par exemple en contribuant à la production d’aliments sous serre.

Les programmes de croissance ne doivent pas se limiter à extraire de la richesse : ils doivent constituer des actifs naturels aptes à entretenir la richesse aujourd’hui et demain. Les pays qui agissent ainsi peuvent transférer le contrôle et la valeur du patrimoine naturel à ceux qui le gèrent. Le secteur financier mondial est déjà en action, et les investisseurs sont à la recherche de projets de capital naturel efficaces productifs de rendements. Les pays qui comptabilisent et bâtissent leur patrimoine naturel peuvent aussi accueillir ces investissements. Pour saisir cette occasion, il faut modifier l’approche des gouvernements et des entreprises, en ne traitant plus le capital naturel comme une condition réglementaire à remplir ou un idéal, mais comme un élément fondamental de la croissance – la richesse sous-jacente à la richesse.

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Nos partenaires de projet

Andrew Day, BC Parks Foundation

Audrey Popa, Coast Funds

Chance Cutrano, Resource Renewal Institute

Chuck Rumsey, Ecotrust Canada

Craig Harding, Nature Conservancy of Canada

Craig Losos, Nature Conservancy of Canada

Dave Secord, Salazar Center for North American Conservation

Deb Davidson, Center for Large Landscape Conservation

Donald Killorn  PEI Federation of Agriculture

Eddy Adra, Coast Funds

Glenn Anderson, Wendling Beck Environment Project

Heather Beresford, Cheakamus Community Forest

Holly Story, UK National Parks

Jane Church, Nature United

Jennifer Gunter, British Columbia Community Forests Association

Jill Bieri , The Nature Conservancy

Katie Davis, Wildlands Network

Leah Blechschmidt, Nature United

Leslie Harroun, Salazar Center for North American Conservation

Lisa Mclaughlin, Nature Conservancy of Canada

Maas, Tony, Nature United

María José González, MAR Fund

Matthew Mitchell, University of British Columbia

Maya Kocian, Earth Economics

Meg Lovett, Nature Conservancy of Canada

Mike Nemeth, Nutrien

Raine Playfair, Coast Funds

Risa Smith, IUCN/World Commission on Protected Areas

Ross Dixon, Coast Funds

Sara Aminzadeh, California Natural Resources Agency

Stephanie Walker, Revere

Stephenne Harding, Great Northern Strategies

Steven Nitah, Nature for Justice Canada

Susan Mulkey, British Columbia Community Forests Association

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La Semaine du climat NYC de la semaine dernière illustre clairement que le mouvement en faveur de l’agriculture régénératrice prend de l’ampleur.

L’agriculture régénératrice est un moyen pour les agriculteurs de constituer un capital naturel, car cette approche leur permet d’accumuler des actifs tels que la santé des sols, l’eau potable et la biodiversité tout en réduisant les émissions de gaz à effet de serre (GES). Les mécanismes financiers visant à mobiliser l’investissement en faveur de l’adoption de l’agriculture régénératrice comportent un large éventail de solutions : marchés du carbone, programmes de réduction des émissions, subventions gouvernementales, etc. Cependant, ces solutions ne sont pas accessibles à tous les agriculteurs et certaines, comme les produits de finance durable, n’en sont qu’à leurs balbutiements. Le marché et l’environnement politique qui soutiennent l’agriculture régénératrice sont donc en pleine évolution.

Lors de la Semaine du climat NYC, le groupe Leadership avisé RBC, en collaboration avec Nature United, a présenté Unearthing Value, un nouveau rapport sur le rôle critique que peut jouer la nature dans les programmes de stimulation de la croissance. Lisa Ashton, directrice générale, Politique agricole, RBC, et coauteure du rapport, a passé quelques jours à la conférence de New York.

Voici quelques réflexions qu’elle a entendues.

  • La vision étroite concentrée sur le carbone n’est pas une si mauvaise chose. Selon les détracteurs de cette approche, le fait de se concentrer uniquement sur les avantages climatiques (élimination du carbone, atténuation des GES) liés aux techniques comme les cultures de couverture, la réduction du labour et la gestion des nutriments peut faire oublier les nombreux services écosystémiques offerts par l’agriculture régénératrice, en particulier l’amélioration de la productivité, la filtration de l’eau et le renforcement de la biodiversité. Toutefois, cette vision étroite a conduit à de véritables percées en matière d’accès au marché et de comptabilisation et mesure des GES, qui n’auraient peut-être pas été possibles sans un effort concerté des gouvernements, des chaînes logistiques agroalimentaires et du secteur du développement durable, et qui ont fait ressortir les avantages de l’agriculture régénératrice dans le domaine de l’action sur le climat. Les percées dans les protocoles de mesure, de déclaration et de vérification des GES ont fourni une plateforme à partir de laquelle ont émergé d’autres avantages de l’agriculture régénératrice. Par exemple, les protocoles des GES aident à mesurer le carbone du sol, qui est un indicateur de biodiversité, de santé et de résilience des sols. Par conséquent, d’autres avantages pourraient se cumuler aux initiatives axées sur le climat, comme les programmes de réduction du carbone.

  • Il est temps de faire fructifier l’argent investi dans l’agriculture régénératrice. Les investissements phares comprennent le Fonds d’action à la ferme pour le climat de 704 millions de dollars, au Canada, le fonds United States Department of Agriculture’s Partnerships for Climate-Smart Commodities de 4,2 milliards de dollars, aux États-Unis, et l’investissement de PepsiCo dans l’agriculture régénératrice d’une valeur de plus de 300 millions de dollars. Ces investissements, combinés à d’autres, ont permis de poser les bases d’une sensibilisation à l’importance de la résilience environnementale des systèmes agricoles mondiaux, en établissant des cadres de pratiques exemplaires pour les agriculteurs et les agronomes et des programmes destinés aux chaînes logistiques agroalimentaires. L’argent frais peut se baser sur ces produits pour parvenir directement aux agriculteurs et avoir un impact positif. Les partenariats peuvent aussi aider à mieux faire fructifier les investissements. Les sociétés, les gouvernements et les agriculteurs qui investissent dans les mêmes pratiques et les mêmes régions peuvent apporter une contribution équivalente aux investissements et former des partenariats pour combler leurs lacunes, par exemple avec des sociétés alimentaires associées à des entreprises agroalimentaires ayant déjà des agronomes en poste pour travailler sur le terrain avec les agriculteurs.

  • L’élaboration d’une définition rigide de l’agriculture régénératrice pourrait être une perte de temps. Les secteurs de l’agriculture et du développement durable n’ont pas fini de définir ce concept. Établir une limite entre ce qui est une agriculture régénératrice et ce qui n’est pas une agriculture régénératrice pourrait exclure certains agriculteurs et systèmes de production qui adoptent des pratiques conformes aux principes de l’agriculture régénératrice, avec des résultats positifs pour l’environnement et la productivité des agriculteurs. Le ton a été clair parmi les intervenants à la conférence : mettre l’accent sur des programmes qui fonctionnent pour les agriculteurs et qui produisent des résultats mesurables, et arrêter de s’inquiéter d’une définition de l’agriculture régénératrice.

1. Empreinte carbone des produits. Approche que les sociétés agroalimentaires peuvent adopter pour suivre la quantité totale d’émissions de GES liées aux produits qu’elles achètent tout au long de leur parcours dans la chaîne logistique. Cette approche diffère de la compensation carbone et de la réduction des émissions de carbone, car l’empreinte carbone est directement liée au produit alimentaire. En outre, l’empreinte carbone des produits aide les sociétés à atteindre certains objectifs de chaîne logistique, comme la participation à l’action sur le climat, à renforcer la transparence et la traçabilité, et à mettre l’accent sur les produits dont les caractéristiques intéressent les consommateurs soucieux de durabilité. Bien que cette approche réponde à la problématique d’intégrer les sociétés n’ayant pas investi dans l’agriculture régénératrice, elle a ses propres limites découlant de la granularité des données et de la connectivité des chaînes logistiques – qui sont des prérequis.

2. L’agriculture régénératrice est en voie de s’étendre d’un modèle « entreprise à entreprise » à un modèle « entreprise à consommateur », grâce à l’étiquetage des emballages alimentaires. Les investissements dans l’agriculture régénératrice ont grandement bénéficié des objectifs de durabilité des sociétés agroalimentaires et du secteur agroalimentaire, et de leur volonté de renforcer la résilience dans leurs régions d’approvisionnement. De nos jours, les consommateurs s’intéressent de plus en plus à l’étiquetage des produits de l’agriculture régénératrice. Grâce aux étiquetages mettant en avant les pratiques régénératrices, les consommateurs peuvent choisir les produits en fonction de leurs caractéristiques de conservation. Ces étiquetages sont souvent fondés sur des normes telles que la certification d’agriculture régénératrice de la Rainforest Alliance.

3. Augmentation des investissements dans le secteur de l’eau pour renforcer la résilience aux changements climatiques. Le public ressent les effets des changements climatiques principalement par l’entremise de l’eau. Les agriculteurs ne font pas exception. Les sécheresses, les pluies de plus en plus abondantes et les précipitations hors saison augmentent la volatilité dans la gestion des exploitations agricoles. Nous assistons à un essor des investissements et des stratégies visant à renforcer la résilience de l’agriculture par rapport à l’eau. Les exemples comprennent la Stratégie pour la résilience dans le domaine de l’eau promulguée par l’Union européenne et publiée à l’été 2025, qui prévoit des économies d’eau couvrant 40 % des terres agricoles en 2030, et le programme d’investissement d’infrastructure dans les systèmes d’irrigation en Alberta et dans la région de Niagara de l’Ontario.

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  • Le système canadien de la gestion de l’offre, qui représente 30 milliards de dollars, est l’assise de la souveraineté et de la sécurité alimentaires du pays depuis plus de 50 ans. S’appliquant aux produits laitiers, au poulet, à la dinde et aux œufs, il assure la stabilité des prix et de l’offre de denrées de base.

  • Le système reconnaît que la production d’aliments coûte cher. Il favorise la stabilité de la chaîne logistique, mais peut faire monter les prix à la consommation, surtout dans un contexte de hausse du coût des intrants.

  • Les trois piliers de la gestion de l’offre sont de nouveau attaqués. L’intégrité du système est garantie par trois choses : des contingents de production, des prix fixes et des contingents d’importation. À l’heure actuelle, les trois font l’objet de critiques au sein du Canada et de la part de ses principaux partenaires commerciaux, dont les États-Unis.

  • Une nouvelle loi limite la capacité d’Ottawa à ouvrir le secteur. Les partisans du système soutiennent que le projet de loi C-202 accorde la priorité à la sécurité alimentaire nationale et empêche le ministre des Affaires étrangères d’accorder de nouvelles concessions dans le cadre d’éventuels accords commerciaux. D’autres experts affirment qu’il pourrait désavantager le Canada dans les négociations commerciales, notamment celles liées à la révision de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) l’an prochain.

  • Les accords commerciaux réduisent la mainmise des producteurs canadiens. Par ailleurs, l’élargissement de l’accès aux marchés mondiaux pour les agriculteurs canadiens soumis à la gestion de l’offre pourrait aller à l’encontre de la conception du système.Une petite base de production adaptée à la consommation intérieure rend ces derniers mal équipés pour rivaliser en tant qu’exportateurs sur les marchés mondiaux, où les volumes élevés et les prix concurrentiels sont déterminants.

  • Le Canada n’est pas le seul pays à devoir faire des choix difficiles en matière de politique agricole. En Nouvelle-Zélande, le secteur agricole est aux prises avec une empreinte GES démesurée, et au Royaume-Uni, il peine à reprendre pied depuis le Brexit. Le Brésil, qui n’est devancé que par les États-Unis pour les exportations totales de produits agroalimentaires, aspire à accroître sa part du marché mondial. Le Canada pourrait tirer des leçons de ces changements sur la scène internationale, à l’heure des décisions concernant son secteur alimentaire national.

Les trois piliers de la gestion de l'offre. La stabilité de la chaîne logistique des secteurs sous gestion de l'offre, notamment les produits laitiers, la volaille et les œufs, repose sur trois piliers.

Dans le contexte actuel de renégociation de l’accord commercial entre le Canada et les États-Unis, le système canadien de la gestion de l’offre est une fois de plus dans la mire de l’administration Trump, qui le considère comme un irritant majeur.

Cela a donné lieu à un nouveau débat sur les secteurs alimentaires canadiens sous gestion de l’offre, notamment ceux des produits laitiers, du poulet, de la dinde et des œufs, qui sont au cœur de la politique nationale depuis les années 1970.

Essentiellement, le système garantit un prix stable qui rémunère équitablement les agriculteurs pour la production d’aliments de qualité supérieure. Ses défenseurs avancent qu’il renforce la sécurité alimentaire, soutient les producteurs nationaux et assure la régularité de la qualité et de l’offre pour les consommateurs. En revanche, ses détracteurs soutiennent qu’il freine l’innovation, gonfle les prix et limite la concurrence.

Le système a fait l’objet d’un examen minutieux dans presque toutes les négociations commerciales et périodes de ralentissement économique, et sera probablement à l’ordre du jour de la révision de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) l’an prochain. Il est également remis en question dans le cadre d’un mouvement national visant à développer un marché unifié pour les biens et les services. Les avis sont polarisés, allant des appels à l’abandon de la gestion de l’offre jusqu’au statu quo, en passant par une gamme d’idées nuancées sur la réforme d’un système en place depuis plus d’un demi-siècle.

Ceux qui veulent préserver le système passent à l’action. En juin, le projet de loi C-202 a reçu la sanction royale, avec le soutien massif des associations d’agriculteurs canadiens soumis à la gestion de l’offre. Cette loi ordonne au ministre des Affaires étrangères de cesser d’attribuer aux partenaires commerciaux de nouveaux contingents dans les secteurs des produits laitiers, de la volaille et des œufs en vertu d’accords internationaux. Néanmoins, le débat se poursuit, les parties prenantes désignant des éléments précis, allant des systèmes régionaux de mise en commun du lait jusqu’à la question de savoir quel maillon de la chaîne logistique devrait avoir accès aux contingents étrangers.

Et les discussions ne se limitent pas à l’agriculture. La gestion de l’offre a des répercussions sur de nombreux aspects de l’économie canadienne, y compris le prix des aliments, les options offertes, les emplois dans la chaîne logistique, la diversification des échanges commerciaux et les perspectives de croissance.

La gestion de l’offre en chiffres :

  • 1 %. L’apport des secteurs sous gestion de l’offre au PIB du Canada, soit plus de 30 milliards de dollars. L’ensemble du secteur agricole et agroalimentaire compte pour plus de 7 % du PIB du Canada.1 2

  • 339 000 Le nombre d’emplois à temps plein dans les secteurs sous gestion de l’offre, de l’exploitation à la transformation, en passant par la distribution.3

  • 14 699. Le nombre d’exploitations agricoles soumises à la gestion de l’offre au Canada, soit 8 % des quelque 190 000 exploitations agricoles du pays.4

  • 9 430. Le nombre de fermes laitières, principalement au Québec et en Ontario. Depuis le début des années 2000, le nombre de fermes laitières au Canada a chuté de plus de 50 % en raison de la consolidation du marché.5

  • 7 %. Le pourcentage d’augmentation du nombre d’élevages de volaille et de poules pondeuses au cours des 20 dernières années. On les retrouve principalement en Ontario, en Colombie-Britannique et au Québec, mais les provinces des Prairies connaissent aussi une hausse.6

Le système canadien est conçu pour préserver la souveraineté, la stabilité et les standards alimentaires, ce qui contribue à la prospérité de l’industrie, mais pose également des défis dans un marché mondial en constante évolution.

Souveraineté

La gestion de l’offre garantit des prix stables et une chaîne logistique nationale solide pour répondre à la demande. Toutefois, le Canada étant un pays orienté sur l’exportation, une chaîne logistique exclusivement nationale peut être la source de tensions lors de négociations commerciales.

La gestion de l’offre contrarie les principaux partenaires commerciaux du Canada, en particulier les États-Unis, l’Union européenne (UE) et, il y a peu, la Nouvelle-Zélande. Un point de friction majeur : les restrictions canadiennes sur les contingents d’importation.

Ces contingents visent à limiter les importations dans les secteurs canadiens sous gestion de l’offre. Cela dit, le Canada a récemment fait davantage de concessions. Par exemple, dans le cadre des pourparlers entourant l’Accord de Partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP), le Canada a accepté d’accorder aux pays participants une part d’environ 3,25 % de son marché intérieur des produits laitiers7. Cependant, comme les transformateurs canadiens détiennent la majorité des contingents tarifaires d’importation, les importateurs étrangers font valoir qu’ils ont un accès limité au marché canadien pour réaliser leurs volumes exemptés de droits de douane négociés dans l’accord.

Le déficit commercial du secteur laitier canadien avec le reste du monde s'accentue

Les accords commerciaux réduisent la mainmise des producteurs canadiens. Les concessions ont entraîné un léger déficit commercial pour le Canada pour tous les produits soumis à la gestion de l’offre, à l’exception de la viande de poulet. Par exemple, les importations représentent aujourd’hui environ 4 % du marché laitier canadien8. Résultat : le gouvernement a versé 4,8 milliards de dollars aux producteurs et transformateurs de produits laitiers, de volaille et d’œufs pour compenser les pertes de bénéfices découlant de la concurrence étrangère9. Autrement dit, les Canadiens paient doublement pour leurs aliments soumis à la gestion l’offre : à la caisse et par le biais de leurs impôts.

De 1995 à 2017, l’accès des autres pays aux contingents tarifaires dans le secteur laitier canadien était limité par des engagements pris dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Avec la mise en œuvre progressive de l’ACEUM, de l’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne et du PTPGP au cours des 10 prochaines années, l’accès des produits laitiers canadiens aux marchés étrangers devrait grimper pour atteindre environ 10 % de la production laitière du Canada10. En contrepartie, le Canada a élargi l’accès des pays concernés à ses marchés pour les produits laitiers, la volaille et les œufs. Toutefois, l’augmentation des volumes d’exportation n’est pas un objectif pour les secteurs canadiens sous gestion de l’offre. Le Canada a une petite base de production, et sa chaîne logistique de même que ses relations sont pensées pour le marché intérieur. Par conséquent, les secteurs sous gestion de l’offre sont mal équipés pour être des chefs de file sur les marchés mondiaux, où les volumes élevés et les prix concurrentiels sont essentiels à la réussite.

Le système du Canada n'est pas conçu pour être concurrentiel sur les marchés mondiaux

Les chaînes logistiques nationales contribuent à protéger les Canadiens contre les répercussions des guerres commerciales. En période de perturbations mondiales, la chaîne logistique alimentaire nationale a bien servi la population. Prenons l’exemple du mouvement « Acheter canadien » qui a vu le jour à la suite de la guerre commerciale déclenchée par le président américain Donald Trump. Il a entraîné une baisse des ventes des marques américaines, les Canadiens les remplaçant par des produits nationaux dans la mesure du possible. En ce qui concerne les produits laitiers, la volaille et les œufs, plus particulièrement, les Canadiens peuvent avoir la certitude d’un accès immédiat aux chaînes d’approvisionnement établies au pays.

Éliminer les failles :

  • Dans le cas des produits transformés, comme les plats préparés, les frontières peuvent être floues entre les différents codes SH (qui permettent de catégoriser les biens et de services).

  • Ainsi, certains importateurs introduisent leurs produits au Canada en franchise de droits de douane, contournant le système canadien de contingents tarifaires, qui fixe les volumes alloués en vertu d’accords de libre-échange, y compris l’ACEUM, l’AECG et le PTPGP.

  • Certaines de ces failles ont été comblées, notamment celle liée au fromage importé en franchise de droits de douane lorsqu’il entrait dans la composition de plats préparés, comme les nécessaires à pizza destinés aux restaurants, qui était exclu des contingents tarifaires. Par contre, d’autres subsistent. C’est le cas, par exemple, de la volaille de réforme (poules pondeuses âgées), qui peut être catégorisée à tort comme du poulet à frire élevé pour la consommation de viande afin d’éviter le paiement des droits de douane canadiens.

  • Bien que les importateurs bénéficient de contingents tarifaires pour les produits laitiers, les œufs et la volaille, cette voie d’accès est souvent sous-utilisée, puisque les transformateurs canadiens contrôlent la majorité du système ainsi que l’espace réservé dans les rayons des épiceries.

  • Cette situation cause de plus en plus de tensions entre le Canada et ses partenaires commerciaux, surtout les États-Unis qui prétendent que le Canada « ne respecte pas l’esprit » de l’ACEUM et complique l’accès des producteurs américains à son marché.

    Malgré les accords commerciaux, les entreprises étrangères ont du mal à commercialiser leurs produits au Canada

Stabilité

La gestion de l’offre est synonyme de stabilité. Mais à quel prix et pour qui ? Compte tenu de l’accentuation des perturbations sur les marchés mondiaux, il est essentiel de déterminer une voie qui profite à la fois aux agriculteurs et aux consommateurs canadiens.

Les chaînes logistiques alimentaires canadiennes se sont distinguées pendant la pandémie et lors d’autres crises, comme la récente éclosion de grippe aviaire qui a ravagé l’industrie américaine.

Aux États-Unis, les prix des œufs ont récemment explosé à cause de cette maladie. En juillet 2025, on dénombrait 174 millions de cas confirmés dans les exploitations avicoles et plus de 1 074 troupeaux de vaches laitières avaient été touchés.11

TLes répercussions ont été beaucoup moins graves au Canada, avec environ 14 millions d’oiseaux infectés et aucun cas signalé chez les vaches laitières12.Par ailleurs, les élevages canadiens de volaille, de poules pondeuses et de vaches laitières ont mieux résisté grâce aux normes de biosécurité et de bien-être animal en vigueur dans le secteur. La production à plus petite échelle et plus dispersée que celle des États-Unis (hormis les zones à forte densité telles que la vallée du Fraser en Colombie-Britannique) y est aussi pour quelque chose. Ces facteurs propres aux exploitations agricoles contribuent à la stabilité des prix à la consommation et à la disponibilité des produits. De 2017 à 2025, une douzaine d’œufs vendus au Canada se vendait en moyenne 1 $ de plus qu’aux États-Unis. En février 2025, toutefois, la situation s’est inversée, et la douzaine d’œufs coûtaient 3,52 $ de plus aux États-Unis qu’au Canada.13 14

Les perturbations de l'approvisionnement alimentent la volatilité des prix des œufs aux États-Unis

Divers enjeux risquent d’intensifier les perturbations des chaînes logistiques et des marchés, notamment l’abandon progressif de la réglementation du commerce à l’échelle mondiale, ainsi que les phénomènes météorologiques extrêmes et la propagation de maladies et de ravageurs découlant des changements climatiques. Les décideurs doivent en tenir compte, car la volatilité fréquente a une incidence sur les prix des marchandises.

La production d’aliments coûte cher. Dans les secteurs sous gestion de l’offre, les contingents et les prix fixes sont une source de certitude pour les agriculteurs, ce qui favorise la stabilité de la chaîne logistique. Cependant, cette stabilité n’est pas gratuite, car les produits deviennent inévitablement plus chers quand le coût des intrants augmente au Canada. La détérioration de l’accessibilité a un impact disproportionné sur la sécurité alimentaire des familles à faible revenu, mais la forte volatilité des prix influence aussi les dépenses des ménages de la classe moyenne.15 16

Au contraire, les producteurs de blé et les éleveurs de bovins de boucherie qui ne sont pas assujettis à la gestion de l’offre sont exposés aux marchés des marchandises, de sorte que leurs marges bénéficiaires et les prix de leurs produits fluctuent en fonction de l’évolution de ces marchés. Les agriculteurs non soumis à la gestion de l’offre sont souvent à la merci des prix et ne peuvent pas refiler la hausse des coûts aux consommateurs.

L’aide fournie par le Canada aux agriculteurs est controversée, mais comparable à celle des États-Unis. Si l’on compare le total du soutien direct aux producteurs, l’apport des États-Unis est 6,5 fois supérieur à celui du Canada. Cela dit, les deux pays sont à peu près à égalité si l’on considère les estimations du soutien direct aux producteurs en pourcentage de la valeur produite à la sortie de l’exploitation, soit environ 7 %17. En ce qui concerne les produits soumis à la gestion de l’offre, le soutien aux producteurs est clairement aligné sur l’approche de chaque pays. L’apport du Canada correspond au prix que les producteurs reçoivent en fonction de la gestion de l’offre, tandis que celui des États-Unis fluctue au gré de la volatilité des marchés.

L'industrie laitière canadienne bénéficie d'un soutien gouvernemental plus constant

Les exploitations agricoles sous gestion de l’offre contribuent à la prospérité de l’économie rurale du Canada. La stabilité joue également un rôle élargi dans l’économie rurale canadienne. Les données du plus récent recensement agricole montrent que, sur une période de cinq ans (de 2016 à 2021), le nombre de fermes laitières a diminué de 11 %, tandis que la taille des troupeaux a augmenté de 13 %18. Aux États-Unis, sur la même période, le nombre de fermes laitières a reculé de 34 %, et la taille des troupeaux a grimpé de 48 %19. La consolidation permet aux grandes exploitations laitières américaines de réaliser des économies d’échelle. Par contre, chez nos voisins du sud, cette tendance récente entraîne une perte de diversité en termes de taille des exploitations et une concentration des troupeaux, ce qui les rend plus vulnérables aux maladies et aux épidémies de ravageurs. De plus, il y a un risque de chute de la demande à l’égard des entreprises de soutien et au sein des communautés rurales.

Standards

Le système canadien de la gestion de l’offre répond à des normes élevées, ce qui se traduit par une efficacité accrue et de meilleurs résultats en matière de durabilité. Néanmoins, ce système n’est pas conçu pour maximiser la production.

Les agriculteurs canadiens renforcent de plus en plus leurs capacités à mesurer, déclarer et vérifier leurs progrès dans l’adoption de pratiques de gestion exemplaires, plus particulièrement celles liées à la durabilité environnementale et au bien-être animal. La gestion de l’offre s’accompagne d’une solide gouvernance et d’un contrôle des marchés, ce qui favorise l’adoption généralisée et uniforme de pratiques et de normes, à la ferme et à chaque étape de la chaîne d’approvisionnement. Pour participer aux marchés réglementés, les exploitations soumises à la gestion de l’offre adhèrent à un code de pratique et à des normes, ce qui explique le rehaussement des standards canadiens concernant le bien-être et la santé des animaux, ainsi que la qualité des aliments. Bien que cela puisse être contraignant, les agriculteurs doivent s’y conformer afin d’accéder à ces marchés. Les systèmes de production canadiens qui ne sont pas assujettis à la gestion de l’offre, comme celui du bœuf, disposent aussi de programmes qui garantissent le respect de normes élevées dans les exploitations agricoles, par exemple, le programme d’assurance qualité du bœuf nourri au maïs de l’Ontario. Toujours est-il que le système de gouvernance de la gestion de l’offre permet une adoption généralisée et uniforme des pratiques – un objectif difficile à atteindre lorsque la réglementation et le contrôle des marchés sont moins rigoureux.

Des standards plus stricts que ceux des États-Unis : Le programme proAction a été mis sur pied par les Producteurs laitiers du Canada afin d’établir des normes et d’encadrer les pratiques entourant les six volets suivants : qualité du lait, salubrité des aliments, traçabilité, biosécurité, bien-être des animaux et environnement. Un total de 99,7 % des producteurs laitiers canadiens y adhèrent20. De même, aux États-Unis, il y a le programme National Dairy Farmers Assuring Responsible Management (FARM), qui couvre 99 % de l’offre de lait du pays21. Toutefois, les normes de ces deux programmes et les réglementations complémentaires diffèrent, ce qui peut avoir des répercussions sur la santé animale et la qualité du lait. Les États-Unis autorisent aussi des valeurs plus élevées pour le comptage des cellules somatiques, c’est-à-dire le nombre de globules blancs des vaches. Tout comme chez les humains, un taux élevé de globules blancs signifie que l’organisme lutte contre une maladie ou une inflammation, ce qui est susceptible d’altérer la qualité du lait. Aux États-Unis, la limite est de 750 000 cellules somatiques individuelles par millilitre (ml), tandis qu’au Canada, elle est de 400 000 cellules somatiques individuelles par ml 22 23.

L’industrie met l’accent sur l’efficacité et la durabilité. Les cadres de gouvernance de la gestion de l’offre fournissent également une plateforme pour accroître la participation des agriculteurs à des initiatives sectorielles touchant divers sujets, dont l’efficacité, l’innovation et la durabilité. Par exemple, les producteurs d’œufs du Canada mesurent et déclarent leurs progrès en matière de durabilité par l’intermédiaire de l’Outil d’évaluation de l’empreinte écologique des fermes (OEEEF). Cette approche unifiée fait contrepoids à la fragmentation croissante des projets axés sur la durabilité et la régénération que de nombreux agriculteurs entreprennent pour accéder au marché ou obtenir de nouvelles sources de revenus grâce à des mécanismes comme les crédits carbone et les primes vertes.

Le système laitier sous gestion de l'offre du Canada est un chef de file en matière d'efficacité de la production

La sécurité et la souveraineté alimentaires figurent parmi les priorités des gouvernements du monde entier, à l’heure où les phénomènes météorologiques extrêmes détruisent les cultures et où les barrières commerciales perturbent les échanges.

Les produits laitiers, qui sont importants tant sur le plan nutritif que culturel (qu’on pense au fromage français ou lassi indien) connaissent une forte demande, mais aussi une grande volatilité sur les marchés internationaux. C’est pourquoi le secteur fait l’objet d’une attention particulière en matière de politique, de commerce et de soutien aux agriculteurs.

Voici comment d’autres pays gèrent leur industrie laitière en cette période de transition et de perturbation.

Nouvelle-Zélande : Un chef de file international dont l’empreinte GES est en hausse

La Nouvelle-Zélande a aboli ses contingents de production dans les années 1980 en raison d’une crise budgétaire, faisant ainsi du pays le plus grand exportateur de produits laitiers au monde. En 2001, le gouvernement a mis en place Fonterra, une coopérative agricole qui fixe les prix. Cette dernière est maintenant le principal acheteur de lait néo-zélandais. Le calcul des prix est fondé sur les revenus tirés de la vente de lait, déduction faite des charges d’exploitation, des frais généraux et du recouvrement du capital. La Nouvelle-Zélande a plus que doublé son cheptel national depuis le début des années 1980. La taille des troupeaux individuels a triplé et leur nombre est passé de 15 753 en 1985 à 10 485 en 202424. La libéralisation du marché a métamorphosé les chaînes d’approvisionnement de l’industrie laitière néo-zélandaise, plus particulièrement celle de la production de lait en poudre, dont le volume a augmenté de 237 % depuis 2000, grâce aux accords de libre-échange conclus avec de grands importateurs comme la Chine et aux investissements étrangers et nationaux pour renforcer la capacité et automatiser les processus de transformation25.

Le secteur a gagné en efficacité et en compétitivité, comme en témoigne la consolidation du cheptel. En revanche, la croissance du nombre de vaches a accentué ses répercussions environnementales, notamment ses émissions de gaz à effet de serre (GES). Aujourd’hui, en Nouvelle-Zélande, l’agriculture est à l’origine de plus de 50 % des émissions de GES du pays, et c’est surtout à cause de l’industrie laitière26. Les récents objectifs en matière de GES ont fait naître de l’incertitude dans le secteur, ce qui a donné lieu à une révision des cibles nationales et du rôle de l’agriculture dans l’atteinte de celles-ci. Le partenariat public-privé AgriZero met l’accent sur le financement participatif et l’accélération de la lutte contre les changements climatiques en agriculture. Il s’agit d’un modèle unique pour mobiliser des fonds à un moment où l’attention portée à cette lutte s’essouffle.

Leçon pour le Canada : En tant que première initiative du genre, AgriZero peut servir d’exemple au Canada, dans un contexte où les fonds destinés à la lutte contre les changements climatiques s’épuisent et où le besoin d’une action coordonnée et à grande échelle dans le secteur agricole se fait de plus en plus pressant.

Royaume-Uni : Abandon du modèle de l’UE

Depuis le Brexit, le Royaume-Uni réoriente sa politique vers des subventions régionales dans le cadre des dispositifs de gestion environnementale des terres. Ces dispositifs reposent sur des mesures d’agriculture durable, par exemple, la réhabilitation des terres marginales. Les producteurs laitiers britanniques recevaient des paiements directs au titre de la politique agricole commune de l’UE, mais ces versements seront progressivement éliminés d’ici 2028, étant donné la sortie du Royaume-Uni du bloc économique. Cette transition impose un fardeau financier et administratif, alors même que les agriculteurs doivent s’adapter au changement, tout en faisant face à la hausse des coûts de production au niveau national et à la concurrence accrue des importateurs.

Afin de favoriser les échanges agroalimentaires entre l’UE et le Royaume-Uni, les deux ont convenu d’établir un espace sanitaire et phytosanitaire commun (c’est-à-dire des normes collectives en matière de sécurité et de qualité des aliments). Toutefois, certains estiment que cette décision maintient les liens du Royaume-Uni avec l’UE et pourrait entraver sa capacité à conclure des accords commerciaux avec d’autres pays.

Leçon pour le Canada : Au moment où le Canada s’engage dans une mission visant à renforcer et à diversifier ses relations commerciales internationales, il convient d’éviter de passer d’une dépendance excessive envers les États-Unis à un alignement trop important sur des normes étrangères restrictives à outrance à l’égard des produits agroalimentaires.

Brésil : La difficulté de percer sur le marché mondial, malgré une ambition affichée

Le Brésil a transformé son secteur agricole et se classe maintenant parmi les plus grands exportateurs agroalimentaires, n’étant devancé que par les États-Unis. Pourtant, moins de 1 % de la production laitière du pays est exportée27. La demande intérieure, un système de commercialisation qui n’est pas axé sur les exportations et la forte concurrence sur le marché international ont freiné son expansion.

Les infrastructures de production et de transformation des produits laitiers du Brésil varient grandement, allant des petites exploitations de subsistance aux entreprises modernes de grande envergure. Les premières peuvent bénéficier de subventions pour les investissements dans des actifs tels que les cuves de refroidissement, les pâturages et les infrastructures de traite. Les prix payés aux agriculteurs sont principalement dictés par le marché, mais le gouvernement peut intervenir par l’intermédiaire de la CONAB (société nationale d’approvisionnement) et acheter le lait excédentaire ou accorder des subventions pour l’entreposage.

Affichant l’ambition d’une percée internationale fracassante, le Brésil devra affronter une vive concurrence, notamment de la part de la Nouvelle-Zélande, qui lorgne elle aussi les marchés du Moyen-Orient, de l’Amérique latine et de l’Asie. Pour connaître une croissance mondiale, le Brésil doit aussi revoir ses normes et réglementations moins rigoureuses en matière d’utilisation des terres, d’émissions de GES, de traçabilité et de services logistiques de la chaîne du froid.

Leçon pour le Canada : Bien que le Brésil et le Canada aient suivi jusqu’à présent des trajectoires différentes, ils se disputent de plus en plus la même part du marché mondial des exportations agroalimentaires. L’approche du Brésil, qui favorise la coexistence d’exploitations de tailles diverses et cible la croissance à la fois du marché intérieur et des exportations, devrait inciter le Canada à examiner sa propre production, qui continue de se consolider et qui fait face à une concurrence étrangère croissante.

PERSPECTIVES DES MARCHÉS

Le système canadien de la gestion de l’offre est conçu pour offrir une protection contre les fluctuations des marchés internationaux. Les décideurs doivent néanmoins rester à l’affût des changements structurels et des tendances macroéconomiques ayant trait à l’agriculture mondiale.

Produits laitiers

  • On s’attend à ce que les prix mondiaux réels des produits laitiers pour les producteurs suivent une tendance baissière au cours de cette décennie. Toutefois, ils devraient augmenter par rapport au coût des intrants, surtout à mesure que la production laitière par animal progresse28. Les agriculteurs américains pourraient voir leurs prix réels baisser en moyenne de 8 % par an, ce qui risque de se traduire par une baisse des rendements pour les fermes laitières qui n’innovent pas et ne se développent pas sur les marchés des marchandises29.

  • La consommation mondiale de produits laitiers devrait augmenter de 1 % par an. La production, quant à elle, devrait croître de 1,6 % par an pour s’établir à 1 085 millions de tonnes, stimulée par celle de l’Inde, du Pakistan et de l’Afrique subsaharienne, qui est principalement destinée à la consommation intérieure.30

  • La consommation de produits laitiers frais en Amérique du Nord et en Europe est stable ou en baisse. Cela s’explique par le fait que les consommateurs délaissent le lait entier et la crème et que des boissons végétales, comme le lait d’avoine, se sont imposées comme solution de remplacement. La consommation de produits laitiers transformés, notamment le beurre et le lait en poudre, est en hausse, en raison de leur utilisation dans la fabrication de produits alimentaires, comme les préparations pour nourrissons et les produits de boulangerie. Enfin, la consommation de fromage, qui est étroitement liée au revenu des ménages, augmente dans certains marchés internationaux en plein essor, tels que le Mexique, les États-Unis, le Brésil et l’Arabie saoudite.31

  • Seulement 7 % de la production mondiale de lait est vendue à l’international, à cause de la nature périssable de cette denrée et du fait que dans de nombreux pays, les systèmes de commercialisation sont surtout conçus pour la distribution nationale ou régionale, à quelques exceptions près comme la Nouvelle-Zélande et l’Irlande. Cependant, plus de 50 % du lait en poudre, y compris entier et écrémé, est exporté.32

  • Seulement 7 % de la production mondiale de lait est vendue à l’international, à cause de la nature périssable de cette denrée et du fait que dans de nombreux pays, les systèmes de commercialisation sont surtout conçus pour la distribution nationale ou régionale, à quelques exceptions près comme la Nouvelle-Zélande et l’Irlande. Cependant, plus de 50 % du lait en poudre, y compris entier et écrémé, est exporté.33

Volaille et œufs

  • Les prix mondiaux de la volaille et des œufs devraient baisser à la suite du repli de l’inflation et du coût des intrants. Par exemple, aux États-Unis, le prix à la ferme d’une douzaine d’œufs devrait diminuer de 0,90 $ US au cours de la prochaine décennie, avec un recul moyen de 4 % d’une année sur l’autre34. Par ailleurs, on s’attend à ce que la production américaine augmente de 12 % d’ici 2033, par rapport à l’année de référence 2022.

  • Stimulée par la demande croissante, la production de volaille devrait s’intensifier et finir par représenter près de la moitié de toute la viande produite. On anticipe une hausse de 16 % de la consommation de volaille dans les 10 années qui viennent, soit la plus forte progression parmi les protéines animales. D’ici 2034, la volaille devrait représenter 43 % des protéines animales consommées, avec une croissance notable au Brésil, en Europe et aux États-Unis.35

  • La politique alimentaire autonome de la Chine et la récente résurgence de la peste porcine africaine et de la grippe aviaire ont entraîné une diminution du commerce mondial de viande par rapport au sommet atteint en 2021, année où la Chine comptait pour environ le quart des importations mondiales de viande.

  • La croissance de la population et du PIB en Afrique et en Asie est susceptible de faire rebondir les exportations de viande au cours de la prochaine décennie, surtout celles de volaille, qui devrait représenter plus de 40 % du total.36

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Les dernières années ont été extrêmement difficiles pour bon nombre de Canadiens. La pandémie a causé d’importantes perturbations sur le marché du travail et fait grimper l’inflation à des niveaux jamais vus depuis plusieurs décennies, tandis que la guerre en Ukraine n’a fait qu’empirer les choses. Et maintenant, le pays est confronté à une guerre commerciale avec les États-Unis qui provoque ses propres ondes de choc, dont des pertes d’emplois et des bouleversements dans les chaînes logistiques qui poussent les prix des biens vers des niveaux encore plus élevés. Beaucoup n’arrivent plus à suivre.

Aujourd’hui, un Canadien sur quatre fait face à l’insécurité alimentaire. Cela représente 10 millions de personnes, un chiffre sans précédent au Canada.1 Le problème est surtout celui de l’accessibilité financière. Il y a une abondance de nourriture. Mais cette nourriture est inabordable pour de plus en plus de monde. En mars 2024, les banques alimentaires canadiennes ont enregistré plus de deux millions de visites. Autrement dit, une hausse de 90 % en seulement cinq années.2 Sachant que les banques alimentaires sont utilisées en tout dernier recours, cette situation est dramatique. Le soutien aux banques alimentaires et leur approvisionnement est une question critique. Cependant, pour remédier à l’insécurité alimentaire à long terme, il est vital de construire une économie canadienne plus robuste. En particulier, il faut résoudre la crise de l’accessibilité, améliorer la productivité et faire avancer un développement économique durable dans les régions canadiennes rurales et éloignées.

Les taux de pauvreté et d'insécurité alimentaire en hausse au Canada

Guerre commerciale visant la nourriture : augmentation des pertes d’emplois, coûts et perturbations

Les pertes d’emploi et l’insécurité obligent de nombreuses personnes à faire des choix difficiles

La guerre commerciale du président américain Donald Trump a provoqué une incertitude générale. Des lancements ont été retardés. La production est en pause. Des mises à pied ont été annoncées. Entre janvier et mai, le secteur manufacturier canadien a perdu 54 000 emplois et le taux de chômage du pays s’est hissé à 7 %, ce qui représente son sommet depuis 2016 exception faite de la pandémie.3 4 Les secteurs sensibles aux échanges commerciaux, dont celui de la manufacture, continuent de procéder à des mises à pied, et l’incertitude s’est accrue au regard de l’emploi dans les secteurs de l’acier et de l’aluminium qui subissent les droits de douane de 50 % imposés par l’administration Trump. Une telle volatilité pourrait entraîner les travailleurs dans une situation financière précaire.

Le ménage canadien moyen a consacré environ 76 750 $ à l’achat de biens et de services en 2023, avec des parts respectives de 15 % et 32 % dans la nourriture et le logement. Le quintile de revenu inférieur a dépensé 40 080 $ par an, soit environ la moitié des dépenses du ménage moyen, avec des parts de 18 % dans l’alimentation et de 35 % dans le logement.5 En cas de perte d’emploi ou dans la crainte d’une mise à pied, les Canadiens situés dans les tranches d’imposition supérieures ont la possibilité de réduire leurs dépenses de consommation discrétionnaire (nouveaux vêtements, repas au restaurant) à court terme. Les ménages à faible revenu, qui n’ont pas ce luxe, doivent faire un choix difficile entre leurs différents besoins de base à couvrir comme les services publics, les médicaments et la nourriture. Entre autres, ces choix peuvent avoir des répercussions sur la qualité des aliments achetés, les ménages à faible revenu optant pour des aliments plus économiques et moins nutritifs.6

Tout comme les replis du marché du travail, les fluctuations sur les marchés internationaux de marchandises touchés par les guerres commerciales peuvent impacter les Canadiens dont le revenu est directement lié aux prix du marché. Les agriculteurs sont souvent en bout de chaîne, dans l’incapacité de répercuter la hausse des coûts sur les acheteurs et les consommateurs. De plus, les droits de douane imposés par la Chine sur les produits agroalimentaires comme l’huile de canola et les fruits de mer ont récemment porté un dur coup à l’économie rurale du Canada. La Nouvelle-Écosse serait la province la plus touchée par les droits de 25 % imposés par la Chine sur les produits aquatiques, lesquels représentaient 9,2 % de la valeur totale des exportations de la province en 2024. Les agriculteurs et les pêcheurs sont habitués à la volatilité liée aux conditions météorologiques et à l’évolution de la demande. Néanmoins, des perturbations persistantes pourraient éroder la stabilité des régions rurales et éloignées déjà désavantagées pour accéder aux occasions économiques et aux services.

En outre, les droits de douane ne touchent pas seulement la sécurité de l’emploi. Par exemple Windsor, en Ontario, est tributaire de l’automobile, de la fabrication de pointe, de la transformation des aliments, et de la manutention et de l’expédition des céréales et oléagineux. Cette dépendance rend toute la ville et ses environs vulnérables aux droits de douane imposés par Donald Trump au secteur de l’automobile, ainsi qu’aux droits de douane de rétorsion imposés par la Chine aux produits agroalimentaires canadiens. Le taux de chômage de Windsor est supérieur à la moyenne nationale, avec un niveau de 10,8 % en mai 2025 contre 7,8 % en mai 2024.7 De plus, les multiples pressions sur l’emploi d’une région et la hausse du coût de la vie peuvent avoir des répercussions sur le commerce de détail et les services. À mesure que les dépenses de consommation se resserreront, tous les secteurs et leurs travailleurs seront touchés.

La hausse du coût de la vie menace d’aggraver la crise de l’insécurité alimentaire.

En raison de la hausse des coûts au Canada, un seul emploi ne suffit plus à répondre aux besoins de base. Plus de 60 % des ménages canadiens en situation d’insécurité alimentaire dépendent d’un salaire ou d’un revenu de travail autonome en tant que principale source de revenu.8 Les travailleurs qui font face à une insécurité alimentaire modérée à grave occupent souvent des emplois à faible rémunération ou des emplois précaires qui ne suffisent pas à suivre le rythme du coût de la vie. Au Canada, les membres des minorités visibles, les femmes et les nouveaux immigrants gagnent un revenu inférieur à la moyenne nationale. Par conséquent, l’insécurité alimentaire frappe ces groupes de façon disproportionnée. Plus de 46 % des ménages noirs et 39 % de la population autochtone vivant hors réserve sont en situation d’insécurité alimentaire.9 Les ménages monoparentaux ont également un taux d’insécurité alimentaire plus élevé, soit 52 %.10

Les effets de l’insécurité alimentaire aggravent la marginalisation des groupes vulnérables. L’insécurité alimentaire est associée à une plus forte probabilité de maladies chroniques comme le diabète et les troubles cardiovasculaires. Il en résulte davantage de consultations médicales et d’hospitalisations. Les coûts de santé associés aux Canadiens en situation d’insécurité alimentaire sont plus de deux fois plus élevés que ceux associés aux Canadiens en situation de sécurité alimentaire.11 L’insécurité alimentaire a également des répercussions sur le développement physique et mental des enfants, ainsi que sur leur rendement scolaire et leur comportement.12 Ces incidences mettent en lumière les coûts sanitaires et socioéconomiques qui pèsent sur les familles et sur l’économie canadienne.

Au cours des cinq dernières années, la crise de l’accessibilité a durement frappé les ménages dont les salaires ne suivent pas la montée des prix des biens et des services. À mesure que les stocks d’avant les droits de douane sortent des rayons des épiceries, les nouveaux prix incluant les droits de douane intensifient l’inaccessibilité des produits au Canada, en particulier dans l’alimentaire. Depuis janvier 2025, les prix des aliments constituent un important facteur de hausse de l’indice des prix à la consommation au Canada. En avril 2025, les prix des alimentes ont augmenté de 3,8 % par rapport à l’année précédente.

Augmentation de 'écart entre le coût des aliments et les salaires

Les perturbations de chaîne logistique impactent la stabilité et le coût des aliments

Les sociétés alimentaires et les détaillants ont fait état de pertes au premier trimestre, conséquence directe de la guerre des droits de douane.13 En plus de faire face à des pertes, les chaînes logistiques agroalimentaires entre le Canada et les États-Unis doivent maintenant satisfaire à des exigences administratives additionnelles pour prouver leur conformité à l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM), étant donné que seulement deux tiers des exportations agroalimentaires canadiennes ont été échangés dans le cadre de l’ACEUM en 2024. Les fournisseurs, grossistes et détaillants agroalimentaires, dont les marges sont souvent très minces, n’ont pas la capacité d’absorber ces complexités et ces coûts supplémentaires. En définitive, la hausse des coûts est répercutée sur le consommateur. Aux États-Unis, les droits de douane devraient entraîner une hausse de 2,6 % des prix des aliments à court terme, avec une incidence disproportionnée sur les fruits et légumes dont les prix pourraient augmenter de 5,4 %.14

Les guerres commerciales ont déclenché un mouvement en faveur de la diversification. Bien que la diversification des échanges commerciaux constitue une stratégie pour accroître et renforcer les exportations agroalimentaires canadiennes, cette approche comporte quelques inconvénients, parmi lesquels une certaine incertitude à court terme sur le plan de la qualité et des coûts pour les consommateurs en attendant que les chaînes logistiques soient bien établies. La stabilité et la régularité des échanges commerciaux sont des conditions déterminantes pour maintenir les coûts de transport, de logistique et d’exploitation à des niveaux raisonnables pour les négociants, les grossistes et les détaillants, ce qui contribue à la constance des prix, de la qualité et de la disponibilité pour les consommateurs. À l’heure actuelle, l’incertitude liée aux droits de douane remet en question les avantages auxquels les consommateurs nord-américains sont habitués en raison de la connexion des chaînes logistiques entre le Canada et les États-Unis.

Prochaine étape : lier les solutions alimentaires aux ambitions de croissance du Canada

Les solutions à l’insécurité alimentaire au Canada sont bien documentées, mais le problème reste du côté des politiques et des engagements financiers à grande échelle.

Les solutions pourraient inclure :

  • Combler les disparités entre les régions rurales et urbaines du Canada en ce qui a trait à l’accès aux ressources, aux revenus de subsistance et aux occasions de développement économique.

  • Reconstruire le filet de sécurité sociale du Canada en vue de mieux soutenir les ménages à faible revenu et d’intervenir de façon proactive lorsqu’un ménage fait face à une perte de revenu ou à une perturbation ayant un impact sur son budget.

  • Améliorer l’accessibilité au logement. 

Une cible de sécurité alimentaire pourrait constituer le catalyseur nécessaire pour unir ces solutions, susciter des actions à l’échelle du Canada et suivre les progrès réalisés. Cette idée n’est pas nouvelle. Les experts de la sécurité alimentaire au Canada recommandent une cible de 50 % d’ici 2030.15 16 Mais le moment est venu d’adopter une vision ambitieuse pour la sécurité alimentaire au Canada, alors que le pays s’emploie à bâtir une économie plus forte. L’un des principaux défis consiste à déterminer dans quels domaines les solutions de sécurité alimentaire peuvent être harmonisées avec les engagements existants, afin d’insuffler un nouvel élan. Le plan pour la sécurité alimentaire au Canada doit aussi veiller à améliorer les taux de façon proportionnelle dans les régions et les groupes les plus vulnérables.

Le taux d'insécurité alimentaire est exceptionnellement élevé dans le nord du Canada

Promouvoir le développement et renforcer les services de santé dans les collectivités rurales et éloignées, tout en accélérant les grands projets d’infrastructure au Canada. L’ambition du Canada d’accélérer les grands projets d’infrastructure, du port de Churchill au Cercle de feu, se concentre principalement dans les régions rurales et éloignées du nord du Canada. Les régions rurales et éloignées du Canada représentent 25 % du PIB du Canada, mais elles sont nettement déficientes en matière de soins de santé, de logement et d’accès aux autres besoins essentiels comme les aliments sains.17 L’insécurité alimentaire est élevée partout au Canada, mais plus particulièrement dans le Nord et dans les régions éloignées. Plus de 58 % des habitants du Nunavut sont en situation d’insécurité alimentaire. De plus, au Canada, seulement 7 % des médecins travaillent dans les régions rurales, alors que celles-ci représentent 18 % de la population totale du Canada.18

Les plans du Canada pour assurer sa sécurité et sa souveraineté économiques reposent en grande partie sur la disponibilité d’une main-d’œuvre productive dans les régions rurales et éloignées. Toutefois, il est compliqué de convaincre les travailleurs de rester ou d’emménager dans les régions rurales ou éloignées pour mener à bien les projets en question si ces régions ne leur permettent pas d’accéder aux ressources dont ils ont besoin pour assurer une vie saine à leurs familles. Le Canada pourrait renverser la tendance d’une croissance 15 fois plus rapide dans les zones urbaines que dans les régions rurales en atténuant la fuite des cerveaux et des ressources grâce à des investissements dans les ressources des collectivités, en renforçant par exemple l’accès aux soins de santé, aux aliments et au logement, afin de se mettre au niveau de ses ambitions en matière de grands projets d’infrastructure.19

Améliorer l’accès au soutien financier et aux prestations sociales pour les ménages en engageant des réformes politiques. Le moment serait bien choisi pour faire avancer les projets de réforme, à présent que le gouvernement libéral s’est engagé à examiner et réformer le processus de demande de crédit d’impôt pour personnes handicapées (CIPH). Le CIPH donne accès à d’importants programmes du gouvernement fédéral, dont la Prestation canadienne pour les personnes handicapées, l’Allocation canadienne pour enfants destinée aux enfants handicapés et le Régime canadien de soins dentaires. Cet examen donne l’occasion d’encourager le réseau canadien de banques alimentaires desservant les familles bénéficiaires du CIPH à élaborer des solutions pratiques et efficaces pour les ménages, en particulier ceux qui font face à la crise du logement et à l’insécurité alimentaire.

En plus de l’admissibilité aux prestations, les groupes les plus vulnérables au Canada, y compris les personnes handicapées et les sans-abri, sont souvent les plus difficiles à joindre pour faire les déclarations fiscales, et le taux de déclaration de revenus de cette population est inférieur à la moyenne nationale de 92 %.20 Les revenus non déclarés et les crédits d’impôt non réclamés représentent plus de 8,9 millions de chèques de l’Agence du revenu du Canada (ARC) non encaissés, pour un total de 1,4 milliard de dollars.21 La valeur des crédits d’impôt ne résoudra pas toutes les difficultés financières des ménages, mais c’est un bon début.

Le projet pilote de l’ARC concernant la déclaration automatique des revenus, de même que les approches visant à rationaliser et à simplifier les déclarations fiscales sont l’occasion de définir des services de soutien qui aideraient les Canadiens à naviguer dans les processus administratifs pour devenir admissibles aux crédits d’impôt et en bénéficier. Nous avons aussi beaucoup à apprendre des organismes communautaires, comme les banques alimentaires, qui offrent des services intégrés tels que des programmes d’alimentation et de littératie financière aux populations les plus vulnérables et marginalisées du Canada.

Harmoniser les objectifs de sécurité alimentaire avec l’essor de la construction résidentielle au Canada. La réduction des coûts du logement peut transformer le budget d’un ménage. Le projet du nouveau gouvernement fédéral libéral de construire 500 000 logements par année stimulerait l’économie tout en répondant à un besoin essentiel, étant donné que l’une des priorités du plan « Construire des logements au Canada » est de construire des logements abordables à grande échelle. Cette priorité se traduit par un engagement de 6 milliards de dollars en faveur du logement très abordable couvrant les logements admissibles aux allocations, le logement pour les Autochtones et les refuges. En plus de construire rapidement de tels logements et d’établir des cibles relatives aux sans-abri dans les provinces, le gouvernement pourrait envisager de s’harmoniser avec les objectifs de sécurité alimentaire et les actions menées à l’échelle nationale afin d’évaluer ses progrès en matière de logement abordable, dans l’objectif d’améliorer l’accès à un mode de vie plus sain et plus productif, ce qui contribuerait à la croissance de l’économie canadienne.

L’insécurité alimentaire est un problème systémique qui requiert des solutions fondées sur les systèmes. Alors que le Canada s’engage dans une ère de stimulation de la croissance, le moment est venu d’examiner la façon dont le pays peut mettre à profit son approche unifiée pour lutter contre les symptômes les plus chroniques d’une économie à la dérive : l’insécurité alimentaire et la pauvreté.

Expériences et approches dans le reste du monde

L’insécurité alimentaire touche tous les pays, et plus de 295 millions de personnes sont aux prises avec la faim aiguë dans le monde. Les pays adoptent des approches différentes pour mesurer, surveiller et atténuer le problème, qui vont bien au-delà des programmes et des politiques alimentaires et s’étendent aux domaines du revenu, du logement et de l’équité sociale. Toutefois, les économies avancées comme le Canada élargissent de plus en plus leurs programmes alimentaires pour contrer les répercussions de l’insécurité alimentaire sur les collectivités à court terme. 

Au Royaume-Uni, plus de 7 millions de personnes, soit 11 % de la population, appartiennent aux ménages en situation d’insécurité alimentaire.22 Et un tiers des enfants du Royaume-Uni vivent dans la pauvreté. Pour relever ce défi, le gouvernement a mis sur pied un Groupe de travail contre la pauvreté des enfants.23 De plus, le Royaume-Uni a mis en place plusieurs programmes notables directement liés à l’accès aux aliments, parmi lesquels :

  • Un programme de repas scolaires gratuits fournit aux enfants et aux jeunes des repas conformes aux normes alimentaires recommandées. En plus des repas scolaires, le Royaume-Uni a lancé le programme Holiday Activities and Food (HAF) en 2022 afin d’améliorer l’accès à la nourriture et aux ressources pendant les vacances scolaires.24

  • En Angleterre, au Pays de Galles et en Irlande du Nord, les bons Healthy Start aident les personnes à faible revenu à se procurer des vitamines prénatales, du lait maternisé et des aliments adaptés à la santé des enfants en bas âge. En Écosse, un programme équivalent appelé Best Start Foods a été lancé en août 2019.

  • Household Support Fund : prestations de 1,5 milliard de livres sterling allouées en 2022-2023 pour aider les ménages à payer les dépenses essentielles comme l’alimentation, l’électricité et le logement.

De plus, le Royaume-Uni mène sa plus grande campagne de construction de logements depuis la Seconde Guerre mondiale. Cet effort de construction est motivé par les répercussions de la pénurie de logements abordables sur la stabilité et les dépenses des ménages. La campagne inclut un plan visant à créer une douzaine de nouvelles villes d’environ 10 000 logements chacune.25

En Nouvelle-Zélande, 27 % des ménages avec enfants ont souvent ou parfois manqué de nourriture en 2023, ce qui marque une hausse par rapport à 14,4 % en 2021.26 Face à l’aggravation de l’insécurité alimentaire, la Nouvelle-Zélande a dirigé la mise sur pied d’une feuille de route sur 10 ans en faveur de la sécurité alimentaire pour la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC). Ce plan couvre quatre domaines clés : la numérisation, la productivité, l’inclusivité et la durabilité. L’APEC comprend 21 pays membres de la ceinture du Pacifique, y compris le Canada.

Plusieurs ministères néo-zélandais encadrent la recherche, les politiques et les programmes en faveur de la sécurité alimentaire, notamment ceux de la santé, de l’éducation et du développement social, ce qui témoigne de la reconnaissance de l’impact de l’insécurité alimentaire sur la santé et le bien-être des humains. La Nouvelle-Zélande connaît le développement d’un mouvement de plus en plus marqué en faveur de l’accès aux ressources dans les quatre principales régions du pays, en vue de répondre aux besoins essentiels et d’améliorer les conditions de vie :

  • Lancement en 2022 du Public Health Advisory Committee. En 2023, ce comité a été chargé d’examiner le système alimentaire de la Nouvelle-Zélande et d’émettre des conseils et des recommandations, lesquels sont présentés dans son rapport de 2024 intitulé Rebalancing Our Food System.

  • La Nouvelle-Zélande verse des fonds publics pour entretenir les infrastructures de distribution alimentaire dans les collectivités et soutenir les centres alimentaires communautaires régionaux dans le cadre du programme Food Secure Communities établi en 2020.

  • Le programme de repas sain à l’école (Ka Ora, Ka Ako) a été lancé en 2019 pour offrir des repas gratuits aux élèves qui fréquentent les écoles de régions à faible revenu. Le programme est mis en œuvre dans plus de 1 000 écoles et fournit des repas à près de 240 000 étudiants chaque jour.

L’insécurité alimentaire a touché 47 millions d’Américains en 2023. À l’issue de la pandémie, les États-Unis ont connu une tendance similaire à celle du Canada, c’est-à-dire que le taux des ménages en situation d’insécurité alimentaire est passé de 10 % à 14 % entre 2021 et 2023.27 Parmi les pays de l’OCDE, seul le Costa Rica présente des inégalités de revenus prononcées. Les projets de loi comme celui de la « grande et belle loi » menacent d’aggraver les inégalités aux États-Unis en augmentant la dette nationale, ce qui pourrait mener à des coupes dans les programmes visant à réduire l’insécurité alimentaire et améliorer l’accès à la nourriture, notamment :

  • Le programme Supplemental Nutrition Assistance Program (SNAP) offre une subvention soumise à restrictions pour l’achat de nourriture. Le SNAP dessert 42,2 millions de personnes par mois en moyenne (12,6 % de la population des États-Unis).28 Il a été démontré qu’une participation au programme SNAP pendant six mois permet de réduire l’insécurité alimentaire de 5 à 10 points de pourcentage, et que ce programme est encore plus efficace pour les enfants et les personnes dont la sécurité alimentaire est très faible.29 30 Le SNAP a également démontré son incidence positive sur l’activité économique et la création d’emplois au sein des collectivités locales.

  • TLe programme Special Supplemental Nutrition Program for Women, Infants and Children (WIC) offre une subvention alimentaire soumise à restrictions, destinée aux femmes enceintes, aux jeunes mères, aux nourrissons et aux enfants jusqu’à cinq ans qui répondent à des critères d’admissibilité fondés à la fois sur le revenu et la nutrition.31 En 2023, le gouvernement fédéral a consacré 6,6 milliards de dollars américains au programme WIC, qui a bénéficié en moyenne à 6,6 millions de personnes par mois.32

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Télécharger le rapport

  1. Statistique Canada. Insécurité alimentaire selon le type de famille économique, 2025.

  2. Banques alimentaires Canada. Bilan-Faim 2024, 2024.

  3. Statistique Canada. Caractéristiques de la population active selon la région métropolitaine de recensement, moyenne mobile sur trois mois, données désaisonnalisées, 2025.

  4. Statistique Canada. Emploi selon le secteur, données mensuelles désaisonnalisées et cycle de tendance, cinq derniers mois (x 1 000), 2025.

  5. Statistique Canada. Dépenses des ménages selon le quintile de revenu du ménage, Canada, régions et provinces, 2025.

  6. French et al. La qualité nutritive des aliments achetés varie selon le revenu des ménages (étude SHoPPER, 2019).

  7. Statistique Canada. Caractéristiques de la population active selon la région métropolitaine de recensement, moyenne mobile sur trois mois, données désaisonnalisées, 2025.

  8. Li T, Fafard St-Germain AA, Tarasuk V. : Surveillance de l’insécurité alimentaire des ménages au Canada (2022), 2023.

  9. Statistique Canada. Insécurité alimentaire selon certaines caractéristiques démographiques, 2025.

  10. Statistique Canada. Insécurité alimentaire selon le type de famille économique, 2025.

  11. Statistique Canada, Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes (ESCC) 2005, 2007-2008, 2009-2010, bases de données administratives de l’Ontario. D’après : Tarasuk, Cheng, de Oliveira, Dachner, Gundersen et Kurdyak (2015)

  12. Gallegos et al. Insécurité alimentaire et développement de l’enfant, 2021.

  13. Pepsico. PepsiCo Reports First-Quarter 2025 Results; Updates 2025 Financial Guidance, 2025.

  14. The Budget Lab at Yale. State of U.S. Tariffs : 15 avril 2025

  15. Banques alimentaires Canada. Lettre ouverte conjointe : Réduire de moitié l’insécurité alimentaire au Canada d’ici 2030, 2025.

  16. Beardsley, McCain et Saul. Engageons-nous à réduire l’insécurité alimentaire de moitié, 2022.

  17. Innovation, Sciences et Développement économique Canada Développement économique rural.

  18. Institut canadien d’information sur la santé. Profil des médecins au Canada, 2025

  19. Statistique Canada. Recensement en bref, 2022.

  20. Canada Revenue Agency. Statistical report on the participation of the hard-to-reach populations in the tax and benefit systems, 2024.

  21. Agence du revenu du Canada. Environ 1,4 milliard de dollars de chèques non encaissés dormaient dans les coffres de l’Agence du revenu du Canada en 2022.

  22. Parlement du Royaume-Uni. Who is experiencing food insecurity in the UK? 2024.

  23. Gouvernement du Royaume-Uni. Tackling Child Poverty: Developing Our Strategy, 2024.

  24. Gouvernement du Royaume-Uni. Guidance : Holiday activities and food programme 2024, 2025.

  25. Gouvernement du Royaume-Uni. Government unveils plans for next generation of new towns, 2025.

  26. Ministère de la Santé. New Zealand Health Survey, 2025.

  27. Economic Research Service, département de l’Agriculture des États-Unis. Food Security in the U.S. – Key Statistics & Graphics, 2025.

  28. Economic Research Service, département de l’Agriculture des États-Unis. SNAP in Action, 2025.

  29. Economic Research Service, département de l’Agriculture des États-Unis. Measuring the Effect of SNAP Participation on Food Security, 2025.

  30. Johnson-Green et Claflin. Gender and Racial Justice in SNAP, 2021.

  31. Economic Research Service, département de l’Agriculture des États-Unis. Programme WIC | Economic Research Service, 2025.

  32. Economic Research Service, département de l’Agriculture des États-Unis.