Vol. 75 N°. 5 Septembre/Octobre 1994
Une affaire
de famille
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De tout temps difficiles, les rapports
entre parents et enfants n'ont jamais été aussi
tendus qu'à notre époque. Fragilisées
par le changement, les familles doivent être aidées.
Elles doivent aussi faire l'effort de s'adapter.
La couverture médiatique de cette Année internationale
de la famille est tellement centrée sur les « nouvelles »
familles que les autres passent à peu près inaperçues.
La paisible régularité de la vie domestique
ordinaire n'excite pas la curiosité des journalistes.
Ils trouvent plus d'intérêt aux familles déchirées
ou gravement perturbées qu'aux familles unies, pourtant
beaucoup plus nombreuses, accordent plus d'attention aux foyers
disloqués (« Un garçon divorce de ses parents »)
ou atypiques (« Deux mamans pour une petite fille »)
qu'aux ménages normaux, même si pour une majorité
écrasante d'êtres humains, la vie se déroule
au sein d'une famille comprenant père, mère
et enfants.
Dans le cours du débat amorcé par la proclamation
onusienne, la notion de famille est devenue si élastique,
en fait, qu'on ne sait plus très bien à quoi
elle se rapporte. Peut-on encore « fonder une famille »
dans une société qui ne fait plus clairement
la différence entre les couples sans enfant et les
familles au sens classique du terme ? Si, comme le prétend
Shere Hite, auteur de livres à grand tirage sur la
société américaine, la famille se définit
par l'existence d'une « relation d'amour durable »,
faut-il inclure les personnes qui vivent seules avec un animal
domestique ?
N'empêche que si vous prononcez le mot « famille »,
la plupart des gens vont encore penser à un ménage
composé de parents et d'enfants de moins de 20 ans.
Cette famille-là n'est pas seulement le cadre de vie
le plus courant partout dans le monde : c'est aussi le
plus désirable aux yeux d'une vaste majorité.
D'après les sondages, plus de 85 pour cent des jeunes
Canadiens rêvent de se marier, d'avoir des enfants et
de mener une vie conjugale stable. Et quand on demande à
leurs parents d'indiquer ce qui compte le plus pour eux, conjoint
et enfants se classent invariablement en tête de liste.
La réflexion sur la famille traditionnelle dépasse
rarement le recensement des mutations externes qui menacent
son existence. Ses problèmes internes sont presque
toujours passés sous silence. Or, dans une famille
ordinaire, ce sont les rapports entre les membres du groupe
qui constituent la principale pierre d'achoppement. Il s'agit
évidemment d'un problème privé, qui a
toutefois des conséquences non négligeables
sur la vie publique : pour que la paix et l'ordre règnent
dans une société, il faut d'abord qu'ils règnent
au sein des familles.
De toutes les mutations sociales ayant affecté la
vie de famille, celle qui a eu l'impact le plus fort est sans
contredit le travail des femmes. Environ 75 pour cent des
Canadiennes qui ont des enfants d'âge scolaire occupent
un emploi à temps plein ou partiel. La plupart n'ont
pas vraiment le choix : dans les années 1950,
le revenu nécessaire pour assurer à une famille
moyenne un niveau de vie moyen se gagnait en 48 heures de
travail hebdomadaire; aujourd'hui, il faut compter de 65 à
75 heures de travail par semaine pour rapporter l'équivalent
à la maison. Un gagne-pain ne suffit plus.
Tiraillées entre leurs impératifs professionnels
et familiaux, incapables de consacrer tout le temps qu'elles
voudraient à leurs enfants, les femmes paient leur
double allégeance d'un surcroît de tension qui
mène souvent à la dépression. Les personnes
crispées étant moins faciles à vivre,
les mères qui travaillent ont presque inévitablement
des rapports plus difficiles avec leurs enfants. Les pères
aussi se plaignent d'être « stressés »
et coincés entre leurs obligations professionnelles
et familiales. Sauf qu'ayant été habitués
dans leur enfance à une répartition très
inégale des tâches domestiques, ils montrent
peu de zèle pour les corvées ménagères
et ne se sentent pas préparés à prendre
une part active à l'éducation des enfants. Pour
que la famille à deux revenus fonctionne de façon
juste et efficace, il faut pourtant que les hommes fassent
leur part à la maison.
La fréquence des séparations et des divorces
est un autre facteur déterminant dans la crise de la
famille occidentale. Que tant de couples ne résistent
pas aux tensions de la vie familiale témoigne bien
des difficultés de l'entreprise, même dans les
meilleures conditions.
Les deux générations traitent l'une avec l'autre en état de choc culturel
Conjuguées à l'augmentation du nombre des
mères célibataires qui gardent leur bébé
au lieu de le donner en adoption, ces ruptures gonflent les
rangs des familles monoparentales. Les relations y sont forcément
plus tendues que dans une famille biparentale parce que toute
la charge éducative retombe sur les épaules
de la même personne, en général la mère.
Si en plus, la famille est pauvre, ce qui est le cas d'une
proportion démesurée des familles monoparentales,
le fardeau devient vite écrasant.
Les statistiques révèlent toutefois aussi
que les familles monoparentales le restent rarement. Alan
Mirabelli, membre de l'éminent Institut Vanier de la
famille, observait récemment que « le mariage
est toujours populaire. Il l'est même tellement que
beaucoup de Canadiens se marient deux ou trois fois. »
Si le taux des premiers mariages n'a pas varié sensiblement,
celui des remariages a monté en flèche. La vie
de famille n'y gagne pas forcément, car beaucoup d'enfants
prennent en grippe celui ou celle qui prétend remplacer
le parent absent. Que de beaux-pères et de belles-mères
se font dire : « Je ne suis pas ton enfant. Tu n'as
pas d'ordre à me donner. »
La faiblesse du taux de natalité ajoute encore aux
tensions subies par la famille occidentale. Le noyau familial
et la parenté élargie sont en effet les premiers
lieux de socialisation des jeunes de notre espèce.
Or, les enfants modernes ont moins de frères et de
soeurs (quand ils en ont), moins de cousins, d'oncles et de
tantes avec lesquels tisser ces premiers liens d'amitié.
Au Canada, leur isolement est aggravé par la propension
de leurs parents à déménager. Combien
sont-ils à vivre loin de leur parenté ?
Pour tous ceux-là, l'amour et la sagesse des grands-parents
se résument à quelques mots timidement murmurés
au téléphone, à quelques baisers échangés
pendant les vacances. De tout temps, c'est la famille qui
a été chargée de transmettre les valeurs
d'une génération à la suivante; la baisse
du taux de natalité et la mobilité de notre
population ne facilitent pas l'accomplissement de cette noble
mission.
Ces facteurs et bien d'autres minent de façon patente
la cohésion de la famille moderne. Si la qualité
d'une relation humaine se mesure à celle de la communication,
la situation actuelle est atterrante. Il faut que beaucoup
de parents aient manqué gravement à leur mission
éducative pour qu'une majorité d'adolescents
interrogés dans le cadre d'un sondage pancanadien réponde
que les études n'ont pas d'importance. Et quelle explication
donner aux troubles d'apprentissage de la lecture et du calcul
dont souffrent 30 pour cent des élèves de nos
écoles sinon l'indifférence coupable de leurs
parents à leurs progrès scolaires ? Ce
désintérêt apparent ne peut qu'ancrer
les jeunes dans l'opinion qu'ils ont majoritairement exprimée
lors d'une autre enquête : les adultes se fichent
pas mal de nous.
Une mesure de la profondeur du fossé entre parents
et enfants nous est fournie par une récente enquête
du quotidien montréalais La Presse sur la
paternité au Québec. Au vu des réponses,
on pourrait penser que pères et enfants ne vivent pas
dans les mêmes familles. Un exemple parmi d'autres :
alors que neuf papas sur dix sont convaincus de prêter
une oreille attentive à leurs enfants, moins de huit
jeunes sur dix pensent que leur père les écoute.
Les divergences d'opinion entre parents et enfants ont certes
toujours été considérables. Les deux
générations traitent l'une avec l'autre en état
de choc culturel. Elles ont grandi dans des cadres différents,
à des étapes très différentes
du développement de leur société :
comment s'étonner qu'elles voient la vie différemment ?
Plus le rythme du changement est rapide, plus leurs points
de vue vont diverger. Or, les choses changent à une
vitesse affolante depuis quelques décennies, surtout
dans le domaine des attitudes qui définissent ce qui
est accepté ou non par la société.
Les enfants passant désormais plus de temps devant
le petit écran que dans la salle de classe, leurs attitudes
leur sont dictées en grande partie par les modèles
télévisés. Excellents imitateurs - l'imitation
est après tout le principal outil d'apprentissage de
notre espèce -, ils reproduisent tout naturellement
les réparties effrontées et les coups pendables
de gamins trop précoces qu'ils voient à la télé.
Le pire, c'est que parents et enfants risquent de se persuader
que la vie de famille doit être aussi effervescente
et facile que celle des clans imaginaires de leurs émissions
préférées, alors que ce bonheur béat
n'est tout simplement pas possible dans la vraie vie. En leur
faisant croire que leur vie devrait être plus belle
qu'elle ne l'est, la télé contribue ainsi à
exacerber les frictions qui surgissent fatalement au sein
d'une famille.
Ces pressions nouvelles ne sont pas compensées par
un allégement de la mission première de la famille.
Élever un enfant reste aussi difficile qu'à
l'époque où Platon écrivait : « De
tous les animaux, le garçon est le plus rétif. »
Difficulté qui a été attribuée
au fait que l'espèce humaine est probablement la seule
à dresser ses petits avant la fin de leur croissance.
Un puissant instinct la pousse à employer la force
pour y parvenir, ce qui l'expose à toutes sortes d'abus
si elle n'y prend garde.
S'il est un fait qu'un parent ne devrait jamais oublier
dans ses rapports avec un enfant, c'est qu'il traite avec
plus faible que lui. Son pouvoir de contrainte - physique,
psychologique, matérielle - est absolu : il peut,
sans aller jusqu'au châtiment corporel, servir une réprimande
cinglante, supprimer des privilèges, imposer des tâches
déplaisantes, priver l'enfant de distractions... Comme
tous les pouvoirs, celui-ci s'accompagne d'une écrasante
responsabilité. L'enfant deviendra un adulte équilibré
si et seulement si le parent n'abuse pas de son autorité.
Discipliner exige de dresser une liste précise des règles
Une première façon de se prémunir contre
les abus de pouvoir consiste à garder à l'esprit
la différence entre punir et discipliner. On punit
par désir de vengeance, pour sanctionner un comportement;
on discipline pour « donner le sens de l'ordre, du devoir »,
selon la définition du dictionnaire. Vous ne disciplinez
pas un enfant en le giflant ou en le réprimandant parce
qu'il vous agace, et personne ne le sait mieux que lui. Même
les tout-petits ont un sens aigu de la justice.
Selon les psychologues, un parent ne devrait jamais se sentir
personnellement mis en cause par le comportement d'un enfant.
Malheureusement, ce réflexe s'inscrit au coeur même
de la relation, délicate entre toutes, du parent avec
son enfant. Le premier projette tout naturellement sa personnalité
sur le second; lorsque ses attentes sont déçues,
la frustration qu'il ressent peut le pousser à punir,
par pur dépit. Cette injustice rend plus précaire
l'exercice légitime de son autorité.
Une façon d'éviter ce piège consiste
à établir une distinction rigoureuse entre les
actes qui mettent en péril l'ordre domestique et ceux
qui ne sont qu'irritants. Les experts recommandent notamment
aux parents de dresser une liste précise des règles
dont la violation sera automatiquement sanctionnée
et de bien spécifier le châtiment qui sera imposé
dans chaque cas.
Un rôle difficile, exigeant qui nécessite de la concentration et du temps
A la longue, l'enfant percevra chaque sanction comme la
conséquence naturelle d'un acte répréhensible...
pourvu que le règlement soit appliqué sans défaillance.
Rentrer en retard le soir doit se traduire par une mise en
pénitence à moins que le coupable ait une excellente
raison. Et il ne faut pas que les parents essaient de se faire
« pardonner » une punition justifiée en dorlotant
l'enfant après coup !
Faire des lois, prévoir des sanctions, le tout au
nom de la paix et de l'ordre intérieurs... cela ressemble
beaucoup à ce qu'on appelle communément « gouverner ».
Les penseurs ont d'ailleurs fait grand usage de cette analogie.
« Une famille sans gouvernement, a écrit Matthew
Henry, est comme une maison sans toit, exposée à
tous les vents. » Et Tryon Edwards de commenter :
« Il aurait mieux fait de la comparer à une maison
en flammes, en proie au désordre et beaucoup trop chaude
pour être habitable. »
Le défaut de cette analogie, c'est qu'une famille
ne se gouverne pas aussi facilement qu'une nation : les
courants d'émotion y sont plus forts. Sur le fond,
toutefois, elle est valable, car le gouvernement d'une famille,
comme celui d'un État, est essentiellement une recherche
de cohérence face aux exceptions et aux ambiguïtés
qui ne cessent de surgir. Il n'existe pas de solution miracle
à ce dilemme; la meilleure stratégie consiste
à se tenir au courant des événements
et à trancher chaque question au mérite, le
plus équitablement possible. La morale de tout cela,
c'est que le rôle de parent n'est jamais secondaire;
il ne peut d'aucune façon être subordonné
aux impératifs du travail ou des loisirs. C'est un
rôle difficile, exigeant, qui nécessite de la
concentration et du temps.
À long terme, le bon gouvernement d'une famille exige
aussi le libre consentement des « sujets ». Les
parents qui ont à coeur d'imposer leur autorité
sans recourir à la force feraient bien de méditer
ce conseil du grand psychologue Carl Gustav Jung : « Avant
de corriger quoi que ce soit chez un enfant, nous devrions
réfléchir à la possibilité de
nous en corriger nous-mêmes. » Il n'y a probablement
pas de pire règle d'éducation que la fameuse
formule : « Fais ce que je dis, ne fais pas ce que
je fais. » Un enfant ne cédera qu'un temps à
la contrainte; seul le bon exemple l'incitera à rester
sur le droit chemin. Les chefs des pays heureux ne comptent
pas sur la peur, mais sur la confiance et le respect pour
imposer leur autorité; ils les méritent en traitant
leur peuple comme ils veulent être traités. À
l'instar des Etats, les familles les plus disciplinées
sont celles dont les membres s'auto- disciplinent.
Les familles heureuses font les nations heureuses
Jadis en Occident, comme aujourd'hui encore dans beaucoup
de pays, la famille était une autocratie, et le père,
son chef incontesté. Dans des pays comme le Canada,
tant de mères contribuent désormais à
gagner le pain familial qu'elles détiennent une part
plus ou moins égale du pouvoir. Les parents qui accordent
plus de prix à l'harmonie domestique qu'aux privilèges
de l'âge savent toutefois que rien n'est plus efficace
que la démocratie. Dans leur famille, les enfants aussi
ont voix au chapitre. Dans certains domaines, le processus
commence très tôt. Les loisirs, par exemple,
offrent quantité d'occasions : « Nous pouvons
aller au cirque une fois ou aller au cinéma deux fois.
Qu'est-ce que tu en penses ? » L'importance des
thèmes de consultation croît avec l'âge :
répartition du budget, partage des tâches...
Le but ultime est d'inculquer aux enfants le sens des responsabilités.
Ces consultations doivent être aussi systématiques
que l'application de la discipline. Les parents peuvent s'en
assurer en créant un conseil de famille. Convoqué
régulièrement, il servira d'exutoire aux tensions
internes et garantira que les besoins, désirs et opinions
de chacun sont considérés à leur juste
valeur. En participant aux réunions du conseil, les
enfants acquerront en outre un sens équilibré
de l'indépendance. Ils comprendront qu'ils ne peuvent
pas réaliser leurs rêves sans tenir compte des
désirs des autres, que l'exercice de leurs droits ne
doit pas se faire au détriment d'autrui.
La famille est le lieu où les enfants assimilent
les règles fondamentales de la vie en société.
S'ils y sont entourés d'affection, ils apprennent naturellement
à tout partager, des accessoires vestimentaires aux
rêves et aux espoirs secrets. Ils découvrent
les grands principes de la résolution des conflits,
conflits aussi inévitables que douloureux lorsqu'ils
opposent des gens qui s'aiment par ailleurs profondément.
Ils font l'expérience du travail d'équipe, de
la camaraderie, de la confiance, de la compréhension
et de la sympathie mutuelles. Si ces expériences humaines
capitales ne sont pas faites tôt dans la vie, elles
risquent de ne jamais être vécues.
C'est aussi dans la famille que les enfants acquièrent
les valeurs qui les guideront durant leur vie adulte. Les
enfants d'une famille cupide deviennent souvent cupides; ceux
d'une famille violente, violents; ceux d'une famille intolérante,
intolérants; et ainsi de suite. Les parents n'ont pas
le droit de considérer l'éducation comme une
affaire purement privée : elle prépare
aussi leurs enfants à devenir des citoyens.
« Il en est de la société comme des familles,
a écrit l'auteur et érudit américain
William M. Thayer. Les familles bien disciplinées,
éduquées et gouvernées sont les sources
de la gloire et de la prospérité nationales,
de l'ordre civil et du bonheur public. » En d'autres
mots, les familles heureuses font les nations heureuses.
La viabilité de la famille intéresse donc
toutes les institutions soucieuses du bien commun, des États
aux Églises en passant par l'école et l'entreprise.
Les employeurs ne peuvent plus ignorer que les problèmes
familiaux de leurs employés affectent leurs affaires.
(Voir notre Bulletin de mars-avril 1992, Le monde du travail
se civilise.) Il faut s'en réjouir, car au point
où elle en est rendue, la famille moderne n'aura jamais
trop d'alliés.
Pour que ceux-ci puissent l'aider, cependant, il faut d'abord
qu'elle s'aide elle-même en faisant un sérieux
examen de conscience et en promettant de s'amender. Car cette
entreprise de redressement est d'abord une affaire de famille.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
de la collection du Bulletin RBC sont disponibles sur notre
site web à l'adresse www.rbc.com/responsabilite/bulletin.
Notre adresse électronique est rbcletter@rbc.com.
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