L’intelligence artificielle (IA) s’apprête à redéfinir la création de valeur dans l’ensemble de l’économie canadienne. Pour comprendre cette transformation, Leadership avisé RBC a interviewé plus de deux douzaines d’entreprises qui jouent un rôle de premier plan dans la création ou le déploiement de l’IA dans le cadre de leur programme pour Ouvrir les esprits : comment les entreprises canadiennes peuvent devenir des chefs de file mondiaux dans l’adoption de l’IA. Le rapport expose les tendances issues de ces conversations.
En nous appuyant sur ce rapport, notre série d’études de cas va un peu plus loin. Nous suivons ici comment Manuvie, un assureur mondial et gestionnaire d’actifs, a utilisé l’IA générative comme catalyseur pour repenser la façon dont l’organisation apprend, partage et met à l’échelle de nouvelles idées. L’expérience de l’entreprise montre que l’adoption réussie de l’IA n’est pas seulement un défi technologique, c’est un défi de renforcement des capacités, de gouvernance et d’autonomisation des
personnes de travailler différemment.
Sommaire
Manuvie, un gestionnaire d’actifs mondial dont le siège social est situé au Canada, a vu dans l’IA une occasion d’aller au-delà des gains d’efficacité incrémentiels et de repenser ses produits et ses activités. La direction a jugé le secteur « trop à l’aise », a établi l’ambition de devenir un leader en matière de clientèle numérique et a considéré le grand modèle de langage d’OpenAI en 2022 comme un point de bascule. Une séance pratique à l’intention de la direction a transformé l’IA d’une expérience de niche en un point à l’ordre du jour du chef de la direction, signalant que pour avoir une incidence réelle, il faudrait une structure, une gouvernance et une intégration, et non des projets pilotes ponctuels.
Développer la capacité d’absorption (infrastructure). Manuvie a créé une pile d’apprentissages à plusieurs niveaux et a intégré environ 200 experts en science des données et en apprentissage automatique. Elle a aussi utilisé des rituels de leadership pour accroître le « stock de connaissances antérieures », afin de pouvoir absorber et intégrer plus rapidement les nouvelles avancées de l’IA.
Institutionnaliser la capacité d’adaptation (le moteur). Les responsables ont normalisé la copie : si une équipe créait quelque chose d’utile, les autres le réutilisaient. Cette approche a permis de transformer des victoires isolées en stratégies communes et de diffuser rapidement les améliorations. En intégrant cette habitude, Manuvie a accéléré le cycle d’adoption, d’invention, de sélection et d’expansion, renforçant ainsi sa capacité d’adaptation et d’innovation.
Équilibrer vitesse et sécurité (gouvernance axée sur les résultats). Les principes d’IA responsable, les cadres élargis de gestion du risque lié aux modèles, les examens interfonctionnels et la télémesure en temps réel ont permis de traiter l’itération rapide et la surveillance rigoureuse comme des compléments, et non comme des projets pilotes ponctuels.
Nous étions au milieu de l’année 2020. Jodie Wallis, alors chef mondial des analyses de Manuvie, avait convoqué les principaux cadres dirigeants de la société dans une salle du Conseil à Toronto. Elle savait que cette réunion marquerait un tournant : le dernier grand modèle de langage (GML) révolutionnaire d’OpenAI, GPT[1]-2, venait d’être lancé et, avec une puissance près de 100 fois supérieure à celle des modèles précédents, les implications du GPT-2 allaient bien au-delà de la technologie elle-même. Pour Manuvie, un assureur de plus de 137 ans fondé sur la précision actuarielle et la discipline au chapitre du risque, la question était de savoir si cette nouvelle capacité serait considérée comme une nouveauté passagère ou comme le déclencheur d’un changement plus profond.
Pendant des années, l’IA à Manuvie était synonyme de prédiction et d’automatisation : modèles de tarification, dépistage des fraudes, évaluation des indices. Même si la frontière avait été repoussée avec des modèles d’apprentissage automatique capables de créer des images hyper réalistes, ces applications restaient confinées au domaine de l’informatique. Elles étaient utiles et très impressionnantes, mais restaient dans les limites des attentes.
Pour Mme Wallis, les grands modèles de langage, comme GPT, ont brisé ces limites. Conçus pour un échange itératif, ils ont créé de la valeur non pas grâce à un résultat unique, mais grâce à un dialogue continu, faisant passer la dynamique de la commande et de la réponse à quelque chose qui se rapproche de la collaboration. Les GML pouvaient désormais raisonner avec une cadence semblable à celle des humains, invitant à la conversation plutôt qu’aux instructions. La percée n’était pas une « réponse » plus raffinée, mais la capacité du modèle à augmenter de manière si fluide la requête elle-même, générant de nouvelles directions de pensée et de découverte.
Ce passage de tâches limitées à une démarche exploratoire ouverte était aussi déstabilisant qu’exaltant. Mme Wallis a décrit ce moment avec une franchise inhabituelle : « Notre secteur a été trop à l’aise. Cette technologie n’est pas qu’un simple outil de plus, elle représente un tournant. Soit nous l’exploitons, soit nous risquons d’être transformés par elle. »
Autour de la table, les réactions ont été variées : curiosité, enthousiasme, appréhension. Le défi était immédiat. Manuvie devait-elle considérer l’IA générative comme une expérience marginale ou comme la nouvelle trajectoire de l’entreprise elle-même ? Mme Wallis était elle-même convaincue de la réponse, mais elle savait aussi que la technologie était encore à l’état embryonnaire, peut-être trop pour que le conseil d’administration l’accepte pleinement. Ce choix allait imposer des décisions difficiles sur les plans de la stratégie, de la gouvernance, de la culture et des investissements, le tout à une vitesse fulgurante, à mesure que la frontière avançait.
Dans ces moments de bouleversement technologique, les conseils d’administration se tournent vers des personnalités comme Mme Wallis pour distinguer les tendances passagères des forces transformatrices. Contrairement aux technologues-devins populaires à l’époque, sa tâche était lourde de conséquences : prévoir comment l’IA générative pourrait remodeler une institution fondée sur la discipline actuarielle et veiller à ce que Manuvie saisisse l’occasion plutôt que d’être dépassée par elle. En cadrant correctement le moment, une nouvelle valeur pouvait être libérée ; en le sous-estimant, les conséquences pouvaient être existentielles.
Mais la prévoyance seule ne suffisait pas. Mme Wallis savait qu’aucun mémo ni présentation PowerPoint ne pouvait rendre compte des implications de l’IA générative. Les mots sur une page risquaient d’être rejetés comme des résumés analytiques. La seule façon d’avancer était la confrontation directe. Pour combler ce fossé, il fallait en faire l’expérience. Heureusement, la technologie elle-même offrait une réponse : la possibilité de retourner la boule de cristal et de laisser les sceptiques y jeter un coup d’œil par eux-mêmes.
Elle a donc placé une tablette électronique devant chaque dirigeant, préchargée avec le dernier modèle d’OpenAI, et les a invités à le tester et à lui poser les questions qu’ils auraient pu lui poser autrement. La salle est devenue silencieuse lorsque les écrans se sont allumés avec des invites clignotantes. Un par un, les cadres supérieurs de Manuvie ont commencé à converser avec GPT-2, observant la génération de réponses fluides en temps réel. L’exercice était d’une simplicité désarmante, mais il a changé l’atmosphère. En quelques minutes, la conversation est passée de « est-ce réel ? » à « qu’est-ce que cela signifie pour nous ? » – un revirement que des mois de mémos et de réunions n’auraient jamais pu accomplir.
C’est la décision de Mme Wallis de faire vivre à ses collègues cette nouvelle frontière qui a convaincu la direction. Mais elle savait que la conviction seule ne suffirait pas. Pour porter ses fruits, elle devait être intégrée à l’infrastructure, puis à la capacité d’adaptation. Avec cette expérience en salle du Conseil, Mme Wallis a mis en mouvement le mécanisme (conviction, infrastructure, adaptation) qui allait permettre à Manuvie de traverser l’un des changements technologiques les plus profonds de son histoire. Manuvie s’est ainsi jointe à un petit groupe de géants de la finance qui positionnent le Canada à l’avant-garde de la transformation de l’IA.
Pour comprendre le déroulement de ce parcours, Leadership avisé RBC s’est entretenu avec Jason MacDonald, chef du personnel du Bureau du chef de la direction, et Jodie Wallis, aujourd’hui chef mondiale de l’intelligence artificielle de l’entreprise, afin d’explorer comment eux et leurs collègues ont guidé un assureur de 72 milliards de dollars à travers l’un des changements technologiques les plus profonds de son histoire.

Résultats à De l’expérimentation à la transformation
Un an seulement après avoir adopté l’IA générative, Manuvie en est venue à une adoption généralisée à une vitesse que peu d’entreprises établies peuvent égaler. Son assistant propriétal, ChatMFC, est passé du stade de projet pilote à une quasi-omniprésence : en quelques mois, 40 % de ses employés l’utilisaient chaque mois, et au début de 2025, plus de 75 % de l’effectif mondial était activement mobilisé autour des outils, des formations et des cas d’usage liés à l’IA générative. L’adoption ne s’est pas limitée aux équipes technologiques ; elle a touché presque toutes les fonctions, qu’il s’agisse des ventes et du service ou des activités administratives.
L’incidence sur la productivité a été tout aussi frappante. Dans les centres d’appels, les outils d’IA ont permis de réduire de 30 à 40 secondes la durée moyenne des appels sans diminuer la satisfaction clientèle. Dans toute l’entreprise, l’IA générative n’était plus un projet connexe, elle était intégrée dans le flux de travail quotidien.
Les gains en matière de contact clientèle ont été encore plus visibles. Les nouveaux conseillers se sont familiarisés plus rapidement avec leur travail, en ayant recours à l’accompagnement par IA pour s’entraîner et affiner les interactions. Parallèlement, les conseillers ont rapporté que l’IA leur avait permis de se concentrer sur les relations clientèle, produisant un résultat anormal pour une initiative technologique, à savoir une efficacité accrue et un engagement humain plus profond.
Au niveau stratégique, la roue était lancée. À la mi-2025, Manuvie comptait plus de 35 cas d’usage de l’IA générative en production et 70 autres en attente. Les premiers déploiements ont à eux seuls généré environ 4,7 millions de dollars de bénéfices, tandis que le programme de transformation numérique plus large (fondé sur l’IA) a rapporté plus de 600 millions de dollars de bénéfices en 2024, sous forme d’économies, de nouvelles ventes et de meilleurs résultats en matière de gestion du risque. Pour l’avenir, l’entreprise anticipe un triplement du rendement de ses investissements dans l’IA sur cinq ans. Ces résultats confirment que les choix de conception de Manuvie (mobilisation active des cadres dirigeants, expansion en fonction des résultats, gouvernance selon le principe de version bêta perpétuelle) ont transformé l’IA, qui est passée d’une nouveauté à une capacité institutionnelle.
Chiffres
| 1,6T$ | Actifs sous gestion |
| 35 M | Clients dans le monde |
| 53 G$ | Capitalisation boursière |
| 5,1 G$ | Revenu net |
| 38 000 | Nombre d’employés |
| 200 | Experts en science des données et en rédactique intégrés dans toutes les équipes |
| 600 M$ | Avantages attribués à la transformation numérique (avec l’IA comme élément central) en 2024 |
| Plus de 75 | Cas d’usage de l’IA déployés d’ici la fin de 2025 |
| 75 % | Part de l’effectif mondial de Manuvie mobilisé dans l’IA générative |

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Responsable de projet
Reid McKay, directeur général, Politique de technologie, Leadership avisé RBC
Collaborateurs
Nora Bieberstein, directrice générale, Programmes stratégiques, Leadership avisé RBC
Yadullah Hussain, directeur de rédaction, Leadership avisé RBC
Un merci tout spécial à Janice Stein, directrice générale et fondatrice de la Munk School of Global Affairs & Public Policy, ainsi qu’à Nicole Harris et Avaani Singh, étudiants diplômés à la Munk School of Global Affairs & Public Policy.
Transformateur génératif préentraîné
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