Au Canada, c’est à l’immigration que l’on doit l’ensemble de la croissance de la population active depuis plus d’une décennie. Malgré tout, l’immigration ne suffit toujours pas à compenser de manière significative les répercussions du vieillissement démographique ou à réduire considérablement les pénuries structurelles qui affligent le marché du travail.
Cette réalité s’explique en grande partie du fait que les compétences que possèdent de nombreux immigrants arrivant au Canada ainsi que les domaines d’étude des étudiants étrangers ne sont pas adéquatement jumelés avec les besoins structurels à plus long terme anticipés de l’économie. Ce fait nuit aux perspectives des nouveaux arrivants et, plus généralement, à l’économie.
Dans l’état actuel des choses, il se pourrait fort bien que le système d’immigration mette trop l’accent sur les besoins à court terme du marché du travail, s’employant à combler les lacunes des secteurs qui connaissent depuis la pandémie de graves pénuries au chapitre des professions peu spécialisées.
Cette situation a mené à une augmentation du nombre de résidents non permanents, à une pression sur le logement et les services sociaux, de même qu’à une érosion du soutien de la population à l’égard de l’immigration.
Le gouvernement fédéral doit réactualiser ses politiques d’immigration afin de mettre plus stratégiquement l’accent sur les retombées pour les immigrants ainsi que sur les besoins structurels à long terme du marché du travail, tout en gardant à l’esprit la capacité des infrastructures, s’agissant de répondre aux besoins des nouveaux arrivants. Il est essentiel d’agir en ce sens pour maintenir la prospérité économique à long terme et préserver la qualité de vie élevée qui prévaut au Canada.
Le présent rapport se propose d’examiner la façon dont l’effet combiné d’une inadéquation entre les compétences des immigrants et les besoins à long terme du marché du travail, ainsi que les pressions sur la capacité des infrastructures du pays, se traduisent par des retombées économiques négatives.
L’élargissement des objectifs en matière d’immigration afin de répondre au vieillissement de la population ainsi que pour combler les besoins à court terme du marché du travail a mené à un écart croissant entre les compétences des travailleurs et les aptitudes nécessaires pour faire face aux pénuries structurelles de main-d’œuvre à long terme.
L’emploi des titulaires de permis de travail temporaire, dont les étudiants étrangers, vise principalement les secteurs où les professions sont peu spécialisées, ce qui réduit la mesure dans laquelle les entreprises sont incitées à innover et à investir dans les technologies à faible main-d’œuvre ou ayant pour conséquence de rendre la main-d’œuvre plus productive.
Le parcours en deux étapes qui sous-tend la présentation d’une demande de résidence permanente en place au Canada doit faire l’objet d’une meilleure supervision pour s’assurer que les établissements d’enseignement et les requérants n’abusent pas du système.
Il importe d’intervenir à l’égard de la pression exercée sur les infrastructures et les services sociaux afin d’améliorer les retombées sur le plan économique des immigrants et de leurs collectivités environnantes.
Le Système de classement global du Canada doit être actualisé afin d’accorder la priorité aux immigrants de la composante économique dont les revenus prévus sont plus élevés.
Il sera essentiel d’accroître le nombre de personnes en âge de travailler dont le potentiel de revenu est plus élevé pour contribuer à répartir les coûts des programmes de soutien social, comme dans le cas des soins de santé. Cependant, les décideurs politiques doivent également relever le défi que représente le fait d’intégrer à moyen terme un nombre important et sans cesse croissant de nouveaux immigrants.
Élargir les objectifs en matière d’immigration
Les efforts déployés par le gouvernement fédéral pour augmenter l’immigration afin de compenser l’impact du vieillissement démographique sont parvenus à renforcer à court terme la population active.
Au cours des 12 mois précédant juillet 2023, la population du Canada a augmenté de 3,3 %, ce qui représente un pourcentage important et le taux le plus élevé depuis plus de six décennies. Cette hausse est presque entièrement due à l’immigration alors que le gouvernement fédéral a relevé les objectifs en matière d’immigration en ce qui concerne les résidents permanents.
Un flux constant d’immigrants s’avère nécessaire alors que plus de 500 000 membres canadiens de la génération du baby-boom atteignent tous les ans l’âge de la retraite, soit 65 ans. La croissance naturelle de la population est en chute à un point tel que, d’ici 2030, on s’attend à ce que la croissance démographique globale provienne entièrement de l’immigration.
Répondre aux besoins à court terme du marché du travail
Si l’approche actuelle est parvenue à fournir une main-d’œuvre abondante au marché canadien, la majorité des postes dotés ont visé des professions peu qualifiées.
Au cours des trois dernières années, les rangs de la population active ont bondi de 6,8 %, ce qui représente un taux de croissance sans précédent depuis le début des années 2000. Un plus grand nombre d’étudiants étrangers que jamais auparavant gagnent de l’argent tout en étudiant. En 2000, environ un étudiant étranger sur cinq détenait un emploi. Aujourd’hui, environ la moitié d’entre eux travaillent tout en étudiant. Au cours de l’exercice 2022-2023, les employeurs ont été en mesure de puiser dans un bassin d’environ 1,2 million de résidents temporaires détenant un permis de travail. En 2023, le gouvernement fédéral a également mis de l’avant des prolongations ponctuelles de 18 mois aux personnes travaillant en vertu d’un permis de travail postdiplôme afin d’intervenir de manière plus significative à l’égard des pénuries généralisées de main-d’œuvre.
Cependant, et on ne saurait s’en étonner, l’emploi des titulaires de permis de travail temporaire vise principalement les secteurs comportant des professions peu qualifiées qui ont connu de graves pénuries de main-d’œuvre, comme c’est le cas de l’hébergement et des services d’alimentation. Si cette réalité peut, en l’état actuel des choses, s’avérer utile pour l’économie canadienne, elle présente néanmoins un inconvénient.
Cette situation réduit en effet la mesure dans laquelle les entreprises canadiennes sont incitées à innover et à investir dans les technologies à faible main-d’œuvre ou ayant pour conséquence de rendre la main-d’œuvre plus productive qui s’avèrent nécessaires pour faire face à une population vieillissante et maintenir la compétitivité de l’économie à l’échelle mondiale . La faiblesse économique actuelle pourrait également avoir des répercussions marquées sur les professions peu qualifiées, alors qu’il est vraisemblable que les résidents non permanents et les immigrants récents feront de manière disproportionnée les frais des pertes d’emplois.
Inadéquation entre les compétences et les besoins du marché du travail
Les avantages à plus long terme d’une main-d’œuvre disponible abondante ne sont pas non plus clairs puisque, malgré l’augmentation du nombre de travailleurs, persistent des pénuries dans de nombreux domaines, principalement dans les soins de santé et les métiers spécialisés.
Près de la moitié (46 %) des pénuries structurelles de main-d’œuvre prévues touchent des professions pour lesquelles il n’est pas nécessaire d’avoir réalisé des études universitaires ou collégiales. Cela permet de croire que les compétences que les étudiants étrangers acquièrent dans le cadre de leurs études ne correspondent pas bien avec les besoins structurels à plus long terme prévus du marché du travail.
Dans les collèges et les universités, les étudiants étrangers sont surreprésentés dans le domaine de la gestion des affaires ainsi qu’en sciences, technologies, ingénierie et mathématiques (STIM), cependant qu’ils sont sous-représentés dans les métiers spécialisés et les soins de santé. Si certains travailleurs de la santé et détenant un métier spécialisé provenant d’autres pays obtiennent un permis de travail temporaire et un droit de pratique professionnel, ils représentent néanmoins un nombre disproportionnellement faible de résidents temporaires détenant un emploi.
Le rôle du système d’immigration « en deux étapes » du Canada
Le système d’immigration du Canada est fortement tributaire de son programme d’immigration « en deux étapes », qui permet aux étudiants étrangers de soumettre éventuellement une demande de résidence permanente.
En 2018, près de 60 % des candidats à l’immigration économique détenaient une expérience de travail au Canada, ce qui montre que la majorité des immigrants permanents provenaient du bassin des résidents temporaires . Les pressions exercées sur les infrastructures ainsi que l’évolution du marché du travail permettent de croire que le Canada doit élargir les moyens par le truchement desquels les nouveaux arrivants peuvent immigrer.
L’obtention d’un diplôme auprès d’un établissement d’enseignement désigné rend automatiquement admissibles les étudiants étrangers à un permis de travail postdiplôme, ce qui leur permet d’acquérir une expérience de travail enrichissante et de mieux se qualifier en vue de la résidence permanente.
Le cheminement en deux étapes sied également bien aux établissements postsecondaires, dont beaucoup sont confrontés à des compressions sur le plan du financement dans un contexte de stagnation du financement provincial ainsi qu’à une baisse ou à un gel des frais de scolarité des étudiants canadiens. De nombreuses universités et de nombreux collèges comptent sur les frais de scolarité plus élevés des étudiants étrangers pour combler leur déficit en matière de financement, et ce, même si les étudiants provenant d’autres pays ne représentent que moins d’un cinquième des inscriptions universitaires au Canada. Malgré tout, ils représentent un tiers des frais de scolarité.
L’accent a été particulièrement mis sur l’adoption de mesures sévères envers les « usines à chiots », soit les collèges d’enseignement professionnel privés à but lucratif et les institutions similaires dont le gouvernement estime qu’ils n’offrent pas une expérience légitime aux étudiants, tout en délivrant force diplômes. Les collèges privés, parfois en partenariat avec des collèges publics, ciblent de plus en plus les étudiants étrangers comme source de revenu lucrative. Cette réalité a eu des retombées négatives pour les étudiants et leurs collectivités environnantes.
Pressions sur le logement et les services sociaux
La pression exercée sur les infrastructures et sur les services sociaux, du fait du nombre élevé d’immigrants requis pour contribuer à soutenir la population canadienne et à pourvoir des emplois, érode le soutien de la population qui s’avère absolument essentiel à l’immigration.
Le logement représente un défi majeur alors que la demande affecte de manière disproportionnée les villes de Toronto, Vancouver et Montréal – des marchés où les prix sont élevés et où l’offre de logements est faible . Des mesures politiques ont été mises en place pour accélérer la construction de logements, dont une réduction de la TPS fédérale sur les nouvelles constructions
locatives construites spécifiquement à cette fin, mais l’ampleur de l’immigration fait en sorte qu’il est extrêmement difficile pour l’offre en matière de logements de subvenir à la demande.
C’est également le cas, s’agissant des pressions exercées sur les infrastructures sociales. En effet, l’immigration est un aspect important de la solution pour attirer du personnel dûment formé pour occuper des emplois dans les services sociaux. Cependant, même les meilleurs candidats éprouvent fréquemment de la difficulté à s’intégrer sans heurts. Il faut également du temps pour former et embaucher des éducateurs, du personnel hospitalier ou des travailleurs de soutien communautaire additionnels.
La réponse du gouvernement aux défis
Une série de changements et de mises à jour ont été annoncés par le gouvernement fédéral dans le but de contribuer à freiner les rangs qui ne cessent de s’agrandir des résidents non permanents et de parvenir à mieux surveiller les nouveaux arrivants qui entrent sur le marché du travail.
En janvier, le gouvernement fédéral a imposé un plafond au nombre total de permis d’études devant être délivrés sur une période de deux ans, en limitant le nombre à 364 000, ce qui représente environ la moitié du nombre de permis délivrés en 2023.
Le gouvernement a également mis en place des exigences financières plus strictes pour les candidats étudiants étrangers, en faisant passer le capital minimum requis de 10 000 $ à plus de 20 000 $ pour veiller à ce que les étudiants disposent d’un coussin suffisant pour subvenir à leurs besoins pendant leurs études. Par ailleurs, des visas de travail ne seront plus délivrés aux conjoints des étudiants étrangers de premier cycle, tandis que les étudiants fréquentant un collège privé n’auront plus droit au permis de travail postdiplôme, cette initiative visant à tenter d’intervenir à l’égard des lacunes potentielles que présente le système.
Cependant, le gouvernement ne devra pas se limiter à ces mesures initiales pour réformer le système d’immigration pour faire en sorte que tant l’économie que les nouveaux arrivants puissent à nouveau profiter des avantages de l’immigration.
Les décideurs politiques devraient se pencher sur d’autres flux de résidents non permanents – comme le Programme des travailleurs étrangers temporaires et le Programme de mobilité internationale –, dont les rangs ont également explosé. Ils doivent remédier à la situation sur le plan de la pénurie de logements sur les campus et à proximité de ces derniers, en plus d’actualiser le processus de sélection des résidents permanents en rationalisant le nombre de voies disponibles pour accorder la priorité aux candidats dont les revenus prévus sont les plus élevés.
Voici des recommandations qui pourraient contribuer à maintenir le système d’immigration sur la bonne voie afin de répondre aux besoins du pays
1. Mettre à jour le Système de classement global (SCG) afin d’accorder la priorité aux immigrants économiques dont les revenus prévus sont plus élevés
Élaboré en 2015, le SCG actuel prévoit des critères de sélection axés sur des facteurs parmi lesquels figurent les compétences linguistiques, l’âge et les études. Les requérants sont périodiquement invités à soumettre une demande de résidence permanente sur la base d’un seuil de classement prédéfini. Du fait de la hausse des objectifs en matière d’immigration, il s’est avéré nécessaire de puiser plus profondément dans le bassin de requérants pour atteindre ces objectifs. Les seuils ont été abaissés de telle sorte que puissent être sélectionnés un plus grand nombre de résidents permanents en marge de ce processus.
Le SCG devrait être mis à jour et rationalisé afin d’accorder la priorité aux immigrants économiques dont le niveau de revenu prévu est le plus élevé. Le fait de mettre l’accent sur les immigrants dont le niveau de revenu est le plus élevé pourrait contribuer à améliorer les retombées économiques pour les nouveaux arrivants, en plus d’inciter les entreprises à innover ou à réaliser des investissements permettant d’accroître les rangs de la main-d’œuvre afin de surmonter la pénurie de travailleurs peu qualifiés.
2. Offrir aux étudiants étrangers davantage de possibilités d’emploi, notamment dans leur domaine d’étude
Les universités et les collèges devraient en faire davantage pour offrir des possibilités d’emploi et accroître le niveau de préparation à l’emploi des étudiants étrangers. Les politiques fédérales doivent supprimer ou modifier l’exigence selon laquelle les étudiants étrangers affirment ne pas avoir pour intention de rester au Canada une fois leur diplôme obtenu. Les étudiants potentiels doivent indiquer qu’ils n’ont pas pour objectif de demeurer au pays au-delà de la période visée par leur permis d’études, même si des programmes comme le Programme de permis de travail postdiplôme ont été conçus de telle sorte qu’ils puissent le faire. Cette mesure aiderait les établissements postsecondaires à mieux élaborer des parcours études-travail à l’intention des étudiants étrangers. En outre, il convient d’améliorer la situation sur le plan de l’information communiquée aux employeurs à l’égard des règles qui encadrent l’embauche d’étudiants étrangers et des avantages que présentent de telles embauches.
Une expérience accrue du marché du travail et de la langue pendant leurs études aiderait les résidents temporaires à obtenir leur résidence permanente plus rapidement ainsi qu’à améliorer leur revenu potentiel une fois qu’ils ont immigré. Les étudiants étrangers sont actuellement exclus de nombreuses possibilités d’apprentissage intégrées au travail.
3. Mener des campagnes de recrutement à l’étranger
Les provinces devraient identifier des pays où l’on retrouve des travailleurs qualifiés dans les domaines de la santé, des métiers spécialisés ou d’autres domaines prioritaires où l’immigration directe constituerait la voie la plus pratique. L’amélioration de l’information communiquée avant l’arrivée, le traitement amélioré des cas d’immigration, des services d’établissement fédéraux ainsi que le soutien provincial à l’obtention d’un permis professionnel pourraient contribuer à convaincre les travailleurs étrangers à envisager une vie enrichissante au Canada.
4. Inciter les établissements postsecondaires à construire davantage de logements étudiants
Les plans fédéraux et provinciaux d’offre en matière de logements devraient cadrer avec les objectifs d’immigration. Les établissements postsecondaires devraient être incités à construire davantage de logements et les provinces pourraient leur consentir la souplesse financière correspondante. La Société canadienne d’hypothèques et de logement pourrait contribuer à recueillir et à diffuser de plus amples renseignements sur le marché du logement étudiant, ce qui contribuerait à élaborer des normes de marché qui pourraient permettre d’attirer des bassins de capitaux privés du monde entier.
5. Intervenir à l’égard des cadres de financement des établissements postsecondaires
Les provinces doivent élaborer des plans de financement à long terme pour les établissements postsecondaires qui comportent des paramètres touchant les frais de scolarité des étudiants canadiens, le financement public ainsi que les attentes des étudiants étrangers. Le gel continu des frais de scolarité des étudiants canadiens ne constitue pas une mesure durable et ne répond pas non plus aux besoins des fournisseurs en matière d’enseignement postsecondaire. Du reste, les étudiants étrangers ne peuvent pas non plus être la principale source de financement subvenant aux besoins des établissements ruraux ou à faibles taux d’inscription. Les provinces devraient évaluer la demande future locale en matière d’étudiants de ces établissements et leur consentir un financement public approprié ou examiner d’autres modèles de prestation au chapitre de l’enseignement postsecondaire dans ces régions.
6. Envisager de conclure des accords de reconnaissance mutuelle des titres de compétence avec des pays sources importants
La certification des qualifications ou les titres de compétence d’établissements reconnus dans des pays sources donnés pourrait contribuer à rationaliser l’intégration au marché du travail, économiser des ressources et assurer une transition plus facile pour les personnes venant au Canada.
La reconnaissance des titres de compétence est un problème de longue date pour les nouveaux arrivants. Dans le cas des désignations professionnelles bien rémunérées, le processus de certification des titres de compétence des immigrants peut être long et coûteux. Il n’existe aucun cadre clair en ce qui concerne les autres professions, et il revient souvent aux employeurs eux-mêmes de déterminer l’aptitude d’un candidat nouveau venu. Ce processus peut être long pour les employeurs, en plus de constituer un frein à l’obtention d’un emploi pertinent pour les immigrants.
Au Canada, 25 % des 4 millions de personnes de métier devront rehausser leurs aptitudes d’ici cinq ans pour faire face au bouleversement numérique1.
Au cours de cette période, le Canada fera face à une pénurie d’au moins 10 000 travailleurs dans les métiers désignés au titre du programme national du Sceau rouge. Ce déficit est multiplié par dix si nous incluons les 250 métiers assujettis à une réglementation provinciale2.
Les pénuries les plus graves concerneront les métiers essentiels au prochain boom des infrastructures, à savoir les mécaniciens industriels, les soudeurs et les chaudronniers.
La demande d’aptitudes numériques et d’aptitudes non techniques, telles que la créativité et la résolution de problèmes, devrait augmenter de façon significative dans ces métiers essentiels.
Plus de 700 000 personnes de métier prendront leur retraite d’ici 2028. En même temps, l’effort de recrutement pâtit de préjugés obsolètes à l’égard des métiers.
En 2019, seulement 11 % des nouveaux inscrits aux programmes d’apprentissage étaient des femmes, et ces dernières représentent toujours moins de 4 % des travailleurs dans les métiers les plus recherchés3.
Les immigrants représentaient 8,7 % des apprentis, bien qu’ils constituent plus de 20 % de la population4.
Le Canada n’atteint pas son objectif d’accueillir chaque année 3 000 personnes de métier immigrantes ; en 2019, il n’y a eu que 2 365 nouveaux arrivants de cette catégorie dans le cadre du Programme fédéral des travailleurs de métiers spécialisés5.
Les enseignants, les employeurs et les décideurs devront s’attaquer aux problèmes chroniques qui plombent les métiers, exploiter les bassins de talents sous-utilisés et combler les lacunes grandissantes en matière d’aptitudes numériques face aux rapides progrès technologiques qui bouleversent le travail..
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Les casques de réalité virtuelle montrent les plans de construction aux travailleurs qui traversent un chantier. Un menuisier dessine des coupes précises au millimètre près grâce à un système de conception assistée par ordinateur. Une soudeuse accomplit son travail à distance à l’aide d’un robot.
Le progrès technique, accéléré par la pandémie, a transformé les outils dont disposent les personnes de métier et exige de nouvelles aptitudes pour les faire fonctionner. Aujourd’hui, les mécaniciens industriels, les électriciens et les techniciens d’entretien automobile doivent avoir les aptitudes numériques nécessaires pour utiliser les bancs d’essai électroniques, la technologie 3D et les outils de diagnostic numériques qui deviennent monnaie courante dans les secteurs de la fabrication et de la construction. Ils devront aussi se préparer à de fréquents cours de recyclage sur les nouvelles technologies.
Par ailleurs, les aptitudes non techniques – esprit critique, curiosité, créativité, résolution de problèmes et communication – sont plus importantes que jamais dans une économie qui exige une collaboration entre différents secteurs. Ces aptitudes prendront de l’importance au fil de la quatrième révolution industrielle. Mais elles ne remplaceront pas les compétences techniques traditionnelles. Un soudeur, par exemple, devra toujours comprendre les notions de base de la métallurgie pour programmer un bras robotique.
Plus que jamais, les personnes de métier – soudeurs, machinistes, électriciens et plombiers, qui constituent depuis longtemps la colonne vertébrale de notre économie – joueront un rôle déterminant au Canada. Dans le présent rapport, nous exposons les grands problèmes qui se posent dans le secteur, à savoir la sous-représentation des femmes et des immigrants, la nécessité de doubler la mise sur la formation numérique et les préjugés qui entourent les carrières dans les métiers, et nous présentons la meilleure façon de les surmonter. Les défis sont immenses. De même que les possibilités.
Le présent rapport de RBC s’inscrit dans son programme de recherche Humains recherchés. Ce rapport fait suite à une série de tables rondes et d’entrevues avec des travailleurs de métiers spécialisés, des employeurs, des enseignants et des chefs de file de l’industrie, menées depuis le début de 2020. Il s’appuie sur les résultats d’une analyse de métiers spécifiques, à partir de la base de données sur les professions O*NET et de conversations avec diverses parties prenantes, ainsi que sur des produits de Statistique Canada.
Le Canada risque d’être pris de court
Avant même que la pandémie perturbe les programmes de formation et bouleverse les marchés du travail, le Canada avait du mal à maintenir un nombre suffisant de personnes de métier. Les tentatives pour attirer les jeunes, les femmes et les immigrants ont échoué à plusieurs reprises. Dans de nombreux métiers, nombre de postes demeurent vacants à la suite de départs à la retraite. Selon les estimations du Forum canadien sur l’apprentissage, le Canada accusera un manque de plus de 60 000 apprentis inscrits d’ici 2025, après une chute de 37 % des nouvelles inscriptions l’an dernier6.
Voir la chronologie de l’histoire des métiers spécialisés dans l’annexe.
Alors qu’Ottawa et les provinces envisagent la reconstruction économique la plus ambitieuse depuis des générations, durant laquelle les projets de rénovations des infrastructures et les initiatives vertes seront largement financés par l’État, le Canada souffrira encore plus durement de ces pénuries. Au cours des cinq prochaines années, le pays devra faire face à un déficit d’au moins 10 000 personnes de métier, rien que dans les 56 métiers Sceau rouge7 les plus demandés, et ce déficit est 10 fois plus important si nous incluons les 250 métiers assujettis à une réglementation provinciale. Les pénuries seront particulièrement graves chez les mécaniciens industriels, les chaudronniers et les soudeurs. En outre, une incertitude subsiste quant au nombre de travailleurs et d’apprentis qui reprendront les programmes suivis et les emplois occupés avant la pandémie.
« Il nous manque actuellement 15 plombiers et nous avons dû refuser plusieurs contrats. Cela n’était jamais arrivé auparavant. Déplacer les employés d’un site à un autre, c’est comme jouer aux échecs. »
—Denis Beauchamp, président de la Corporation des maîtres mécaniciens en tuyauterie du Québec
Les défis varient d’une province à l’autre. À la suite d’importantes suppressions d’emplois dans le secteur énergétique, durement touché par la crise, l’Alberta a connu une baisse importante des inscriptions aux programmes d’apprentissage qui mènent à des métiers spécialisés. En 2019, le nombre de nouvelles inscriptions à ces programmes a plongé à son plus bas niveau en dix ans, avec des chutes prononcées dans 20 des 21 principaux métiers. La relance économique en Alberta, combinée à l’accroissement des dépenses d’infrastructure et des investissements verts à l’issue de la pandémie, fera probablement monter la demande en personnes de métier. Même sans ces nouvelles pressions, la demande provenant du secteur pétrolier et gazier et de la construction résidentielle menace de prendre l’Alberta de court. En revanche, le Québec et l’Ontario ont enregistré une hausse des inscriptions en 2019, bien que certains manques à gagner notables persistent dans quelques métiers et certaines régions.
Le vieillissement de la main-d’œuvre pourrait aggraver la crise. Plus de 700 000 travailleurs de métiers spécialisés prendront leur retraite d’ici 20288. Dans le seul secteur manufacturier, un quart de la main-d’œuvre est âgée de 55 ans et plus et moins de 10 % des travailleurs ont moins de 25 ans9. Qui plus est, les métiers eux-mêmes connaissent une mutation vers les technologies numériques. Ces innovations permettent souvent d’accomplir son travail avec plus d’efficacité et de précision. En même temps, elles ont créé une urgence en matière de rehaussement des aptitudes. Sur les 4 millions de personnes de métier, environ un quart auront certainement besoin d’un cours de recyclage pendant les cinq prochaines années, selon notre analyse de l’Enquête sur la population active de Statistique Canada et les données sur les professions appelées à se transformer.
« Il nous manque des gens qualifiés, et je ne parle pas seulement de ceux qu’il nous faut pour remplacer les personnes en poste. Le niveau des aptitudes requises continuera d’augmenter, notamment en raison des grandes innovations technologiques et des bouleversements dans les entreprises. »
—Jayson Myers, chef de la direction, Next Generation Manufacturing Canada
La demande d’aptitudes numériques augmente dans les métiers essentiels à la reconstruction économique
Plus la technologie fera partie intégrante de l’économie et du travail, plus les personnes de métier devront utiliser des aptitudes non techniques et s’ouvrir à l’apprentissage permanent.
Nous avons analysé les quatre métiers les plus demandés dans le contexte économique actuel et avons constaté que le savoir-faire numérique nécessaire pour prospérer dans ces domaines continuera d’augmenter de façon significative dans les années à venir. Cette transition accentuera les pressions sur les enseignants, afin qu’ils mettent leurs programmes à jour, et sur les personnes de métier, qui devront s’ouvrir à l’apprentissage permanent.
Part des activités par profession et par période (%)
Source : O*NET, base de données sur les professions, Services économiques RBC
Recruter la main-d’œuvre de demain
Combler l’écart entre l’offre de personnes de métiers spécialisés et la demande croissante exige de s’attaquer aux grands défis, notamment le recrutement dans des groupes sous-représentés et la lutte contre des préjugés désuets. En outre, il faut préparer la nouvelle génération de personnes de métier à un avenir plus numérique.
Intensifier les efforts de recrutement
En matière de compétences, le premier goulot d’étranglement apparaît bien avant qu’un candidat ne s’inscrive à un programme d’apprentissage. De nombreuses personnes de métier ont découvert leur vocation en classe d’atelier, où elles ont tenu des fils à souder ou manœuvré des tours pour la première fois. Selon les groupes de l’industrie, cette expérience précoce est particulièrement importante dans le recrutement de groupes sous-représentés qui, sans cette formation, n’auraient pas l’occasion de se découvrir un intérêt ou une disposition pour un métier.
Comme plus de 700 000 personnes de métier prendront leur retraite d’ici 2028, il est urgent de puiser dans de nouveaux bassins de talents. Bien que la proportion de femmes qui entrent dans des métiers à prédominance masculine ait augmenté au cours de la dernière décennie, elles ne représentaient que 5 % des inscriptions aux programmes d’apprentissage en 2019. Parallèlement, les immigrants représentent plus de 21 % de la population canadienne, mais seulement 8,7 % des apprentis en 201810. Malgré l’objectif d’accueillir chaque année 3 000 personnes de métier immigrantes, en 2019, il n’y a eu que 2 365 nouveaux arrivants de cette catégorie dans le cadre du Programme fédéral des travailleurs de métiers spécialisés11. Dans certains métiers qui demeurent confrontés à de graves pénuries sur le marché (comme les menuisiers), le Canada a limité le nombre de personnes de métier admissibles à 100.
Les Canadiens autochtones sont plus représentés parmi les apprentis que dans la population. Or, le groupe des jeunes Canadiens autochtones est celui qui croît le plus rapidement, soit quatre fois plus vite que la population non autochtone. Ils devraient donc devenir encore plus présents dans la main-d’œuvre spécialisée de demain. L’âge médian des menuisiers, cuisiniers, techniciens d’automobile, mécaniciens de camions et d’autobus, conducteurs de camions de transport, soudeurs et opérateurs d’équipement lourd a augmenté entre 1996 et 2016 et dépasse actuellement 35 ans dans toutes les catégories12.
La Fondation du soudage CWB, organisme sans but lucratif canadien, fait partie des organismes qui tentent de rejoindre ces groupes. L’organisme a investi plus de 3,5 millions de dollars dans des ateliers de soudage au sein d’écoles secondaires et dans des camps de métiers spécialement conçus pour les femmes, les nouveaux arrivants et les Autochtones13.
Lutter contre des préjugés désuets
Au-delà du manque d’occasion de les découvrir, les métiers souffrent depuis longtemps d’une perception négative. Le stéréotype souvent associé aux métiers spécialisés est celui de « col bleu » qui sous-entend un travail physique difficile et salissant, plutôt destiné aux étudiants qui n’ont pas les aptitudes requises pour faire une carrière de « col blanc ». Ce préjugé persiste en dépit des normes de santé et de sécurité qui limitent le poids des charges soulevées dans de nombreux métiers, et des salaires moyens qui dépassent souvent ceux des autres professions. Le revenu médian des tuyauteurs et des techniciens en équipement lourd ayant suivi quatre ans de formation a dépassé 100 000 $ en 2018, tandis que les électriciens ont gagné entre 80 000 $ et 90 000 $14. De plus, les aptitudes intellectuelles sont souvent considérées comme d’une importance capitale dans les métiers, d’autant plus que la transformation technologique oblige les travailleurs à se perfectionner tout au long de leur carrière.
« Si je mets une machine de 2 millions de dollars entre les mains d’une personne, j’espère de tout cœur que ce ne soit pas l’élève qui était assis au fond de la classe. Je m’efforce toujours de corriger cette perception, parce qu’elle nous pose problème en tant qu’industrie et en tant que pays. »
—Shaun Scott, directeur du développement organisationnel à Linamar Corp.
Protéger les programmes de formation des effets des récessions
Les programmes d’apprentissage, qui constituent le principal parcours de formation des personnes de métier, prévoient généralement que les apprentis passent de 80 % à 90 % de leur temps sur le terrain pour se former aux côtés de compagnons qualifiés. En pratique, l’éducation devient ainsi liée à la conjoncture économique. Un sondage du Forum canadien sur l’apprentissage a révélé que le taux de chômage des apprentis avait augmenté à 29 % pendant la pandémie, comparativement à 9 % auparavant15. De plus, le fait que des cours ont été suspendus a incité certaines personnes à abandonner définitivement leur apprentissage (23 % des répondants au sondage ont envisagé cette possibilité).
En revanche, la crise a eu un avantage : de nombreux établissements ont déplacé leurs cours vers des plateformes virtuelles, plus tôt ou de façon plus généralisée qu’elles ne l’avaient prévu. Bien que la plupart des enseignants estiment que la formation en personne est irremplaçable, l’expérience vécue pendant la pandémie a poussé certains d’entre eux à exploiter le potentiel des solutions virtuelles. Le projet Souplesse et innovation dans la formation technique des apprentis (SIFTA), un programme pilote que le gouvernement fédéral a mis en œuvre de 2015 à 2018, offrait des laboratoires d’apprentissage mobiles et des outils en ligne afin d’aider les apprentis à répondre aux exigences en matière de formation. Les apprentis qui en ont fait l’expérience ont indiqué que ce programme les avait aidés à limiter la perte de revenu, à apprendre à leur rythme et à moins s’absenter de leur travail pendant qu’ils satisfaisaient à leurs exigences16.
Une plus large adoption de l’enseignement virtuel et des outils numériques pourrait changer la donne en ce qui concerne la formation aux métiers. Ces solutions aideraient les employeurs à évaluer les aptitudes, tandis que les apprentis pourraient obtenir leurs certificats plus efficacement, en gardant le cap même en période de ralentissement économique.
« La pandémie a vraiment accéléré les choses. Beaucoup de nos cours étaient déjà en ligne, avec des vidéos et même quelques programmes que les utilisateurs pouvaient essayer. D’une certaine façon, quand la pandémie a frappé, nous étions déjà en bonne position pour passer directement à la vitesse supérieure. »
—Sarah-Jayne Roe, présidente intérimaire, Promotion des métiers et projets spéciaux, Camosun College
Suivre le rythme effréné de l’évolution technologique
Les programmes d’apprentissage pourraient être pris de vitesse par l’évolution de la technologie. Au vu de la rapidité des changements, il est également essentiel que les compagnons actuels rehaussent régulièrement leurs aptitudes. Par exemple, le virage vert de l’Alberta exigera un effort d’adaptation de la part des personnes de métier qui travaillaient auparavant dans le secteur pétrolier. Le secteur de l’automobile connaîtra une transition similaire avec le développement des véhicules à zéro émission.
« Que vous mettiez en valeur un site pétrolier ou que vous construisiez un parc solaire ou éolien, vous avez besoin des mêmes personnes de métier. Dans les deux cas, une grande partie du travail de base est similaire, mais il y a des différences… Ces travailleurs devront s’adapter pour rester résilients dans une économie axée sur les énergies renouvelables. »
—Jim Szautner, doyen des écoles School of Manufacturing and Automation et School of Transportation du Southern Alberta Institute of Technology
Certaines entreprises complètent l’enseignement dispensé dans les écoles. En collaboration avec des collèges locaux, de grandes sociétés comme Linamar, en Ontario, ont conçu des programmes pour s’assurer que les étudiants possèdent les toutes dernières aptitudes nécessaires dans les ateliers. En prévision de la transition vers les voitures électriques et à batterie, des organismes comme l’Association des fabricants de pièces automobiles mettent au point des plateformes d’apprentissage numériques, partagées à l’échelle du secteur, afin de réduire le coût du rehaussement des aptitudes pour les petites entreprises.
Présentation des acteurs
Peter Voss
Cambridge (Ontario)
Président et chef de la direction, Shimco
Peu de personnes considéreraient une cale comme une technologie de pointe. Pourtant, Peter Voss a transformé ce qui était autrefois un simple coin de bois destiné à caler les surfaces en un dispositif sur mesure, utilisé dans les secteurs de l’aérospatiale et de la défense. Les cales de son entreprise sont utilisées dans les avions Boeing et Airbus. Elles seront bientôt équipées de capteurs pour recueillir des données sur la pression, les vibrations et la température des pièces mobiles. Il y a un seul problème : trouver les machinistes pour faire tourner l’usine.
M. Voss, qui emploie 38 personnes, dit que le métier est tellement demandé que six de ses dix machinistes ont quitté son entreprise rien qu’au cours de la dernière année. La pénurie n’est pas nouvelle. Il y a cinq ans, face à la pénurie locale de personnes de métier, M. Voss avait commencé à faire venir des machinistes de l’Inde à titre temporaire. Ce pipeline de travailleurs s’est avéré essentiel pour son entreprise, qui produit 4 000 pièces différentes chaque année. Le recrutement est toutefois limité par les restrictions gouvernementales, en vertu desquelles le nombre d’employés étrangers temporaires qu’une entreprise peut embaucher ne doit pas dépasser 10 % de son effectif. Alors que la pandémie aggrave cette pénurie dans de nombreux métiers spécialisés, M. Voss se prépare à des conditions encore plus tendues. « Tout le monde se bat pour faire venir des travailleurs », affirme-t-il.
Nicole LeClair
Région du Grand Toronto (Ontario)
Technologue en génie du soudage et professeur, collèges Sheridan et Mohawk
Lorsque Nicole LeClair est entrée dans sa première classe de soudage en 1998, elle était l’une des deux seules femmes au sein d’un groupe de 65 étudiants. Depuis, elle a vu le métier se transformer avec l’adoption de bras robotiques et d’autres technologies. Elle enseigne maintenant le soudage dans les collèges Sheridan et Mohawk, où attirer plus de femmes, de nouveaux immigrants et de jeunes vers sa profession fait partie de sa mission. Selon elle, la résistance des parents constitue souvent la plus grande barrière qui empêche les jeunes de faire l’expérience du soudage.
« Ils voient les métiers comme un mal nécessaire, croit-elle. Leur but est que leur enfant accède à une profession de col blanc. » Lors de ses missions de recrutement dans les écoles secondaires, Mme LeClair prend le temps de déboulonner les mythes qui décrivent le soudage comme un travail salissant et rudimentaire. Les soudeurs d’aujourd’hui travaillent dans des pièces propres, parfois dans des centrales nucléaires. Et ils fabriquent des dispositifs qui sauvent des vies, comme les stimulateurs cardiaques soudés au laser. Le soudage sous gaz inerte, technique la plus courante actuellement, amène les soudeurs à programmer des bras robotiques pour réaliser des mouvements précis. La technologie a aussi changé les choses pour les enseignants, avec l’introduction de machines à souder virtuelles. Ces machines se sont révélées utiles pendant la pandémie, selon Mme LeClair. Elle est toutefois sceptique quant à leur capacité à remplacer l’apprentissage sur le terrain. « Pour moi, c’est un peu comme dire : “j’ai appris à conduire une voiture virtuellement, je suis prêt pour mon examen routier” », déclare-t-elle.
Courtney Chard
Toronto (Ontario)
Soudeuse et monteuse de conduites de vapeur certifiée
Courtney Chard est devenue soudeuse et monteuse de conduites de vapeur en suivant les traces de son père. Bien que ses parents aient appuyé ses objectifs de carrière, les métiers n’étaient pas « une option pour les filles » quand elle était au secondaire. Mme Chard s’est habituée à être la seule femme sur les chantiers et a parfois été victime de discrimination. À présent, elle défend fermement les femmes en milieu de travail et fait la promotion des métiers auprès des jeunes filles. Sa fille de huit ans est ambassadrice de « KickAss Careers », un organisme sans but lucratif qui promeut les carrières dans les métiers spécialisés et la technologie.
Après 20 ans de soudage, Mme Chard estime que les conditions pour les femmes se sont améliorées. Les employeurs et les syndicats font plus pour aider les mères et les femmes durant leur grossesse. Les groupes de soutien aux femmes de métier se sont multipliés et de plus en plus de personnes de métier ont endossé le rôle de mentors auprès des jeunes femmes qui entrent dans le secteur. Mme Chard a récemment travaillé sur un chantier avec une menuisière, une tôlière et une électricienne. « Les choses se sont améliorées, mais nous avons encore des progrès à faire », pense-t-elle.
Mike Bocsik
Victoria (Colombie-Britannique)
Instructeur, programme de formation de base et d’apprentissage de technique d’entretien automobile, Camosun College
Soyez un acteur du changement. C’est le message central que Mike Bocsik, instructeur au Camosun College, tente de transmettre à ses étudiants. Il a observé l’évolution des voitures : équipées d’un seul ordinateur voilà dix ans, elles peuvent maintenant en compter une trentaine qui communiquent les uns avec les autres. Les techniciens qui se consacraient autrefois à la mécanique traditionnelle entretiennent à présent réseaux Wi-Fi, moniteurs GPS et systèmes Bluetooth embarqués. Et le changement ne s’arrête jamais : les constructeurs automobiles lancent une nouveauté tous les trimestres, selon M. Bocsik.
Il est d’ailleurs impressionné par les répercussions que la transition vers les véhicules à batterie entraînera pour sa profession. Étant donné que les constructeurs automobiles font la course pour transformer leurs gammes de produits, les techniciens d’entretien seront appelés à réparer des groupes motopropulseurs, des systèmes de freinage et des systèmes d’électrification haute tension très différents de ceux qu’ils ont étudiés pendant leur formation. Dans le contexte du virage mondial vers les transports propres, ils devront également entretenir des autobus alimentés par batterie et des moteurs hybrides de traversiers. À l’aide d’un financement provincial, l’employeur de M. Bocsik lancera un programme d’entretien de VE à l’automne. D’autres établissements mettent en place des formations similaires. Cependant, M. Bocsik craint que le système ne soit pas en mesure de former suffisamment de techniciens pour répondre à la demande. « Ils ont besoin de connaissances maintenant, dit-il. Soit vous maîtrisez ces nouveaux systèmes, soit vous n’avez pas de travail. »
Présentation des acteurs
Peter Voss
Cambridge (Ontario)
Président et chef de la direction, Shimco
Peu de personnes considéreraient une cale comme une technologie de pointe. Pourtant, Peter Voss a transformé ce qui était autrefois un simple coin de bois destiné à caler les surfaces en un dispositif sur mesure, utilisé dans les secteurs de l’aérospatiale et de la défense. Les cales de son entreprise sont utilisées dans les avions Boeing et Airbus. Elles seront bientôt équipées de capteurs pour recueillir des données sur la pression, les vibrations et la température des pièces mobiles. Il y a un seul problème : trouver les machinistes pour faire tourner l’usine.
M. Voss, qui emploie 38 personnes, dit que le métier est tellement demandé que six de ses dix machinistes ont quitté son entreprise rien qu’au cours de la dernière année. La pénurie n’est pas nouvelle. Il y a cinq ans, face à la pénurie locale de personnes de métier, M. Voss avait commencé à faire venir des machinistes de l’Inde à titre temporaire. Ce pipeline de travailleurs s’est avéré essentiel pour son entreprise, qui produit 4 000 pièces différentes chaque année. Le recrutement est toutefois limité par les restrictions gouvernementales, en vertu desquelles le nombre d’employés étrangers temporaires qu’une entreprise peut embaucher ne doit pas dépasser 10 % de son effectif. Alors que la pandémie aggrave cette pénurie dans de nombreux métiers spécialisés, M. Voss se prépare à des conditions encore plus tendues. « Tout le monde se bat pour faire venir des travailleurs », affirme-t-il.
Nicole LeClair
Région du Grand Toronto (Ontario)
Technologue en génie du soudage et professeur, collèges Sheridan et Mohawk
Lorsque Nicole LeClair est entrée dans sa première classe de soudage en 1998, elle était l’une des deux seules femmes au sein d’un groupe de 65 étudiants. Depuis, elle a vu le métier se transformer avec l’adoption de bras robotiques et d’autres technologies. Elle enseigne maintenant le soudage dans les collèges Sheridan et Mohawk, où attirer plus de femmes, de nouveaux immigrants et de jeunes vers sa profession fait partie de sa mission. Selon elle, la résistance des parents constitue souvent la plus grande barrière qui empêche les jeunes de faire l’expérience du soudage.
« Ils voient les métiers comme un mal nécessaire, croit-elle. Leur but est que leur enfant accède à une profession de col blanc. » Lors de ses missions de recrutement dans les écoles secondaires, Mme LeClair prend le temps de déboulonner les mythes qui décrivent le soudage comme un travail salissant et rudimentaire. Les soudeurs d’aujourd’hui travaillent dans des pièces propres, parfois dans des centrales nucléaires. Et ils fabriquent des dispositifs qui sauvent des vies, comme les stimulateurs cardiaques soudés au laser. Le soudage sous gaz inerte, technique la plus courante actuellement, amène les soudeurs à programmer des bras robotiques pour réaliser des mouvements précis. La technologie a aussi changé les choses pour les enseignants, avec l’introduction de machines à souder virtuelles. Ces machines se sont révélées utiles pendant la pandémie, selon Mme LeClair. Elle est toutefois sceptique quant à leur capacité à remplacer l’apprentissage sur le terrain. « Pour moi, c’est un peu comme dire : “j’ai appris à conduire une voiture virtuellement, je suis prêt pour mon examen routier” », déclare-t-elle.
Courtney Chard
Toronto (Ontario)
Soudeuse et monteuse de conduites de vapeur certifiée
Courtney Chard est devenue soudeuse et monteuse de conduites de vapeur en suivant les traces de son père. Bien que ses parents aient appuyé ses objectifs de carrière, les métiers n’étaient pas « une option pour les filles » quand elle était au secondaire. Mme Chard s’est habituée à être la seule femme sur les chantiers et a parfois été victime de discrimination. À présent, elle défend fermement les femmes en milieu de travail et fait la promotion des métiers auprès des jeunes filles. Sa fille de huit ans est ambassadrice de « KickAss Careers », un organisme sans but lucratif qui promeut les carrières dans les métiers spécialisés et la technologie.
Après 20 ans de soudage, Mme Chard estime que les conditions pour les femmes se sont améliorées. Les employeurs et les syndicats font plus pour aider les mères et les femmes durant leur grossesse. Les groupes de soutien aux femmes de métier se sont multipliés et de plus en plus de personnes de métier ont endossé le rôle de mentors auprès des jeunes femmes qui entrent dans le secteur. Mme Chard a récemment travaillé sur un chantier avec une menuisière, une tôlière et une électricienne. « Les choses se sont améliorées, mais nous avons encore des progrès à faire », pense-t-elle.
Mike Bocsik
Victoria (Colombie-Britannique)
Instructeur, programme de formation de base et d’apprentissage de technique d’entretien automobile, Camosun College
Soyez un acteur du changement. C’est le message central que Mike Bocsik, instructeur au Camosun College, tente de transmettre à ses étudiants. Il a observé l’évolution des voitures : équipées d’un seul ordinateur voilà dix ans, elles peuvent maintenant en compter une trentaine qui communiquent les uns avec les autres. Les techniciens qui se consacraient autrefois à la mécanique traditionnelle entretiennent à présent réseaux Wi-Fi, moniteurs GPS et systèmes Bluetooth embarqués. Et le changement ne s’arrête jamais : les constructeurs automobiles lancent une nouveauté tous les trimestres, selon M. Bocsik.
Il est d’ailleurs impressionné par les répercussions que la transition vers les véhicules à batterie entraînera pour sa profession. Étant donné que les constructeurs automobiles font la course pour transformer leurs gammes de produits, les techniciens d’entretien seront appelés à réparer des groupes motopropulseurs, des systèmes de freinage et des systèmes d’électrification haute tension très différents de ceux qu’ils ont étudiés pendant leur formation. Dans le contexte du virage mondial vers les transports propres, ils devront également entretenir des autobus alimentés par batterie et des moteurs hybrides de traversiers. À l’aide d’un financement provincial, l’employeur de M. Bocsik lancera un programme d’entretien de VE à l’automne. D’autres établissements mettent en place des formations similaires. Cependant, M. Bocsik craint que le système ne soit pas en mesure de former suffisamment de techniciens pour répondre à la demande. « Ils ont besoin de connaissances maintenant, dit-il. Soit vous maîtrisez ces nouveaux systèmes, soit vous n’avez pas de travail. »
Perfectionner les outils pour l’après-pandémie
La capacité du Canada à prospérer dans une économie plus verte, plus innovatrice et plus technologique, à l’issue de la pandémie, repose sur les personnes de métier. Le recrutement et l’équipement nécessaires pour réussir dans ces nouvelles conditions dépendront de la coopération entre les représentants de l’industrie, les enseignants et les décideurs.
Voici quelques idées :
Le gouvernement fédéral et les provinces devraient augmenter le financement destiné à promouvoir les métiers dans les écoles primaires et secondaires, afin de les présenter comme des carrières bien rémunérées, valorisées et stimulantes sur le plan intellectuel. Une expérience des métiers devrait être intégrée aux programmes scolaires. Par exemple, la résolution de problèmes propres aux métiers pourrait être intégrée aux cours de sciences, de technologie, d’ingénierie, d’art et de mathématiques de niveau primaire et secondaire.
Les collèges et les autres établissements de formation professionnelle devraient élargir le programme Souplesse et innovation dans la formation technique des apprentis (SIFTA), afin d’élaborer des plateformes virtuelles, des outils d’apprentissage en ligne et des laboratoires d’apprentissage mobiles. Ces établissements devraient identifier les outils virtuels qui ont le mieux fonctionné pendant la pandémie et les intégrer aux programmes d’études.
L’industrie, le milieu universitaire et le gouvernement doivent collaborer plus étroitement pour s’assurer que les programmes d’études suivent le rythme du progrès technologique dans le milieu de travail. L’industrie, en particulier, doit jouer un plus grand rôle pour communiquer avec les organismes de normalisation et s’assurer que les responsables sont réceptifs au changement.
Appuyer les femmes et les mères qui travaillent dans les métiers, en leur offrant davantage de solutions de garde d’enfants. Les gouvernements devraient envisager des quotas de genre pour assurer une plus grande représentation des femmes dans les projets d’infrastructure financés par l’État.
Le gouvernement fédéral, en collaboration avec Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, devrait combler l’écart entre les objectifs et le nombre réel d’immigrants dans les catégories de métiers spécialisés, en faisant une promotion plus énergique des métiers canadiens dans les pays d’origine. Ils doivent lutter contre la stigmatisation des métiers, considérés comme « inférieurs » dans ces pays et chez les nouveaux arrivants, et s’assurer que les plafonds d’immigration appliqués à chaque métier restent en phase avec le marché.
Les employeurs devraient réfléchir à la mise en place de « clauses de remboursement », afin de pouvoir investir dans l’apprentissage et le rehaussement des aptitudes sans craindre que les employés ne quittent l’entreprise dès la formation terminée.
Les organismes de réglementation provinciaux devraient élaborer des programmes pilotes pour faciliter le transfert d’aptitudes entre métiers, explorer des façons d’appliquer les compétences existantes aux nouvelles technologies et aux industries, et faciliter la transmission du savoir-faire entre les personnes qui prennent leur retraite et les nouveaux travailleurs de métiers.
Étendre la reconnaissance interprovinciale des métiers spécialisés au-delà du programme du Sceau rouge afin de faciliter la mobilité de la main-d’œuvre.
L’histoire des métiers est étroitement liée à la prospérité économique du Canada
1. Services économiques RBC ; Frey & Osborne, The future of employment: How susceptible are jobs to computerization? (l’avenir de l’emploi : dans quelle mesure les emplois sont-ils menacés par l’informatisation ?), 2016
2. PRISM Economics ; Forum canadien sur l’apprentissage, Rapport national d’information sur le marché du travail de 2021, https://caf-fca.org/wp-content/uploads/2021/05/CAF_Report_LMI-2021_FR_National_-FINAL-1.pdf
3.Statistique Canada (SIAI), https://www150.statcan.gc.ca/t1/tbl1/fr/tv.action?pid=3710002301&request_locale=fr
4. Forum canadien sur l’apprentissage, https://caf-fca.org/wp-content/uploads/2018/06/Apprenticeship-in-Canada_2018.pdf
5. Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, 2019, https://open.canada.ca/data/fr/dataset?_organization_limit=0&organization=cic
6. PRISM Economics ; Forum canadien sur l’apprentissage, Rapport national d’information sur le marché du travail de 2021, https://caf-fca.org/wp-content/uploads/2021/05/CAF_Report_LMI-2021_FR_National_-FINAL-1.pdf
7. Ibid
8. Gouvernement du Canada, communiqué de presse Emploi et Développement social Canada, août 2021, https://www.canada.ca/fr/emploi-developpement-social/nouvelles/2021/08/apprenticeship-serviceutip-cfp-launch-ibew-local-804-utip.html
9. Statistique Canada, Recensement de 2016 au Canada
10. Forum canadien sur l’apprentissage, https://caf-fca.org/wp-content/uploads/2018/06/Apprenticeship-in-Canada_2018.pdf
11. Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, 2019, https://open.canada.ca/data/fr/dataset?_organization_limit=0&organization=cic
12. Statistique Canada, Recensement de 2016 au Canada
13. Fondation du soudage CWB, https://www.cwbweldingfoundation.org/fr/programmes/fonds-pour-les-immobilisations-lequipement-et-les-consommables
14. Statistique Canada, Le Quotidien, décembre 2018, https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/181205/dq181205b-fra.htm
15. Forum canadien sur l’apprentissage, Rapport national d’information sur le marché du travail 2021, https://caf-fca.org/wp-content/uploads/2021/05/CAF_Report_LMI-2021_EN_National_-FINAL-1.pdf
16. Forum canadien sur l’apprentissage, Rapport d’évaluation du projet SIFTA, 2018, https://caf-fca.org/wp-content/uploads/2019/01/CAF-FIATT-Report_FR_F.pdf
À propos des auteurs
Naomi Powell édite et rédige des articles pour les groupes Services économiques RBC et Leadership avisé RBC. Avant de se joindre à RBC, elle a travaillé comme journaliste économique au Canada et en Europe, et, plus récemment, elle a réalisé des reportages sur le commerce international et l’économie pour le Financial Post.
Ben Richardson analyse des études pour les groupes Services économiques RBC et Leadership avisé RBC. Avant de se joindre à RBC, il a obtenu une maîtrise de l’Université de Toronto et a travaillé pour le Woodrow Wilson Centre, à Washington, D.C., où il a fait des recherches sur les relations entre le Canada et les États-Unis.