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IA, technologie et innovation

« Qu’est-ce qui cloche ? » et quatre autres questions sur les cryptomonnaies

Les cryptomonnaies sont certainement l’un des sujets brûlants du monde de la finance, et le sujet de notre dernier événement Les innovateurs RBC.

Au cours des prochaines semaines, nous allons commencer à constater l’ampleur des répercussions économiques de la pandémie et du confinement qu’il a fallu observer. Le premier trimestre de l’année aura été marqué par un recul économique sans précédent en raison des pertes d’emplois et des fermetures d’entreprises inévitables, dont le pays tout entier risque de ressentir les répercussions longtemps après que la pandémie aura été maîtrisée.

En de pareilles circonstances, il est naturel de se concentrer sur les problèmes immédiats, mais nous devons aussi réfléchir à la reprise qui suivra la crise, afin d’être prêts à passer à l’action le temps venu.

Depuis le début de la crise actuelle, j’ai parlé à des dizaines de clients – des plus grandes entreprises du pays à de simples emprunteurs hypothécaires – et j’ai travaillé étroitement avec mes pairs d’ailleurs dans le monde ainsi qu’avec nos gouvernements afin de comprendre la situation et les risques complexes auxquels nous faisons face. Beaucoup d’entre nous reconnaissent maintenant qu’il est peu probable que nous assistions à une reprise économique en V, contrairement à ce qu’on espérait encore il y a quelques semaines ; il nous faudra sans doute travailler très fort au cours des prochains mois pour opérer plutôt un redressement en U.

Et nous n’atteindrons pas cet objectif sans mal. Même si les mesures de confinement sont abrogées à l’été, il faudra du temps pour effacer les cicatrices économiques laissées par la COVID-19. Heureusement, le gouvernement fédéral a mis sur pied d’importants programmes d’aide, qui totalisent actuellement plus de 100 milliards de dollars, mais il faudra qu’Ottawa et les provinces en face encore davantage.

À l’heure actuelle, il faut agir sans perdre un instant. Au cours des jours qui viennent, Équipe Canada doit réunir ses forces pour que les engagements historiques des gouvernements parviennent aux propriétaires d’entreprise, aux innovateurs, aux entrepreneurs sociaux et aux familles des quatre coins du pays. De nombreuses entreprises ne disposent que de quelques jours pour préserver leur effectif. Au cours des mois qui viennent, bien des familles auront du mal à joindre les deux bouts.

Malgré tout, les investissements historiques des autorités doivent non seulement nous permettre de survivre aujourd’hui, mais aussi servir à réformer l’économie pour demain. Et cela implique de passer de la défensive à l’offensive, comme sait le faire Équipe Canada.

Pour opérer cette transition, nous devons imaginer une nouvelle normalité, car nous ne pourrons pas revenir à nos anciennes façons de faire. Le commerce mondial ne pourra sans doute pas reprendre son cours traditionnel. Il y a peu de chances que les échanges internationaux restent inchangés. Les consommateurs, les gourmets et les touristes pourraient décider de garder leurs distances pendant un certain temps. Même le partage des technologies et des innovations pourrait ne pas revenir de sitôt à son rythme d’il y a quelques mois.

Pour un pays relativement petit comme le Canada, qui a profité sur bien des plans de l’économie mondiale ouverte, ces défis sont considérables. Cela n’implique pas nécessairement de renoncer à la mondialisation. Il nous faut toutefois, pour la première fois depuis des décennies, réfléchir aux façons d’être plus autosuffisants dans les secteurs qui comptent le plus pour notre compétitivité et notre prospérité.

Voici quelques exemples d’outils dont nous disposons :

Capital

Le Canada affiche un excellent bilan, parmi les meilleurs au monde. Le gouvernement fédéral commence à exploiter de façon plus ambitieuse sa situation financière, et il devra continuer à le faire ; par conséquent, les Canadiens doivent s’habituer à ce que leur dette collective soit plus élevée. Par ailleurs, nos banques, nos compagnies d’assurances et nos régimes de pension se classent parmi les plus solides au monde, et leur bilan enviable peut être exploité pour rétablir notre économie. Depuis la crise financière mondiale de 2008-2009, les Canadiens ont travaillé fort à consolider ces fondations et à protéger leur capital ; il est maintenant temps de mettre ce capital à l’œuvre en investissant dans les entrepreneurs et les innovateurs qui peuvent bâtir les marchés et les chaînes logistiques de demain.

Commerce

Nous avons longtemps tenu pour acquise la libre circulation des fournitures essentielles comme l’équipement médical, les médicaments, les aliments et les produits agricoles. Tout cela ne sera peut-être plus possible dans la prochaine normalité. Nos gouvernements, nos entreprises de pointe et nos universités doivent déterminer comment assurer la résilience des chaînes logistiques canadiennes. Évidemment, l’autosuffisance du pays pourrait coûter plus cher aux Canadiens, car notre marché intérieur est limité. Nous aurons besoin de nos meilleurs innovateurs pour concevoir et mettre en œuvre des technologies qui nous permettront de réaliser des gains de productivité et d’assurer ainsi la compétitivité du Canada.

Technologie

La crise a donné la possibilité à de nombreuses entreprises d’explorer d’autres manières de travailler et de garder le contact avec leurs clients. Si nous tirons parti des nouvelles technologies dans l’ensemble des secteurs, y compris au sein de la fonction publique, nous pouvons accélérer notre transition vers une économie plus concurrentielle et inclusive. De plus, nous pouvons nous assurer que ces technologies nous aident à mieux nous préparer à de futurs défis touchant la santé publique. Cela étant dit, les entreprises ne sont pas les seules à devoir évoluer. En s’appuyant sur son bilan, le Canada a l’occasion d’investir dans la prochaine génération d’infrastructures – comme les réseaux large bande par satellite en milieu rural et les villes intelligentes – en vue d’accroître notre ingéniosité, de créer des collectivités plus résilientes et de garantir des moyens de subsistance. La reprise à venir doit être axée sur les technologies numériques, optimisée par les données et assurée par des Canadiens dotés des compétences nécessaires pour affronter la prochaine décennie.

Aptitudes

Pour mener à bien cette transition, nous devons transformer nos modes d’apprentissage et de formation, afin que les entreprises et les collectivités soient mieux outillées pour faire face à un nouveau modèle de perturbation. Grâce au programme Objectif avenir, un engagement de 500 millions de dollars, et à sa série d’études Humains recherchés, la Banque Royale du Canada a encouragé au cours des dernières années les employeurs, les enseignants et les étudiants à se concentrer sur les emplois de demain. Nos écoles, collèges et universités ont répondu à l’appel en réalisant d’importants progrès qui font du système d’éducation canadien l’un des meilleurs au monde. Toutefois, si, au sortir de cette crise, nous continuons d’enseigner et d’apprendre comme nous le faisions auparavant, nous aurons échoué.

Jeunes

Malheureusement, la nouvelle génération de Canadiens portera pendant de nombreuses années les stigmates économiques de la présente crise. Si nous leur prêtons main-forte dès maintenant, ils pourront contribuer à la reprise et à la reconstruction de notre économie. Maîtrisant bien les technologies numériques, les jeunes n’ont pas tardé à s’adapter à cette nouvelle réalité. C’est pourquoi RBC s’est engagée à maintenir en poste les quelque 1 400 étudiants auxquels elle avait offert un emploi d’été, même si certains n’auront pas de lieu de travail à leur première journée. Pas d’inquiétude, cependant : la plupart d’entre eux travailleront de la maison et pourront nous aider à envisager autrement tout ce que nous pouvons bâtir ensemble. Ils représentent l’avenir et nous aideront à nous y préparer.

Au cours des mois d’épreuves et de tumultes que nous a apportés cette crise, j’ai été encouragé par la capacité des 85 000 employés de RBC à passer à un système d’exploitation mondial sans pratiquement aucune perturbation. À mes yeux, nous faisons les choses différemment, et aussi avec plus d’efficacité. Cette amélioration de nos façons de faire sera essentielle au succès de notre reprise dans un monde qui ressortira transformé de la période que nous traversons. C’est pourquoi j’ai demandé à tous nos gestionnaires de noter ce qu’ils apprennent et ce qui, selon eux, pourrait constituer la nouvelle normalité.

J’ai mis l’accent sur deux mots en particulier : « vitesse » et « envergure ». Nous avons besoin de ces deux forces pour assurer la croissance de nos activités. Les politiques publiques doivent également en tenir compte, pour que nous puissions élaborer des solutions au rythme où apparaissent nos problèmes communs, et pour que ces solutions aient une envergure à la hauteur de ce que nous observons ailleurs dans le monde.

Dans les prochaines semaines, il nous faudra avancer à une vitesse plus élevée qu’à l’habitude et viser une envergure à la fois audacieuse et ambitieuse. Nous devrons aussi maintenir la cadence, même si nous serons confrontés à des questions qui nous feront douter des moyens à employer pour nous rétablir collectivement de cette crise.

Nous devrons mettre sur pied des plans de reprise, pour déterminer quels secteurs de la société pourront reprendre leurs activités en premier et évaluer la meilleure façon de procéder pour éviter une cohue.

Par ailleurs, nous devrons investir massivement dans le dépistage à grande échelle de la COVID-19 et adopter de nouvelles approches de surveillance, afin de mieux situer le virus et d’en limiter la propagation le plus efficacement et humainement possible.

Nous devrons veiller à protéger l’ensemble des Canadiens tout en acceptant l’éventualité de coexister avec le virus, au pays et à l’étranger, avant qu’un vaccin ou un traitement efficace ne soit mis au point et produit à grande échelle.

La façon dont nous répondrons à ces questions et travaillerons ensemble dans les prochaines semaines restera ancrée dans les mémoires pendant de nombreuses années. La façon dont nous rebâtirons notre économie par la suite laissera un souvenir durable aux générations à venir.

Nous savons que cette crise est différente et plus grave que toutes celles que nous avons traversées par le passé. Nous savons aussi qu’elle peut annoncer le début d’un nouveau chapitre pour l’économie canadienne, un chapitre qui nous permettra de prospérer à l’ère numérique.

Il nous faudra unir nos forces – ce dans quoi les Canadiens excellent, même en des temps difficiles. Nous devrons adopter une approche à la fois offensive et défensive. Enfin, nous devrons comprendre que cette épreuve représente pour le Canada un défi à surmonter, mais aussi une occasion de briller.

Cela pourra être notre nouvelle normalité.

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« Qu’est-ce qui cloche ? » et quatre autres questions sur les cryptomonnaies

Les cryptomonnaies sont certainement l’un des sujets brûlants du monde de la finance, et le sujet de notre dernier événement Les innovateurs RBC.

Le capitalisme allait-il tenir ? Les États-Unis reculaientface au communisme ; les populations adhéraient au socialisme, pas aux politiquesmonétaires ; et les jeunes s’opposaient aux multinationales qui dictaient les règles ducommerce mondial.

Le capitalisme l’a emporté, et pour la vaste majorité des gens, le monde est devenuplus ouvert, plus savant, plus novateur et – selon la plupart des indicateurs – plusprospère. La semaine dernière, pourtant, le 50e Forum économique mondial de Davosa révélé une nouvelle fracture. Après un demi-siècle de mondialisation, de règles etd’ambitions qui, depuis la fin de la Guerre froide, ont accompagné l’entrée dans l’èred’Internet et l’arrivée des appareils mobiles, maintenant omniprésents, le monde,confronté à de nouveaux défis, se questionne de plus belle. Et une fois de plus, lanouvelle génération réclame qu’on agisse. Le capitalisme peut-il encore releverle gant ?

Cette cinquième participation au Forum m’a ouvert les yeux : les appareilsgéopolitiques et les systèmes économiques sont des plateformes de lutte pouraborder le grand virage à venir et en encaisser les profonds contrecoups. Au cours desannées 2020, à mesure que nos sociétés relèveront le défi des changements climatiqueset que seront exploitées les possibilités qu’offrent les technologies intelligentes,on pourrait assister à une restructuration des économies et des secteurs d’activité.Seulement, qui sera l’artisan du changement ? Plus que jamais, le secteur privé vadevoir redoubler d’efforts.

Voici quelques constats que j’ai faits à Davos.

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« Qu’est-ce qui cloche ? » et quatre autres questions sur les cryptomonnaies

Les cryptomonnaies sont certainement l’un des sujets brûlants du monde de la finance, et le sujet de notre dernier événement Les innovateurs RBC.

Sans Donald Trump, Vladimir Poutine, Theresa May, Emmanuel Macron et Justin Trudeau, ainsi que leur entourage médiatique, le climat était indéniablement serein dans la petite ville des Alpes. Peut-être l’atmosphère plus calme était-elle nécessaire pour réfléchir au chemin parcouru par le monde depuis la crise et prédire son orientation future.

C’était ma quatrième participation au forum de Davos. Cette édition a été, de bien des façons, la plus animée. À l’évidence, la lutte commerciale entre les États-Unis et la Chine, ainsi que l’issue incertaine du projet Brexit, avaient rendu nerveux les participants. Mais, les conversations sérieuses ont porté sur des enjeux qui vont bien au-delà de ces crises. Cette année, le thème était la mondialisation 4.0, un concept imaginé à Davos pour expliquer le nouvel âge des technologies intelligentes et omniprésentes qui relieront entre eux les gens et les objets de manières que ne permettaient pas les précédents moteurs de la mondialisation – la vapeur, l’électricité et l’informatique. Dans cette nouvelle ère, les machines intelligentes façonneront nos entreprises et nos collectivités, et des technologies de pointe seront intégrées à chaque objet, et possiblement à chaque personne, que nous rencontrerons. Les données ne seront pas seulement le nouveau pétrole, mais la nouvelle eau, essentielles à tous les besoins et désirs de notre société. Même si les perspectives peuvent être déstabilisantes, j’ai quitté le forum encouragé, car j’avais mieux compris de quelle manière les technologies transformationnelles et une nouvelle génération d’idées faciliteront le passage de la planète à la prochaine étape de la mondialisation, pour un monde plus humain, plus démocratique et dont la répartition est plus juste.

Voici quelques enjeux qu’il faut prendre en considération pour y arriver :

1. Le défi de la Chine

Il y a deux ans, vedette du forum de Davos, Xi Jinping avait présenté une vision d’un nouveau monde où la Chine serait à l’avant-plan. L’an dernier, c’est Donald Trump qui avait volé la vedette de manière complètement différente, projetant une perception du monde au sein duquel les États-Unis prédomineraient. Conséquence inattendue de leur absence cette année : la mise en perspective de leur relation tendue. Les dirigeants du milieu des affaires présents à Davos ont exprimé l’assurance tranquille que le litige commercial entre les États-Unis et la Chine se réglerait au cours des prochains mois. Avec les négociations de l’ALENA qui tirent à leur fin, l’équipe commerciale de M. Trump, qui manque d’effectifs, a pu se concentrer sur la Chine. De plus, les Chinois en sont venus à comprendre avec qui, et avec quoi, ils doivent composer. Enfin, les deux parties semblent accepter la réalité économique des chaînes logistiques transpacifiques, qu’il serait trop difficile de démanteler sans préjudice grave pour les deux pays.

Les Chinois se sont imposé à Davos avec le message clair qu’ils ne se soumettront pas à la perception du monde de Washington.

Même en cas de résolution du litige commercial, ce sera un début plutôt qu’une fin. Avec Xi, les Américains ont découvert la détermination des Chinois à créer un nouvel ordre économique mondial. Et avec Trump, les Chinois ont découvert la détermination des Américains à résister à cet ordre. Les Chinois se sont imposé à Davos avec le message clair qu’ils ne se soumettront pas à la perception du monde de Washington. Ils se voient incontestablement comme la deuxième puissance économique mondiale, en voie de devenir la première, et estiment qu’il incombe à l’Ouest de s’adapter. Compte tenu du succès de la Chine au cours des 25 dernières années, le pays est même persuadé que son modèle serait très avantageux pour le reste de la planète. Il n’y a pas de domaine plus controversé que la technologie et les droits de propriété intellectuelle, que les Chinois veulent exploiter à leur propre façon. Chef de délégation à Davos, Wang Qishan, puissant vice-président, a formulé un message sans équivoque : le monde doit permettre à la Chine de «participer au système de gouvernance technologique mondial d’égal à égal ». Cette notion d’égalité est revenue sans cesse.

La ville de Davos ensevelie sous la neige au bas de la montagne

2. Promesses et périls du réseau 5G

Avec ses allures de membre non officiel de la délégation d’Ottawa, le cas Huawei a fait sentir sa présence aux membres du cabinet fédéral lors de chaque rencontre, alors que ceux-ci tentaient de rallier des appuis pour le côté canadien. Mais l’intérêt pour cette société est allé bien au-delà de l’extradition de Meng Wanzhou. Avec l’émergence de Huawei comme chef de file mondial en équipement de télécommunications, les participants au forum de Davos se sont interrogés au sujet de la prochaine génération de technologie mobile, se demandant si le géant chinois montrerait la voie. J’ai trouvé intéressant de constater que, malgré tout le battage autour du réseau 5G, bon nombre de leaders du monde des affaires et de chefs de gouvernement semblaient peu le connaître. À première vue, cette technologie devrait permettre le téléchargement de données et la navigation sur Internet à des vitesses jusqu’à 100 fois supérieures à celle des téléphones intelligents d’aujourd’hui. Cela nous facilitera assurément la vie. Surtout, la technologie 5G pourrait aussi former la base d’une nouvelle économie, grâce aux vitesses et à la constance nécessaires pour relier entre eux de petits objets – voitures autonomes, drones de livraison, électroménagers numériques – au moment de la prise de décisions.

Il est emballant de penser que le 5G pourrait permettre à Internet d’avoir un fonctionnement semblable à celui de l’électricité – présent et accessible en permanence. Mais tout comme ce fut le cas lors du développement de l’électricité, avec la rivalité opposant le courant alternatif au courant continu, un débat fait rage au sujet de qui possède la meilleure technologie. Il ne fait aucun doute que Huawei est un chef de file et que la société ne fera que s’améliorer tandis que la Chine commence à implanter la technologie 5G dans ses grandes villes. En excluant Huawei, allons-nous passer à côté des avancées de la Chine ? Nous savons que Beijing a un pouvoir sur Huawei et peut contraindre celle-ci à remettre ses données étrangères pour des raisons de sécurité nationale. Mais nous devons aussi comprendre de quelle façon l’équipement de Huawei s’intégrerait à l’ensemble technologique qui représente le moteur de nos vies mobiles. La question de savoir qui peut accéder à nos données sera primordiale en 2019 – non seulement pour Huawei, mais pour tous ceux qui ont pour objectif de relier notre univers mobile.

3. Ralentissement ou stagnation?

Le dernier soir du forum, j’ai coanimé un souper regroupant une quarantaine de chefs de direction d’entreprises internationales. En abordant le sujet de l’économie, l’ambiance était à l’optimisme prudent. Bon nombre de participants ont répété que nous vivions un ralentissement et non une stagnation. Kevin Sneader, nouvel associé directeur mondial à McKinsey, l’a bien dit : « Je demande aux chefs de direction à Davos comment se porte leur entreprise et ils me répondent, Assez bien. C’est tout le reste qui m’inquiète ». Une anxiété de ce type peut être positive, car elle incite les exploitants d’entreprises à demeurer vigilants. Elle peut aussi être dangereuse, si les exploitants limitent leurs investissements et prennent moins de risques. Même si la plupart des chefs de direction ont affirmé qu’ils s’attendaient cette année à un ralentissement qui se poursuivrait en 2020, j’ai eu l’impression que d’autres chefs de direction et investisseurs considèrent que l’expansion demeure possible. L’économie américaine va bien et la Chine pourrait connaître le début d’une remontée une fois qu’un accord commercial aura été conclu avec Washington. Bien entendu, l’Europe éprouve des difficultés, avec l’Italie déjà en récession et l’Allemagne en voie de connaître une récession. Mais, une foule d’autres marchés, comme l’Inde, le Mexique et le Brésil, pourraient représenter des moteurs de croissance plus forts.
Le chef de la direction de RBC M. Dave Mckay au Forum économique mondial de Davos
 

Le risque est que nous ne soyons pas suffisamment ambitieux dans les années 2020 pour tirer parti des nouvelles technologies et des régions en croissance dans le monde. En restant prudents et en nous contentant d’une lente croissance, nous risquons de ne pas être en mesure de générer les rendements financiers exigés par nos actionnaires ni de pouvoir produire les retombées sociales – emplois, services, stabilité – attendues par nos sociétés. Pour faire mieux, les gouvernements devront offrir aux entreprises et aux investisseurs les bons incitatifs, y compris une réglementation plus judicieuse, des politiques fiscales plus cohérentes et un régime commercial prévisible. Dans son numéro sur le forum de Davos, la revue The Economist le fait remarquer sous le titre insolent « Slowbalisation » (mot-valise combinant lenteur et mondialisation) : il faut à la fois gérer le ralentissement et réfléchir avec plus d’audace au prochain cycle, afin que celui-ci soit axé sur le commerce et la responsabilité sociale, et l’ambition sur le plan mondial.

4. Les suites du Brexit

Absente à Davos, Theresa May a tout de même dépêché un bataillon de ministres pour communiquer la confiance de son gouvernement en la possibilité de conclure une entente sur le Brexit d’ici le printemps. Le parti conservateur, en dépit de ses propres divisions, recherche de toute évidence un résultat qui lui permettrait de rester au pouvoir tout en empêchant l’économie de frapper un mur en cas de sortie abrupte. On peut s’attendre à des négociations assez tendues jusqu’à la dernière minute et à un résultat qui, possiblement, ne serait pas bien différent de ce que Mme May a présenté en décembre. Ce n’est pas exactement l’optimisme au sujet du Brexit dont les participants à Davos voulaient entendre parler. Lors d’une séance comptant quelque 300 participants, environ 90 % d’entre eux ont levé la main pour signifier qu’ils seraient en faveur d’un deuxième référendum, dans l’espoir que, cette fois-ci, le public voterait pour garder le pays dans l’Union européenne. En privé, le gouvernement britannique, et même des dirigeants du monde des affaires britannique, a affirmé que ce scénario est peu probable. Un vote serait trop long à organiser et trop fortement marqué par les divisions, et risquerait d’aboutir à un autre résultat controversé. Le gouvernement de Mme May croit plutôt qu’il est possible d’en arriver à un compromis au sujet de la frontière irlandaise, sujet vexatoire parmi d’autres.

Mais le plus difficile serait à venir. En effet, si Mme May réussit à obtenir l’appui de son parti et du parlement, elle devra rapidement regagner la confiance du milieu des affaires. Depuis le référendum, les investissements en Grande-Bretagne ont baissé d’environ 20 % et, avec chaque mois qui passe, les fabricants, les banques et d’autres transfèrent des emplois vers le continent ou ailleurs. Mark Carney a déclaré à un auditoire à Davos que le système bancaire de la Grande-Bretagne devrait s’en sortir, car il est capable d’encaisser les coups. Mais il a confirmé que si le Royaume-Uni n’est pas capable de dresser un plan cohérent pour ses frontières et échanges commerciaux, il n’y a pas grand-chose que le milieu des affaires puisse faire pour se préparer. Nouvelle potentiellement inquiétante, pendant que les ministres britanniques s’efforçaient de rassurer les participants à Davos, les responsables du gouvernement au pays élaboraient des plans en prévision de rationnement alimentaire, de patrouilles frontalières et, possiblement, d’agitation civile. Un tel scénario catastrophe devrait à tout le moins mobiliser les esprits des Britanniques à l’approche de l’échéance.

5. Un monde de murs

La ministre Chrystia Freeland au Forum économique mondial de Davos

Les politiciens qui se sont rendus à Davos se sont penchés principalement sur les divisions croissantes en matière de gouvernance mondiale, bien résumées par Chrystia Freeland du Canada : « L’ordre international axé sur les règles fait face à des enjeux d’une ampleur jamais vu depuis sa création ». Pendant la majeure partie du 20e siècle, cet ordre a été maintenu par des institutions multilatérales pour que le monde puisse se concentrer sur la prospérité plutôt que sur les conflits. Mais la confiance du public à l’égard de cet ordre s’est érodée, favorisant la montée du nationalisme sur tous les continents. La chancelière allemande Angela Merkel, dont le pays connaît les périls du nationalisme extrême, s’est servie de sa tribune à Davos pour émettre une mise en garde.

 

Elle voit la montée d’organismes comme l’Organisation de coopération de Shanghai, menée par la Chine et la Russie, comme un effort de création de systèmes de rechange à la démocratie et au capitalisme de marché. Elle a fait l’éloge du G20 comme étant le type d’organisme dont le monde a besoin pour assurer l’adhésion des pays et des régions aux principes mondiaux, et même aux règles et normes mondiales. Il ne s’agit pas d’un enjeu impossible. Mme Merkel a donné comme exemple de collaboration internationale la Conférence générale des poids et mesures, tenue l’an dernier, qui a permis la modification de la mesure du kilogramme.

Cet esprit de collaboration est mis à l’épreuve au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), dont le destin repose sur un monde divisé. L’OMC représente la « plomberie centrale » du commerce mondial, servant de lien entre 400 ententes commerciales préférentielles et 3 000 accords d’investissement. Pourtant, au cours des dernières années, on lui a retiré sa capacité de fonctionner normalement. C’est l’une des raisons pour lesquelles le commerce international stagne depuis la crise financière. Dans le cadre de plusieurs séances à Davos, on a étudié le besoin d’une nouvelle approche en matière d’échanges commerciaux qui permettrait aux pays et aux blocs commerciaux d’adhérer à un nouveau système mondial réformé. On prétend que tant que les principes mondiaux seront maintenus, l’esprit du commerce international perdurera. Cette idée de multilatéralisme, ou d’un club de clubs, pourrait même servir de modèle pour les nouveaux enjeux de la mondialisation 4.0 : la bioéthique, la cybersécurité et les données.

Dans le cadre de plusieurs séances à Davos, on a étudié le besoin d'une nouvelle approche en matière d'échanges commerciaux qui permettrait aux pays et aux blocs commerciaux d'adhérer à un nouveau système mondial réformé.

6. Un nouveau contrat en matière de données

Compte tenu de la tradition de secret associée à la Suisse, il semble on ne peut plus approprié d’y tenir des discussions sur la protection de la confidentialité des données au 21e siècle. Même si, à une époque, le Forum a préconisé une approche mondiale relativement aux données, on y note actuellement une opinion de plus en plus répandue selon laquelle tout système de gouvernance en la matière sera davantage « balkanisé ». Comme l’a fait observer Satya Nadella, chef de la direction de Microsoft, nous étions « naïfs » de croire en la possibilité de gérer l’économie numérique selon une approche universelle. Le risque auquel nous sommes confrontés à l’heure actuelle, c’est que chaque pays adopte sa propre approche relativement aux données, de sorte que nous nous retrouverions avec un Internet comparable à ce qu’était l’industrie aéronautique dans les années 1950. Pas étonnant, donc, qu’on parle aujourd’hui de « splinternet », c’est-à-dire d’un Internet fragmenté. Maintenant que des pays comme l’Inde et la Thaïlande commencent à se tourner vers l’identification numérique de leurs citoyens, ils tiennent à garder leurs données sur leur territoire. Cet effort de « localisation des données » devrait s’amplifier, car les gens redoutent de plus en plus l’utilisation – et l’utilisation inappropriée – de leurs renseignements personnels.

La localisation des données pourrait aussi devenir un obstacle à l’innovation si elle freine l’infonuagique et les gains d’efficacité qui y sont associés. Dans les faits, nos données traversent chaque jour plus de frontières que nous ne le croyons généralement. C’est pourquoi Singapour, un pays à l’avant-garde sur de nombreux fronts numériques, met actuellement à l’essai certaines idées dans le domaine du traitement transfrontière – dans le but de permettre le libre déplacement de blocs de données tout en maintenant un lieu d’hébergement sécuritaire pour ces données. De tels efforts deviendront encore plus pressants quand des pays tenteront d’inclure l’économie des données dans des accords commerciaux, en ne réalisant peut-être pas que le pire frein imaginable pour le 21e siècle est la mise en place de murs de données. Les entreprises devront peut-être faire entendre leur voix, et cela avec l’esprit qui a animé l’industrie aéronautique au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale lorsqu’elle a établi des normes communes afin de donner confiance aux populations dans le monde entier. Comme les participants au sommet de Davos se le sont fait dire, en matière de données, la population de nombreux pays fait maintenant davantage confiance aux entreprises qu’aux gouvernements. Notre défi est de transformer cette confiance du public en bien commun.

7. Un nouveau contrat social

Le baromètre de confiance Edelman est publié chaque année au début de la rencontre du Forum économique mondial, ce qui a l’effet d’une douche froide d’opinion publique sur les délégués alors qu’ils commencent tout juste à s’adapter à l’air vivifiant des Alpes. Ce baromètre, qui reflète l’opinion de 33 000 personnes réparties dans 27 marchés, continue de montrer qu’une nette majorité des gens font très peu confiance aux gouvernements et aux médias. Les entreprises, de leur côté, ont lentement regagné la majeure partie de la confiance qui leur avait été retirée durant la crise financière. Si l’on veut dégager une préoccupation dominante, il faut parler de la différence entre le degré de confiance du public informé et celui de la masse de la population. Cet écart est d’une ampleur record à l’heure actuelle. À l’échelle mondiale, seulement une personne sur cinq est d’avis que le système agit en sa faveur. Cette préoccupation est particulièrement répandue dans les pays développés, où une majorité écrasante de la masse de la population s’attend à ne pas être en meilleure posture dans cinq ans. Au Canada, seulement un tiers de ce segment de population entrevoit un avenir meilleur.

L’une des raisons de cet état de choses semble être la crainte croissante des pertes d’emplois. Ce n’est pas que les gens craignent l’automatisation, mais ils redoutent simplement de ne pas avoir accès à la formation ou aux compétences dont ils auront besoin pour occuper un emploi convenable au cours de la prochaine décennie. Nous savons que le contrat social qui a prévalu jusqu’à une époque récente est en déclin. Ce contrat nous assurait de recevoir une éducation de qualité dans le système public, de jouir d’une sécurité d’emploi, de toucher des pensions décentes, d’être protégés par un système de soins de santé accessible et de pouvoir nous loger à un coût abordable. Or, dans de nombreux pays, une carrière est maintenant une série d’emplois limités dans le temps tandis que le coût de l’éducation grimpe et que le prix du logement est hors de portée pour bon nombre de jeunes qui travaillent. Il ne faut pas s’étonner que l’inquiétude soit si répandue ni qu’elle s’exprime sur le plan politique par du populisme. Par le passé, les gens se tournaient vers les gouvernements pour obtenir des réponses ; maintenant, ils attendent du monde de l’entreprise qu’il s’exprime et investisse dans des solutions pratiques, par exemple en favorisant l’acquisition de compétences. Selon le baromètre de confiance, 76 % des gens (soit un bond spectaculaire de 11 points en un an) attendent des chefs de la direction des entreprises qu’ils prennent les commandes du changement – en s’employant en priorité à favoriser l’inclusion et à offrir une rémunération juste et de la formation.

Le Forum économique mondial de Davos 2019

8. Le dilemme des chefs de la direction

J’ai passé presque tout un après-midi en compagnie d’une cinquantaine d’autres chefs de la direction venus des États-Unis, d’Europe et d’Asie. Nous avons examiné ce qui est peut-être le plus important défi de l’heure pour les dirigeants d’entreprise : comment répondre aux exigences du monde d’aujourd’hui tout en positionnant nos entreprises de façon à ce qu’elles soient prêtes pour les complexités de l’avenir ? Selon ces dirigeants, le premier élément de la réponse se trouve du côté de la raison d’être des entreprises. À RBC, nous avons formulé clairement notre raison d’être, et il est encourageant de voir l’importance qu’accordent à une telle démarche un si grand nombre d’entreprises d’envergure mondiale. Aux yeux de ces dirigeants, une entreprise qui ne peut compter sur une raison d’être claire pour se guider ne parviendra pas à maintenir son cap, car les pressions constantes exercées par les médias et les investisseurs la feront dévier de sa course. Nous avons convenu que les dirigeants doivent absolument continuer de parler des objectifs à moyen terme – c’est-à-dire des objectifs qui, si nous dirigions des équipes de sport, créeraient un pont entre le pointage actuel de notre équipe et sa position au classement en fin de saison. Les dirigeants doivent aussi informer leur conseil d’administration et leurs principaux actionnaires des tendances qu’ils surveillent.

J’ai souligné le fait que RBC s’était efforcée de gérer la montée de la tendance au court terme du marché en formulant ses objectifs financiers à moyen terme, et en consacrant ensuite beaucoup de temps à expliquer aux actionnaires sa stratégie distinctive, la démarche qu’elle a planifiée et la carte routière qui lui sert de guide dans cette démarche. Nous croyons qu’à une époque d’innovation numérique, nous pouvons créer quelque chose de puissant pour contribuer à la réussite des clients et à la prospérité des collectivités. C’est notre raison d’être. Un dirigeant de Hitachi a expliqué au groupe pourquoi l’entreprise japonaise est en train de se doter d’un secteur axé sur l’innovation sociale. Ce secteur soutiendra les efforts de l’entreprise en ce qui a trait à certains objectifs à long terme, notamment en matière de lutte contre les inégalités de revenu à l’échelle mondiale et les changements climatiques. L’atteinte de ces objectifs fait maintenant partie des critères pris en compte dans l’établissement de la rémunération des dirigeants. La raison est simple : ce qui menace l’équilibre du monde menace celui de Hitachi. Pepsi a présenté sa propre étude de cas concernant son choix de formuler une raison d’être ayant comme principe de base le bien-être des êtres humains. Cela peut sembler étrange de la part d’une entreprise qui s’est taillé une réputation en vendant des boissons gazeuses, mais cette raison d’être claire l’a aidée à mettre l’accent sur des produits plus sains et l’utilisation d’emballages durables. L’année dernière, lorsque le conseil d’administration de Pepsi a nommé Ramon Laguarta au poste de chef de la direction, en remplacement d’Indra Nooyi, qui a été à la barre de l’entreprise pendant de longues années, il a examiné son aptitude à diriger une entreprise durable et à traiter avec des sociétés inclusives –, ainsi qu’à communiquer les besoins sur ces plans avec passion et humanité. En raison de la complexité et des exigences croissantes du monde qui nous entoure, il faut s’attendre à ce que l’on recherche de plus en plus ce type de profil chez les dirigeants.

9. Volatilité : la nouvelle norme

Même si le mois de janvier a été plus favorable aux investisseurs en actions, tous avaient encore à l’esprit la déroute qu’ont connue les marchés en décembre. Le repli a-t-il été trop prononcé et trop soudain ? Si oui, dans quelle mesure a-t-il été amplifié par les systèmes automatisés ? J’ai participé à une table ronde portant sur le rôle croissant des machines dans nos marchés, ainsi que sur les choses auxquelles nous devons réfléchir afin que les efforts axés sur l’efficacité favorisent aussi l’équité. Adena Friedman, chef de la direction de Nasdaq, a indiqué qu’il n’y a jamais eu de meilleur moment pour être un investisseur, en raison de l’efficacité que l’automatisation a conférée aux marchés. Les coûts ont chuté de plus de 75 %, a-t-elle dit ; les écarts entre les cours acheteurs et les cours vendeurs se sont rétrécis de 90 % dans certains cas. Bien sûr, l’automatisation avait progressé durant des décennies à l’arrière-plan des marchés. Toutefois, ces dernières années, elle a joué un rôle plus profond au premier plan en déterminant ce dans quoi nous investissons et le mode d’exécution des placements.

À titre d’exemple, un plus grand nombre d’investisseurs optent maintenant pour des placements passifs – comme les fonds négociés en bourse (FNB) – plutôt que de choisir eux-mêmes des titres. Cette tendance marquée est positive, car les petits investisseurs se trouvent ainsi dans une position qui se rapproche de celle des gros investisseurs. Elle fait aussi surgir certains risques à long terme, comme l’a noté Bill Ford, chef de la direction de General Atlantic. Au cours de notre table ronde, celui-ci a mentionné que les actionnaires passifs contrôlent maintenant 44 % des actions américaines, contre 9 % il y a dix ans. Dans bien des cas, cela se traduit par une diminution du nombre d’acheteurs et de vendeurs d’actions. Comme on ne s’attend pas à ce que l’automatisation des marchés ralentisse, les institutions financières devront continuer de trouver des façons d’aider les clients à composer avec cette diminution de la liquidité et avec la volatilité qui peut en résulter. Plus généralement, nous devrons aussi continuer d’approfondir notre compréhension des conséquences de l’investissement passif – ses conséquences tant sur les investisseurs que sur les sociétés qui observent ces mouvements en se demandant s’il s’agit vraiment du meilleur moyen de mesurer la valeur de ce qu’elles s’efforcent de créer.

10. Une nouvelle équation énergétique

Il y a dix ans, Tony Blair est venu à Davos pour dire qu’il fallait tirer profit du contexte de crise financière pour relever le défi climatique. Selon lui, des milliards – et bientôt des milliers de milliards – pourraient ainsi affluer vers les bilans des économies stagnantes et servir à stimuler la transition vers une économie à faible intensité de carbone. Dix ans plus tard, l’économie mondiale se porte beaucoup mieux, mais on ne peut pas en dire autant de l’environnement. Notre incapacité collective à relever le défi climatique est le risque le plus important dans l’esprit des participants au sommet de Davos. Dans l’édition de cette année du Global Risks Report (rapport sur les risques mondiaux), trois des cinq principaux risques classés selon la probabilité qu’ils se réalisent sont des risques environnementaux ; de même, quatre des cinq risques classés selon l’importance des incidences qui résulteraient de leur réalisation sont aussi des risques environnementaux. Les événements météorologiques extrêmes ont été la première préoccupation des 1 000 membres du Forum économique mondial consultés lors de l’établissement du rapport ; viennent ensuite les inquiétudes concernant l’incapacité d’atténuer les changements climatiques et de s’y adapter. Même si l’on continue de se préoccuper des divergences entre les politiques climatiques des États-Unis, de la Chine et de l’Europe, on a beaucoup discuté à Davos du fait que l’évolution se poursuit malgré tout dans les secteurs économiques. La société DHL, par exemple, a conçu des véhicules électriques afin que son parc de véhicules de livraison dans les villes d’Europe puisse atteindre la carboneutralité d’ici 2025. Boeing a mis à l’essai avec succès un avion-cargo utilisant uniquement des biocarburants. De leur côté, deux aciéristes, Mittal et Tata, sont en train de mettre au point un « acier vert » au moyen de nouvelles sources d’énergie et de plus grandes quantités de matériaux recyclés.

La réglementation doit évoluer aussi rapidement que les besoins de la planète afin de stimuler l'utilisation de nouveaux procédés et le retrait d'anciens procédés.


La technologie n’est que l’un des aspects de la question. La réglementation doit évoluer aussi rapidement que les besoins de la planète afin de stimuler l’utilisation de nouveaux procédés et le retrait d’anciens procédés. Et il serait possible de faire beaucoup plus pour relier les systèmes énergétiques. Daniel Yergin, réputé pour ses analyses touchant l’énergie, a déclaré aux participants qu’il n’entrevoyait pas de « pic pétrolier » avant au moins 2040, ajoutant que l’atteinte d’un sommet de la production ne signifiait pas que celle-ci chuterait par la suite. Il faudra du temps pour voir se modifier les chaînes d’approvisionnement, les procédés industriels et les choix des consommateurs touchant par exemple le chauffage résidentiel ou les déplacements. Il faut aussi songer à la population mondiale, qui devrait augmenter de deux milliards d’habitants. Il a beaucoup été question de la recherche de solutions pour réduire l’empreinte de carbone du pétrole, soutenir durablement cette croissance et utiliser une partie des revenus générés par les anciennes sources d’énergie pour développer de nouvelles sources. Voilà pourquoi les gens parlent d’une transition.

11. Un pont entre les générations

L’une des surprises les plus agréables de la rencontre de Davos de cette année a été la diversité des générations présentes. On pouvait ainsi côtoyer tant Jane Goodall, l’une de mes héroïnes, que les six coprésidents du sommet de Davos, tous des jeunes leaders de calibre mondial et aussi des héros. L’interaction entre les générations a été une source d’inspiration, et devrait nous inciter tous à rechercher davantage de façons de mettre en relation des gens de tous les âges. À 84 ans, Mme Goodall est remarquable, participant chaque année à plus de 300 événements, en bonne partie pour faire la promotion de l’initiative Roots & Shoots (« racines et pousses ») qu’elle a lancée, et incitant les jeunes à soutenir des initiatives environnementales partout dans le monde. « La génération montante est prête à tout pour protéger la nature », nous a-t-elle dit. À l’occasion d’un lunch, Mme Goodall et le chanteur vedette Bono, âgé de 58 ans, ont partagé les projecteurs avec l’activiste environnementale suédoise Greta Thunberg, âgée de quinze ans, qui leur a volé la vedette en lançant une mise en garde au nom de sa génération : « Notre maison est en feu. Je veux vous voir paniquer. »

Malheureusement, la technologie qui a tant retenu l’attention à Davos a aussi pour effet de couper les membres de la génération de Mme Thunberg du monde naturel qui les entoure. Au cours d’un autre échange intergénérationnel inspirant, le prince William (36 ans) a interviewé le légendaire réalisateur David Attenborough (92 ans) au sujet des documentaires ayant trait à la planète qu’il a tournés durant plus d’un demi-siècle. Sir David Attenborough a expliqué que dans les années 1950, il lui suffisait de montrer une image de tatou pour soulever l’enthousiasme d’une salle, alors que de nos jours, il faut aller au fond de l’océan ou dans l’espace pour trouver des images qui capteront l’attention des gens. Il a souligné l’ironie de la situation : nous n’avons jamais vu autant d’images de la nature, et pourtant nous n’en avons jamais été aussi déconnectés. Son conseil à l’intention du duc de Cambridge et de sa génération : respectez et chérissez la planète. « Et gardez un regard neuf et votre capacité d’émerveillement. » Des paroles sages pour les gens de tout âge.
Le prince William au Forum économique mondial de Davos 2019
 
IA, technologie et innovation

« Qu’est-ce qui cloche ? » et quatre autres questions sur les cryptomonnaies

Les cryptomonnaies sont certainement l’un des sujets brûlants du monde de la finance, et le sujet de notre dernier événement Les innovateurs RBC.

Cette année, dame Nature nous a toutefois joué des tours. Pendant les nuits froides, six pieds de neige ont recouvert le village suisse, tandis que les journées chaudes ont transformé les rues en rivières. Chose rare à Davos, la glace et la neige fondante ont provoqué des embouteillages. Les dieux de la météo nous ont concocté une métaphore parfaite pour l’année 2018 : un monde et une économie si contrastés qu’il est difficile d’y voir clair.

Ce fut ma troisième participation au Forum économique mondial et certainement la plus enrichissante. J’ai pu constater le rythme effréné auquel les changements se produisent actuellement et les difficultés à résoudre les problèmes les plus urgents de notre époque, allant de la stagnation des revenus qui a alimenté la montée des mouvements populistes en 2016 aux scandales des abus sexuels qui ont éclaté en 2017, en passant par les inquiétudes que suscite la technologie à l’échelle mondiale en 2018. Le thème du Forum, « Construire un avenir commun dans un monde fracturé », était parfaitement adapté à la situation. Comment y arrive-t-on ?

Les alpinistes qui explorent les environs de Davos pourraient dire qu’il faut se munir d’une bonne carte, s’adapter au terrain au lieu d’avancer en ligne droite, adopter un bon rythme et travailler en équipes, tant pour monter que pour redescendre.

Voici quelques-unes des questions qui m’ont le plus interpellé au Forum tenu cette année.

1. Reprise synchronisée ou complaisance irrationnelle ?

L’économie mondiale s’est rarement si bien portée. Des 192 pays suivis par le Fonds monétaire international, 187 affichent une croissance positive, ce qui représente un nombre record. Au Canada et aux États-Unis, le taux de chômage n’a pas été aussi bas en 40 ans. L’Europe est bien avancée sur la voie de la reprise. Enfin, l’Asie connaît la croissance la plus synchronisée avec le reste du monde qu’on ait vu depuis des décennies. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les marchés soient en hausse. Un économiste a qualifié la confiance ambiante de « complaisance irrationnelle ». De fait, les actions ont progressé plus rapidement que l’économie pendant neuf années d’affilée. Rares sont ceux qui jugeraient un tel phénomène durable. La plupart des économistes présents à Davos ont estimé que sans les dernières mesures de stimulation budgétaire (entre autres, réductions d’impôt aux États-Unis et déficit actif au Canada), une correction aurait probablement lieu cette année.

Si nous sommes plus proches de la fin du cycle que du début, quels sont les facteurs susceptibles de provoquer un repli ? Lors du Forum, les dirigeants d’entreprises ont consacré une bonne partie de leur temps à examiner les menaces qui pèsent sur l’expansion. Il s’agit notamment des cyberattaques, des catastrophes naturelles et des éventuelles guerres commerciales. Elles pourraient obliger les pays en situation d’excédent (p. ex., la Chine) à cesser de financer la dette d’autres pays (p. ex., les États-Unis). Cependant, les risques politiques, comme ceux liés à la Corée du Nord, ont généralement été ignorés. La question du Brésil a été soulevée. Le pays organisera bientôt une élection importante qui pourrait porter au pouvoir un gouvernement populiste et exacerber la crise des caisses de retraite que le pays traverse. L’Italie, qui entre aussi en année électorale, a été montrée du doigt en raison de ses difficultés budgétaires. Pourtant, toutes ces préoccupations n’ont pas été considérées comme des menaces pour la reprise mondiale. Dans l’ensemble, les participants de Davos se sont montrés optimistes. Or, cet optimisme est à lui seul une source d’inquiétude.

2. Donald Trump : d’apprenti de la politique à homme fort de Davos

Donald Trump a tenu la vedette à Davos cette semaine. Avant même que son hélicoptère touche terre, il faisait l’objet de presque toutes les conversations, notamment parce que huit de ses secrétaires d’État étaient présents pour promouvoir son programme « America First ». L’an dernier, dans le sillage de l’élection de M. Trump, le Forum avait fait l’effet d’un grand blessé. Cette année, les participants semblaient cependant prêts à en découdre avec le président. La réforme fiscale des États-Unis a été bien accueillie par les entreprises. M. Trump a également défendu des thèmes, comme l’équité des échanges commerciaux et les emplois de la classe moyenne, qu’il n’était pas inconvenant d’aborder à Davos. Devant un public de gens d’affaires, ses conseillers ont affirmé ne pas être opposés aux échanges commerciaux, mais plutôt à certains pays qui, comme la Chine, ne respectent pas les règles (selon le point de vue de Washington). Leur appui à une refonte de l’ALENA était aussi manifeste. Il n’est pas exclu que le président américain signale l’abrogation de l’accord en vigueur par un préavis de six mois. Néanmoins, son équipe vise une entente avec le Canada et le Mexique qui moderniserait les conditions actuelles. Le dernier jour de sa visite, M. Trump a prononcé sa phrase-choc signifiant que les États-Unis sont l’endroit où faire des affaires (America is open for business). Cette déclaration a répondu aux attentes de la foule, même si d’autres propos ont eu moins de succès. Faut-il considérer M. Trump comme un internationaliste ? Loin de là. Il ne serait cependant pas étonnant de le revoir à Davos.

3. L’Europe est de retour… pour le moment

L’an dernier, le Forum de Davos était prêt à enterrer le projet européen et même à faire le deuil de sa tradition de démocratie libérale. Les élections qui ont eu lieu aux Pays-Bas, en France et en Allemagne ont changé la donne. Cette année, Emmanuel Macron a fait fureur à Davos en exposant la vision de son pays et du continent pour le 21e siècle. Le président français a indiqué qu’il comptait diminuer les impôts, réduire la taille du gouvernement, réformer les régimes de retraite et injecter les économies ainsi réalisées dans l’éducation et la recherche en vue de stimuler l’innovation. Heureusement, l’économie européenne a renoué avec la croissance, en partie grâce à la faiblesse des taux d’intérêt.

Toutefois, les difficultés ne sont jamais bien loin. L’Union européenne doit trouver une solution pour la sortie du Royaume-Uni et, en même temps, faire face à ses propres contradictions, notamment en ce qui concerne la taille de l’appareil gouvernemental, la liberté de déplacement et les restrictions applicables au libre-échange de services. Mark Rutte, le premier ministre néerlandais qui a remporté l’élection face au candidat nationaliste l’an dernier, s’est inquiété du fait que le continent ne prend pas les décisions difficiles au moment où il bénéficie d’un solide leadership et d’une renaissance économique. Sa patience pourrait être mise à l’épreuve durant l’élection qui se tiendra en Italie en mars, étant donné que le Mouvement cinq étoiles pourrait fort bien connaître le meilleur résultat de son histoire. Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie de la France, a prévenu les participants que les populistes pourraient faire un retour en force si la croissance et l’emploi n’augmentaient pas. « Nous n’avons d’autre choix que de réussir », a-t-il déclaré

4. Chine : moins de pourparlers, plus de décisions

La Chine a été la vedette de Davos en 2017. Son président, Xi Jinping, y avait exposé le rôle de leader mondial qu’il ambitionnait pour son pays. La présence de Beijing était beaucoup moins visible cette année, mais son influence était tout aussi grande. Le premier conseiller économique de M. Xi, Liu He, a énoncé les priorités du gouvernement : réorganiser les secteurs dirigés par l’État, combattre la pauvreté et réduire la pollution. En ce qui concerne ce dernier enjeu, les spécialistes de la Chine croient que M. Xi est réellement déterminé à lutter contre les changements climatiques et qu’il est bien placé pour transformer la Chine et une bonne partie de l’Asie. L’énorme projet d’infrastructure mené par la Chine, surnommé « la Ceinture et la Route », fixe déjà de nouvelles normes environnementales pour la région et jette les bases d’un transfert massif de capital mondial. D’après les autorités chinoises, cette initiative peut générer 2 500 milliards de dollars d’échanges commerciaux en dix ans grâce à de nouveaux corridors reliant la côte du Pacifique à la mer Arabique et à la Manche.

Les ambitions de la Chine en matière de technologie ne sont pas moins impressionnantes. Elles n’émanent toutefois pas du gouvernement. Durant le Forum, Kai-Fu Lee, chef de la direction de Sinovation Ventures, a déclaré avoir investi dans 45 nouvelles sociétés chinoises d’intelligence artificielle depuis 2015. Ces investissement s’inscrivent dans un programme qu’il qualifie de course aux armements contre la Silicon Valley. Selon lui, Beijing s’est engagée à faire de la Chine un chef de file de l’IA d’ici 2030 et a construit de toutes nouvelles écoles d’ingénierie épatantes pour alimenter des entreprises comme les siennes. La Chine jouit d’un avantage : elle impose moins de restrictions en ce qui concerne la protection des renseignements personnels. Ses entreprises peuvent ainsi accéder à des données en employant des méthodes hors de portée de leurs concurrents occidentaux.

5. Les écosystèmes et l’essor du darwinisme numérique

Le Forum de Davos réunit des représentants de gouvernements, d’entreprises et d’universités ainsi que des militants. Ces participants viennent de tous les pays du monde pour faire part de leurs

expériences en ce qui concerne les nouvelles tendances. Cette année, toutes les discussions semblaient tourner autour des préoccupations entourant l’évolution rapide des relations entre les entreprises et leurs clients, et entre les gouvernements et les citoyens. Les sociétés qui s’en sortent le mieux tentent de redéfinir leurs marchés en les traitant comme des écosystèmes. Elles élaborent ces derniers en collaboration avec les fournisseurs, les partenaires et les clients. Chacun utilise les données des autres afin de comprendre les besoins des clients. Jeff Schumacher, de BCG Digital Ventures, est l’un des philosophes des écosystèmes que je préfère. Il a prédit l’émergence d’une nouvelle génération d’écosystèmes spécialisés (p. ex., les besoins des nouveau-nés) qui nous obligera à miser sur nos forces et à trouver des alliés pour pallier nos faiblesses. Un grand nombre de ces décisions seront prises pour nous grâce aux données. On ne sait pas encore si les producteurs de biens et les fournisseurs de services prospéreront dans ces nouveaux écosystèmes ou s’ils devront subir les contraintes imposées par les plateformes, comme Facebook et Amazon, qui agissent à titre d’intermédiaires. Quoi qu’il en soit, les consommateurs en sortent gagnants : choix étendu, plus grande commodité, prix plus intéressants et expériences améliorées.

Les entreprises de petite taille sont également florissantes, surtout celles qui réussissent à s’insérer dans un écosystème à croissance rapide. D’ailleurs, ce n’est peut-être pas une coïncidence si, cette année, le Forum a attiré un nombre record de petites entreprises. L’économie des plateformes perturbe les vieilles sociétés, mais favorise la création d’un grand nombre de nouvelles entreprises. Ce bouleversement darwinien pourrait même entraîner une fragmentation d’Internet, c’est-à-dire un monde numérique fracturé composé d’un grand nombre d’écosystèmes remplaçant les plateformes mondiales qui ont dominé jusqu’à présent.

6. Des gouvernements à la traîne des grandes sociétés technologiques

À une certaine époque, les mégaentreprises technologiques de Silicon Valley étaient les vedettes de Davos. Cette année, chaque table ronde semblait avoir pour but de leur attribuer tous les malheurs du monde. Marc Benioff, le fondateur de Salesforce et un pilier de Silicon Valley, a exhorté les gouvernements à renforcer la réglementation en vue de limiter l’influence des moteurs de recherche et des réseaux sociaux. George Soros est allé plus loin. Lors du souper qu’il organise chaque année à Davos, il a déclenché une tempête en déclarant que les sociétés de médias sociaux exploitaient le climat social de la même manière que les pétrolières exploitaient autrefois le milieu naturel. Il s’en est pris à Google et à Facebook, estimant que ces sociétés de « services publics » devraient être imposées et réglementées de façon beaucoup plus stricte. Selon M. Soros, l’UE étant plus forte, elle fera figure de pionnière dans ce domaine. Le président de la France, M. Macron, a exprimé un avis similaire, mais de façon plus diplomatique. Il a incité les autres gouvernements à se joindre au sien pour tenter d’assujettir l’économie numérique à de nouvelles normes fiscales à l’échelle internationale. La manière dont ce cadre serait administré n’est pas claire. On ne voit pas non plus très bien quels problèmes ces pourfendeurs de Silicon Valley veulent résoudre. Équité fiscale ? Part de marché excessive ? Violation des données confidentielles ? Non-respect des normes des médias ? Ou autre chose ? Les sociétés de technologie n’ont pas répondu aux critiques, mais elles savent qu’elles font face à un problème. Elles devront y remédier rapidement.

7. Cryptomonnaie : retour à la réalité

Les cryptomonnaies et la technologie de chaîne de blocs dont elles dépendent ont fait partie des sujets les plus chauds du Forum, mais pas forcément pour les bonnes raisons. À la fin de 2017, près de 1 400 cryptomonnaies (ou monnaies numériques) étaient en circulation. Ensemble, elles représentaient une valeur marchande d’environ 610 milliards de dollars, contre seulement 18 milliards au début de l’année. Au moins 33 d’entre elles étaient évaluées à 1 milliard de dollars ou plus. Toutefois, la grande tendance financière de 2017 n’a pas suscité un fort enthousiasme à Davos. Larry Fink, le directeur de BlackRock, les a comparées à un « indice du blanchiment d’argent ». Paul Achleitner, président de Deutsche Bank, a estimé qu’elles constituaient un phénomène temporaire, tout en rappelant que la technologie de chaîne de blocs pourrait servir à améliorer les systèmes financiers.

Le message des gouvernements est sans équivoque : il faut s’attendre à un renforcement de la réglementation. Steve Mnuchin, le secrétaire du Trésor américain, et Christine Lagarde, la directrice générale du Fonds monétaire international, ont tous deux fait part de leurs craintes concernant l’utilisation possible des cryptomonnaies aux fins de blanchiment d’argent et de financement des activités terroristes. Toutefois, ils n’ont évoqué aucune solution pour terrasser le monstre.

8. Le milieu du travail en crise

Les organisateurs du Forum de Davos se sont bien rendu compte que la campagne #MoiAussi a été le plus profond des mouvements sociaux observés depuis l’an dernier. L’explosion de révélations sur le harcèlement, les abus et la violence au travail a bouleversé le monde et a donné une nouvelle direction au débat sur le leadership. Le Forum a accueilli plus de femmes cette année (quoiqu’elles demeurent sous-représentées, à 21 %), y compris une présidence composée entièrement de représentantes du sexe féminin. Parmi les coprésidentes figuraient Christine Lagarde, directrice générale du FMI, Ginni Rometty, chef de la direction d’IBM, et Erna Solberg, première ministre de la Norvège.

Il est plus facile de mettre en place des initiatives que de changer la culture. Durant son discours, Justin Trudeau a invité le public à relever le défi. Selon lui, les responsables des gouvernements et des entreprises doivent s’attaquer à la nature même de nombreux lieux de travail. Alors que les dirigeants ont l’habitude de promouvoir leur pays auprès des investisseurs, M. Trudeau
a préféré défendre la morale plutôt que les intérêts commerciaux. Il a pressé les participants de Davos d’embaucher, de fidéliser et de promouvoir plus de femmes. Il a aussi invité les gouvernements à prendre des mesures pour améliorer les congés parentaux, investir davantage dans l’éducation des filles et, ce point est peut-être le plus important, changer les comportements en ce qui a trait à la diversité Selon lui, cette ouverture sera bonne pour les affaires. Elle constitue aussi un avantage canadien.

9. La confiance en berne

Le jour de l’ouverture du Forum de Davos, le rapport annuel du Baromètre de la confiance d’Edelman a révélé que nous vivions dans un monde divisé sur le plan de la confiance. La confiance gagne du terrain en Orient et recule en Occident ; le Canada se situe quelque part entre les deux. Cependant, alors que la plupart des Canadiens se méfient de leur gouvernement, nos entreprises sont celles qui suscitent le plus de confiance au monde, avant celles établies en Suisse, en Suède et en Australie. Le baromètre d’Edelman, qui repose sur un sondage mené auprès de 32 000 personnes dans 28 pays, a montré que la confiance était en berne dans 22 de ces pays. À la queue du classement, on retrouve les

États-Unis. La confiance y a chuté de 37 % à l’égard de toutes les institutions. Dans toutes les séances d’affaires auxquelles j’ai assisté, le sujet de la confiance du public et de la citoyenneté d’entreprise a figuré au cœur des discussions. Ce n’est plus une question de responsabilité sociale ou de contribution à la collectivité. Il s’agit de renforcer le rôle de l’entreprise au sein de sa collectivité et d’assurer une présence à long terme. Ce n’est pas chose facile à l’ère numérique, étant donné que la plupart des entreprises n’ont plus de contact en personne avec leurs clients et vice versa.

Il existe cependant quelques lueurs d’espoir, notamment une remontée de la confiance envers l’expertise. Dans le rapport d’Edelman, les mesures de crédibilité des experts techniques, des analystes du secteur de la finance, des journalistes, des chefs d’entreprises et des entrepreneurs prospères sont repassées en territoire positif. Cette hausse s’explique en partie par la méfiance croissante qu’inspirent les plateformes technologiques, autrefois considérées comme un facteur important de démocratisation de l’expertise. Ce déclin s’est accompagné d’une progression de la confiance envers les véritables experts. Personne ne souhaite perdre l’ouverture et la connectivité d’Internet. Toutefois, une reconnaissance des compétences ne ferait pas de mal.

10. L’apocalypse provoquée par les robots n’est pas pour tout de suite

Les chefs d’entreprises s’inquiètent de la menace que l’automatisation fait planer sur leur modèle opérationnel et leurs employés. En outre, ils craignent que les gouvernements ou le système éducatif ne puissent aider les travailleurs à échapper au tsunami qui se prépare. Nous savons que les perturbations technologiques ont rarement pour effet d’abaisser le niveau global de l’emploi. En revanche, les avancées de l’IA et de la robotique modifieront les compétences nécessaires dans la plupart des emplois plus rapidement que nous l’imaginons. Notre main-d’œuvre devra plus que jamais faire preuve d’agilité et d’adaptation. Ruth Porat, la chef des finances de Google, estime que 90 % des nouveaux emplois créés en Europe exigent des habiletés numériques. Ces emplois sont toutefois peu nombreux. Elle précise qu’il ne s’agit pas de programmation : « Il faut savoir travailler avec des feuilles de calcul, rédiger des courriels et faire des présentations. » Or, ce n’est pas toujours facile pour un chauffeur de camion ou un caissier.

Plutôt que de licencier ces employés, certaines entreprises trouvent qu’il est moins cher (et plus judicieux) d’investir dans la nouvelle tendance de la réorientation professionnelle extrême. Cependant, les gouvernements ont réduit leurs dépenses en éducation et en formation partout dans le monde. David Autor, un économiste du Massachusetts Institute of Technology, croit qu’un investissement massif dans les nouveaux systèmes d’éducation pourrait être nécessaire, à l’instar des mesures prises pour le système des universités d’État, qui a été étendu à l’aube du dernier siècle afin de venir en aide aux jeunes déplacés par la mécanisation de l’agriculture. Yuval Noah Harari, l’auteur à succès de Sapiens, croit que nous devons revoir en profondeur l’éducation et la formation continue. Sinon, la quatrième révolution industrielle pourrait avoir un coût social plus élevé que la première, pour la simple raison que, comme le dit M. Harari, plus que d’être exploités, les gens craignent d’être inutiles. Ce pourrait bien être le plus grand défi de notre temps : conserver et renforcer l’utilité humaine, alors que les machines prennent de plus en plus de place pour nous faciliter la vie. Si nous ne nous ressaisissons pas, tous les autres problèmes soulevés à Davos resteront aussi irrésolus.