Vol 70, N° 5 Sept./Oct. 1989
L'importance
de l'enseignement
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Nous reconnaissons tous le rôle
vital de l'éducation, mais tendons à ignorer ceux qui la dispensent.
Soucieuse de l'avenir, notre société doit accorder aux enseignants
l'appui et le respect qu'ils méritent...
Enseigner, tout comme assurer la direction d'un journal
ou d'une équipe de base-ball, est une chose que chacun pense
pouvoir faire mieux que les experts. Après tout, n'avons-nous
pas tous à un moment ou à un autre enseigné quelque chose
à quelqu'un ? Enfants, nous faisons nos premières armes
en imposant à nos petits amis, frères et soeurs nos connaissances
supérieures. Étudiants, nous jugeons catégoriquement la valeur
de nos professeurs. Adultes non enseignants, nous sommes prêts
en tout temps à critiquer ceux qui le sont.
Bergen Evans, pédagogue, s'est toujours élevé contre ceux
qui estiment que n'importe quel imbécile peut enseigner. Commentant
l'aphorisme célèbre de George Bernard Shaw, « Celui qui
peut, agit. Celui qui ne peut pas, enseigne », Evans
a écrit : « L'inférence qui découle de cette déclaration,
à savoir que l'enseignant symbolise l'échec dans le monde
de l'action, réconforte grandement les anti-intellectuels.
Pourtant, presque tous les hommes d'action se sont révélés
des professeurs exécrables. Ce jugement, même s'il n'est pas
documenté, sonne juste.
En fait, le mot piquant de Shaw ne résiste pas à la logique.
Les enseignants peuvent faire quelque chose et font quelque
chose : ils enseignent. Comme toute autre activité professionnelle,
l'enseignement exige l'acquisition de compétences. Pour être
dispensé avec virtuosité, il demande également un talent spécial,
le goût d'une vocation. Il existe « des professeurs nés »
tout comme des « musiciens » ou des « hommes
d'État nés ».
Dispensé diligemment par des femmes et des hommes talentueux,
l'enseignement est un art au même titre que l'écriture, n'en
déplaise à M. Shaw. Mais étant donné leur grand nombre, ceux
qui enseignent dans les écoles, les collèges et les universités
se fondent en quelque sorte dans le décor et, tout comme les
objets familiers, tendent à être oubliés.
Pourtant, il existe probablement un nombre bien supérieur
de bons professeurs durs à la tâche, perdus dans l'anonymat
que de bons auteurs ou acteurs jouissant d'une grande renommée.
On les trouve d'ailleurs à tous les niveaux du système pédagogique
aussi bien dans les écoles de campagne que dans les universités.
L'enseignement, tel que mesuré par ses résultats, ne permet
guère de distinguer les grands pédagogues des autres. Son
aboutissement est l'essence de la qualité des individus qu'il
façonne.
Contrairement au monde des sports, de la politique, des
loisirs, des arts et du droit, l'enseignement n'est pas propice
à l'éclosion de « vedettes ». Il n'existe aucun
prix Nobel pour les professeurs. S'il est vrai que certains
d'entre eux reçoivent de hautes distinctions, elles récompensent
des réalisations qui n'ont rien à voir avec leur performance
dans la salle de classe.
Les mérites des instituteurs, plus encore que ceux des professeurs,
sont méconnus. Qui pourrait, en toute justice, affirmer que
la contribution d'une institutrice chargée des classes de
la maternelle n'est pas aussi importante que celle d'un président
d'université qui ploie sous le faix de ses diplômes ?
Vu la marque indélébile que laissent les premières expériences
scolaires de l'enfant, cette institutrice pourrait fort bien
aider à former un futur Abraham Lincoln ou une Marie Curie.
De toute façon, elle aide à modeler toute une classe, à faire
de ses élèves des citoyens responsables de qui dépendra le
bien-être de notre société.
Enseigner est un art créatif, notamment aux niveaux primaire
et secondaire. Les bons maîtres, pareils aux bons artistes,
possèdent leur propre style. Ils respectent également l'individualité
de leurs élèves sachant pertinemment que l'apprentissage se
fait au travers de leurs propres perceptions. Un professeur
légendaire à qui l'on demandait au début d'un trimestre quel
allait être le contenu de ses cours a répondu : « Je
ne sais pas, je n'ai pas encore vu mes élèves. »
Le monde serait certainement meilleur si chaque enseignant
comprenait pleinement chaque enfant dont il a la charge et
agissait en conséquence. Mais on ne peut taxer ainsi la nature
humaine. Les enseignants connaissent la fatigue et l'impatience,
se désintéressent des enfants lents ou difficiles. N'étant
pas exempts de préjugés, ils doivent quelquefois se faire
violence pour accorder à chaque élève l'attention qui lui
est due.
Le monde serait également meilleur si tous les enfants allaient
à l'école animés par le désir d'apprendre. Il n'est pas tout
à fait faux de déclarer que pour chaque personne désirant
enseigner, il en existe 20 autres déterminées à ne pas apprendre.
L'enseignant joue un rôle paradoxal : il doit inculquer
des connaissances à des enfants rebelles à toute instruction.
Amener les étudiants prometteurs au point où ils sont désireux,
voire anxieux d'apprendre est le défi propre à l'enseignement.
« Le professeur médiocre affirme...
Le grand
professeur inspire »
L'enseignement étant un processus interactif, les styles
d'instruction, pour être efficaces, doivent varier selon les
élèves. L'ironie mordante d'un maître peut amener les timides
à se replier sur eux-mêmes. Pourtant, pensons à Rudyard Kipling
qui, dans son autobiographie intitulée Something of Myself,
brosse le portrait de son professeur d'anglais et de lettres
en ces termes : « Il était doté d'une nature violente,
ce qui est loin d'être un désavantage face à des garçons habitués
au franc parler; son don de l'ironie qui était sans doute
pour lui une source de défoulement a été pour moi une mine
d'enrichissement. La rage d'un bon professeur est plus instructive
que l'enseignement lucide et laborieux d'un grand nombre de
pédagogues consciencieux. »
L'expression de Kipling « la rage d'un bon professeur »
devrait rappeler ce qui est trop souvent oublié par ceux qui
méprisent les enseignants, à savoir que les meilleurs d'entre
eux possèdent une gamme de connaissances aussi vastes que
diverses. Les excellents professeurs par leur exemple et leur
leadership transmettent à leurs élèves leur enthousiasme pour
la matière qu'ils enseignent. Loin d'être de simples instructeurs,
ils sont des modèles. « Le professeur médiocre affirme.
Le bon professeur explique. L'excellent professeur démontre.
Le grand professeur inspire. » a écrit William Arthur
Ward.
Instiller la passion d'apprendre revient
à instiller la passion de vivre
La nature précise de l'étoffe d'un grand maître a été une
source de débats continuels entre les pédagogues libéraux
et conservateurs. Même les méthodes traditionnelles, basées
sur la terreur, ont leurs partisans parmi les parents qui
estiment que l'indulgence des écoles dépasse les bornes. En
revanche, tout le monde s'accorde pour penser que la méthode
perroquet forme des automates bien programmés et non pas des
êtres humains équilibrés. Un obscur principal, mettant en
garde le corps enseignant de son établissement, a déclaré :
« Le cerveau n'est pas un entrepôt et votre rôle n'est
pas de le remplir de marchandises. »
Pourtant, un certain degré d'enseignement didactique est
nécessaire pour orienter l'étudiant. « Certains instructeurs
trop indulgents ont tenté de rendre indolore l'acte d'apprendre »,
a écrit W. E. McNeill, ancien professeur. « Ne demandez
pas, prône-t-on, aux étudiants de mémoriser des faits; apprenez-leur
à penser. Ô pensée, que de crimes intellectuels on commet
en ton nom ! Comment un homme peut-il penser s'il ne
sait rien ?... »
Nul ne conteste que le but de l'éducation est de former
des individus capables de réfléchir par eux-mêmes et non des
moutons dociles. Enseigner ne consiste pas à donner des réponses
toutes mâchées mais à soulever des questions. Une mère ne
devrait pas demander à son jeune enfant : « Qu'as-tu
appris à l'école aujourd'hui ? » mais « Quelles
questions as-tu posées aujourd'hui ? »
On se plaît à répéter que l'éducation ne doit pas cesser
à l'école; que le propre des établissements scolaires est
de préparer les esprits à un apprentissage qui durera toute
la vie. L'éducation, c'est ce qui reste lorsqu'on a tout oublié,
c'est un tour d'esprit, acquis à l'école, qui permet de continuer
d'apprendre par soi-même. C'est en stimulant le désir d'apprendre
que les pédagogues servent pleinement les intérêts de ceux
qui sont à leur charge, car la passion d'apprendre est synonyme
de passion de vivre, et sans cette dernière il est impossible
de mener une vie satisfaisante.
L'enseignement, à l'image de l'écriture, est plus efficace
lorsque, ne se contentant pas d'affirmer, il démontre. Les
meilleurs professeurs se servent d'illustrations. Mieux encore,
ils font des démonstrations. Tous devraient garder présent
à l'esprit le dicton chinois : « J'écoute et j'oublie.
Je vois et je me souviens. Je fais et je comprends. »
« Les méthodes d'enseignement qui se rapprochent le
plus de l'enquête sont de loin les meilleures; dépassant l'énonciation
de quelques vérités arides et abstraites, elles conduisent
à la source même de ces dernières », a écrit Edmund Burke
qui possède l'un des cerveaux les mieux conditionnés de l'histoire
du monde. En enquêtant sur des idées, le professeur participe
activement à l'acte d'apprendre. « Tout instructeur doit
également être un apprenant » a déclaré Kierkegaard.
Les pédagogues devraient tenir lieu
de
parents suppléants
Compte tenu de notre connaissance de la psychologie d'apprentissage,
chacun devrait idéalement apprendre au sein d'un petit groupe,
l'instructeur étant un simple participant, un guide qui dirige
les élèves dans leur quête aux idées et qui les encourage
à réfléchir à toutes les facettes de la vie. L'instruction
devrait être adaptée à la personnalité de l'élève et axée
étroitement sur les faiblesses et les points forts de chacun.
Mais il y a loin de l'idéal à la réalité. « En pédagogie,
nous nous complaisons à insister sur le fait que les êtres
humains sont tous différents », explique Earl C. Kelley,
professeur d'éducation à Wayne University. « Pourtant
nous agissons comme si nous l'ignorions. »
L'impératif économique conduit à l'uniformité. Même dans
les provinces les plus riches, l'argent fait défaut. Le manque
de fonds mène au surpeuplement des salles de classe. Les pédagogues,
étant humains, sont souvent tentés de traiter leurs élèves
comme une matière brute devant être transformée par une usine
distributrice de diplômes. Ils sont encouragés dans cette
voie par un système pédagogique qui prescrit des « normes
de production ».
Ceci explique sans doute pourquoi, après avoir passé par
l'école secondaire, certains jeunes sont incapables de lire
et d'écrire correctement. « Que font donc les professeurs ! »
s'indigne-t-on alors, remarque qui revient, dans un système
d'éducation publique moderne, à condamner le messager porteur
de mauvaises nouvelles. Les enseignants n'ont pas inventé
le système, ni ne sont responsables de la gestion d'une machine
façonnée au gré des politiques et administrée par des bureaucrates-pédagogues
qu'ils considèrent souvent comme des ennemis invétérés.
Si le public, par l'entremise de délégués élus et nommés,
opte pour le nivelage éducatif qui rend l'échec impossible,
ou des programmes si peu exigeants que les journées scolaires
sont des invitations à la flânerie, la faute n'en est pas
au corps enseignant. Si les parents sont négligents au point
de ne pas remarquer que Pierrot, à son âge, ne sait pas lire,
ont-ils vraiment le droit de protester ?
« Si un médecin ou un dentiste avait 40 personnes dans
son cabinet à la fois, toutes demandant des attentions particulières,
certaines venues contre leur gré et prêtes à semer la pagaille
et que le médecin ou le dentiste, sans aide aucune, doive
les traiter toutes pendant neuf mois avec l'excellence professionnelle
requise, il aurait alors une idée de ce qui attend l'enseignant
face à une salle de classe », a écrit Donald D. Quinn,
professeur. Confrontés à une tâche aussi démoralisante, certains
enseignants font taire leur conscience professionnelle.
« Un professeur est pareil à une chandelle qui illumine
les autres tout en se consumant elle-même. » Dans les
écoles urbaines où le comportement estudiantin peut aller
d'une attitude coopérative à récalcitrante, l'épuisement mental
est un risque réel du métier.
Nul besoin de se rendre dans les quartiers pauvres de New
York pour vérifier que les tendances sociales modernes ont
encore ajouté au fardeau des enseignants. La fréquence des
divorces, la promiscuité des adolescents, l'abus des drogues
et de l'alcool affligent également les quartiers bourgeois.
Les problèmes de l'adolescence réglés jadis en famille doivent
l'être par les écoles.
Dans une société matérialiste, la mentalité des jeunes est
façonnée par la culture commerciale qui les encourage à contester
très tôt toute autorité. Le matérialisme influe également
sur l'attitude des parents. Dans son ouvrage remarquable intitulé
The Closing of the American Mind, Allan Bloom déclare :
« Le voeu le plus cher des pères et des mères n'est plus
que leurs enfants deviennent des sages, à la manière des prêtres,
des prophètes et des philosophes. L'esprit obnubilé par les
gratifications matérielles, ils ne souhaitent que la compétence
professionnelle et le succès. » Dans ce vide spirituel,
c'est aux enseignants qu'il incombe d'instiller aux jeunes
de plus hautes valeurs.
La société qui a toujours été très exigeante à l'égard de
son corps enseignant, l'est aujourd'hui plus que jamais. Dans
une grande mesure, nous nous attendons à ce qu'il remplace
les parents. L'enseignement est l'une des rares professions
qui ne permet pas de dissocier sa personnalité de son activité
professionnelle. Psychologiquement éprouvant, l'acte d'enseigner
est rendu encore plus ardu par l'abdication de l'autorité
familiale.
Paradoxalement, alors que la tâche de l'enseignant se complique
et s'alourdit, le public persiste à la sous-estimer. Tout
être pensant convient que l'espoir de l'humanité repose sur
l'éducation, mais rares sont ceux qui prêtent attention aux
personnes qui assurent la prestation de ces précieux services,
qui les appuient dans l'exercice de ces fonctions vitales.
Fidel Castro avait raison lorsqu'il déclarait : « Nous
avons besoin d'enseignants, besoin d'une héroïne dans chaque
salle de classe. » L'enseignement n'est guère associé
à l'héroïsme, bien que de nos jours faire face à la violence
qui prévaut dans certaines écoles secondaires nord-américaines
exige un grand courage physique. Le seul professeur-héros
de la littérature populaire récente est le personnage central
du roman The Year of the French de Thomas Kelly,
lequel risque la prison en faisant la classe à de pauvres
enfants irlandais dans des écoles interdites par les Anglais
qui tiennent à maintenir sous leur joug le peuple irlandais.
Le héros, tout comme ses ennemis, est conscient de l'importance
de l'éducation lorsque les libertés fondamentales sont en
jeu.
Une tradition perdue doit renaître
Généralement, l'héroïsme de l'enseignant n'est pas aussi
spectaculaire. « Si l'un de mes enfants voulait devenir
professeur, je lui ferais mes adieux comme s'il partait en
guerre, a écrit James Hilton, auteur du roman célèbre
Goodbye Mr. Chips, car la guerre contre les préjugés,
l'avidité et l'ignorance est éternelle et le mérite de ceux
qui vouent leur vie à cette lutte reste entier. »
Les enseignants ne sont, bien sûr, pas tous des héros. Certains
sont consciencieux, d'autres médiocres ou indifférents. Il
en est qui consacrent leur existence à leurs élèves; d'aucuns
ne pensent qu'à eux. Les priorités sociales d'aujourd'hui
ne sont guère faites pour pousser les éléments les plus brillants
à embrasser l'enseignement. Des sondages sur les étudiants
exceptionnels des universités révèlent que ces derniers choisissent
des professions plus prestigieuses et lucratives. Les pédagogues
eux-mêmes semblent peu fiers de leur profession. « Je
vous supplie, a déclaré William G. Carr à un député professeur,
de cesser de vous excuser d'appartenir à la profession la
plus importante du monde. »
« L'enseignement n'est pas un art perdu; mais le respect
qu'on lui porte est une tradition perdue », a écrit Jacques
Barzun. Ce respect, la société doit le restaurer dans son
propre intérêt. Les parents et autres citoyens concernés doivent
tout mettre en ouvre pour faciliter la vie des enseignants
et rendre à leurs activités les hommages qui leur sont dus.
Dans une certaine mesure, l'avenir appartient aux pédagogues,
car le sort des peuples de demain dépend de la qualité de
l'éducation qu'ils reçoivent aujourd'hui.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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