Vol. 59, N° 9 Septembre 1978
La retraite créatrice
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Y a-t-il de la vie après
les années de travail ? Oui, environ 2000 heures
de plus par an. Ces heures seront vides ou remplies de satisfaction
selon notre attitude envers nos années de retraite.
L'« âge d'or » de la vie est une onde fugitive.
Il faut savoir recueillir les précieuses paillettes
de ce flot aurifère...
Pendant de longues années, les humains ont fait de
leur mieux pour cheminer joyeux sur la voie de la retraite
en se redisant sans cesse qu'il y avait au bout quelque chose
de flou mais de merveilleux appelé l'« âge
d'or ». Pendant des années aussi, ils ont ressenti
une appréhension certaine de ce qui les attendait réellement
à la fin du voyage. Ils craignaient de connaître
l'ennui et la solitude durant les dernières années
de leurs vie et peut-être même une existence malheureuse.
Et trop souvent, cette crainte a contribué à
sa propre réalisation.
Aujourd'hui, la conception de la retraite a changé,
surtout parce qu'on la voit autrement. Les gens commencent
à l'envisager avec confiance, voire avec enthousiasme.
Ils semblent discerner devant eux des années qui pourraient
vraiment être d'or. De plus en plus, ils obtiennent
ce qu'ils entrevoient.
Les spécialistes de la question parlent d'une « révolution
de la retraite ». Pour une part au moins, cette révolution
est attribuable à la découverte du fait que
les lacunes de nos techniques de recherche avaient faussé
l'image classique de la vieillesse. Un brouillard de notions
erronées s'est formé pour la simple raison que
les chercheurs avaient effectué trop souvent leurs
études dans les maisons de retraite. Naturellement,
ces établissements sont d'un grand attrait pour les
recherches car ils offrent une réserve presque illimitée
de sujets ayant tout le temps de répondre aux questions.
Le piège est que les pensionnaires de ces institutions
ne sont guère représentatifs des retraités
en général. Ils ne forment que 10 p. 100 environ
de la population à la retraite en Amérique du
Nord. À cause de leur situation, ces pensionnés
sont moins susceptibles que la majorité des personnes
âgées d'être en forme et actifs. Les vieillards
en bonne santé physique et mentale ont tendance à
éviter le traditionnel hospice et à préférer
la vie indépendante.
Ainsi s'est constituée une forte accumulation de
recherches dont l'erreur était de trop souligner les
servitudes de l'âge et d'en exagérer les incertitudes
aux yeux des personnes approchant de la retraite. De vastes
efforts ont maintenant été entrepris pour corriger
cette méprise.
Ce qui a contribué aussi à modifier l'image
du retraité, c'est qu'aujourd'hui la plupart des gens
vivent plus vieux et sont en meilleure forme physique qu'autrefois.
Grâce aux progrès de la médecine, ils
ont des chances de gravir les derniers échelons de
leur vie en meilleure santé que ne l'étaient
leurs pères et leurs mères à cet âge.
Mais l'essence véritable de la « révolution
de la retraite » est d'ordre psychologique. Un optimisme
nouveau se répand au sujet de ce que l'avenir réserve
aux personnes âgées. Il est maintenant permis
de s'attendre à une retraite intéressante et
fructueuse parce que l'on s'y prépare de plus en plus.
Et l'on s'y prépare de plus en plus tôt dans
la vie.
Si l'on creuse un peu la surface des idées noires
qui subsistent sur la retraite, on découvre presque
toujours la crainte sous-jacente de l'inconnu. En allant plus
loin encore, on constate qu'habituellement l'avenir est inconnu
faute de préparation. Et les gens ne le préparent
pas parce qu'ils sont portés à exclure la retraite
de leur pensée jusqu'à la dernière minute.
Pourquoi ? Parce que, disent les spécialistes,
on l'associe à la mort.
Ce lien avec la mort est assez juste chez les personnes
qui connaissent une retraite malheureuse du fait qu'elles
ont négligé de préparer leur 3e âge.
Qui sait combien d'hommes et de femmes meurent prématurément
parce qu'ils n'ont aucune envie ni raison particulière
de vivre ? Le but de la préparation à la
retraite n'est pas de vivre plus longtemps, mais de faire
en sorte que cette dernière étape de la vie
soit aussi épanouissante que possible. Reste que cet
épanouissement peut s'accompagner de longévité
en perpétuant la valeur de la vie.
Idéalement, la préparation à la retraite
devrait avoir autant d'importance dans la vie que la préparation
à la carrière ou aux études. Un grand
nombre des habitants actuels des pays occidentaux passeront
autant de temps sur cette terre après avoir cessé
leur activité professionnelle qu'ils en ont passé
avant de l'entreprendre. Une bonne manière d'envisager
la retraite est de la considérer comme une phase de
la vie soumise comme toute autre à notre action. Songeons
à la question si souvent entendue dans notre enfance :
« Qu'est-ce que tu vas faire quand tu seras grand ? »
Alors, qu'est-ce que vous allez faire quand vous prendrez
votre retraite ! »
Il faut de la réflexion et des essais pour le découvrir,
et il convient de commencer à y penser dès la
quarantaine. Un bon programme de retraite va bien au-delà
des besoins financiers évidents de chacun. Il doit
tenir compte des besoins psychologiques, sociaux et spirituels
qui surgissent avec l'âge.
Considérons la différence que peut représenter
la préparation pour occuper les loisirs du 3e âge
par un second métier, les sports, les relations d'amitié.
La perspective de manquer d'amis est un excellent exemple
des faits désagréables de la vie à la
retraite que certains choisissent de se dissimuler. Dans la
société où nous vivons, les amitiés
tendent à graviter autour de la profession. Que se
passe-t-il lorsque quelqu'un ne travaille plus ? Sylvia
McDonald, directrice du « Centre de retraite » au
Collège Marianopolis de Montréal, signale la
triste histoire d'un homme qui, après avoir pris sa
retraite, retournait à son ancienne usine tous les
jours à l'heure du déjeuner pour être
avec ses amis.
Il est notoire que la solitude est l'un des plus grands
problèmes de la vieillesse. Un moyen d'y parer est
de se faire des amis en dehors de son secteur de travail.
L'amitié se fonde d'ordinaire sur la communauté
d'intérêts ; se préparer à
la retraite c'est aussi découvrir de nouveaux intérêts
afin de nouer de nouvelles amitiés.
Une flambée de joie, puis le
vide et une
pléthore de temps
Ce qu'il faut surtout retenir c'est que la retraite va ouvrir
une brèche immense dans l'emploi de votre temps :
plus de 2000 heures libres par an pour le travailleur moyen.
Peut-être « libre » n'est-il pas le mot propre ;
pour certains, ce pourra être un terrible fardeau.
Il en va particulièrement ainsi pour ceux qui commettent
l'erreur de centrer leurs plans de retraite sur une seule
flambée de réjouissance, une croisière
par exemple. Ils mènent joyeuse vie durant quatre ou
cinq semaines, puis reviennent chez eux où les attendent
une existence vide et une pléthore de temps.
Le temps d'oisiveté est parfois empoisonnant pour
un ménage. Pour les époux le fait d'être
désormais toujours ensemble peut être difficile
à supporter. Les femmes s'évertuent à
être patientes ; mais qui est assez saint pour
endurer avec sérénité les précieuses
remarques d'un mari n'ayant rien d'autre à faire que
rester rivé à la maison et se tourmenter parce
qu'une table n'a pas été époussetée
ou qu'un lit n'est pas fait.
La prévision par un couple de nouvelles activités
secondaires facilite quelquefois la transition ; mais
ces activités en soi ne sont pas la solution de tous
les problèmes. Sylvia MacDonald, souriante religieuse
titulaire d'un doctorat en langues modernes, qui aura bientôt
68 ans, souligne « que rien ne sert de se borner à
occuper son temps. »
Ce qu'il faut réellement, dit-elle, c'est pouvoir
mener une vie créatrice, et c'est là une aptitude
qu'il importe de commencer à acquérir bien des
années avant la retraite. Cela consiste à apprendre
à être attentif aux choses et aux personnes que
l'on coudoie du matin au soir et à savoir les apprécier.
En vous rendant à pied à l'arrêt d'autobus
ou au parc de stationnement, observez les arbres qui bordent
la rue, les vieilles fenêtres du bâtiment d'en
face ou la façon dont le vent agite les feuilles sur
la chaussée avant un orage. Il est fort probable que
vous prendrez ainsi un goût durable à la promenade
à pied, ce qui est un excellent passe-temps à
tout âge, mais surtout pendant le troisième.
La marche stimule à la fois l'esprit et le corps, et
l'on peut la pratiquer à tout moment, seul ou avec
d'autres. Et durant le temps qu'on veut, depuis le saut jusqu'au
tabac pour acheter un journal jusqu'à la longue randonnée
d'une ou deux heures.
Miser sur la vie que l'on vivra dans
40 ans
Il conviendrait de réexaminer les anciennes distractions
d'un point de vue nouveau, par exemple la lecture. Tentez
d'aborder un domaine entièrement nouveau. Si vous avez
toujours incliné pour le roman, essayez de passer aux
biographies et ne vous arrêtez pas là. Plongez-vous
dans un sujet qui bourdonne au fond de votre esprit depuis
des années ou dans quelque chose de tout neuf pour
vous, comme l'histoire de l'Italie ou la culture des oranges.
Si vous êtes trop occupé pour entreprendre de
nouveaux sujets, prenez un calepin et notez les questions
qui vous traversent l'esprit, mais qui méritent un
examen plus attentif.
Il y a ensuite toutes les nouveautés auxquelles vous
pourriez songer à vous intéresser : la
liste en est illimitée, depuis l'astronomie jusqu'à
la photographie et la gastronomie. L'important c'est qu'il
y a lieu de s'y initier un peu, ne serait-ce que de très
loin, longtemps avant l'heure de la retraite. Si vous avez
le sentiment que vous aurez enfin le temps de vous livrer
à quelque chose qui vous passionne, votre retraite
vous apparaîtra comme une perspective agréable.
C'est un peu le truc qu'emploient certains vacanciers pour
obvier au cafard des lendemains de vacances : avant de
partir de la maison, ils se procurent des billets de théâtre
ou de baseball pour après leur retour.
Il est particulièrement important de se préparer
à l'avance - très à l'avance - à
l'exercice des sports. Il y a des joueurs de squash qui restent
en forme et qui tiennent bon jusqu'à soixante-dix ans
passés. Mais ce sont des exceptions, et, si vous en
avez la possibilité, choisissez de préférence
une détente un peu moins exténuante, comme le
tennis ou le golf. Le jeune « fort » de 30 ans qui
renonce à sa partie ordinaire de rugby sans plaquage
du samedi après-midi en faveur du golf mise sur la
vie qu'il mènera 40 ans plus tard. Il accomplit aussi
autre chose de capital en contribuant à faire de son
cheminement vers la retraite un processus graduel. Une retraite
qui consiste en une série de changements brusques peut
être très bouleversante. Elle peut même
entraîner la mort.
Mais le souci le plus fondamental de tous dans la préparation
de votre retraite doit être celui de votre santé.
Que vaudront vos parties de golf si vous avez à peine
l'énergie de vous tirer du lit le matin ? Le moyen
d'avoir une bonne santé pendant la retraite se résume
aux bonnes habitudes d'exercice et d'alimentation prises durant
la jeunesse et surtout l'âge mûr. Les médecins
estiment que le régime alimentaire va normalement tout
seul, que l'on soit jeune ou vieux, si l'on fait régulièrement
de l'exercice et des visites à son médecin.
Tout genre d'exercice, du plus violent au plus léger,
est bénéfique à qui avance en âge.
L'exercice mental est tout aussi indispensable. L'esprit
est exposé à se relâcher chez celui qui
n'a plus à s'appliquer au travail. Ce phénomène
se trouve facilité par le mythe que les facultés
mentales de l'être humain connaissent un brusque déclin
à partir d'un certain âge. En réalité,
un groupe de psychologues ont découvert que l'esprit
n'atteint pas son maximum de capacité avant l'âge
de 60 ans et ne décline par la suite que très
lentement.
Les personnes âgées possèdent une indéniable
supériorité mentale. Ils ont le savoir acquis ;
le sens de la perspective ; la sagesse. Et aujourd'hui
leurs qualités et leurs aptitudes sont reconnues.
Votre temps, et non votre argent, peut
être
votre apport le plus précieux
De toute évidence, la retraite devrait comprendre
de nombreuses et fécondes années d'emploi de
nos talents, de notre intelligence, de nos connaissances et
de nos compétences. Les statistiques de l'espérance
de vie indiquent que l'homme de 65 ans d'aujourd'hui peut
compter vivre jusqu'à 79 ; et la femme moyenne
de 65 ans jusqu'à 82.
Ce temps est trop long pour le passer à flâner.
Au terme de longues années de travail, l'idée
de s'asseoir dans une berceuse peut paraître de loin
une agréable manière de vivre. Mais attendez
d'y arriver ; la sonnerie agaçante du réveille-matin
viendra peut-être même à vous manquer.
Vous regretterez presque sûrement l'intérêt
de votre ancien emploi, si routinier qu'il puisse maintenant
vous sembler.
Les possibilités de participation offertes aux personnes
âgés sont innombrables, non pas en dépit
mais à cause de leur âge. Mais cela aussi demande
de la préparation si nous voulons trouver un champ
d'activité qui nous permettra de transmettre une partie
de la somme de connaissances, de talents et de sens commun
acquise avec les années. Peut-être aurez-vous
l'occasion d'enseigner dans une oeuvre de votre quartier concernant
les activités de jeunesse. Il vous sera peut-être
donné de communiquer le fruit de vos années
d'expérience dans l'un de vos « violons d'Ingres ».
Il existe beaucoup d'entreprises où votre apport le
plus précieux sera, de loin, non pas votre argent mais
votre temps.
À ceux qui ont consacré leur vie aux affaires,
le Canada fournit une excellente possibilité d'aider
les autres en apportant leur collaboration au Service canadien
de gestion outre-mer. Ce service dirigé par des hommes
d'affaires canadiens éminents offre le concours de
cadres retraités aux gouvernements et aux entreprises
des pays en voie de développement.
Trouver des possibilités valables d'exercer leurs
aptitudes après leur retraite est peut-être précisément
ce qu'il faut aux cadres, car la retraite est généralement
beaucoup plus traumatisante pour l'administrateur que pour
l'ouvrier ou l'employé de bureau. Il y a quelque chose
d'artificiel dans la vie d'un cadre. Son importance disparaît
avec son départ de l'entreprise. Un jour il fait la
pluie et le beau temps dans son service, et le lendemain il
n'est plus qu'un citoyen comme les autres.
Heureusement, un nombre croissant de compagnies et d'associations
d'employés reconnaissent aujourd'hui que leur responsabilité
envers le personnel s'applique aussi à l'après-retraite.
Elles offrent avant la mise à la retraite des cours
de préparation portant sur les aspects psychologiques,
sociaux et financiers de cette nouvelle vie. C'est presque
l'inverse de l'époque - il y a à peine dix ans
- où il était rarement question de la retraite
dans certaines entreprises. Souvent, l'employeur et l'employé
n'abordaient pour la première fois le sujet que le
jour où le service du personnel envoyait un formulaire
de pension à signer et notait, en passant, que le chèque
du vendredi suivant serait le dernier.
Faire comme si on devait vivre beaucoup
plus longtemps que ne le disent les tables de survie
Les ressources financières constituent certes un
élément critique de la préparation à
la retraite. C'est aussi une question très difficile
dès qu'on entre dans les détails, tant parce
que les moyens de chacun sont une affaire individuelle que
parce qu'en l'espace de quelques décennies, l'économie
peut changer énormément. Par exemple, une personne
qui se propose de vendre sa maison au moment de la retraite
et d'en employer le produit pour payer le prix d'un appartement
doit tenir compte de l'éventualité où
elle vivrait plusieurs années de plus qu'elle ne pense,
ce qui est fort bien sauf que le loyer pourra tripler. L'une
des règles fondamentales de la préparation à
la retraite est de prévoir une longévité
beaucoup plus grande que ne l'indiquent les tables de survie.
Mais il y a un aspect favorable de la question financière
qui mérite d'être considéré :
vos dépenses journalières connaîtront
vraisemblablement une diminution sensible. Vous dépenserez
moins pour les déjeuners, l'essence, les transports
en commun et probablement aussi pour les vêtements et
les divertissements. Il vous sera peut-être possible
d'épargner de l'argent parce que, pour la première
fois, vous aurez le temps de prendre quelques heures pour
réparer vous-même le grille-pain ou le porche
de la maison.
Il est presque certain que vous goûterez la satisfaction
de vos réussites et que vous vous demanderez pourquoi
vous ne vous êtes jamais attaqué auparavant à
des tâches aussi simples. Vous vous étonnerez
même d'avoir attendu si longtemps pour le faire.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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