{"id":2301,"date":"1995-05-01T00:00:00","date_gmt":"1995-05-01T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rbc.com\/fr\/notre-compagnie\/histoire\/bulletin\/vol-76-n-3-mai-juin-1995-un-devoir-civil\/"},"modified":"2022-10-17T20:46:56","modified_gmt":"2022-10-17T20:46:56","slug":"vol-76-n-3-mai-juin-1995-un-devoir-civil","status":"publish","type":"rbc_letter","link":"https:\/\/www.rbc.com\/fr\/notre-compagnie\/histoire\/bulletin\/vol-76-n-3-mai-juin-1995-un-devoir-civil\/","title":{"rendered":"Vol. 76, N\u00b0 3 &#8211; Mai\/Juin 1995 &#8211; Un devoir civil"},"content":{"rendered":"<div id=\"layout-column-main\">\n<p class=\"boldtext\">La civilit\u00e9 n&rsquo;est pas une forme froide de la politesse; c&rsquo;est un lubrifiant qui huile les rouages essentiels de la machine sociale. Elle tient un r\u00f4le si primordial dans les affaires humaines que certains philosophes en font un devoir civil. Pour les soci\u00e9t\u00e9s h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes comme celle qui s&rsquo;est forg\u00e9e au Canada, elle devrait \u00eatre encore davantage\u00a0: un signe d&rsquo;identit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 lire les dictionnaires, personne n&rsquo;imaginerait que la civilit\u00e9 joue un r\u00f4le vital dans les affaires humaines. L&rsquo;un des plus r\u00e9put\u00e9s l&rsquo;assimile tout bonnement \u00e0 l&rsquo;observation des convenances; son principal concurrent la consid\u00e8re comme un \u00e9quivalent vieilli du mot courtoisie. De l\u00e0 \u00e0 conclure que la civilit\u00e9, c&rsquo;est l&rsquo;hypocrisie polie du diplomate en poste dans une capitale hostile ou la correction hautaine du ma\u00eetre d&rsquo;h\u00f4tel d&rsquo;un grand restaurant parisien, il n&rsquo;y a qu&rsquo;un pas. On aurait tort de le franchir. Car les lexicographes, peut-\u00eatre effray\u00e9s par l&rsquo;ampleur et la profondeur du concept, n&rsquo;en d\u00e9crivent que la surface, la partie visible.<\/p>\n<p>Au lieu de rappeler la fonction sociopolitique essentielle de la civilit\u00e9, ils se limitent \u00e0 souligner le caract\u00e8re distant qui la distingue des autres gr\u00e2ces sociales. Distante, elle l&rsquo;est; mais \u00e0 juste titre. Son in\u00e9branlable r\u00e9serve traduit en effet le noble souci de ne pas se m\u00ealer des affaires d&rsquo;autrui. Et aussi, il faut bien l&rsquo;avouer, le fait qu&rsquo;elle s&rsquo;exerce au premier chef \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des inconnus.<\/p>\n<p>Comme en t\u00e9moigne la racine du vocable, la civilit\u00e9 rel\u00e8ve des comportements publics, non des agissements priv\u00e9s. \u00ab\u00a0Civil\u00a0\u00bb s&rsquo;applique \u00e0 ce qui int\u00e9resse l&rsquo;ensemble des citoyens; civilit\u00e9 et incivilit\u00e9 d\u00e9signent ainsi des mani\u00e8res d&rsquo;\u00eatre et d&rsquo;agir face \u00e0 ses concitoyens. La convivialit\u00e9 d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9pend dans une large mesure de la civilit\u00e9 des rapports entre ses membres.<\/p>\n<p>Si nous avons tant de mal \u00e0 cerner la vraie nature de la civilit\u00e9, c&rsquo;est peut-\u00eatre parce que nous nous obstinons \u00e0 y voir une vertu individuelle comme la politesse alors qu&rsquo;elle est un amalgame de plusieurs qualit\u00e9s. Les bonnes mani\u00e8res la fondent, mais ne la circonscrivent pas. \u00c0 ce propos, il ne faudrait pas confondre\u00a0: les bonnes mani\u00e8res ne sont pas ces pratiques pr\u00e9tentieuses qui visent essentiellement \u00e0 exclure ou \u00e0 imposer une pr\u00e9sum\u00e9e sup\u00e9riorit\u00e9 sociale. Au contraire, elles s&rsquo;adaptent aux personnes et aux circonstances. L&rsquo;essence de la civilit\u00e9 r\u00e9side dans le souci de mettre ses interlocuteurs \u00e0 l&rsquo;aise. Quels qu&rsquo;ils soient et o\u00f9 qu&rsquo;il se trouvent.<\/p>\n<p>Les bonnes mani\u00e8res ne sont toutefois que la manifestation la plus visible de ce qui est moins un code de conduite qu&rsquo;un esprit, un fonds d&rsquo;id\u00e9es et de sentiments qui inclut la consid\u00e9ration, le tact, la bonne humeur et le respect des droits et opinions d&rsquo;autrui. Le qualificatif qui le r\u00e9sume peut-\u00eatre le mieux est \u00ab\u00a0obligeant\u00a0\u00bb. Dans cette optique, la civilit\u00e9 est une variation sur le th\u00e8me \u00e9vang\u00e9lique du \u00ab\u00a0fais aux autres&#8230;\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Mais foin de d\u00e9finitions savantes\u00a0! La jolie fable du pasteur Richard Cecil, c\u00e9l\u00e8bre pr\u00e9dicateur anglais du XVIIIe si\u00e8cle, illustre mille fois mieux la myst\u00e9rieuse nature de la civilit\u00e9. Deux ch\u00e8vres s&rsquo;\u00e9taient malencontreusement engag\u00e9es en m\u00eame temps sur un pont trop \u00e9troit pour qu&rsquo;elles puissent se croiser ou faire demi-tour. L&rsquo;une d&rsquo;elles eut l&rsquo;id\u00e9e de se coucher pour permettre \u00e0 l&rsquo;autre de l&rsquo;enjamber, les tirant toutes deux de leur mauvais pas. La civilit\u00e9 venait de na\u00eetre.<\/p>\n<p>Pareille abn\u00e9gation exige beaucoup de discipline. Et cela nous fait voir que le lien entre civilit\u00e9 et civilisation n&rsquo;est pas uniquement \u00e9tymologique. On pense souvent que le niveau de civilisation est fonction du raffinement culturel. Ce n&rsquo;est pas forc\u00e9. Une soci\u00e9t\u00e9 civilis\u00e9e est d&rsquo;abord et avant tout une collectivit\u00e9 dont les membres ont, sinon en totalit\u00e9 du moins en tr\u00e8s grande majorit\u00e9, le r\u00e9flexe de placer le bien commun avant leur int\u00e9r\u00eat individuel.<\/p>\n<h3>La civilit\u00e9 est la fondation sur laquelle nous avons b\u00e2ti ce pays digne d&rsquo;envie.<\/h3>\n<p>Renversez la perspective\u00a0: dans une soci\u00e9t\u00e9 qui n&rsquo;est pas civilis\u00e9e, rien ni personne n&#8217;emp\u00eache les plus forts d&rsquo;\u00e9craser, les plus malins d&rsquo;exploiter leurs concitoyens moins bien lotis pour satisfaire leurs app\u00e9tits. La civilisation appara\u00eet lorsque s&rsquo;instaurent des coutumes ou des lois destin\u00e9es \u00e0 \u00e9tablir un \u00e9quilibre, non moins r\u00e9el pour \u00eatre imparfait, entre les puissants et les faibles. Ce qui fait la valeur de ce code n&rsquo;est pas son existence, mais son acceptation par l&rsquo;ensemble des citoyens. Et cela, c&rsquo;est fondamentalement une marque de civilit\u00e9.<\/p>\n<p>Les organes judiciaires et \u00e9lectifs d&rsquo;un r\u00e9gime d\u00e9mocratique basent leur fonctionnement sur un principe intimement li\u00e9 \u00e0 la notion de civilit\u00e9. \u00c0 savoir que chaque citoyen doit s&rsquo;efforcer de comprendre les points de vue qui diff\u00e8rent du sien et de r\u00e9soudre d\u00e9mocratiquement ces diff\u00e9rends. Donc, qu&rsquo;il doit dialoguer avec ses adversaires de mani\u00e8re pacifique et tenter d&rsquo;arriver \u00e0 des compromis mutuellement acceptables.<\/p>\n<p>Un grand expert des bonnes mani\u00e8res comme lord Chesterfield consid\u00e9rait que les gentillesses, attentions et petits sacrifices que se font mutuellement les gens civilis\u00e9s forment l&rsquo;essence du contrat social. La soci\u00e9t\u00e9 canadienne t\u00e9moigne de la justesse de son intuition\u00a0: par convention tacite, la plupart de ses membres s&rsquo;interdisent de faire ce qui leur pla\u00eet s&rsquo;ils savent que l&rsquo;ensemble de la collectivit\u00e9 risque d&rsquo;en souffrir.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ce que j&rsquo;aime du Canada, c&rsquo;est sa civilit\u00e9, observe Jane Jacobs, urbaniste am\u00e9ricaine de r\u00e9putation mondiale. La discussion y est toujours raisonnablement polie.\u00a0\u00bb Les Canadiens ont une r\u00e9putation si ancr\u00e9e de civilit\u00e9 qu&rsquo;on les caricature volontiers l\u00e0-dessus. \u00ab\u00a0\u00c9crasez le pied d&rsquo;un Canadien, racontait un humoriste am\u00e9ricain dans son num\u00e9ro, et <em>il<\/em> vous demande pardon.\u00a0\u00bb Les \u00e9trangers ont une id\u00e9e surfaite de notre politesse\u00a0! N&#8217;emp\u00eache qu&rsquo;elle nous a permis de faire les compromis n\u00e9cessaires pour b\u00e2tir un pays digne d&rsquo;envie sans violences graves ni rancoeurs durables malgr\u00e9 d&rsquo;intenses rivalit\u00e9s r\u00e9gionales et culturelles.<\/p>\n<p>Cette civilit\u00e9, sommes-nous en train de la perdre\u00a0? La question se pose quand on lit l&rsquo;article publi\u00e9 par Mark Kingwell, professeur adjoint de philosophie au coll\u00e8ge de Scarborough et auteur de <em>A Civil Tongue\u00a0: Justice, Dialogue and the Politics of Pluralism<\/em>. Dans ce texte qui reprend les principaux th\u00e8mes de son ouvrage, Kingwell raconte le choc qu&rsquo;il a \u00e9prouv\u00e9 \u00e0 son retour \u00e0 Toronto, apr\u00e8s un s\u00e9jour de plusieurs ann\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger, en voyant les gens \u00ab\u00a0se bousculer sur le trottoir, s&rsquo;injurier dans les autobus, piquer des crises au Centre Eaton\u00a0\u00bb. Le ton plus agressif, plus cruel de la politique nationale ne l&rsquo;a pas moins troubl\u00e9. Il en conclut que \u00ab\u00a0nous risquons d&rsquo;oublier l&rsquo;importance de la civilit\u00e9. Sa pr\u00e9sence dans nos rapports sociaux est si t\u00e9nue \u00e0 pr\u00e9sent qu&rsquo;on peut craindre qu&rsquo;elle ne soit en voie d&rsquo;extinction.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Si la civilit\u00e9 est menac\u00e9e, c&rsquo;est entre autres \u00e0 cause des valeurs qui \u00ab\u00a0montent\u00a0\u00bb \u00e0 l&rsquo;heure actuelle. Au nom de la libert\u00e9 individuelle, notre soci\u00e9t\u00e9 admet d\u00e9sormais toutes les conduites ne figurant pas explicitement dans son code criminel. Simple r\u00e9action aux contraintes sociales qui garantissaient jadis le pouvoir des \u00e9lites en \u00e9touffant l&rsquo;expression des individualit\u00e9s\u00a0? Soit, mais il faut reconna\u00eetre que cette tol\u00e9rance tous azimuts a gravement entam\u00e9 notre capital de civilit\u00e9 en sapant l&rsquo;autodiscipline qui en est le fondement.<\/p>\n<p>Le mouvement de lib\u00e9ration sociale qui est n\u00e9 dans les ann\u00e9es soixante voulait amener les gens \u00e0 s&rsquo;exprimer davantage, et cela \u00e9tait bon. Le probl\u00e8me, c&rsquo;est que les m\u00e9dias y ont vu une licence pour tout montrer et que leur exemple, comme il fallait s&rsquo;y attendre, a \u00e9t\u00e9 largement suivi.<\/p>\n<p>Au petit et au grand \u00e9cran, les r\u00e9alisateurs n&rsquo;h\u00e9sitent plus \u00e0 truffer leurs films de spectaculaires explosions de rage, histoire d&rsquo;en maximiser l&rsquo;impact \u00e9motif. Pire, le h\u00e9ros qui renverse une table charg\u00e9e de vaisselle pour se venger d&rsquo;un service pourri ne suscite chez les spectateurs que des rires indulgents, comme s&rsquo;il \u00e9tait admissible, voire bien vu, de se d\u00e9fouler en cassant tout et en semant la pagaille.<\/p>\n<p>La grossi\u00e8ret\u00e9 est \u00e9galement en hausse \u00e0 la bourse des valeurs sociales. Dans les m\u00e9dias, la goujaterie est m\u00eame devenue un art \u00e0 part enti\u00e8re. Sarcasmes et insultes gratuites sont les deux armes favorites des h\u00e9ros de cin\u00e9ma postmodernes pour abattre ceux qui se mettent en travers de leur chemin. Les mauvaises mani\u00e8res font recette. Sinon, comment expliquer la vulgarit\u00e9 ahurissante des com\u00e9dies t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es, la popularit\u00e9 des humoristes qui insultent leur public, les fortunes qu&rsquo;on paie \u00e0 ces animateurs de radio et de t\u00e9l\u00e9vision qui engueulent leurs auditeurs et menacent leurs invit\u00e9s\u00a0?<\/p>\n<p>La civilit\u00e9 a pris un coup de vieux le jour o\u00f9 un journaliste a vu une vertu civique dans la \u00ab\u00a0franchise brutale\u00a0\u00bb de quelqu&rsquo;un. Il n&rsquo;en fallait pas davantage pour inciter tout le monde \u00e0 se montrer sinon franc, en tout cas brutal \u00e0 souhait, selon le principe infantile que plus vous faites de tapage, plus on s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 vous. Le d\u00e9bat sur les questions d&rsquo;int\u00e9r\u00eat public semble d\u00e9sormais se r\u00e9duire \u00e0 un cri\u00a0: prends \u00e7a\u00a0! Les \u00e9missions d&rsquo;actualit\u00e9s nous abreuvent d&rsquo;images sur des d\u00e9monstrateurs et revendicateurs dont la v\u00e9h\u00e9mence n&rsquo;a d&rsquo;\u00e9gale que la royale indiff\u00e9rence aux besoins r\u00e9els de la soci\u00e9t\u00e9. Et si vous trouvez que la politique de la rue manque de classe, ne comptez pas sur nos parlements pour relever le niveau du d\u00e9bat. La t\u00e9l\u00e9diffusion des \u00e9changes de nos honorables \u00e9lus montre qu&rsquo;ils se consacrent soit \u00e0 plaider pompeusement des causes partisanes soit \u00e0 couvrir d&rsquo;injures leurs \u00ab\u00a0amis d&rsquo;en face\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h3>Notre politesse obstin\u00e9e est-elle un signe de servilit\u00e9\u00a0?<\/h3>\n<p>Bien parler, c&rsquo;est se respecter. Cette petite phrase, \u00e9cho lointain d&rsquo;une campagne ancienne en faveur du bon fran\u00e7ais, n&rsquo;a s\u00fbrement pas marqu\u00e9 les esprits, car de la cour d&rsquo;\u00e9cole \u00e0 la salle du conseil, la vulgarit\u00e9 a d\u00e9sormais valeur de norme linguistique. Le plus souvent, elle trahit uniquement une paresse intellectuelle aigu\u00eb, le sacre de service se substituant au mot juste qu&rsquo;il faudrait faire un effort pour retrouver. Si les jurons avaient perdu tout pouvoir de choquer ou de blesser, ce serait un demi-mal. Mais voil\u00e0\u00a0: ils demeurent parfaitement capables d&rsquo;intimider, d&rsquo;humilier, d&#8217;emp\u00eacher l&rsquo;autre d&rsquo;opiner \u00e0 son tour.<\/p>\n<p>L&rsquo;antique vertu civile de la discr\u00e9tion agonise, elle aussi. Le droit fondamental de vivre en paix, sans \u00eatre \u00e9pi\u00e9 ni jug\u00e9 par ses concitoyens, est constamment foul\u00e9 aux pieds par des censeurs autoproclam\u00e9s qui pr\u00e9tendent dicter leur conduite aux autres dans des d\u00e9tails qui vont bien au-del\u00e0 de ce qu&rsquo;exige la loi ou la simple d\u00e9cence. La civilit\u00e9 suppose l&rsquo;existence d&rsquo;un sentiment d&rsquo;\u00e9galit\u00e9, d&rsquo;une esp\u00e8ce de complicit\u00e9 face aux contraintes de la vie en soci\u00e9t\u00e9; ceux qui tentent d&rsquo;imposer leur volont\u00e9 aux autres n&rsquo;agissent pas en \u00e9gaux, mais en sup\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>Comme si ces assauts conjugu\u00e9s ne fragilisaient pas assez la traditionnelle civilit\u00e9 des Canadiens, certains intellectuels soutiennent \u00e0 pr\u00e9sent qu&rsquo;elle ruine le prestige de notre nation. \u00c0 les entendre, notre affabilit\u00e9 serait un objet de ridicule dans leurs mecques culturelles\u00a0: elle nous y ferait passer pour un peuple terne et ennuyeux. La r\u00e9serve et la discr\u00e9tion qui nous valaient jadis le respect g\u00e9n\u00e9ral seraient per\u00e7ues comme des marques d&rsquo;une ind\u00e9crottable servilit\u00e9.<\/p>\n<h3>L\u00e0 o\u00f9 r\u00e8gne la civilit\u00e9, la force n&rsquo;est pas un argument.<\/h3>\n<p>R\u00e9cemment, une journaliste est all\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 assimiler la civilit\u00e9 canadienne \u00e0 une perte de \u00ab\u00a0virilit\u00e9 morale\u00a0\u00bb. La plupart du temps, \u00e9crit-elle, les Canadiens \u00ab\u00a0d\u00e9fendent leurs convictions avec la vigueur d&rsquo;un poisson mort\u00a0\u00bb. Sa chronique traitait d&rsquo;un sujet compl\u00e8tement \u00e9tranger \u00e0 la question qui nous occupe, mais sa petite phrase illustre bien le courant d&rsquo;opinions qui cherche \u00e0 nous convaincre que nous souffrons d&rsquo;un exc\u00e8s de civilit\u00e9, non d&rsquo;une insuffisance, et que ce \u00ab\u00a0joug\u00a0\u00bb nous rendrait incapables de revendiquer nos droits avec l&rsquo;\u00e9nergie voulue.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas vrai, pas plus d&rsquo;ailleurs que ne l&rsquo;est notre r\u00e9putation d&rsquo;apathie et d&rsquo;insipidit\u00e9. Notre presse quotidienne peut t\u00e9moigner que nous aimons la controverse, que nos d\u00e9bats politiques et sociaux ne sont pas ce qu&rsquo;on appelle feutr\u00e9s et que les diverses composantes de notre soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;ont pas peur de revendiquer. Les Canadiens, doux comme des agneaux\u00a0? Si seulement c&rsquo;\u00e9tait vrai\u00a0! Notre histoire compterait quelques tristes \u00e9pisodes de moins, et les centres de nos grandes villes ne risqueraient pas le saccage pour une victoire ou une d\u00e9faite sportive.<\/p>\n<p>Ces r\u00e9serves faites, il faut reconna\u00eetre que \u00ab\u00a0le civisme fond\u00e9 sur la civilit\u00e9 existe toujours au Canada\u00a0\u00bb, comme l&rsquo;\u00e9crit Mark Kingwell, et d\u00e9plorer avec lui la pr\u00e9carit\u00e9 de cette existence. Car un pays comme le n\u00f4tre, vou\u00e9 \u00e0 un multiculturalisme grandissant, ne peut pas s&rsquo;en passer. \u00ab\u00a0Dans une soci\u00e9t\u00e9 pluraliste, observe Kingwell, la civilit\u00e9 est le fondement de la vie politique; sans elle, en effet, le dialogue permanent qui garantit la p\u00e9rennit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9difice social deviendrait impossible&#8230; Bien comprise, elle nous fournira le facteur de coh\u00e9sion sociale le plus solide, le plus progressiste que nous puissions concevoir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, la civilit\u00e9 nous a bien servis. Ses r\u00e8gles nous ont permis de redresser bon nombre de torts historiques. Ils n&rsquo;ont pas tous disparus, mais la vie en d\u00e9mocratie ne sera jamais exempte d&rsquo;injustice, entre autres parce qu&rsquo;en essayant d&rsquo;en corriger une, on aboutit souvent \u00e0 en cr\u00e9er d&rsquo;autres. C&rsquo;est en quelque sorte la ran\u00e7on du changement. Certains diront qu&rsquo;elles s&rsquo;estomperaient plus vite si les victimes \u00e9taient moins patientes, moins compr\u00e9hensives, plus promptes \u00e0 r\u00e9clamer leur d\u00fb. Sauf que cette attitude est un ferment de d\u00e9sordre qui peut mener au pire des maux\u00a0: la guerre intestine.<\/p>\n<p>Du reste, la civilit\u00e9 n&rsquo;interdit pas la discussion, ni m\u00eame la controverse; elle n&rsquo;oblige personne \u00e0 renoncer aux principes qui lui sont chers. Elle se contente d&rsquo;introduire un certain d\u00e9corum dans les d\u00e9bats, une mesure de courtoisie et de raison dans la d\u00e9fense des positions. L\u00e0 o\u00f9 elle r\u00e8gne, c&rsquo;est l&rsquo;intelligence qui pr\u00e9side \u00e0 l&rsquo;analyse et au r\u00e8glement des diff\u00e9rends, non la puissance de l&rsquo;artillerie verbale, crit\u00e8re injuste s&rsquo;il en est.<\/p>\n<h3>Les bonnes mani\u00e8res n&#8217;emp\u00eachent pas d&rsquo;avancer dans la vie. Au contraire\u00a0!<\/h3>\n<p>John Rawls, un philosophe am\u00e9ricain contemporain, va jusqu&rsquo;\u00e0 imputer un <em>devoir<\/em> de civilit\u00e9 aux citoyens d&rsquo;un \u00c9tat d\u00e9mocratique. Pourquoi\u00a0? Parce que la soci\u00e9t\u00e9 est compos\u00e9e de groupes disparates, aux int\u00e9r\u00eats divergents, qui se font, le plus sinc\u00e8rement du monde, des id\u00e9es tr\u00e8s diff\u00e9rentes de la justice. Donc, de conclure Rawls, \u00ab\u00a0le maintien du r\u00e9gime constitutionnel d\u00e9pend des concessions qu&rsquo;ils acceptent de faire \u00e0 leurs rivaux\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Dans <em>A Theory of Justice<\/em>, Rawls affirme que les citoyens sont tenus d&rsquo;agir de bonne foi et de pr\u00e9sumer la bonne foi chez leurs vis -\u00e0-vis tant qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas la preuve du contraire. Ils doivent admettre que le syst\u00e8me ne peut faire droit \u00e0 toutes les revendications et qu&rsquo;il leur arrivera de perdre la bataille.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nous avons, poursuit-il, le devoir civil de ne pas arguer des failles de l&rsquo;appareil social pour nous soustraire \u00e0 ses r\u00e8gles, de ne pas exploiter les in\u00e9vitables lacunes du r\u00e8glement pour avancer nos pions. Ce devoir de civilit\u00e9 nous impose d&rsquo;accepter de bonne gr\u00e2ce les imperfections des institutions et de ne pas chercher \u00e0 en tirer grossi\u00e8rement parti. En nous d\u00e9robant \u00e0 cette obligation, nous fragilisons le lien de confiance qui nous unit.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 cette hauteur, le d\u00e9bat peut sembler tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9 de la table familiale o\u00f9 nos enfants apprennent les bonnes mani\u00e8res &#8211; ou les mauvaises &#8211; en nous regardant faire. Car on n&rsquo;impose rien dans ce domaine. La fillette dont les parents ne disent jamais <em>s&rsquo;il vous pla\u00eet<\/em> ou <em>pardon<\/em> n&rsquo;utilisera pas ces dr\u00f4les de mots en pr\u00e9sence des invit\u00e9s. Si le p\u00e8re sacre, si la m\u00e8re jure comme un charretier, comment le fils pourrait-il apprendre \u00e0 parler autrement\u00a0? Les adultes qui refusent obstin\u00e9ment de rendre le moindre service ou de reconna\u00eetre leurs torts \u00e9l\u00e8vent une prog\u00e9niture \u00e0 leur image et ressemblance.<\/p>\n<p>Le philosophe allemand Johann Kaspar Spurzheim estimait que les mani\u00e8res enseign\u00e9es aux enfants devraient comprendre \u00ab\u00a0tout l&rsquo;\u00e9ventail des gestes charitables qui naissent de la conscience de leurs obligations envers leurs semblables\u00a0\u00bb. Leur somme produit cette \u00ab\u00a0bonne \u00e9ducation\u00a0\u00bb que nos grands-parents d\u00e9finissaient comme \u00ab\u00a0la bienveillance dans les petites choses et l&rsquo;habitude de penser d&rsquo;abord aux autres\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Faire d&rsquo;un enfant un bon citoyen devrait \u00eatre une raison suffisante pour lui inculquer les r\u00e8gles de la civilit\u00e9, mais l&rsquo;effort se justifie \u00e9galement pour des motifs plus terre \u00e0 terre. Le sagace lord Chesterfield n&rsquo;y voyait pas pour rien \u00ab\u00a0le fruit du bon sens\u00a0\u00bb; les petits sacrifices que nous consentons pour plaire aux autres nous valent en g\u00e9n\u00e9ral de grandes indulgences.<\/p>\n<p>Nous avons donc une raison bassement mat\u00e9rielle d&rsquo;\u00eatre civils\u00a0: cela facilite notre ascension socioprofessionnelle. Qu&rsquo;on vende des biens, des services ou sa propre personnalit\u00e9, on gagne toujours \u00e0 se montrer affable. Dans le secteur priv\u00e9 comme dans le service public, ceux qui aspirent aux premiers rangs doivent gagner la loyaut\u00e9 de leurs coll\u00e8gues, et cela exige une consid\u00e9ration sans faille qui entretienne leur bienveillance.<\/p>\n<p>Ce succ\u00e8s-l\u00e0 n&rsquo;est rien, cependant, \u00e0 comparer \u00e0 la paix de l&rsquo;\u00e2me. L&rsquo;estime de soi est une denr\u00e9e rare de nos jours. Or, les bonnes mani\u00e8res en sont une source intarissable. Ceux qui savent se conduire en soci\u00e9t\u00e9 ne doutent pas d&rsquo;\u00eatre bien re\u00e7us partout. Ceux qui traitent correctement les autres sont certains d&rsquo;\u00eatre trait\u00e9s correctement en retour. En r\u00e9confortant leurs semblables, ils se r\u00e9confortent eux-m\u00eames.<\/p>\n<p>Ces \u00e9changes d&rsquo;amabilit\u00e9s contribuent pour une grande part \u00e0 la qualit\u00e9 de la vie dans un pays ou une collectivit\u00e9. Ciment social universel, la civilit\u00e9 est particuli\u00e8rement n\u00e9cessaire dans une soci\u00e9t\u00e9 pluraliste comme celle qui s&rsquo;est forg\u00e9e au Canada. Ce n&rsquo;est pas une tare, au contraire\u00a0! Fermons nos oreilles au chant des sir\u00e8nes qui nous invitent \u00e0 hausser la voix, \u00e0 durcir le ton, \u00e0 brandir le poing, sous pr\u00e9texte que le monde moderne \u00ab\u00a0ne fait pas de cadeau\u00a0\u00bb. Nous passons pour des na\u00effs, les scouts de l&rsquo;humanit\u00e9\u00a0? Il y a des r\u00e9putations moins enviables. La B.A. est une invention scoute.<\/p>\n<p>Gardons-nous de toute complaisance, toutefois. C&rsquo;est un fait que la civilit\u00e9 et donc, la civilisation, ont r\u00e9gress\u00e9 au Canada. Il appartient \u00e0 tous ceux qui ont une influence sur la jeunesse et aux parents en particulier de reprendre le flambeau de la politesse que notre soci\u00e9t\u00e9 a laiss\u00e9 \u00e9chapper. L&rsquo;effort est d&rsquo;autant plus urgent que les jeunes sont bombard\u00e9s d&rsquo;exemples contraires. Au lieu de rougir de notre civilit\u00e9, nous devrions en faire un trait distinctif de notre identit\u00e9 collective, un motif de fiert\u00e9 nationale.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"author":86,"featured_media":0,"template":"","categories":[1],"rbc_letter_theme":[],"rbc_letter_year":[76],"class_list":["post-2301","rbc_letter","type-rbc_letter","status-publish","hentry","category-uncategorized","rbc_letter_year-76"],"acf":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO Premium plugin v27.2 (Yoast SEO v27.2) - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-premium-wordpress\/ -->\n<title>Vol. 76, N\u00b0 3 - Mai\/Juin 1995 - Un devoir civil - RBC<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.rbc.com\/fr\/notre-compagnie\/histoire\/bulletin\/vol-76-n-3-mai-juin-1995-un-devoir-civil\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Vol. 76, N\u00b0 3 - Mai\/Juin 1995 - Un devoir civil\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"La civilit\u00e9 n&rsquo;est pas une forme froide de la politesse; c&rsquo;est un lubrifiant qui huile les rouages essentiels de la machine sociale. 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