Vol. 62, N° 5 Sept./Oct. 1981
À la défense
de la politique
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La politique est essentielle à
la vie d'une société libre. Pourtant, beaucoup
la regardent avec indifférence et mépris. Ne
serait-il pas temps de cesser de canarder les hommes politiques
et d'assumer nos responsabilités civiques ? En
démocratie, la politique est l'affaire de tous les
citoyens...
C'est Jonathan Swift, homme de Dieu et homme de lettres,
qui note que Lucifer était un politique. Le prince
des anges avait été vice-roi d'une province
du ciel avant d'ourdir la tentative de soulèvement
qui précipita sa chute. C'est ainsi que l'enfer fut
créé et que Satan et ses compagnons commencèrent
à exercer leurs interminables méfaits chez les
mortels. Depuis, les politiciens ont toujours eu la réputation
de manquer de fidélité.
Selon Swift, ils ne mirent pas de temps à surpasser
leur modèle. « Bien que le Diable soit le père
du mensonge, écrit-il, comme tous les grands inventeurs,
il semble avoir perdu beaucoup de son renom à cause
des perfectionnements apportés sur terre à son
oeuvre. »
Le doyen Swift se livre ainsi à un jeu encore aussi
en vogue que de son temps, celui de tourner les politiciens
en ridicule. C'est d'ordinaire un divertissement assez innocent,
mais qui s'est révélé périlleux
dans certaines circonstances ; on a vu des hommes perdre
la tête pour une raillerie politique. Dans les pays
démocratiques d'aujourd'hui, cependant, une bonne blague
politique est toujours bien accueillie. Le scandale récent
de l'Abscam, aux États-Unis, est venu raviver cet art
séculaire en donnant lieu à des plaisanteries
comme « Ce pays a les meilleurs politiciens qui se puissent
acheter ».
Un des observateurs politiques les plus spirituels, le journaliste
américain H.L. Mencken, écrit que « La
vie la plus triste est celle d'un candidat politique en régime
démocratique. Sa défaite est ignominieuse et
sa victoire, odieuse. » En démocratie ajoute-t-il,
un bon politicien est tout aussi impensable qu'un cambrioleur
honnête.
Selon lui, les politiciens sont un mal nécessaire.
Ce qui est intéressant toutefois, c'est qu'en attaquant
les politiciens de la démocratie, Mencken court en
réalité à la défense de la politique
démocratique. Il s'agit, remarque-t-il, d'un bon régime,
qui a été compromis par des hommes incompétents.
Ses charges sont au fond un appel au réalisme politique.
Si nous n'attendons rien des politiciens, ils ne pourront
jamais nous désappointer.
Thomas Carlyle exprime à peu près la même
idée en disant que la démocratie « traduit
le désespoir de trouver des héros pour nous
gouverner et la satisfaction de ne pas en avoir. » S'il
se rencontre par-ci par-là un héros politique,
tant mieux ; mais les électeurs peuvent s'éviter,
ainsi qu'au régime démocratique, le terrible
crève-coeur du désenchantement en partant du
principe que tous les politiciens ont des pieds d'argile.
Il s'ensuit qu'il ne faut pas prendre les hommes politiques
trop à la lettre, surtout lorsqu'ils sont sur les rangs.
Il est peu probable d'ailleurs qu'il se trouve un être
humain aussi capable, aussi sage et aussi honorable que prétend
l'être un politicien briguant la faveur des électeurs.
Ni que ses adversaires puissent être aussi incapables,
inintelligents et sans scrupules qu'il le dit. Une certaine
tendance à déformer et à altérer
la réalité se retrouve nécessairement
dans le rituel politique, rituel dont nous nous divertissons
généralement volontiers. Il n'y a là,
à vrai dire, aucun mal, tant qu'on reconnaît
que c'est une fantaisie.
C'est quand les hommes politiques commencent à croire
leurs fantaisies qu'il y a lieu de s'inquiéter. Il
en est souvent ainsi lorsqu'ils accèdent à l'ensorcelant
apparat de leur poste : prestige, autorité, petits
profits, chance de passer à l'histoire, possibilité
de donner leurs noms à certaines choses. Dans son Libre
des erreurs, le penseur Jeremy Bentham nous met en garde
contre le sophisme courant selon lequel une attaque contre
le parti au pouvoir est une atteinte à la vertu et
à l'incarnation de la nation. L'histoire montre que
lorsque l'idée se répand qu'un certain groupe
d'hommes politiques ont le monopole de tout ce qui est bon,
saint et patriotique, cela conduit à la mégalomanie,
et la mégalomanie conduit aux abus d'autorité.
En théorie, en démocratie il devrait être
impossible aux politiciens d'abuser de leurs pouvoirs, étant
donné les vérifications, les bilans et le contrôle
public inhérents au régime. En pratique, la
chose ne s'est pas avérée difficile, même
- comme dans le cas du sénateur Joseph McCarthy - sous
l'oeil du public. Les occasions de commettre des abus sont
nombreuses et variées. Un chef dictateur peut s'entourer
de parasites intimes, qui sont prêts à tout pour
le maintenir au pouvoir. Par la corruption et le favoritisme,
les partis politiques ou certains de leurs segments peuvent
se transformer en « machines » actionnées
par des chefs à la Tammany Hall, éminences grises
exerçant le pouvoir à leur profit. De riches
groupes d'intérêts peuvent acheter les politicien
et partant les politiques qu'ils souhaitent.
La meilleure réclame du système :
les dictateurs
Le système est corruptible, mais non intrinsèquement
corrompu. Il porte en lui le germe de son renouvellement plutôt
que de sa destruction, comme le voudraient ses ennemis. Les
mêmes partis politiques qui se laissent dominer par
les tyrans et les escrocs peuvent aussi les chasser du pouvoir
et l'ont souvent fait. Il semble que le temps favorise les
hommes politiques qui s'intéressent au bien-être
public. Malgré sa vulnérabilité, le parti
politique demeure une institution foncièrement saine.
Au plan national et provincial, le parti est à l'origine
de la démocratie.
Les partis qui se sont établis au Canada se composent
de blocs d'intérêts régionaux, économiques
et idéologiques. Ces partis-au-rein-des-partis rivalisent
entre eux pour influencer la politique générale
du parti. Celle-ci est la synthèse des intérêts
concurrents internes, filtrés par le jugement de la
direction du parti. Les chefs les plus arbitraires doivent
tenir étroitement compte des vues disparates qui existent
dans leur parti. S'ils les méconnaissent en trop grand
nombre et trop souvent, ils risquent de se trouver sans emploi.
Une fois la politique formulée, les membres du parti
élus au Parlement ou aux assemblées provinciales
sont censés l'appuyer, de même que les politiques
improvisées par les chefs et le caucus du parti. On
soulève souvent l'objection que les membres pris individuellement
deviennent ainsi des eunuques ; mais autrement, c'est
le Parlement qui le serait. Si chaque membre était
libre d'établir sa politique personnelle, le Parlement
serait une tour de Babel où ne s'accomplirait à
peu près rien qui vaille. Il en serait presque de même
s'il existait une multitude de petits partis, dont chacun
rechercherait son intérêt particulier. En France,
la quatrième République, qui vit se succéder
24 gouvernements entre 1946 et 1958, en est un exemple typique.
« Les divisions de parti, écrit Edmund Burke,
qu'elles aient en somme de bons ou de mauvais effets, sont
inséparables du gouvernement libre. » La chose
saute aux yeux partout où les gouvernements ne sont
pas libres. Les dictateurs ont toujours été
la meilleure réclame en faveur du système de
partis par la peur qu'ils en montrent. « Nous abhorrons
les partis politiques. Nous sommes contre des partis politiques.
Nous n'en avons pas », a dit un jour le général
Franco.
L'objectif : le plus grand bien
du plus grand nombre
Certains critiques allèguent que les régimes
qui ne comptent pas plus de trois grands partis élaborent
des politiques plus favorables aux intérêts des
partis qu'à ceux du peuple. Et il semble souvent en
être ainsi. « Au diable vos principes ! Soyez
fidèle à votre parti ! » aurait dit
Disraeli à un député récalcitrant.
Mais son roman Coningsby nous laisse entrevoir la raison
de cette intransigeance apparemment injustifiable. Le jeune
héros de ce livre refuse de se porter candidat tory
à la députation, estimant qu'il devrait être
permis aux députés de transgresser les directives
du parti afin de renforcer le lien commun entre la propriété
et le travail. Mais il acquiert ensuite la conviction que
c'est au sein du parti qu'il peut le mieux réaliser
son idéal.
Il intervient en fait dans les partis et entre les partis
des compromis qui ont le même effet que des arrangements
non partisans. Le débat parlementaire contribue à
améliorer les lois, alors que les vives discussions
soulevées par les amendements proposés par l'opposition
permettent de perfectionner plus d'un projet de loi.
Une opposition efficace - tactiquement efficace s'entend,
car elle peut être numériquement faible - est
indispensable au bon gouvernement. Elle tend tout au moins
à obliger le parti au pouvoir à suivre la voie
droite et étroite. Avec un gouvernement qui dispose
d'un gros surplus et d'une forte majorité, et une faible
opposition, on peut corrompre un comité d'archanges,
disait sir John A. Macdonald.
Même s'il est une institution humaine, où se
reflètent toutes les imperfections de l'homme, un système
parlementaire composé de partis rivaux demeure un organisme
bien conçu pour répondre au but primordial du
gouvernement selon Jeremy Bentham : « Le plus grand
bien du plus grand nombre ». Pourtant, en observant ce
qui se passe autour de nous aujourd'hui, nous constatons que
le système est traité avec un mépris
inconscient ou avoué. Cela se manifeste dans la tendance,
ces dernières années, à déclencher
l'action politique en dehors des voies établies, par
les manifestations, les boycottages, les grèves illégales
et le terrorisme pur et simple. C'est un fruit de l'« âge
minute », l'âge de la cuisine minute, des distractions
minute, de l'assouvissement minute de toutes sortes de désirs.
On veut tout, tout de suite.
Malgré leur allure anarchique, ces campagnes ont
pour impact réel de faire pression sur l'appareil politique
pour l'amener à accomplir les volontés d'un
groupe particulier. En cas de succès, elles ont pour
résultat de brouiller les priorités au sein
du système : si l'on apaise les revendicateurs
les plus bruyants, c'est aux dépens de certains groupes
plus silencieux qui attendent leur tour pour recevoir leur
part d'attention législative et des ressources disponibles.
Le pouvoir au peuple par l'action populaire
L'action politique au sein du système est peut-être
plus lente, mais elle est plus sûre et plus équitable
pour tous les secteurs de la société. Il serait
plus démocratique de la part des activistes de défendre
leurs causes au niveau des assises du parti, auxquelles il
incombe de dispenser le pouvoir au peuple avec ordre. Cela
n'est assurément pas aussi passionnant ni aussi amusant
que de crier des slogans et d'agiter des écriteaux.
La méthode démocratique exige de la patience,
de la tolérance et du réalisme chez ses adeptes.
La démocratie est une tâche ardue.
Une autre marque du mépris pour le régime
se manifeste dans le dédain instinctif et général
avec lequel on considère les politiciens. Mencken avait
parfaitement raison de dire qu'il ne faut pas se faire d'illusions
à leur sujet. Pour Bentham, le gouvernement démocratique
est un mandat, et « dans tout mandat public, le législateur
devrait, par mesure de prévention, supposer que le
mandataire est prêt à violer le mandat de toutes
les façons imaginables qui pourraient lui permettre
d'en tirer un avantage personnel. » Mais prendre toute
précaution pour assurer la gestion honnête et
efficace des affaires publiques est bien autre chose que d'appeler
des malédictions sur la tête de tous les hommes
politiques. Il peut se trouver des escrocs, des filous et
des bousilleurs parmi eux, comme il y en a dans tous les milieux,
mais ce n'est pas une raison pour les traiter tous de parias.
Le fait est que la grande majorité d'entre eux sont
des personnes sincèrement dévouées au
bien public qui accomplissent en notre nom une tâche
difficile et exigeante.
« Toutes les mères veulent que leurs fils soient
président quand ils seront grands, disait avec amertume
John F. Kennedy, mais elles ne veulent pas qu'ils deviennent
politiciens en cours de route. » La répugnance
un peu snob de certains des meilleurs et des plus brillants
esprits à s'abaisser aux expédients de la politique
nous a sans aucun doute coûté cher. Voici ce
que dit à ce sujet le sénateur Ervin, président
de la commission chargée d'enquêter sur le plus
grand scandale de notre temps, l'affaire Watergate :
« Si des hommes et des femmes capables refusent de participer
à la politique et au gouvernement, ils se condamnent,
et ils condamnent le peuple, à avoir un mauvais gouvernement. »
Les responsables du succès de
la démocratie
Trop d'entre nous limitent leur participation aux affaires
publiques à se tenir en arrière et à
faire feu sur les politiciens à bonne distance. Cette
conduite est plus fréquente dans les mauvais moments
que dans les bons. Un rôle que le public a toujours
été heureux de laisser aux politiciens est sans
contredit celui de bouc émissaire des maux de la société.
Et c'est un peu la faute des politiciens. Lorsque tout va
bien, ils s'attribuent le mérite de faire briller le
soleil. Ils doivent donc s'attendre à encaisser certains
reproches irraisonnables s'il vient à pleuvoir.
Pourtant, il ne suffit pas, selon Walter Lippmann, d'avoir
une piètre opinion des politiciens et de parler en
baissant la voix des électeurs. Nombre des problèmes
avec lesquels nos représentants élus sont aux
prises - l'inflation par exemple - ont leur cause première
dans le comportement de la société en général.
Nous avons contracté la paresseuse habitude de nous
décharger de toutes nos faiblesses sur les politiciens,
puis de les blâmer lorsqu'ils sont impuissants à
y remédier sans notre collaboration. Une grande part
du désenchantement que provoque d'ordinaire dans le
public l'activité politique tient au fait qu'on lui
en demande trop et que l'on compte sur elle pour faire des
choses dont nous devrions nous charger nous-mêmes.
Les philosophes de l'ancienne Rome ont élaboré
la théorie que la démocratie repose sur un contrat
non écrit entre l'État et les citoyens. L'État
s'engage à garantir les droits du citoyen ; en
retour, le citoyen s'oblige à assumer une part de la
charge commune d'assurer l'ordre, la prospérité
et la défense de l'État. Ce n'est pas simplement
une théorie - mais un fait historique - que s'ils abdiquent
leurs responsabilités, les citoyens mettent leurs droits
en danger. Le vide que crée leur démission ne
peut être comblé que par l'autoritarisme ou la
loi de la populace, ou encore par un dangereux mélange
de ces deux fléaux.
Lorsqu'une telle débâcle se produit, c'est
généralement parce que les personnes intéressées
se sont montrées incapables d'édifier un régime
qui s'efforce vraiment de réaliser le « plus grand
bien du plus grand nombre ». Ou, si elles l'ont édifié,
qu'elles ont négligé de bien l'entretenir. Le
seul moyen connu pour faire fonctionner la démocratie
est cette activité fort calomniée qui se nomme
la politique. « La politique ! s'exclamait le grand
journaliste Grattan O'Leary, c'est notre manière de
vivre. Elle en est le fondement, la base. »
Selon les propres paroles d'O'Leary, « nous devons
amener nos jeunes gens, avant tout, à comprendre qu'ils
sont individuellement responsables de ce qui se passe dans
leur pays, dans leur collectivité. Si nous y parvenons
et que nous nous efforcions ensuite de choisir les meilleurs
talents pour nous représenter dans nos législatures,
notre Parlement, et que nous leur accordions une chance raisonnable
de diriger le gouvernement, je pense que notre démocratie
pourra marcher. La vérité s'impose, à
mon avis, qu'un bon gouvernement ne peut exister dans un pays
sans qu'il vienne du peuple lui-même, du peuple qui
réalise qu'il a une responsabilité."
Avec notre manie de nous plaindre de l'inefficacité
de notre système politique, de dénigrer les
politiciens en leur demandant tout de même d'en faire
davantage, avec notre habitude de crier et de rouspéter
pour défendre nos intérêts particuliers
et d'oublier les intérêts des autres, combien
d'entre nous font honneur à cette responsabilité ?
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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