Vol. 78, N° 2 Printemps 1997
Éloge de la connaissance
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Rien n'est plus doux que d'apprendre, si
ce n'est le plaisir de partager ce que l'on a appris. Comble
de chance, la connaissance joue un rôle non négligeable
dans la quête la plus ancienne de l'humanité :
celle du bonheur ...
L'être humain s'engage sur la voie de la connaissance
avant même de savoir marcher. Les toutpetits sont
d'intrépides explorateurs, comme n'importe quel parent
pourra vous le confirmer. Dans le cadre de leur enquête
permanente sur le merveilleux monde des grands. Ils démantèlent
leurs jouets, dépotent vos plantes, retournent chaque
tiroir, ravagent tous les placards. Pour déroutantes
qu'elles nous paraissent, leurs expériences illustrent
l'un des traits les plus nobles de la race humaine :
le goût d'apprendre.
Cette curiosité insatiable est aussi la marque distinctive
des génies que l'histoire qualifie d'universels. Aristote,
Léonard de Vinci, Biaise Pascal et Albert Einstein,
pour ne citer que ces figures emblématiques, ont passé
leur vie à explorer le monde dans lequel ils vivaient,
n'hésitant jamais à s'aventurer hors de leurs
sentiers habituels pour trouver réponse à leurs
innombrables questions. Ils ont ainsi accumulé un savoir
inouï dans toutes les branches de la connaissance, sans
jamais assouvir pleinement leur appétit. Leur vie durant,
ils n'ont cessé d'apprendre.
Que devient cette capacité d'émerveillement
chez le mortel ordinaire ? Érodée dans
l'enfance par des parents impatients ... « Je ne
veux pas le savoir. Arrête tout de suite. » ...
et des professeurs bornés, elle ne subsiste en général
qu'à l'état latent chez l'adulte. Quand d'aventure,
le remord tente de l'arracher à ses limbes ...
« Je devrais vraiment étudier cela plus à
fond » ... son filet de voix est noyé dans
le tumulte des distractions quotidiennes.
Chez une minorité, on observe même une sorte
d'allergie à l'instruction motivée par la peur
de passer pour un « intellectuel ». Il est vrai
que de nos jours, on tire mieux son épingle du jeu
social en affectant l'ignorance qu'en étalant, même
délicatement, une somme conséquente de connaissances.
Auprès d'un public âgé, cela vous donne
l'air d'un snob ou d'un frimeur ; quant aux jeunes, ils
vous trouvent vaguement comique, sinon franchement bizarre.
Dans un monde qui prise plus la force physique que l'agilité
intellectuelle, ce mépris pour les choses de l'esprit
et ceux qui les défendent n'est pas pour surprendre.
L'argent, mesure de toute grandeur dans notre société,
récompense richement la beauté d'un chanteur
populaire ou la vigueur d'un athlète, rarement la finesse
d'un philosophe.
Si tant de gens ne font aucun effort pour se cultiver, c'est
aussi parce que notre société confond éducation
et instruction. Une fois le dernier manuel scolaire refermé,
croiton, l'apprentissage est terminé.
On s'attend certes à retourner en classe de temps
en temps pour rafraîchir ou enrichir ses connaissances
techniques ou commerciales. Mais il s'agira d'une simple mise
à niveau, non d'un élargissement de cette culture
dite générale qui permet d'interpréter
le monde et même, l'univers.
Le cynique moderne ricane lorsqu'on lui annonce qu'il vit
à « l'ère de l'information ». Il parlerait
plus volontiers de désinformation tant la connaissance
lui paraît dévalorisée dans la société
occidentale contemporaine. L'épine dorsale de notre
culture », c'est le livre (ou pour faire moderne, le
cédérom) de conseils terre à terre qui
apporte à son lecteur un savoir éphémère,
jetable après usage comme un papiermouchoir.
Quel rapport avec la connaissance dont nous avons besoin pour
nous épanouir pleinement et qu'il nous faut non seulement
conserver, mais encore augmenter année après
année ?
Que la masse des connaissances en circulation ait atteint
des proportions astronomiques, il suffit de pousser la porte
d'une grande librairie pour s'en convaincre. Le problème,
c'est que la plupart des gens ont tendance à limiter
le champ de leur savoir à mesure qu'ils l'approfondissent.
Ils se concentrent sur leur métier et leurs loisirs
au détriment de tout le reste. Tel analyste financier
peut vous réciter les taux d'endettement de toutes
les entreprises d'une branche, mais confond Rigoletto et rigatoni.
Tel amateur de hockey connaît les statistiques des meilleurs
marqueurs de la ligue depuis Newsy Lalonde, mais ne lui demandez
pas dans quelle province se trouve l'Université de
la Saskatchewan !
Tel analyste financier peut vous réciter les taux d'endettement de toutes les entreprises d'une branche, mais confond Rigoletto et rigatoni.
Certains indices laissent néanmoins espérer
que l'envie d'apprendre au sens large résiste au rouleau
compresseur de l'ignorance revendiquée et de l'hyperspécialisation.
L'engouement pour l'Internet, par exemple. Les internautes
amateurs glanent quantité de perles de savoir dans
leurs plongées au coeur de l'océan virtuel,
tandis que les grands navigateurs accumulent des trésors
d'information en explorant ses pages et bases de données.
Même ceux qui se limitent à bavarder par courrier
électronique troquent des renseignements, sans en avoir
pleinement conscience.
À un niveau plus banal, la popularité du livre
Guinness des records, des jeuxquestionnaires
télévisés et de Quelques arpents
de pièges témoigne aussi du plaisir inné
qu'éprouvent les membres de notre espèce à
s'informer et à comparer leurs savoirs. Les mots croisés
dont se régalent tant de lecteurs de journaux ne sont
qu'une des multiples façons que nous avons trouvées
de mesurer notre connaissance.
Le plaisir en soi
Ce que nous apprenons ainsi méritetil
de l'être ? Toute la question est là. À
quoi bon, après tout, accumuler frénétiquement
des faits sans rapport les uns avec les autres, comme on collectionnerait
des boîtes d'allumettes ? Cela peutil servir
à autre chose qu'à entretenir la conversation
avec d'autres maniaques de l'anecdote historique croustillante
ou du fait divers évanescent ?
Ces miettes de culture ne sont pas aussi négligeables
qu'il y paraît à première vue ; le
plaisir procuré par leur récolte et leur partage
peut en effet aiguiser l'appétit pour des nourritures
intellectuelles plus substantielles. Comme souvent dans la
vie, une chose - en l'occurrence, une information - mène
à une autre, et chaque progrès invite à
persévérer dans la bonne direction, pour paraphraser
le bon docteur Samuel Johnson. Ce grand penseur de l'époque
classique croyait du reste que rien n'est si insignifiant
qu'on puisse se dispenser de l'apprendre.
« Comme l'émerveillement qui en est le germe,
la connaissance est un plaisir en soi. » Francis Bacon,
l'auteur de cette promesse, aurait pu ajouter que ce plaisir
en engendre d'autres, d'autant plus nombreux qu'on le cultive
assidûment. Béni soit le hasard qui nous révèle,
en même temps que les grands mystères, tant de
petits secrets ! Quiconque s'informe sur un sujet a toutes
les chances d'apprendre une foule de détails savoureux
sur quantité d'autres thèmes. La mine du savoir
est un gisement inépuisable qui produit, non seulement
de l'or, mais aussi de l'argent, du nickel et du cuivre.
Savoir qu'on ne sait pas
Partager ce qu'on a appris décuple le plaisir d'apprendre,
mais il faut savoir modérer ses transports. La trop
humaine envie de briller nous tend hélas ! un
piège affreux que Mark Twain, l'humoriste américain
par excellence, a parfaitement saisi dans ce superbe trait
d'autodérision : « Je préfère
mon ignorance au savoir d'un autre parce que j'en ai tellement
plus... Moins j'en sais, plus je suis tranquille, et plus
je peux jeter de lumière sur le sujet. »
Ce fin observateur de la nature humaine épinglait
là un travers très courant chez ceux qui nous
infligent pour un oui ou un non de grandes démonstrations
d'érudition : la téméraire injection
d'une forte dose de spéculation dans le discours pour
suppléer aux faits manquants. Les véritables
érudits traitent leur savoir comme un compte de banque ;
ils ne se vantent jamais de ce qu'ils y ont en dépôt,
se contentant d'y puiser au besoin.
S'il est vrai qu'un peu de connaissance rend facilement
vaniteux, l'humilité vient plus naturellement que l'orgueil
aux vrais serviteurs de la science. Car par un curieux paradoxe
de la connaissance, « plus notre savoir augmente, et
plus notre ignorance grandit », selon le joli aphorisme
de John E Kennedy.
Savoir qu'on ne sait pas, tel est le signe de la maturité
intellectuelle. Il suffit d'étudier un tant soit peu
l'astronomie, par exemple, pour se convaincre que l'humanité
ne connaîtra jamais plus qu'une petite fraction de son
univers. Et le plus brillant de ses membres, beaucoup moins !
Fautil pour autant renoncer à apprendre tout
ce que nous pouvons ? Bien sûr que non ; l'humilité
que nous inculque le sentiment de notre ignorance devrait
au contraire nous aiguillonner, à l'image de ce sage
à qui on avait demandé comment il était
devenu un puits de science. « J'étais si conscient
de mon ignorance que je ne pouvais m'empêcher d'essayer
d'y porter remède », avaitil répondu.
John Locke disait pour sa part avoir appris le peu qu'il
savait parce qu'il n'avait pas peur de poser des questions.
Il complétait ses très éclectiques lectures
en interrogeant des gens de tous milieux et métiers
sur leur activité. Comme lui, le bon élève
est d'abord un auditeur attentif ; il écoute ce
que l'autre a à dire au lieu d'étaler sa confiture
culturelle, sachant que chaque conversation lui offre une
chance non seulement d'accroître son savoir, mais aussi
de l'épurer des idées reçues.
Pour la plupart des gens, un chercheur est un être
hermétique qui préfère la compagnie des
livres (ou d'un ordinateur) à celle des autres humains.
Il est vrai que beaucoup se coupent volontairement du monde
extérieur sous prétexte d'éviter les
distractions. Mais leur isolement, en les privant des lumières
que d'autres esprits cultivés pourraient jeter sur
leurs données, les empêche de consolider leurs
positions et plus encore, d'élargir leur horizon. Leur
science est comme l'eau d'une mare stagnante, condamnée
à s'envaser tant que d'autres courants de pensée
ne s'y infiltreront pas.
La connaissance libère des préjugés
La connaissance au sens le plus pur est nécessairement
exacte et complète. Précision qui n'est pas
superflue à une époque où l'information
vire facilement à la désinformation et l'histoire
à la propagande, où les faits sont « ajustés »
aux impératifs politiques et commerciaux du moment,
où les demivérités calculées
masquent des mensonges délibérés. En
confrontant nos thèses à celles des autres,
la discussion nous aide à valider ce que nous savons
- ou croyons savoir. Nous observons tous le monde au travers
d'un voile plus ou moins épais de préjugés
et de clichés ; du choc civilisé des idées
jaillit la lumière qui déchire cet écran.
Cette quête de la vérité, nous pourrions
avantageusement la modeler sur la démarche scientifique.
Le savant, en effet, ne tient rien pour acquis. Il s'oblige
à contrôler chaque hypothèse par l'expérience
ou l'observation et rejette sans pitié ce qui contredit
les faits avérés.
« Un fait est compatible avec tous les autres faits
réels, écrivait Thomas H. Huxley, l'une des
sommités scientifiques du XIXe siècle. Un mensonge
n'est compatible qu'avec un autre mensonge. » Il prônait
l'application de la méthode scientifique à toutes
les catégories de la connaissance au motif que « la
seule chose qui puisse soulager l'humanité de ses maux
est la vérité, en pensée et en actes :
la volonté de voir le monde dépouillé
de tous les ornements de l'illusion. »
Le partage de la connaissance ... ... C'est le seul bien qu'on puisse céder sans en perdre la propriété.
Le fait avéré est l'ennemi mortel du dogme
et de l'idéologie. Il suffit d'un détail contredisant
les allégations mensongères du pouvoir pour
faire vaciller son autorité. Voilà pourquoi
le citoyen responsable d'une démocratie se doit d'avoir
une connaissance approfondie et objective de l'histoire et
des affaires publiques. Dans un régime qui confère
le pouvoir suprême à l'électeur, le citoyen
inculte est la proie naturelle du démagogue et du manipulateur.
Et on ne voit pas bien comment des ignorants deviendraient
collectivement sages à l'heure de voter.
La connaissance libère l'esprit de l'emprise brutale
des préjugés. Savoir et intolérance sont
incompatibles : s'il est une chose, en effet, qu'une
culture solide apporte à l'être qui la possède,
c'est la certitude qu'aucune formule ne décrit mieux
que « mes semblables » les hommes, femmes et enfants
de cette planète, quelle que soit la couleur de leur
peau. Tout comprendre, c'est ne rien haïr, disait l'écrivain
français Romain Rolland. De la connaissance mutuelle
des coutumes et religions naît la compréhension
mutuelle qui constitue le meilleur rempart contre les horreurs
de la guerre civile.
Francis Bacon, le moraliste que nous avons cité plus
haut, était aussi un habile avocat et un éminent
homme politique. La maxime « savoir, c'est pouvoir »
apparaît sous sa plume au tournant du XVIIe siècle.
Sans parler du chantage, il y a effectivement des connaissances
qui facilitent grandement l'ascension dans les hautes sphères
de la politique, des affaires ou d'une profession. Ne seraitce
qu'en affinant la capacité de jugement : savoir
ce qui a déjà été tenté
est d'un puissant secours pour décider ce qui devrait
l'être. La voie de la connaissance est semée
d'avertissements non équivoques sur les routes à
éviter à tout prix pour ne pas répéter
les erreurs de nos prédécesseurs.
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La faculté de « savoir comment employer son savoir » n'est pas offerte à tout le monde. Science n'est pas conscience : elle n'en est que le préalable incontournable. |
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John Locke était persuadé que l'esprit doit
boire à toutes les sources de la connaissance pour
développer pleinement ses facultés. Autrement
dit, la culture générale est le fondement de
la rationalité. Elle propose des critères d'évaluation
et des points de comparaison qui clarifient les enjeux ;
elle enseigne que rien ou presque n'est tout blanc ou tout
noir et qu'il faut se garder de la tentation de simplifier
à outrance les situations ambiguës.
La connaissance fait de meilleurs parents, de meilleurs
amis, de meilleurs mentors. Cette évidence est en soi
une raison plus que suffisante pour poursuivre son éducation
toute sa vie. Pensez aux services que vous pourriez rendre
à ceux que vous aimez, et vous vous sentirez presque
obligé d'apprendre le maximum sur le plus grand nombre
possible de sujets. Le partage de la connaissance procure
un plaisir exquis et ne prive le donateur de rien. C'est le
seul bien qu'on puisse céder sans en perdre la propriété.
« Le savoir est pour n'importe quelle nation le fondement
le plus sûr de la tranquillité publique »,
estimait George Washington. Le premier président américain
faisait allusion à l'enseignement universel, mais le
bien commun exige aussi une éducation familiale soignée.
La société idéale équiperait chaque
maison d'une encyclopédie, comme la nôtre y installe
le téléphone. (Sur la délicate question
de savoir si elle devrait être électronique,
je me permettrai une seule remarque : tant que l'essentiel
du savoir humain sera « stocké » sur papier,
mieux vaudrait que les enfants s'habituent jeunes à
lire des livres. Du reste, il n'y a pas de moyen d'information
plus convivial. Essayez seulement d'emporter un ordinateur
au lit, et vous verrez !)
De la sagesse au bonheur
Si la connaissance est essentielle au bien commun, estelle
aussi nécessaire au bonheur individuel qui est, tout
compte fait, l'objectif primordial de chacun d'entre nous ?
Conscient de la malice et de l'aveuglement têtu de ses
semblables, le poète John Keats en attendait tout au
plus une certaine sérénité : « La
connaissance est indispensable au penseur - elle calme la
fièvre et l'agitation, elle aide, en élargissant
le champ de la réflexion, à alléger le
fardeau du chagrin. » Plus tard, son compatriote H.G.
Wells opinera que le savoir est toujours préférable
à l'ignorance même si l'expérience est
parfois fort décevante, car « il n'y a que la
connaissance pour nous faire sortir des cages de la vie ».
Ce qu'on peut ajouter à ce double constat, c'est
que la connaissance fait reculer l'angoisse diffuse qu'entretient
l'ignorance. On a même dit qu'elle était le seul
antidote efficace de la peur. Ne pas savoir nous condamne
à décider en toute méconnaissance de
cause. « L'homme perd sa route la nuit plus facilement
qu'au crépuscule et au crépuscule plus facilement
qu'en plein jour », observait fort à propos le
logicien et théologien anglais Richard Whately au siècle
dernier.
Les gens très bien informés savent (ou devraient
savoir) ce qui les guette. Ils sont plus sereins que la plupart
de leurs contemporains, et plus sûrs de la justesse
de leurs décisions. L'exemple des vertus et des vices
de leurs ancêtres les incite naturellement à
la maîtrise de soi, qualité indispensable au
bonheur s'il en est.
La connaissance est peutêtre la seule source
de plaisir qui croisse avec l'âge, ce qui n'est pas
à dédaigner dans un monde où la vie active
tend à rétrécir presque aussi vite que
la vie tout court augmente. Par chance, elle coule aujourd'hui
plus abondamment que jamais dans l'histoire, les nouvelles
rivières électroniques comme la télévision
et Internet ajoutant leur flot d'images et de données
au fleuve ancien des mots imprimés.
L'eau de cette fontaine continue d'irriguer l'esprit lorsque
le corps usé par les ans s'abîme dans l'inaction,
nous préservant du cauchemar de l'ennui. Et il arrive
qu'elle y fasse fleurir la plus grande gloire de la vieillesse :
la sagesse.
La faculté de « savoir comment employer son
savoir » n'est pas offerte à tout le monde. Science
n'est pas conscience ; elle n'en est que le préalable
incontournable. Mais l'esprit qui fait cet ultime apprentissage
est pleinement récompensé de tous ses efforts.
Car la sagesse est, selon les termes du poète grec
Sophocle, « la part suprême du bonheur ».
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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