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Septembre 2007
À la découverte de notre patrimoine
Formatage
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À peine une douzaine de monuments dans le monde ont
acquis une valeur symbolique assez forte pour suggérer
aussitôt l'image d'une ville ou d'un pays, et le secteur
touristique les utilise abondamment pour évoquer l'attrait
de lointaines contrées : le Taj Mahal pour l'Inde,
la tour Eiffel pour Paris, le Parlement pour Londres. L'un
des plus réputés est le Parthénon. Ce
temple d'Athéna, la déesse vierge, domine du
sommet de l'Acropole la ville qui porte son nom. Même
à moitié en ruines, sa représentation
évoque non seulement Athènes et la Grèce,
mais tout l'univers intellectuel et artistique de l'antiquité
classique.
Son architecture est si parfaite qu'il serait presque sacrilège
de penser que le Parthénon doit en partie son renom
à la place prééminente qu'il occupe dans
une grande ville. Il le doit plus encore à la volonté
de ses créateurs de ne pas ménager la dépense.
À l'exception des poutres de son toit et des crampons
de fer qui en joignent les moellons, ce temple a été
entièrement construit en marbre poli, quasi-indestructible
(jusqu'à la venue de la pollution industrielle), ciselé
par des mains amoureuses pour parfaire les alignements et
les courbes imperceptibles auxquels ce monument, subtil entre
tous, doit sa vitalité. L'ornementation du Parthénon
comprend aussi des sculptures d'une abondance inusitée,
toutes d'une qualité insurpassée. Son coût,
en grande partie assumé par les alliés assujettis
d'Athènes, fut colossal. La ferveur religieuse et la
fierté civique se sont combinées pour ériger
un monument triomphal à la richesse et la puissance
de la démocratie athénienne.
La côte orientale du Canada et la Nouvelle-Angleterre
sont parsemées de maisons traditionnelles dites « en boîte à sel », comportant deux étages
en avant mais un seul à l'arrière, si bien que,
vue de côté, la pente arrière du toit
sur pignon est nettement plus longue que celle de la façade.
Souvent très attrayante dans son élégance
fonctionnelle, la « boîte à sel » vêtue
de bois, à vocation privée et profane plutôt
que publique et sacrée, dénuée d'ornements
et sans la moindre prétention, ne pourrait être
plus différente du Parthénon.
Néanmoins, tous deux ont en commun un point important
: ils ont été désignés par des
autorités compétentes comme des éléments
du patrimoine architectural et, par conséquent, comme
dignes d'être préservés. On en compte
bien d'autres. Après des débuts hésitants
au dix-neuvième siècle, le mouvement en faveur
de la protection des monuments dits « historiques »
a pris son élan au vingtième, souvent à
la faveur de la destruction d'un édifice important,
tel que la Pennsylvania Station à New York, qui a secoué
l'opinion publique. Depuis plusieurs décennies maintenant,
la protection du patrimoine national fait partie des objectifs
politiques officiels de pratiquement tous les pays, même
si dans les faits, elle est pratiquée avec une efficacité
très aléatoire. Elle joue un rôle important
dans l'affectation des espaces urbains et naturels en réponse
aux besoins des hommes. Des ministères, des organismes
officiels semi-autonomes et des associations bénévoles
édictent des règles, proposent des méthodes,
publient des guides, font des suggestions pratiques, et surtout,
dressent des listes de monuments, de sites et de paysages
dont l'intégrité doit être respectée
en toute circonstance ou, tout au moins, qui ne peuvent être
démolis ou modifiés qu'avec la sanction d'une
autorité. Le nombre de sites ainsi répertoriés
est stupéfiant. Aux États-Unis seulement, le
registre national des sites historiques, qui n'existe que
depuis 1966, comprend déjà plus de 87 000 sites
et plusieurs s'ajoutent à la liste régulièrement.
Comme partout ailleurs, cette croissance résulte en
grande partie de l'élargissement du concept de « patrimoine » lui-même. Autrefois limité
à des édifices publics importants, généralement
vieux de plusieurs siècles, le patrimoine comprend
aujourd'hui des sites archéologiques, des paysages,
des bâtiments industriels
tout ce qui est représentatif
d'un mode de vie distinctif ou d'une époque particulière,
même inscrite dans la mémoire de témoins
encore vivants. Le patrimoine a aussi été étendu
à des régions sauvages qui rappellent ce que
l'homme a épargné plutôt que ce qu'il
a créé - et à des activités culturelles
considérées comme suffisamment évocatrices
d'une tradition. Cette élasticité explique que
les boîtes à sel aient rejoint, parmi les sites
du patrimoine de l'humanité, le Parthénon, ainsi
que les maisons troglodytes du plateau du Loess en Chine septentrionale,
les rocs sculptés de l'âge du fer en Suède,
les statues monolithiques de l'île de Pâques,
les palais des tzars en Russie et la laverie à la vapeur
de Juneau, en Alaska.
La lecture de ces listes est à la fois instructive
et déconcertante, en ce qu'elle souligne l'étendue
de notre ignorance. Rares sont, en effet, les lecteurs ayant
entendu parler de tous les 821 sites qui, selon l'UNESCO,
font partie du patrimoine de l'humanité. Cette superliste
donne une bonne idée de l'ampleur que le concept du
patrimoine a acquise de nos jours. Inévitablement,
les choix de l'UNESCO sont inégaux ; ils ont été
influencés par l'importance plus ou moins grande que
chaque pays membre attache à son héritage et,
bien sûr, par les conjonctures politiques les plus diverses.
Ainsi, l'Irak, lieu de la plus ancienne civilisation du monde,
ne compte que trois sites dans la liste. Deux y figurent depuis
2003 seulement, et ceux de Babylone, de Ninive et d'Ur en
sont absents, en dépit de la place exceptionnelle que
ces villes antiques ont occupée dans l'histoire de
l'humanité. Ajoutons, à la décharge de
l'UNESCO, que cet organisme fait des efforts honorables pour
dresser une nomenclature complète tout en appliquant
des normes rigoureuses, et ces lacunes seront comblées
tôt ou tard.
Il est plus impressionnant encore, peut-être, qu'une
liste soit le soutien universel dont bénéficie
l'idée de la préservation du patrimoine. Ce
concept est si profondément inscrit dans les esprits
que personne ne songerait à en remettre la valeur en
question. Comme pour la paix et la démocratie, personne
ne conteste le principe qu'il est souhaitable de préserver
le patrimoine de l'humanité, même s'il suscite
des objections dans certains cas. Pourtant, ce principe est
radicalement nouveau et son acceptation est l'un des phénomènes
les plus remarquables du monde d'aujourd'hui. Pendant des
siècles, l'idée de préserver des bâtiments
pour la seule raison qu'ils témoignent d'un passé
important aurait semblée étrange. La plupart
ont été construits à des fins utilitaires,
ou pour impressionner parfois certes, mais, récemment
encore, personne ne les percevait comme des témoins
du passé. Certains doivent à leur seule solidité
d'avoir résisté aux assauts du temps. Beaucoup
de bâtiments de pierre ou de brique importants ont traversé
les siècles parce qu'il était plus facile de
les affecter à de nouveaux usages que de les remplacer
entièrement. Quelques-uns ont perduré en raison
du caractère sacré que leur conféraient
leur fonction ou leurs liens historiques. En revanche, un
conquérant déterminé n'hésitait
pas à déclarer que la déité serait
plus heureuse ou le saint mieux honoré dans un sanctuaire
ou un tombeau plus grand et beau.
D'autres dangers guettaient aussi les structures, même
les plus solides. Souvent, ces dangers n'émanaient
pas d'un désir de réaménager les lieux,
mais des économies que permettait le recyclage. Avant
l'avènement du chemin de fer, le transport de la pierre
d'une carrière à pied d'uvre pouvait absorber
le tiers ou même la moitié du coût total
d'un bâtiment. C'est pourquoi bien des temples grecs
et des châteaux forts médiévaux sont devenus
des bergeries ou des murs de clôture des champs. Si
le Colisée de Rome est aujourd'hui partiellement en
ruines, ce n'est pas à cause des déprédations
des Wisigoths ou des Vandales, mais parce que les papes l'ont
successivement utilisé comme une carrière d'accès
facile. Les principales raisons motivant de nouvelles constructions
étaient toutefois les dommages causés par des
incendies, des guerres, des cataclysmes ou, tout simplement,
le passage du temps. Ces changements n'étaient pas
assez rapides pour donner l'impression de la disparition du
passé, d'autant plus que les nouvelles constructions
ressemblaient souvent beaucoup aux anciennes.
Un changement aussi radical dans les attitudes soulève
des questions, surtout à l'égard de l'idée
paradoxale de préserver le passé lui-même.
Le patrimoine, qu'est-ce que c'est ? Comment ce concept évolue-t-il
? En pratique, que pouvons-nous ou devons-nous faire pour
le préserver ? Dans quelle mesure convient-il de le
faire ? Ce concept est-il menacé par son propre succès
? Et dans quelle mesure est-il possible de concilier la préservation
du passé et le droit d'accès public ? Qui devrait
assumer le coût souvent important de la préservation,
surtout les coûts d'opportunité ? Enfin, qu'est-ce
qui a déclenché cette révolution dans
notre perception du passé ?
À la base, la définition du patrimoine est
assez simple. À l'exception de la nature à l'état
sauvage, notre patrimoine est tout ce qui survit des uvres
des générations passées : champs et villes,
routes et maisons, temples et palais, ainsi que l'héritage
culturel transmis par l'enseignement et par l'exemple. Cela
dit, notre patrimoine est à la fois plus et moins que
tout ce que le passé nous a laissé. C'est moins,
car il est évident que, même si on le dit rarement
explicitement, nous ne pouvons ni ne voulons tout garder.
Non seulement cela serait impossible, mais il faut aussi à
chaque génération de la place pour son propre
apport à l'histoire. C'est aussi plus, parce que nous
sommes d'accord pour ne vouloir conserver que ce qui a une
valeur ou une signification particulière. Définir
cette valeur ou cette signification est la première
étape incontournable de tout programme de conservation
cohérent.
Trois critères importants ont été invoqués
pour répondre à ces questions. Loin d'être
mutuellement exclusifs, ces critères peuvent au contraire
se renforcer. Il s'agit de la valeur esthétique, de
la valeur documentaire et de la valeur identitaire. Un immeuble,
un quartier urbain ou un paysage mérite d'être
préservé s'il est beau ou pittoresque ; s'il
témoigne d'une époque ou d'événements
historiques importants, y compris par son style architectural
; ou s'il est représentatif du concept qu'une société
a de son identité ou de son caractère national.
Tous ces critères sont plus ou moins subjectifs. Le
plus objectif est sans doute la valeur documentaire, car les
historiens s'entendent généralement pour attribuer
l'architecture d'un bâtiment à une période
ou à un style. La valeur esthétique, par contre,
est loin de faire toujours l'unanimité.
Il est intéressant d'observer que, dans les mandats
ou énoncés de missions des organismes de conservation,
la valeur esthétique, que beaucoup d'initiateurs du
mouvement pour la protection du patrimoine auraient jugé
primordiale, n'est généralement qu'un élément
d'une liste, quand elle est mentionnée. Cela est sage,
car la plupart des gens s'entendent pour dire qu'un édifice
est beau ou qu'un autre ne l'est pas, mais le classement des
monuments selon ce critère les assujettirait à
la fois aux goûts individuels - qu'on pense aux évaluations
souvent contradictoires de l'esthétique des tours de
verre d'aujourd'hui - et aux brusques revirements de la mode.
Il y a cent cinquante ans, l'historien de l'art John Ruskin,
qui a exercé une influence énorme à son
époque, affirmait que l'art gothique anglais primitif
était non seulement esthétiquement, mais aussi
moralement, supérieur à ses successeurs « surchargés et perpendiculaires ». Les églises
de style gothique anglais primitif qui ont surgi dans tout
le monde anglophone ont par la suite été jugées
aussi désuètes que toute la gamme des autres
styles dits « victoriens ». Dans les années
1920, les arbitres du bon goût ont décrété
que les constructions victoriennes manquaient d'originalité
ou, pire encore, qu'elles étaient hideuses. L'engouement
s'est alors réorienté vers la pureté
classique du style géorgien ou le minimalisme audacieux
du modern style.
Puis la vapeur s'est à nouveau renversée. Une
nouvelle génération a découvert toute
la vigueur, la créativité, l'exubérance
et les innombrables autres qualités des styles victoriens.
Des chefs-d'uvre, tels que la gare Victoria de Bombay
ou le Keble College d'Oxford, ont soudain été
retirés de la liste des horreurs et admirés
pour l'enthousiasme indéniable de leur architecture
et la qualité artisanale de leur décoration.
Des motifs décoratifs ont réapparu sur les nouvelles
constructions, avec des échos des arts classique, gothique
et baroque, et le public s'est mis à déplorer
l'uniformité monotone que le modern style avait imposée
aux villes du monde entier. Et les revirements de ce genre
ne touchent pas que l'architecture. La perception des paysages
change aussi. Au XVIIIe siècle, les chaînes de
montagnes étaient considérées comme des
déserts arides (le poète Thomas Gray dit avoir
tiré les rideaux de sa diligence pour ne pas voir la
laideur des Alpes). Cent ans plus tard, les mêmes montagnes
étaient devenues des sources d'inspiration et d'appel
à l'héroïsme, évocatrices de divinités.
Aujourd'hui, le voyageur est simplement reconnaissant de ne
pas y voir de lignes à haute tension ou de lotissement
semblable à celles dans lequel il habite.
Autant dire que la valeur esthétique est plus instable
que les sables mouvants. L'idée qu'un style architectural
soit fondamentalement supérieur à un autre semble
aujourd'hui indéfendable, ce qui nous permet d'admirer
les monuments les plus divers, mais ne nous aide guère
à deviner lesquels nos descendants nous seront reconnaissants
d'avoir préservés. Les critères de l'histoire
et de l'identité peuvent sembler plus cohérents,
mais ils n'en sont pas moins sujets à des changements
ou, pire, à des conflits. Au XIXe siècle, les
pionniers de la conservation architecturale pensaient qu'il
fallait protéger les cathédrales et les palais,
mais pas les granges ni les maisonnettes. Leur point de vue
était lié à leur conception de l'histoire,
encore presque limitée à des listes de rois
et de batailles. Cependant, au fur et à mesure que
l'approche de l'histoire a été élargie
pour inclure l'évolution sociale, économique
et culturelle, puis, finalement, la vie quotidienne des petites
gens, les constructions dans lesquelles ceux-ci ont vécu
et travaillé ont acquis une signification nouvelle,
surtout dans les pays neufs, colonisés par les Européens,
qui n'avaient pas de cathédrales et de palais anciens.
Cette lacune a contribué à l'élargissement
du concept de patrimoine et augmenté considérablement
la variété des sites jugés dignes de
conservation.
Parmi les trois critères, la valeur identitaire est,
de beaucoup et pour le meilleur ou pour le pire, celui qui
est le plus chargé sur le plan affectif. Pendant la
Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement britannique
a délibérément fait la promotion d'une
image de l'Angleterre faite de villages pittoresques avec
églises, manoirs, places publiques et prairies parsemées
de moutons. Cette image ne représentait guère
la réalité, puisque moins d'un Anglais sur vingt
vivait dans un village, pittoresque ou non. Cette contradiction
est cependant sans importance. L'image a donné aux
Anglais une vision justifiant leur combat contre la laideur
d'une Allemagne urbaine et industrialisée, remplie
de relents empoisonnés, de machines bruyantes et de
gendarmes bottés.
La création de cette image idyllique est un bon exemple
de l'utilisation du patrimoine pour créer une identité.
Elle a été largement reprise. Les autorités
de certains pays font la promotion de monuments historiques
pour renforcer un sens fragile de l'identité nationale.
Les pays démocratiques ont depuis longtemps pris conscience
des liens entre le patrimoine et l'identité nationale
et de l'influence qu'ils peuvent exercer sur les électeurs
et les consommateurs. Les hommes politiques se font photographier
devant des édifices suggérant une vie simple
et tranquille. En plus de vendre le soleil et le sable, les
publicités touristiques créent un monde composé
de peu de villes et sans banlieues, mais plein d'immeubles
pittoresques, de paysages enchanteurs, de cathédrales
ou de palais. Le problème, c'est qu'un même bâtiment
ou paysage peut suggérer différentes choses
à des groupes différents mais, dans ce cas aussi,
les perceptions changent avec le temps. Les demeures de style
géorgien et les châteaux pseudo-médiévaux
de l'aristocratie anglo-irlandaise étaient perçus
comme des symboles d'oppression dans les premières
années de l'indépendance de l'Irlande, et plusieurs
ont été incendiés durant les soulèvements
du début des années 1920. Beaucoup d'autres
sont aujourd'hui en ruines, mais au fur et à mesure
que s'est estompé le souvenir de l'asservissement,
les élégantes demeures irlando-géorgiennes
sont devenues un élément précieux du
patrimoine national. Les châteaux du XIXe siècle
ont repris du service avec un secteur touristique florissant,
et les sombres aspects de leur passé a été
discrètement mis de côté. Un changement
d'attitudes similaire a favorisé la restauration des
demeures entourées de murs de l'aristocratie lettrée
de la Chine, un moment menacées d'oblitération
pendant la Révolution culturelle.
Pour surmonter ces obstacles, les gouvernements sont portés
à subordonner les choix à un processus en trois
étapes. La première est l'adoption de normes
officielles exprimant généralement des principes
très généraux, dont les normes de Parcs
Canada fournissent un bon exemple :
« Valeur patrimoniale : importance esthétique,
historique, scientifique, éducative, culturelle, sociale
ou spirituelle [d'un lieu] pour les générations
passées, présentes ou futures. »
L'on pourrait difficilement trouver des termes plus généraux.
L'esthétique a refait surface et la valeur « spirituelle » ajoute une nouvelle dimension qui pourrait déconcerter
certains pays plus séculiers. Pour l'application de
définitions aussi générales à
des cas particuliers, les gouvernements s'en remettent aux
opinions d'experts - architectes, historiens, chercheurs,
archéologues - et, de plus en plus, à l'opinion
publique ou communautaire, qu'ils recueillent par voie de
consultations visant aussi bien les personnes directement
concernées que les groupes bénévoles
uvrant dans le domaine.
Le cheminement en trois étapes - normes, avis d'experts
et consultation - n'est pas la solution idéale. Sa
complexité permet mal de faire face aux situations
d'urgence qui se présentent fréquemment. Comme
c'est souvent le cas avec les organismes d'État modernes,
ce processus peut conférer trop de pouvoirs aux groupes
de pression, au nom de l'engagement communautaire. Il dilue
la subjectivité que comporte inévitablement
l'exercice d'un jugement de valeur mais, pas plus que tout
autre processus imaginable, il ne peut l'éliminer complètement.
Les experts sont aussi des humains, et nous sommes tous plus
ou moins prisonniers des valeurs et attitudes de notre époque.
En pratique, la décision est souvent dictée
par les événements, par exemple quand un édifice
ou un site éventuellement important est menacé
de démolition ou de lotissement. Mais il est difficile
d'imaginer une meilleure méthode. Le cheminement en
trois étapes tient certainement compte de plus de faits
historiques et d'opinions informées, et la participation
du public réduit le risque de manipulations occultes
si des sommes importantes sont en cause.
Nous avons jusqu'ici utilisé les mots « conservation » et « préservation » indifféremment,
mais dans l'usage courant, la préservation, c'est-à-dire
le maintien de l'intégrité physique d'un édifice
ou d'un site, n'est qu'une forme de conservation. La réhabilitation,
plus ambitieuse, confère une nouvelle utilité
à un bâtiment tout en préservant sa valeur
patrimoniale, un double objectif qui suscite de sérieuses
difficultés pratiques. Plus ambitieuse encore est la
restauration, qui consiste à rendre à un bâtiment
l'apparence qu'il avait à un moment particulier dans
le passé.
La restauration présente des difficultés dans
le cas de tout édifice qui a été utilisé
pendant une période prolongée. D'abord, à
quel stade de son histoire veut-on ramener le monument ? Comme
on l'a vu, nous ne croyons plus à la supériorité
des périodes « classiques », mais l'objectif
doit, dans une certaine mesure, correspondre aux valeurs prévalant
à l'époque visée par la restauration.
On risque toujours de sacrifier la valeur historique du monument
à une mode ou une idéologie passagère.
Prenons, par exemple, le Panthéon de Rome. Il fut construit
par l'empereur Hadrien (117 135 de notre ère), et il
est le plus vieux monument intact d'Europe et l'un des plus
remarquables de tous les temps. Au VIIe siècle, il
fut converti en église, ce qu'il est toujours. Au XIXe
siècle, les rois d'Italie ont décidé,
avec une certaine arrogance, de s'y faire enterrer, et leurs
tombes s'y trouvent encore. L'église et les tombeaux
surprendraient beaucoup Hadrien, mais personne ne suggère
de les en retirer au nom d'une « restauration »
quelconque. Les supprimer serait refaire l'histoire plutôt
que l'illustrer.
Quoi qu'il en soit, l'idée de restaurer les monuments
patrimoniaux est populaire, comme l'est aussi celle de les
reconstruire entièrement, comme la forteresse de Louisbourg,
au Cap-Breton. Bien des gens considèrent que ces deux
approches accroissent la valeur éducative des lieux
historiques. Elles augmentent certainement aussi leur valeur
touristique, car ces sites attirent des visiteurs qui n'apprécieraient
guère de ne trouver que quelques hectares de ruines
poussiéreuses. Certains, manquant de confiance envers
l'imagination des visiteurs, ont même recours à
des acteurs pour illustrer les activités des occupants
d'autrefois. Dans certains contextes, ces reconstitutions
peuvent, comme le patrimoine en général, renforcer
le sentiment d'appartenance à une collectivité
partageant un passé commun.
Hélas, la restauration et la reconstruction peuvent
aussi être asservies à des fins personnelles
et politiques. Sir Arthur Evans, qui a fait excaver le palais
de Minos, à Knossos, était si fier de l'avoir
fait (et si riche) qu'il a reconstruit à ses frais
une bonne partie du palais, lui ajoutant probablement plusieurs
étages que le roi Minos n'a jamais vus. Au Mexique,
dans les décennies qui ont suivi la Révolution
(achevée en 1920), le gouvernement a voulu faire du
passé précolombien le fondement de l'identité
nationale. Il a affecté des sommes énormes à
la restauration - peut-être pas toujours très
fidèle - de temples et de pyramides. Ces travaux ont
contribué tant au secteur touristique mexicain qu'à
la fierté nationale. À des fins plus douteuses,
Saddam Hussein avait entrepris de restaurer Babylone avec
des briques portant l'inscription « Saddam, fils de Nabuchodonosor », comme s'il était lui-même roi de Babylone.
Et pour que personne ne puisse l'ignorer, les visiteurs étaient
accueillis au site par un immense panneau montrant Saddam
et Nabuchodonosor à son côté.
Un autre danger de la restauration, davantage en Amérique
du Nord peut-être, est une « Dysnéification » consistant à présenter le passé
comme étant beaucoup plus propre, organisé et
salubre qu'en réalité. La création de
telles versions expurgées est l'un des nombreux problèmes
qu'entraîne la combinaison de projets de restauration
avec les objectifs de la consommation et du tourisme. Il est
bien certain que le tourisme a largement contribué
à populariser la conservation du patrimoine et qu'il
le justifie, surtout aux yeux des organismes publics qui doivent
en assumer le coût. Il est difficile aussi de critiquer
le principe : pourquoi préserver un patrimoine si personne
ne doit le voir ? Certaines incompatibilités sont pourtant
inévitables. Peu de bâtiments autres que des
cathédrales sont assez grands pour accueillir simultanément
des centaines ou des milliers de visiteurs. Beaucoup, d'ailleurs,
n'ont pas été conçus du tout pour accueillir
le public. Les architectes de tombes d'Égypte étaient
certainement bien loin de penser aux essaims de touristes
circulant en autocar. Même dans des situations moins
extrêmes, les touristes les plus respectueux de l'environnement
peuvent causer des dégâts et de l'usure. Il a
fallu fermer les célèbres cavernes peintes de
Lascaux, en France, parce que l'haleine des visiteurs les
endommageait. De plus, tous les touristes ne se comportent
pas comme ils le devraient. Les châteaux ouverts au
public doivent être préalablement dégarnis
des objets transportables ou empochables qui s'y trouvent,
ce qui donne l'impression d'un musée plutôt que
d'une demeure où des gens ont vécu et, souvent,
vivent encore.
Il existe aussi un problème plus fondamental, et insoluble
: celui du manque d'espace. Le centre historique de Venise
compte 70 000 habitants. Construit sur des îles, il
ne peut s'étendre ni en hauteur ni en largeur. Or,
il accueille plus de sept millions de visiteurs chaque année.
Il n'est donc pas surprenant que les personnes qui ne travaillent
pas dans le domaine du tourisme -cuisiniers, serveurs, guides,
gondoliers - ou ne sont ni des fonctionnaires ni des éducateurs,
préfèrent déménager. En pratique,
la ville est aujourd'hui, à la fois, un musée
splendide et un parc thématique. Elle accueille des
foules incroyables au printemps et en automne, et les détritus
et la pollution s'y accumulent à l'avenant. Sous la
pression de la demande, les prix montent en flèche,
comme le découvre vite quiconque commande une tasse
de café sur la place Saint-Marc. Les prix des chambres
d'hôtel sont si extravagants que la plupart des visiteurs
logent sur la terre ferme ou ne viennent à Venise que
pour une journée. Cette situation est foncièrement
anti-démocratique. Pourquoi les gens fortunés
seraient-ils seuls à pouvoir profiter d'un des lieux
les plus magiques du monde ? La seule autre solution serait
de limiter le passage d'une façon ou d'une autre. D'autres
sites célèbres, y compris Stratford-upon-Avon,
en Angleterre, souffrent du même problème : le
tourisme de masse menace de les détruire. Quelles que
soient les solutions envisagées, on peut facilement
prévoir que, tôt ou tard, il sera plus difficile
de décider qui doit avoir accès au patrimoine
que de déterminer ce qui doit y figurer.
Néanmoins, dans l'ensemble, les effets du tourisme
sont extrêmement positifs. Il aide à absorber
les coûts, surtout en Europe, où la plupart des
pays sont très riches en monuments historiques, en
sites archéologiques et en paysages ayant une valeur
patrimoniale indiscutable, mais dont la protection, l'entretien
et le personnel coûtent cher. L'excellent état
des immenses cathédrales gothiques, après 800
ans ou plus, est sans aucun doute un hommage à leurs
constructeurs, mais bon nombre seraient disparues aujourd'hui
si elles n'avaient pas été entretenues au fil
des siècles par des ouvriers hautement qualifiés.
Les achats et les billets d'entrée des touristes, ainsi
que des subventions publiques souvent généreuses,
permettent le financement de charges souvent très lourdes
; ils aident les aristocrates insuffisamment nantis à
entretenir leurs demeures ancestrales et les villes à
organiser des services d'accueil pour les vagues annuelles
de touristes. Pour remédier, du moins partiellement,
au problème de la surpopulation, on pourrait imposer
un « droit de congestion » dans le genre de celui
qui est désormais exigé pour circuler dans le
centre de Londres. Obliger tous les visiteurs à payer
également, tout en prévoyant les réductions
usuelles pour les étudiants et les aînés,
permettrait de respecter le principe de l'accessibilité
tout en finançant l'entretien et en préservant
la qualité de l'expérience pour les visiteurs.
Quelque épineuse que soit cette question, il devrait
être possible de la résoudre en la considérant
du point de vue des coûts d'opportunité. Un immeuble
ou un paysage dont l'on tient vraiment à préserver
l'intégrité ne peut pas être affecté
à des fins nouvelles. Entre autres, il ne peut pas
être réaménagé de façon
à en rationaliser l'usage et à accroître
sa valeur ou les revenus qu'il procure. Si le site appartient
à un particulier, cette restriction peut souvent entraîner
un manque à gagner important pour le propriétaire.
Un lotisseur est rarement populaire, surtout s'il s'agit d'une
grande entreprise ; pour les militants de la conservation
du patrimoine, il est l'ennemi incarné. Mais il est
difficile de justifier que le propriétaire d'une maison
puisse la vendre à un lotisseur et réaliser
ainsi un profit (non imposé au Canada s'il s'agit d'une
résidence principale) alors que son voisin immédiat
ne peut pas le faire, simplement parce qu'une autorité
a classé sa maison comme site patrimonial. Il peut
sembler logique que, si la société veut préserver
cette maison, elle devrait compenser son propriétaire
pour ce manque à gagner. Mais l'énormité
des frais que l'application de ce principe pourrait entraîner
a, jusqu'ici, empêché son adoption. Par contre,
si le propriétaire doit faire des réparations
coûteuses et remplacer une plomberie du XIXe siècle,
il peut bénéficier de concessions fiscales et,
parfois, d'une subvention directe.
Ce domaine du droit et de la jurisprudence est complexe et
en pleine évolution. L'on peut considérer qu'il
existe une différence de principe entre le propriétaire
auquel on impose une désignation patrimoniale et le
lotisseur qui achète la maison en comptant bien parvenir
à faire modifier son classement. C'est ce genre de
problèmes qui impose une revue judiciaire pour tant
de désignations patrimoniales et qui incite parfois
- quoique pas toujours - les juges ou arbitres à sympathiser
avec le propriétaire : en pratique, celui-ci se fait
confisquer son bien sans la protection d'une procédure
judiciaire appropriée. Souvent, le principal effet
d'une désignation patrimoniale est d'alerter le public
sur la perte possible d'un site historique. Parfois, sous
la pression de l'opinion publique, un lotisseur proposera
un compromis, par exemple, la préservation de l'un
des édifices visés ou d'une façade classique
du XIXe siècle sur un bâtiment tout neuf. En
fait, il n'existe aucune solution claire dans ce domaine,
et certainement aucune solution peu onéreuse ; le système
actuel du cas par cas semble destiné à perdurer
car les solutions plus rationnelles ne sont pas politiquement
viables.
Quelles conclusions tirer de tout cela ? Pourquoi tant de
gens, à travers le monde, s'intéressent-ils
aussi activement à la préservation du passé
?
Deux raisons ont déjà été suggérées.
D'abord, ce patrimoine est une importante source d'affirmation
de l'identité individuelle et collective dans un monde
de plus en plus voué à l'homogénéité.
Comme tous les symboles, les édifices, villes ou paysages
à caractère patrimonial comptent plus pour ce
qu'ils représentent que pour ce qu'ils sont. Ils résument
mieux que toute éloquence ce que cela veut dire d'être
Américain, Russe ou Mexicain. Ils relient au passé
un présent qui évolue à un rythme déconcertant.
Dans presque tous les pays, certains édifices sont
devenus intouchables, pour ne pas dire sacrés. Personne
ne songerait à réaménager, quelque colossale
qu'en soit la valeur potentielle, le site de la cathédrale
Saint-Paul de Londres ou celui du Palais impérial de
Tokyo. En fait, l'homme a tellement besoin d'affirmer son
identité que certains édifices doivent d'être
arrachés à l'oubli et à la négligence
au fait qu'ils incarnent une époque glorieuse ou un
trait national aimé.
La seconde raison est d'un ordre plus pratique. Le patrimoine
est une énorme entreprise commerciale. La désignation,
la conservation, l'exploitation et l'étude de sites,
grands et petits, exigent l'intervention de nombreuses personnes
de grande compétence, dont les activités sont
financées par l'État, des organismes bénévoles
et les revenus réalisés par les sites eux-mêmes.
Le patrimoine est intimement lié au tourisme, qui est
maintenant, paraît-il, la plus grosse industrie du monde.
Et qu'on aime ou honnisse le tourisme, aucun gouvernement
ne peut l'ignorer et la plupart affectent des sommes considérables
à sa promotion. Le touriste désire, par définition,
voir quelque chose qu'il n'a pas chez lui, et la conservation
du patrimoine répond parfaitement à ses aspirations.
Ces deux raisons sont intimement liées à une
troisième : la diffusion formelle et informelle du
savoir. Les écoles et les universités inculquent
aux étudiants la conscience du passé et les
sensibilisent à l'existence de sociétés
différentes, vivantes ou éteintes. La télévision
contribue aussi à la diffusion de ces connaissances
en offrant aux regards les merveilles de la nature et les
plus belles réalisations humaines. Elle aide ainsi
les individus à définir leur propre identité
en termes de monuments et de lieux symboliques. Elle stimule
leur curiosité en leur faisant connaître les
régions lointaines et renforce le besoin d'évasion,
source fondamentale du tourisme de masse.
La dernière raison est sans doute la plus évidente
et fondamentale. Parler de la vitesse du changement est un
cliché, mai qui nous touche tous. La plupart des plus
de 40 ans ont vécu l'expérience de revoir un
lieu autrefois familier sans pouvoir le reconnaître.
Plus que les générations précédentes,
nous savons que le passé ne se préserve pas
de lui-même. Si nous lui attribuons une valeur, nous
devons le protéger des pressions que nous créons
nous-mêmes. Peut-être savons-nous aussi, à
un niveau plus fondamental, que notre patrimoine ne nous appartient
pas : nous en sommes les dépositaires et il nous incombe
de le transmettre aussi intégralement que possible
aux générations futures. C'est ainsi que nous
acquittons notre dette envers ceux qui nous l'ont légué.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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