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Vol. 64, N° 5 Sept./Oct. 1983
L'ère des communications
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La technologie des communications,
de par ses progrès constants, est devenue un puissant
levier pour améliorer la condition humaine. Mais ses
bienfaits ne sont pas répartis équitablement
sur l'ensemble de la planète. Certes, nous pouvons
atteindre au « village global », les éléments
en sont à notre portée : reste à
savoir s'il deviendra un lieu de sérénité
ou de discorde...
« What hath God wrought ? » Ce sont
ces mots bibliques (« Que fait donc Dieu ? »)
qui ont inauguré l'ère des télécommunications
en 1843, alors que Samuel Morse, l'inventeur du télégraphe
et du code qui porte son nom, les transmettait de Washington
à Baltimore au moyen d'un télégraphe
électromagnétique primitif duquel crépitaient
les lettres, une à une, sous forme continue de points
et de traits. Le fait que Morse ait choisi d'expédier
un tel message semble indiquer qu'il vouait peut-être
une crainte révérencielle à sa propre
invention. Un journal de l'époque ne disait-il pas
qu'on pouvait maintenant « écrire avec la foudre » ?
Morse lui-même ne se doutait aucunement des merveilles
technologiques qui allaient découler, en 140 ans, de
son travail de pionnier.
Quand Morse actionna son invention, l'écriture était
déjà connue du genre humain depuis quelque cinquante
siècles. Mais le langage écrit n'avait jamais
pu être transmis sans l'apport d'un article, d'un objet
tangible, qu'il s'agisse d'une tablette de pierre ou d'un
morceau de papier. Il y avait des siècles, également,
que l'on pouvait s'envoyer des messages par quantité
d'autres procédés : coureurs, cavaliers,
volutes de fumée, battements de tambour, diligences,
sémaphores, pigeons voyageurs, et le reste. Cependant,
quel que fût le mode de transmission, le message demeurait
confiné physiquement dans sa durée et sa distance.
Et voilà maintenant que, d'un seul coup, disparaissaient
les contraintes du temps, de l'espace et de la matière.
Cette incroyable percée technologique eut pour effet
de rapprocher les humains. Le va-et-vient de communications
transmises instantanément, par impulsions électriques,
fut bientôt chose faite entre le Canada et les États-Unis.
Dès 1851, un câble sous-marin reliait la Grande-Bretagne
à la France. En 1866, deux câbles submergés
dans l'Atlantique créaient le pont entre la Grande-Bretagne
et l'Amérique du Nord, tandis que des lignes télégraphiques
s'étendaient à travers l'Europe. Avec chaque
nouveau relais, la terre se rétrécissait un
peu plus.
Il s'agissait, en vérité, d'un véritable
bouleversement des relations humaines, bouleversement qui
n'a pas encore pris fin, du reste. Ses pionniers en avaient
bien mesuré la portée, se rendant compte qu'ils
avaient engendré une force nouvelle pouvant transformer
l'existence de quiconque en subirait l'effet. Donc, il était
d'intérêt public que cette force fût prudemment
distribuée et contrôlée. Il y allait aussi
de l'intérêt international, puisqu'elle ne cessait
de se déplacer, invisible, par-delà les frontières.
Bien conscients de cela, les pays d'Europe reliés
au réseau télégraphique, Grande-Bretagne
comprise, se rencontrèrent à Paris en 1865 pour
établir un terrain d'entente et de collaboration sur
divers points : réglementation, procédures,
structures tarifaires, utilisation des équipements
et expansion du réseau. Cette réunion donna
naissance au premier organisme intergouvernemental permanent,
l'Union télégraphique internationale, qui fut
suivie de l'Union radiotélégraphique internationale,
créée en 1906 avec l'avènement de la
télégraphie sans fil. Ces organismes ont été
les précurseurs de l'Union internationale des télécommunications,
qui regroupe aujourd'hui 157 pays. Affiliée aux Nations
Unies et ayant ses assises à Genève, l'UIT poursuit
toujours le même but : améliorer les moyens
de communications entre les pays.
On connaît, bien sûr, les moyens qui sont apparus
en un siècle : téléphone, téléscripteur,
radio, téléphoto, télémétrie,
télévision, ondes courtes, communications par
satellites. En outre, s'alliant à l'ordinateur, la
technologie des communications permet aujourd'hui que des
masses effarantes de données puissent être transmises,
déchiffrées, répertoriées et emmagasinées.
De par le nombre et la complexité des systèmes
de communication modernes, les pays membres et le personnel
de l'UIT ont beaucoup plus à faire, il va de soi, que
leurs devanciers des années 1860. La portée
générale de leurs travaux n'a cependant pas
changé.
Car les nations du globe, il faut bien l'admettre, ne sont
guère plus avancées aujourd'hui qu'elles ne
l'étaient au tournant du siècle, compte tenu
des moyens techniques dont elles disposent pour communiquer
entre elles. Toutes merveilleuses que soient devenues nos
communications, elles demeurent encore l'apanage des « nantis »,
par rapport aux « démunis ».
L'empire des communications sur notre
existence quotidienne
L'ampleur nous en est révélée par une
statistique de Communications Canada : il y a 550 millions
de téléphones en usage présentement dans
quelque 170 pays, et huit pays, à eux seuls, détiennent
les trois quarts de ces téléphones. Ce qui signifie
que l'immense majorité de la planète doit vivre
sans cet outil de communication pourtant jugé indispensable
chez nous.
Pouvons-nous concevoir une journée sans « passer
un coup de fil » pour fixer des rendez-vous, faire des
réservations, appeler un réparateur ou transmettre
une commande à l'épicerie ? Il faut considérer
aussi le nombre d'entreprises et de commerces dont le fonctionnement,
la viabilité même, dépendent du téléphone.
Où en serait la société moderne, où
en serait l'économie sans un réseau téléphonique
efficace et quasi universel ?
On ne s'attarde guère à y penser, mais les
communications modernes façonnent notre mode de vie
de bien d'autres manières. Écoutez la radio
en début de journée, alors que les gens s'apprêtent
à aller travailler dans n'importe quel centre urbain.
Grâce aux signaux transmis par satellite météo,
grâce aux renseignements fournis par hélicoptère
ou par véhicule de reportage, la radio tient les auditeurs
au courant de ce qui les attend. En vérité,
on peut dire que les renseignements provenant de la radio
influent sur nos activités avant même que nous
ne quittions notre domicile.
Il en va tout autrement dans le Tiers monde. Faute de moyens
de communications, de nombreuses populations ne peuvent être
alertées de l'approche d'un ouragan. Faute d'aides
télémétriques à la navigation,
des navires sont perdus en mer. De vastes régions du
globe ne peuvent recourir ni à la radio, ni à
la télévision, parce qu'il n'y existe aucun
équipement d'émission et de transmission. Et
s'il s'en trouve, la portée des signaux est très
restreinte.
Si les Nations Unies ont désigné 1983 comme
étant l'Année mondiale des communications, c'est
précisément parce que la plus grande partie
de l'humanité a été tenue à l'écart
de la révolution survenue en ce domaine. Sous l'égide
de l'UIT, l'année est marquée d'une campagne
visant trois grands objectifs : « accroître
le rôle et l'efficacité des communications en
tant que moyen de développement économique,
social et culturel ; mettre l'accent sur la mise au point
ou l'amélioration des infrastructures de communications,
particulièrement dans les pays en développement ;
et enfin, favoriser la constitution d'un réseau complet
de communications mondiales, de sorte que personne ne soit
isolé de la communauté locale, nationale ou
internationale. »
En proclamant l'Année des communications, l'Assemblée
générale des Nations Unies soulignait l'importance
fondamentale des infrastructures en tant qu'élément
essentiel du progrès social et économique dans
tout pays. En effet, puisqu'il fallait bien commencer quelque
part, mieux valait d'aller au plus pressé et de s'occuper
des besoins les plus urgents. Il faut noter toutefois que
le mot « infrastructure » implique un sens de soutien,
désignant, si l'on veut, les parties complémentaires
et fonctionnelles d'un organisme principal. En matière
de communications, les études, colloques et initiatives
expérimentales mis sur pied cette année par
les divers comités nationaux ne sont donc que le prélude
d'un programme à long terme qui marquera profondément
l'avenir du monde.
L'Année de l'ONU n'est qu'un
prélude aux tâches
qu'il reste à accomplir
Le degré de responsabilité qu'assumeront les
pays « nantis », pour donner suite à leur
engagement envers l'Année de l'ONU, aura évidemment
une grande portée historique. Car le travail commencera
véritablement quand les entretiens auront pris fin
et que les études auront été complétées.
Et la tâche sera d'envergure, comme l'a indiqué
l'UIT dans le préambule de son programme d'activités
pour l'année 1983. Elle souligne que l'humanité
mène présentement quatre grands combats, l'un
pour la paix et les autres contre la faim, le sous-développement
et l'ignorance. Dans chacun de ces combats, les communications
ont une mission vitale à remplir.
Il se trouve que le Canada occupe un rôle de tout
premier plan au sein des nations qui peuvent contribuer à
cette lutte. Notre développement économique,
social et culturel a été aiguillonné
par les télécommunications dès l'époque
même de Samuel Morse. Et nos spécialistes en
communications ont été capables de surmonter
les défis énormes que présentaient en
ce pays la variabilité du climat, les distances et
les embûches de la nature. D'autres pays pourraient
bénéficier de leurs réalisations s'ils
sont confrontés à des problèmes similaires.
Au Canada, un excellent travail de base a été
accompli par le comité national mis sur pied pour l'Année
des communications. Il est composé d'agences du gouvernement
et de représentants du monde industriel et du milieu
universitaire, et ses activités sont coordonnées
par le ministère fédéral des Communications.
Déjà, il a été l'hôte de
plusieurs rencontres internationales sur des thèmes
d'importance primordiale, tels le développement des
infrastructures, la diffusion d'émissions communautaires,
l'impact de la technologie informatique et l'emploi des satellites
de communications, domaine en lequel le Canada, depuis quelques
années, s'est taillé une réputation de
premier ordre.
Obligation morale ou « charité
bien ordonnée... » ?
Ainsi que l'affirme le comité national, « grâce
aux satellites de télécommunications, tous les
Canadiens, où qu'ils habitent, ont accès à
des services insoupçonnés il y a quelques années.
Télémédecine, télé-enseignement,
radiotélédiffusion en Inuit, Télidon,
recherche et sauvetage par satellite, cartographie satellisée
- voilà quelques-unes des applications déjà
en cours ou sur le point de l'être. Bref, toutes ces
réalisations font du Canada un chef de file en matière
de technologies de communications et lui confèrent,
de ce fait, une obligation 'morale' d'offrir son expertise
aux autres pays ».
En période de chômage accru et de problèmes
intérieurs d'ordre économique, certains Canadiens
peuvent se demander si cette « obligation morale »
existe effectivement, et si charité bien ordonnée
ne commence pas plutôt par soi-même. Ils peuvent
fort bien arguer du principe que le gouvernement n'a à
dépenser ni ses énergies, ni son argent à
secourir des populations hors du pays. Mais c'est manquer
là de vision, surtout dans le domaine des télécommunications,
où il est fort possible qu'on nous revaille notre aide
sous forme de retombées d'emplois pour des Canadiens.
En proclamant la participation du Canada à la campagne
de 1983, le ministre des Communications, M. Francis Fox, a
souligné que nos ressources et notre technologie nous
permettent d'apporter une contribution de première
grandeur aux efforts déployés pour atteindre
les objectifs de l'Année mondiale des communications.
Du reste, cela nous permettra d'améliorer notre position
concurrentielle au plan international. Plusieurs entreprises
spécialisées du Canada offrent en effet des
produits et des services qui conviennent fort bien aux besoins
des pays moins développés. On pense notamment
aux systèmes de commutation numérique permettant
d'avoir recours à des standards téléphoniques
plus petits et faciles à utiliser. Citons également
la transmission par fibres optiques en régions rurales,
et la téléphonie monocanalisée par satellite.
La propagande est toute-puissante là
où
prévaut l'ignorance
Les Canadiens, en radio et télédiffusion,
possèdent une grande compétence issue d'une
vaste expérience. Nous avons développé
là une industrie de pointe, allant jusqu'à découvrir
des techniques nouvelles pour amener la radio et la télévision
dans les territoires les plus isolés de notre immense
pays.
On pourrait se demander, toutefois, si l'« obligation
morale » de partager nos connaissances s'étend
jusqu'à ce domaine. Il faut exercer ici la même
prudence qu'en prodiguant d'autres formes d'aide extérieure.
Il faut s'assurer que notre apport soit utilisé à
bon escient et ne tombe en mauvaises mains. Comme tous les
grands progrès technologiques, la radiotélédiffusion
peut être détournée à des fins
nocives pour devenir un instrument de haine ou de répression.
Une grande part du réseau global de diffusion sert
déjà à la propagande d'État. Les
régimes totalitaires et antidémocratiques, en
particulier, aiment employer les ondes pour manipuler leurs
populations.
Le danger qu'un mauvais emploi de la technologie canadienne
soit fait par des gouvernements existants ou futurs est toutefois
contrebalancé par l'influence bénéfique
de cette technologie, comme véhicule informatif et
pédagogique. Utilisée à bon escient,
la radiotélédiffusion est une arme précieuse
pour combattre l'ignorance, surtout là où règne
l'analphabétisme.
D'ailleurs, l'Année de l'ONU, entre autres buts,
veut aider à mettre fin à l'isolement de ceux
qui sont techniquement démunis, donc en retrait de
la « communauté internationale ». Plus les
populations se rapprocheront du reste du monde, moins elles
seront vulnérables à la propagande.
Aujourd'hui, les systèmes de communications sont
comme un faisceau lumineux éclairant les points les
plus obscurs du globe, bonifiant la vie de ceux qui en sont
touchés. Ils améliorent les procédés
de distribution, réduisent les pertes, et contribuent
à ce que les populations aient suffisamment de nourriture.
Parce qu'ils transmettent des images et des données
informatisées, la médecine s'en sert de plus
en plus pour des fins de diagnostics, de traitements et même
de chirurgie à distance. Le Canada a joué un
grand rôle dans le développement de cette « télémédecine »,
laquelle est particulièrement appropriée aux
conditions du Tiers monde.
Les communications favorisent la bonne
entente
et la compréhension
Au Canada, nous savons pertinemment que les communications
sont le fer de lance du progrès économique.
Pour mettre fin au déséquilibre économique
qui a accablé l'humanité de tant de malheurs,
il faut donc donner priorité aux systèmes de
communications appropriés.
Finalement, reste la question fondamentale qui devrait préoccuper
chacun de nous, à savoir s'il sera permis au genre
humain de vivre en paix, ou si nous allons continuer à
nous entre-déchirer dans des éruptions d'hostilités
susceptibles, éventuellement, de nous faire disparaître.
Si notre faculté de communiquer est l'objet d'abus
fréquents, il n'en reste pas moins qu'elle peut être
harnachée pour promouvoir la bonne entente et la compréhension
au-delà des frontières, des océans, et
même des barrières psychologiques surgies de
la diversité des religions et des idéologies.
Les médias électroniques ont transformé
la terre en « village global ». Ce sont là
les mots d'un Canadien, Marshall McLuhan. Sa vision des choses
était peut-être prématurée, mais
si jamais le village global prend vraiment forme, ceux qui
en sont les architectes auront le devoir d'utiliser leurs
matériaux le plus judicieusement possible. Le village
devra vivre dans la sérénité, et non
pas dans la discorde.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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