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Vol. 68, N° 5 Sept./Oct. 1987
De l'art de
décider
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Le fil de notre existence est ponctué
de choix personnels qui façonnent notre destinée.
Une réflexion systématique aide à réduire
les risques de se tromper...
L'une des expressions les plus ineptes de notre langue est
celle que l'on utilise pour décrire une personne qui
a réussi dans la vie en dépit d'un milieu social
défavorisé et d'un manque de possibilités
au niveau éducatif. On dit d'un tel individu qu'il
« s'est fait lui-même » ; c'est le « self-made
man » cher à l'Amérique du Nord. Or, dans
un pays tel que le Canada, les hommes et les femmes ne doivent-ils
pas, en grande partie, leur réussite qu'à eux-mêmes ?.
Certes, des circonstances indépendantes des volontés
individuelles peuvent entrer en jeu et influer sur le cours
de la vie. Pourtant, ce que nous sommes est, dans une grande
mesure, le résultat des décisions que nous avons
prises librement.
Selon certains philosophes, toutes les actions, même
les plus insignifiantes, préparent l'avenir. C'est
ainsi que Thomas Carlyle, qui épousait ce point de
vue, écrivait : « Ce que je fais à
l'instant même, je le fais une fois pour toutes. »
Il aurait pu ajouter que ce qui n'est pas fait à
l'instant même ne le sera sans doute jamais. Les décisions
sont généralement associées aux activités ;
or, un acte manqué ou un refus d'agir peut se transformer
en une décision déterminante.
Nous sommes tous, jusqu'à un certain point, la somme
d'une série de décisions qui semblaient si dérisoires
au moment où elles ont été prises qu'elles
l'ont été presque inconsciemment. Certains êtres
humains ont vu le cours de leur vie transformé par
des choix aussi triviaux que le fait de se resservir à
une table ou de prendre une collation. Par contre, il arrive
que l'importance capitale de certaines décisions et
de leurs conséquences soit parfaitement claire. Nous
déterminons le cours de notre vie lorsque nous choisissons,
dans le cadre des circonstances qui nous sont propres, où
habiter, quelle profession exercer et qui épouser.
Ce sont nos choix qui définissent notre personnalité
et lui donnent son caractère unique.
Pourtant, la plupart d'entre nous faisons face aux grandes
décisions de notre existence sans vraiment prendre
le temps de réfléchir. Nous agissons plutôt
comme l'Huckleberry Finn de Mark Twain, qui expliquait :
« Retenant mon souffle, j'ai réfléchi pendant
une minute, puis déclaré en mon for intérieur,
'bon, d'accord, j'irai en enfer.' » Il est peu probable
qu'une réflexion d'une minute produise des résultats
mirobolants, mais l'appréhension que nous éprouvons
à entreprendre une analyse fouillée des options
qui s'offrent à nous est typiquement humaine. « Réfléchir
est la tâche la plus ardue qui soit, ce qui explique
probablement pourquoi si peu d'entre nous se livrent à
cette activité, » observait Henry Ford.
« J'ai beaucoup réfléchi, » déclarent
ceux qui sont sur le point de prendre une décision
importante. Et sans doute est-ce vrai ; ils ont peut-être
passé des nuits blanches à avoir l'esprit obsédé
par le choix à faire. Il ne faut cependant pas confondre
le fait de « penser » et de « réfléchir ».
Faire appel au processus mental qu'est la réflexion
semble aller de soi quand il s'agit d'affaires ; pourtant,
appliqué à la vie personnelle, il paraît
souvent témoigner d'un manque de sensibilité.
L'approche systématique va à l'encontre du
côté romanesque de notre esprit nourri des chansons,
des romans d'amour et d'aventures de nos jeunes années.
Du fond de notre coeur romantique, nous applaudissons le spontané :
« Alors, il l'enveloppa de ses bras puissants. »
Qu'il s'agisse d'histoires d'amour ou non, nous avons tendance
à penser que les risques sont inhérents à
l'existence, les lendemains étant faits d'incertitude.
Cette attitude reflète un certain fatalisme, héritage
de croyances millénaires qui soulignaient l'impuissance
des hommes, jouets des événements et des caprices
des dieux.
S'agit-il d'un don inné ou d'une
technique à apprendre ?
De nos jours, les dieux sont un peu oubliés ;
pourtant, un reste de fatalisme nous porte encore à
croire que notre sort dépend d'une entité super-humaine :
la chance. Et nul ne peut nier qu'elle existe. Cependant,
toute proportion gardée, la vie n'est pas un jeu de
hasard, une loterie ; elle se déroule plutôt
comme une course de chevaux, où tout peut arriver,
mais dont l'issue probable est prévisible en analysant
des graphiques ou en calculant les probabilités.
Il est peu sage, en considérant les facteurs qui
entrent dans une décision, de donner une place au hasard,
si minime soit-elle. Si la chance vous sourit, tant mieux,
mais n'y comptez pas. D'ailleurs, ce qui souvent paraît
être un heureux hasard, vu de l'extérieur, n'est
en fait que le résultat de plans rigoureux. « N'attendez
rien du hasard, a écrit Edward Bulwer-Lytton, et, préparé,
averti et armé au maximum, vous aurez probablement
l'air, aux yeux de ceux qui vous observent superficiellement,
d'un être chanceux. »
Il est curieux de remarquer que ceux-là même
qui vous conseillent de faire confiance à la chance
affirment, dans un différent contexte, qu'ils sont
maîtres de leur avenir. Notre système politique
s'appuie sur la notion qu'un individu doit être libre
de pouvoir choisir et de courir sa chance ; l'État
ne doit pas déterminer la vie de ses citoyens. Tout
régime démocratique part du principe que chaque
individu est capable de trancher quand il s'agit de ses affaires
personnelles.
Mais, en fait, savons-nous prendre des décisions,
comme nous savons, par exemple, faire cuire un oeuf, monter
à bicyclette ou écrire une lettre ? Qui,
parmi nous, a appris à l'école comment décider ?
Un système basé sur le libre arbitre ne nous
laisse que trop libre de nous débrouiller seul face
à ce problème pourtant vital de l'existence.
Si rien ne nous est appris à ce sujet à l'école,
c'est sans doute parce qu'il est communément admis
qu'il n'y a rien à apprendre.
Le fait de prendre des décisions est considéré
aussi naturel que le fait de parler. Nous sommes censés
acquérir cette faculté de la même façon
- en imitant, en nous exerçant et en tirant des leçons
de nos erreurs. Que les jeunes puissent apprendre des méthodes
qui leur permettraient d'arriver du premier coup à
la bonne décision ne semble pas avoir effleuré
notre conscience collective. Si certains montrent dans ce
domaine un talent supérieur à d'autres, on invoque
le don naturel affiné par l'expérience.
De l'idée que les prises de décisions relèvent
de l'instinct est né ce héros de tous les temps :
l'Homme de décision. Il apparaît, portant divers
noms et arborant divers visages, quand sonne l'heure des élections.
Sa principale qualité, en tant que candidat, n'est
pas sa puissance d'analyse, mais sa capacité à
trancher avec audace. Il est censé posséder
une sorte de flair, une intuition divinatrice qui lui permet
de saisir ce qui doit être fait et comment le faire.
S'assurer de la bonne route ne signifie
pas tergiverser
Pour le commun des mortels, il en est rarement ainsi. Nous
avons beau vouloir suivre l'exemple de nos héros, l'Homme
de décision et l'Homme d'action, nos efforts rappellent
de façon affligeante les scénarios classiques
des comédies qui font légion sur nos écrans.
Exemple : Un homme et une femme se promènent en
voiture sur une route secondaire et arrivent à un carrefour
sans panneau de signalisation. Elle, examinant la carte routière,
déclare qu'il faut tourner à gauche. Lui, affirmant
qu'il sait ce qu'il fait, vire à droite. Ils poursuivent
leur chemin ; la route devient de plus en plus étroite,
de plus en plus accidentée, jusqu'à ce que,
finalement, la voiture heurte une grosse pierre qui casse
un essieu. Lui, traversant un champ pour aller chercher de
l'aide, se fait pourchasser par un taureau excité.
À l'instar de l'Homme de décision, le personnage
comique de notre scénario se fie à son intuition.
À l'instar de l'Homme d'action, il va de l'avant sans
un soupçon d'hésitation ni un instant de réflexion.
On peut se demander pourquoi il ne rebrousse pas chemin lorsque
son erreur devient évidente. Professant, comme la plupart
d'entre nous, une admiration aveugle pour l'esprit de détermination,
il a du mal à admettre qu'il s'est trompé. Ses
idoles, elles, ont une « volonté de fer »,
imperméable à toute notion d'abandon.
Notre culture nous a appris à mépriser l'irrésolution.
Nous n'avons aucun respect pour les êtres falots et
indécis ; pourtant, gardons-nous de confondre
indécision et délibération. Prendre le
temps de considérer le problème pour s'assurer
qu'on est sur la bonne route, ou changer d'idée lorsqu'il
est clair qu'on s'est trompé, n'est pas signe d'hésitation,
ni de procrastination.
L'aventure vécue par les Américains au Vietnam
illustre parfaitement cette fâcheuse tendance. Pénétrés
de l'« importance de penser positivement », les
leaders des États-Unis réussirent à se
persuader, eux et leurs alliés, qu'ils étaient
en voie de gagner la guerre. Ils rejetaient toute preuve contraire
comme étant le fait d'un esprit défaitiste.
Ils parlaient beaucoup de courage, mais ne parvinrent pas
à prendre la seule décision courageuse qui s'imposât,
celle de retirer leurs troupes avant d'y être forcés
par les événements.
Une leçon peut être tirée de telles
expériences par ceux qui veulent maîtriser le
processus de la prise de décision : les sentiments
n'en sont jamais absents. En dépit de la merveilleuse
technologie dont ils disposaient, les chefs américains
commirent erreur sur erreur, leur fierté faisant office
d'oeillères qui les amenaient à prendre leurs
désirs pour des réalités. Ils donnèrent
raison à Carl Jung, premier psychiatre à sonder
les mécanismes les plus secrets de la psyché
humaine, qui affirmait que « nous ne pouvons prétendre
comprendre le monde en nous appuyant seulement sur notre intellect ;
nous devons également faire appel à notre sensibilité.
Un jugement purement intellectuel ne représente donc,
au mieux, qu'une moitié de vérité et
doit, pour être honnête, être conscient
de ses propres limites. »
Il est étrange de réaliser que toute tentative
de retirer l'élément émotif de la scène
des délibérations est en fait un refus de reconnaître
la réalité. Pour être valable, un jugement
doit être porté par un individu ayant pleinement
conscience du rôle inévitable que jouent inconsciemment
les sentiments tels que l'orgueil, les préjugés
et la vanité, et ce, non pas pour les supprimer mais
pour les soupeser en fonction de la vérité pragmatique.
Il arrive que le facteur émotif soit l'élément
décisif qui permette d'arriver à une juste décision.
Prenons l'exemple d'une femme qui s'occupe depuis des années
de sa mère âgée. D'un point de vue purement
pratique, il semblerait raisonnable qu'elle décide
de confier cette dernière à une maison de retraite ;
pourtant, que se passerait-il si sa mère se retournait
contre elle ? Pourrait-elle vivre avec les sentiments
de culpabilité qu'elle ne manquerait pas d'éprouver ?
La consultation est le début
de la sagesse
Pour éviter que le coeur ne domine la raison, et
vice-versa, le début de la sagesse consiste à
demander aux autres leur avis. Cette recherche d'opinions
ne devrait pas toutefois devenir une quête d'approbation,
besoin latent chez tous les êtres humains. Demander
aux autres de gonfler son moi ou d'être l'écho
de ses préjugés est une perte de temps pure
et simple, pour soi comme pour eux. Dans le cadre des relations
personnelles, l'acte de consultation est impératif.
Ceux qui sont mécontents d'une décision prise
à leur insu s'attacheront à la combattre et
à l'invalider. Par ailleurs, la personne responsable
d'un acte unilatéral se nuit à elle-même
en se refusant l'accès à de précieux
renseignements et à une vérification utile auprès
des personnes concernées.
La philosophie qui sous-tend la conception moderne de la
gestion tient pour indubitable le fait que l'information est
le fondement de toute décision. En prenant des décisions
personnelles, les êtres humains ont tendance à
vouloir tout garder en tête. Le danger d'oublier ou
de négliger des détails essentiels est toujours
présent. Lorsqu'un grand nombre d'éléments
sont analysés mentalement, certains sont obligatoirement
laissés pour compte.
À moins d'être un génie, il est utile
de mettre par écrit les divers facteurs à considérer
ou de les introduire dans un ordinateur. Toute question suffisamment
importante pour être l'objet d'une étude et de
discussions mérite d'être notée par écrit.
Le fait de coucher sur papier ses sentiments aide à
distinguer les considérations d'ordre pratique de celles
d'ordre émotif. Consigner sur une feuille de papier
les faits et les chiffres connus assure qu'aucun détail
n'est oublié. Il est d'ailleurs fort probable qu'en
procédant ainsi, de nouvelles idées viendront
à l'esprit.
Parvenir à une conclusion à
l'aide d'un système de notation de un à dix
Rien de plus simple que de dresser un jeu de « listes
de décisions » traitant des diverses mesures possibles.
Il suffit d'assigner une feuille de papier à chaque
possibilité et de la diviser en deux, réservant
un côté aux avantages et l'autre, aux inconvénients.
La simple énumération des arguments pour et
contre suffit souvent pour y avoir clair. Si les éléments
favorables sont aussi nombreux que les éléments
défavorables, une analyse plus approfondie s'impose ;
vous devez alors assigner une valeur à chacun en vous
basant sur un système de notation de un à dix.
Vos sentiments et vos valeurs personnelles doivent entrer
en ligne de compte. Par exemple, si vous envisagez d'acheter
une maison, quelle importance attachez-vous au quartier ?
Doit-il refléter vos goûts et votre situation
sociale ? Donnez-vous plus d'importance au fait que le
prix de la propriété ou les impôts fonciers
y sont plus élevés que dans une autre partie
de la ville ?
Une fois que chaque élément a été
noté et le total calculé, vous devriez arriver
à une solution qui corresponde à vos valeurs,
préférences et circonstances personnelles. Ce
système est particulièrement efficace lorsqu'il
s'agit de choix relativement simples ; pour les cas plus
complexes, il peut s'avérer nécessaire de faire
appel à une méthode plus systématique,
par exemple celle décrite par John D. Arnold, célèbre
conseiller américain en politique d'entreprise, dans
son livre intitulé Make Up Your Mind ! (AMACOM,
New York, 1978). M. Arnold a voulu adapter au domaine personnel
les techniques de prises de décisions utilisées
par les organismes privés et publics, même dans
le cadre de questions délicates, telles que le mariage,
la conception, le divorce.
Son système consiste essentiellement à dresser
des listes consacrées aux besoins et aux désirs
en donnant à chaque élément une valeur
numérique, et à les comparer à des listes
énumérant d'autres possibilités également
cotées. Il n'y a pas lieu ici d'expliquer plus avant
un système somme toute assez complexe. Toute personne
intéressée devrait se procurer cet ouvrage.
L'un des conseils qui y sont donnés mérite toutefois
d'être noté ; il traite de l'importance
de bien définir le but général de la
décision. Cet exercice peut donner des résultats
surprenants. Vous serez étonné de découvrir,
dans le cadre de l'achat d'une voiture, que vous ne cherchez
pas simplement à choisir un modèle d'automobile
mais le mode de transport qui vous convient le mieux. L'auteur
recommande, une fois la décision prise, de l'évaluer
en fonction d'une liste indiquant toutes les conséquences
fâcheuses possibles. Vous serez ainsi à même
de prendre des mesures préventives pour pallier les
problèmes éventuels. Les décisions prises
sous pression ne devraient jamais être suivies d'une
exécution immédiate. Elles devraient être
oubliées, puis examinées de nouveau d'un oeil
neuf, de façon à permettre d'envisager de nouvelles
possibilités.
Il est évident que même une approche très
rigoureuse ne garantit pas la justesse de la décision
prise. L'imprévisible peut toujours se produire. Mais,
bien qu'à la merci des caprices de la chance, la vie
n'est pas un jeu de pur hasard ; la compétence
et la préparation sont des facteurs déterminants
qui en orientent le cours. En réfléchissant
avant d'agir, les probabilités de se tromper sur la
voie à prendre sont nettement réduites.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
de la collection du Bulletin RBC sont disponibles sur notre
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