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Vol. 60, N° 10 Octobre 1979
Qui a peur de
l'âge moyen ?
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Malheureusement, beaucoup l'appréhendent,
et ils sont pris de panique à la pensée que
la vie les gagne de vitesse, que la vieillesse et la mort
approchent à grands pas. Que faire pour surmonter la
crise de la quarantaine ? D'abord et avant tout considérer
les années de cet âge comme un temps d'épanouissement
et de renouvellement. Elles peuvent être les meilleures
de notre vie...
Les dictionnaires ne nous renseignent guère sur le
sens de l'expression âge moyen. Pour le Larousse, c'est
simplement l'âge qui se situe à mi-chemin entre
la jeunesse et la vieillesse. On avouera que ce n'est pas
très clair. Mais l'absence de précision des
lexicographes sur ce point est d'autant plus excusable que
l'âge moyen est presque indéfinissable. Il est
par-dessus tout cette chose mystérieuse qui s'appelle
un état d'esprit.
Notre seule certitude à propos de ce terme, c'est
qu'il est mal approprié. Si l'on prend l'espérance
de vie moyenne des Canadiens d'aujourd'hui et qu'on la divise
par le milieu, l'âge moyen commencera à 37 ans
½ pour la femme et à 35 ans pour l'homme, ce qui correspond
mal à l'idée généralement admise
de ce qui constitue l'âge moyen. Chez les occidentaux
de notre époque, il faut avoir au moins 40 ans pour
se dire d'âge moyen, et la plupart des personnes de
40 ans refusent de croire qu'elles ont déjà
atteint ce palier de leur vie. Mais pour mieux cerner la notion
d'âge moyen, il conviendrait peut-être d'essayer
d'en expliquer la nature par des moyens plus imaginatifs que
la norme chronologique.
« L'âge moyen, a-t-on dit, est celui où
l'on connaît tant de gens que toute nouvelle connaissance
nous rappelle quelqu'un d'autre. » C'est le moment où
les agents de police commencent à nous paraître
bien jeunes, et où l'on se prend, au beau milieu d'une
réception, à souhaiter être dans son lit.
C'est le jour où l'on ne se souvient plus du nom d'une
jeune fille ou d'un jeune homme dont on a été
éperdument amoureux, où l'on rencontre des adultes
que l'on a connus au berceau. Celui où l'on conclut,
avec George Bernard Shaw, que les jeunes ne savent que faire
de la jeunesse.
« On ne résiste pas à l'âge »,
écrivait François Bacon dans son Régime
de santé. Bien sûr que non ; mais, si
Bacon avait 50 ans aujourd'hui, il aurait sans doute un physique
beaucoup plus jeune que celui qu'il avait de son temps, il
y a 450 ans passés. Les méthodes modernes de
nutrition et la médecine préventive, sans compter
la diffusion des techniques d'entretien de la bonne forme,
ont singulièrement ralenti le processus du vieillissement.
Les Nord-Américains de nos jours vivent en moyenne
une bonne dizaine d'années de plus que leurs prédécesseurs
de la fin du siècle dernier. Et ils conservent aussi
beaucoup plus longtemps les caractères physiques de
la jeunesse.
Aussi, au cours des dernières décennies, l'âge
moyen est-il devenu un phénomène plutôt
psychologique que physique. Il apparaît, la plupart
du temps, lorsqu'on commence à ne plus se sentir encore
jeune. Ce moment arrive dans la vie de tout adulte bien équilibré,
et il doit être rien moins que mal venu. « L'âge
ne me libérerait pas de la folie, dit à Antoine
la Cléopâtre de Shakespeare, mais il me libère
de la puérilité. » À tout le moins,
l'âge moyen nous délivre des tâtonnements
inévitables de la jeunesse.
« Un jeune homme, cela n'existe pas, a dit Anthony
Trollope, car on n'est pas homme avant l'âge mûr. »
Voilà certes un jugement que nul homme de moins de
40 ans ne voudrait admettre. Mais - qu'elles soient ou non
subconsciemment sur la défensive - la majorité
des personnes d'âge moyen interrogées dans les
sondages affirment qu'elles ne désirent pas redevenir
jeunes. Il serait assurément agréable de garder
la vigueur et l'apparence de la jeunesse, mais cela vaut-il
l'autorité, l'autonomie, l'aisance des relations interpersonnelles
et l'assurance qu'apportent l'expérience et la maturité ?
Accéder à l'état d'esprit de l'âge
moyen est un effort que certains n'arrivent jamais à
accomplir. Le sort d'un homme ou d'une femme de quarante ou
cinquante ans ayant encore une mentalité juvénile
a quelque chose de navrant. Tandis qu'il y a de la splendeur
dans la fleuraison de la maturité, dans l'oeil de celui
qui sait qui il est, ce qu'il est et où il en est.
Il y a de la joie à appliquer à bien juger une
intelligence acquise par de longues années de vie et
une profonde satisfaction à exercer des talents bien
affinés.
Il est à noter que la plupart des grandes oeuvres,
en histoire, en philosophie, en politique, en sciences et
dans les arts, ont été réalisées
par des personnes de 40 à 70 ans. N'est-il pas troublant
dès lors que l'âge moyen passe si souvent pour
une période de déclin intellectuel et physique ?
D'après les meilleures informations scientifiques sur
le fonctionnement du cerveau humain, si les gens d'âge
moyen manquent d'adaptabilité mentale, ils possèdent
en revanche le savoir et la compréhension. Un chercheur
britannique a fait récemment une étude de la
productivité chez les artistes, les hommes de science
et les littérateurs décédés, dans
16 branches d'activité différentes. Et son enquête
a révélé que l'âge de la plus grande
productivité était de 40 à 50 ans dans
presque tous les cas. Un seul domaine, celui de la musique
de chambre, a fait ressortir une apogée plus précoce.
Quant aux mathématiciens compris dans l'étude,
ce n'est qu'après 60 ans qu'ils ont atteint leur maximum
de fécondité.
Il est cependant compréhensible que le ralentissement
physique qui intervient durant l'âge moyen s'accompagne
d'un ralentissement analogue dans l'action de la pensée.
Les hommes ou les femmes corpulents et massifs n'ont absolument
pas l'air brillant et vif des jeunes gens minces et lestes.
Les personnes d'un certain âge elles-mêmes peuvent
en conclure que leurs facultés intellectuelles s'empâtent
comme leur taille. Et il en est parfois ainsi : celui
qui n'est pas en forme se fatigue plus facilement, et la fatigue
peut retarder le travail de l'esprit.
Le vieillissement commence dès
la naissance, mais ne se voit qu'à l'âge moyen
Les changements physiques sont quelquefois troublants. Cheveux
gris et rides s'accentuent dans la glace, le matin ;
les vêtements semblent devenir trop petits. La ménopause,
avec son cortège de malaises, annonce aux femmes qu'elles
ne seront plus jamais comme celles qui peuvent avoir des enfants.
Chez les hommes aussi se produisent des changements physiologiques
qu'ils confondent souvent avec une diminution de la puissance
sexuelle.
Certes nous vieillissons pendant toute notre vie, mais c'est
à l'âge moyen que nous commençons vraiment
à le constater. La marche inexorable du temps, jointe
à l'usure de la vie, nous rend plus sensibles qu'auparavant
à la maladie. Nous sommes plus exposés à
faire des séjours à l'hôpital pour une
raison ou une autre. Nos médecins nous disent de restreindre
ce qui pourrait nous nuire : tabac, alcool, surmenage,
etc. Pour notre part, nous avons l'intuition, sinon l'idée,
qu'un peu plus d'autodiscipline serait peut-être de
mise.
Il est clair que nous devons nous attendre à un état
de santé plus précaire au cours de l'âge
moyen et compenser cet inconvénient en cultivant la
tranquillité d'esprit. Mais aujourd'hui, nous avons
pour la plupart le temps, les moyens et les connaissances
voulues pour y remédier de façon pratique. La
sobriété et l'exercice ont l'avantage non seulement
de protéger notre santé, mais encore de nous
permettre de nous bien sentir.
Si l'on compare un homme de 25 ans - point culminant de
la perfection corporelle - avec un homme de 45 ans, disent
les médecins, il n'y aura que très peu de différence
physique entre eux. Si le quadragénaire a pris soin
de son corps, il sera presque certainement aussi bien muni
que son homologue de 25 ans en ce qui concerne l'exercice
de toute activité physique normale, sauf les hautes
performances athlétiques. Et il pourra le rester encore
des années, car notre corps ne flanche pas de lui-même,
mais par notre faute. Par des excès et des abus de
toutes sortes, le plus souvent imputables à notre propre
folie.
Une conscience plus vive de l'inévitable
dénouement
Quoi qu'il en soit, l'âge moyen ne va pas sans une
prise de conscience plus vive de l'inévitable dénouement
final. Il n'est personne de 40 ans et plus qui n'ait déploré
la perte d'un proche parent ou d'un ami intime. Nous savons
tous que nous mourrons un jour ; mais, dans nos années
d'âge moyen, nous avons le sentiment que ce jour n'est
peut-être pas trop loin. Il nous arrive, en assistant
aux enterrements, de réfléchir à l'humeur
fantasque de la sinistre faucheuse. N'importe qui pourrait
se trouver dans ce cercueil. Même nous.
La fréquence de la mort et de la maladie dans notre
cercle de connaissances d'âge moyen nous rappelle combien
le temps passe vite. On n'a jamais très bien expliqué
pourquoi les années paraissent de moitié plus
longues à 20 ans qu'à 30 ans et deux fois plus
longues qu'à 40 ans ; c'est peut-être pour
cela qu'il est impossible de faire comprendre aux jeunes qu'ils
auront tôt fait d'atteindre l'âge moyen. C'est
cette notion de la fuite du temps qui amène les gens
d'âge moyen à ressasser leurs « années
perdues », à rêver à ce qui aurait
pu être si seulement ils avaient suivi telle ou telle
ligne de conduite. Elle contribue au malaise que le psychiatre
Elliot Jacques appelle « la crise du milieu de la vie »,
crise foncièrement liée au sentiment que le
temps passe et que la vie nous gagne de vitesse.
« Demandez-vous si vous êtes heureux, dit John
Stuart Mill dans son autobiographie, et vous cesserez vite
de l'être. » Les personnes d'âge mûr
ne peuvent s'empêcher de se poser la question, et, effectivement,
celle-ci engendre souvent la tristesse. On peut douter s'il
existe une personne sensée qui soit entièrement
satisfaite de ce qu'elle a fait jusqu'à l'âge
moyen. Nous avons tous accompli des choses que nous souhaiterions
avoir faites autrement. Dans une société qui
exalte la réussite, le grand danger de l'examen de
conscience de l'âge moyen est le désappointement.
L'esprit équilibré sait l'affronter, même
en rire. « La jeunesse, écrit avec humour Henry
David Thoreau, réunit ses matériaux pour construire
un pont menant à la lune, ou encore un palais ou un
temple sur terre, mais, en fin de compte, l'âge mûr
décide de les employer pour bâtir un bûcher. »
Sortir d'une ornière ne va pas
sans périls
Mais, dans certains cas, le désappointement peut
mener au désastre, surtout s'il nous porte à
nager à contre-courant. Un psychologue américain
cite l'exemple d'un homme dans la quarantaine qui se mit soudain
à la motocyclette pour tenter de retrouver sa jeunesse ;
il se tua dans un accident. Les tragédies de l'âge
mûr - dépressions nerveuses, alcoolisme, mariages
rompus - sont souvent moins spectaculaires. Que peut-on y
faire ? Certains prophètes conseillent un brusque
changement du style de vie, et cela réussit parfois,
comme dans le cas de la femme longtemps séquestrée
qui prend un emploi ou se remet aux études. Mais il
ne faut pas sous-estimer les dangers qu'il y a à vouloir
« sortir de son ornière ». Bien des tentatives
de transformer leur vie ne font que rendre les gens plus malheureux
que jamais, particulièrement le divorce, avec la solitude
et le chagrin qu'il peut entraîner.
« La crise de la quarantaine n'est pas un événement
isolé que l'on peut séparer du reste de la vie
d'une personne, écrit le Dr Homer R. Figler, dans la
revue du National Conference Board. En général,
ses symptômes évoluent lentement et ne se découvrent
quelquefois que lorsqu'ils sont bien marqués. Ces symptômes,
ajoute-t-il, comprennent entre autres l'insécurité,
le découragement, l'indécision, le pressentiment
de l'imminence d'un malheur, des sentiments de conflit entre
ce que quelqu'un croit être et ce qu'il veut être,
la nervosité, l'inquiétude, la sensation d'être
dans une trappe, l'obsession de la mort, de la maladie, de
la vieillesse. »
Les personnes d'âge moyen des deux sexes sont portées
à penser que leur vie a cessé d'être utile.
Une mère voyant que ses enfants n'ont plus besoin d'elle
aura du mal à s'adapter à une relation nouvelle
avec eux ; le père regrettera sa position dominante
de maître de la maison quand ses enfants grandiront.
Au travail, les gens d'âge mûr en viennent à
avoir conscience d'être négligés et indésirés
à mesure que leurs jeunes collaborateurs accèdent
à des postes plus élevés. Ils auront
parfois une réaction d'hostilité ou de timidité.
Ceux que la crise affecte dans leur profeSsion deviennent
inconséquents, amers, rancuniers, méfiants et
d'une autorité hésitante. Certains se limitent
à « jouer serré » dans toutes leurs
décisions, ce qui ne fait qu'empirer les choses.
« Le problème de l'âge moyen, écrit
le sociologue Michael Fogarty, c'est la monotonie... C'est
celui de l'ouvrier coincé dans son ornière depuis
20 ans ; du mariage dont la vitalité sombre dans
la familiarité et l'ennui ; du couple d'âge
moyen qui, ses enfants élevés et disposant de
plus de temps et d'argent que jamais, pourrait se réépanouir
dans une toute nouvelle gamme d'intérêts, mais
qui trop souvent n'y parvient pas. »
Par ailleurs, C. S. Lewis note dans Screwtape Papers
que « les longues années ennuyeuses et monotones
de la prospérité et des adversités de
l'âge moyen » offrent un excellent champ de manoeuvre
au Malin. Les personnes affolées par l'âge moyen
sont exposées à commettre des erreurs de jugement
à un moment de la vie où l'on s'attendrait au
contraire. Leur panique à l'approche de la vieillesse
peut les jeter dans des aventures extra-conjugales dont l'issue
est souvent déchirante. D'autres, devant la détresse
apparente de leur vie, s'adonneront à l'alcool, qui
finira peut-être par dominer - et ruiner - leur existence.
Le professeur Fogarty fait observer qu'il n'y a pas, pour
marquer le début de l'âge moyen, de « rite
de passage » comme dans le cas du mariage, de la naissance
d'un premier enfant ou de la retraite. La première
chose à faire pour remédier aux problèmes
de l'âge moyen, dit-il, sera donc « d'amener les
gens à l'accepter : à voir les possibilités
de ce tournant de la vie et à en considérer
les aspects positifs. »
C'est sans doute là la meilleure manière d'envisager
l'âge moyen : comme un temps favorable plutôt
que l'impasse pour laquelle on le prend trop souvent. Quand
les enfants quittent le foyer familial, par exemple, c'est
une occasion pour le couple d'amorcer une nouvelle et enrichissante
relation parentale et d'employer utilement ses nombreux temps
libres. Pour celui qui a l'impression de s'encroûter
à la maison ou au travail, il y a toujours des choses
nouvelles et différentes à apprendre et à
essayer. Et le désir d'élargir ses horizons
et de rechercher de nouveaux intérêts peut grandement
contribuer à dissiper l'ennui qui détruit l'attrait
du mariage.
Les meilleures choses ne s'acquièrent
qu'avec l'âge
Les possibilités de renouvellement et d'épanouissement
offertes aux gens d'âge moyen n'ont jamais été
aussi vastes : possibilités d'apprendre, de participer
à des activités nouvelles, de voir du pays,
de faire des connaissances. Celui que son métier en
vient à lasser trouve aujourd'hui de nombreuses occupations
stimulantes en dehors de son travail.
Le grand avantage de l'âge moyen est bien entendu
le solide acquis avec lequel on peut alors aborder les initiatives
et les tâches à entreprendre. Les gens de cet
âge possèdent une sagesse et un discernement
qui ne s'acquièrent qu'avec les années.
C'est à nous de décider ce que nous voulons
faire de l'âge moyen, de cette période de notre
vie où nous sommes le plus autonomes, le moins dépendants
des autres à l'exception de notre famille. C'est une
route que nous devons parcourir par nous-mêmes, et elle
n'est pas sans traquenards, ni impasses, ni faux virages.
Mais si nous savons nous y prendre, elle nous conduira à
l'épanouissement. Elle n'a rien de terrible pour qui
sait se préparer.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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