Vol. 45, N° 10 Octobre 1964
Chance et prévoyance
éclairée
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Le seul fait de gagner de quoi
vivre comporte déjà certains aléas, mais
ceux qui conduisent leur barque avec le moins de soucis sont
sans contredit les gens qui savent par leur prévoyance
réduire au minimum les méfaits éventuels
de la chance ou du hasard.
Dans les affaires, comme dans la vie en général,
on trouve des hommes qui jouent leur fortune, leurs talents
et leur temps sur la tournure des événements,
et d'autres qui mettent tous leurs soins à administrer
leurs biens et à employer leur temps d'une façon
méthodique, afin de s'assurer les plus grandes chances
de succès.
Il est plutôt rare que l'on trébuche sur une
pépite d'or en marchant la tête dans les nuages.
En fait, il est de plus en plus nécessaire pour réussir
dans la vie, non seulement de regarder où l'on va dans
le moment, mais encore de voir ce qui s'en vient, ce qui peut
arriver dans un an ou une dizaine d'années, par exemple.
La prévoyance éclairée se fonde sur
le principe que les phénomènes ne sont pas des
choses isolées. Chacun d'eux est précédé,
accompagné et suivi de plusieurs autres. Le rapport
de causalité qui existe dans le monde est la plus importante
loi naturelle que nous connaissions. Il s'applique aussi bien
dans les affaires et dans la vie privée que dans la
nature.
Celui qui cherche au-delà des faits pour en trouver
la cause ne reste pas abasourdi et meurtri, comme on est si
souvent porté à l'être, devant les bizarreries
de l'existence. Il s'aperçoit que les événements
qui semblent être des caprices du sort ne sont en réalité
que la dernière étape d'une longue série
de causes et d'effets.
Notre connaissance des causes véritables est très
limitée, mais nous savons que dans certaines circonstances
certaines choses se produisent immanquablement. Ce qui importe,
c'est de juger des causes apparentes en se posant trois questions :
(1) Existe-t-il vraiment un rapport de causalité ?
(2) Est-ce le seul qui existe ? (3) Existe-t-il avec
toute l'infaillibilité que nous croyons ?
Ces critères sont d'autant plus nécessaires
que les événements ne font parfois que se succéder
dans le temps sans aucunement tendre vers une fin ; qu'il
arrive aussi que des événements apparemment
reliés entre eux se produisent ensemble sous l'action
d'un troisième facteur, que les causes de phénomènes
analogues ne sont pas toujours identiques.
Le hasard dans l'histoire
L'ancien gouverneur général du Canada, John
Buchan, qui devait devenir plus tard lord Tweedsmuir, nous
a laissé une intéressante causerie intitulée
« The Causal and the Casual in History »,
dans laquelle il cite plusieurs exemples de faits sans importance
qui eurent pourtant de grandes conséquences.
Il est puéril, mais assez intéressant tout
de même, de faire des conjectures sur ce qui serait
arrivé si l'on avait fait telle ou telle chose. Ainsi,
l'Empire romain a dû son existence aux plus remarquables
applications des connaissances techniques acquises jusqu'alors :
témoin ses routes, ses aqueducs, ses tunnels, ses égouts,
ses vastes édifices, sa métallurgie et son agriculture.
Pourquoi les ingénieurs romains n'ont-ils pas inventé
la machine à vapeur ? Ils avaient tout ce qu'il
fallait pour le faire. S'ils ne l'ont pas fait, c'est peut-être,
comme le veut une opinion assez humoristique, qu'ils ne connaissaient
pas encore l'usage du thé et du café. Au dix-huitième
siècle, date de la découverte des possibilités
de la vapeur, des milliers d'hommes pouvaient regarder bouillir
l'eau dans leurs marmites en se chauffant devant l'âtre.
Voici un autre exemple tiré de l'histoire de la vapeur.
Le projet que caressait Napoléon d'envahir l'Angleterre
a été tourné en dérision, mais
que serait-il arrivé si la proposition de Robert Fulton
d'équiper une flotte de navires à vapeur n'avait
pas été étouffée en comité.
Fulton avait écrit à Napoléon :
« Je puis supprimer les obstacles - vent et tempête
- qui protègent vos ennemis et, malgré leur
flotte, transporter vos armées sur leur territoire
à tout moment et en quelques heures. » Bonaparte
envoya cette lettre à son ministre de l'Intérieur,
pour étude immédiate, avec une note disant que
cette proposition « pouvait changer la face du monde ».
Mais le projet n'eut jamais de suite.
Les petites choses qui ont modifié le cours de l'histoire
sont innombrables. Ménélas aurait fort bien
pu, et avec raison, se juger heureux de se voir ravir une
femme aussi frivole qu'Hélène ; mais alors
il n'y aurait eu ni rassemblement de mille navires, ni guerre
de Troie, ni Iliade, ni Odyssée. Si Napoléon
n'avait pas eu de picotements au visage le jour de novembre
1790 où son sort était entre les mains des législateurs
français, il ne se serait pas gratté, le sang
n'aurait pas coulé sur ses joues, la foule n'en aurait
pas conclu qu'on l'avait attaqué, le peuple n'aurait
pas fait irruption dans la salle des délibérations
et imposé la nomination de Napoléon comme premier
consul.
Goering n'a-t-il pas avoué, au cours du procès
des criminels de guerre nazis à Nuremberg, qu'une jolie
blonde l'avait fait dévier de son but au moment où
il s'apprêtait à se faire franc-maçon.
Si je n'avais pas rencontré cette femme, a-t-il dit,
je serais entré dans les rangs de la franc-maçonnerie.
Et il lui eût alors été impossible de
se joindre au parti nazi et de devenir le puissant collaborateur
d'Hitler. Charles Dickens voulait être comédien,
mais il avait le rhume et on le refusa à cause de l'enrouement
de sa voix. C'est pourquoi il devint écrivain au lieu
d'acteur. En tirant une charrette en travers d'une porte cochère,
près du pont de Varennes, pendant la révolution
française, l'humble citoyen Drouet fit échouer
la tentative de Louis XVI et de Marie-Antoinette d'échapper
à la guillotine.
Dans ses Pensées, Pascal fait allusion au
nez de Cléopâtre, qui, « s'il eût
été plus court, eût changé la face
du monde. » Mais peut-être que César et
Antoine auraient quand même trouvé son incontestable
intelligence, sa personnalité et ses attraits irrésistibles
quelle qu'eût été la longueur de son nez.
Sans compter que l'Egypte, en tant que grenier du monde romain,
était un atout que l'on ne pouvait qu'ambitionner de
posséder et que son importance ne tenait pas du tout
au profil de sa reine.
Certains de ces incidents ont été l'effet
du hasard, mais il ne faut pas attribuer au hasard des faits
qui ont une cause explicable, ni laisser notre confiance en
notre bonne étoile nous dispenser de faire ce que nous
dictent le bon sens et la logique pour atteindre le but que
nous désirons.
La chance
La croyance à la magie a joué un rôle
considérable dans l'histoire humaine. Au fond, toute
magie est l'illusion que l'on peut obtenir les résultats
voulus sans le concours rationnel des facultés humaines
et des conditions matérielles. L'homme d'affaires ne
saurait mener sa tâche à bonne fin s'il la conçoit
à la façon de l'homme primitif. Pourtant, il
y a encore des gens qui croient aux porte-bonheur et qui en
ont sur eux ou sur leur bureau, et on voit encore des joueurs
retourner leur veston pour la veine, comme on le fait dans
L'homme qui rit de Victor Hugo.
L'homme que la « chance » favorise est d'ordinaire
celui qui sait jusqu'à quel point il peut s'en remettre
au hasard, qui n'ignore pas qu'il est mathématiquement
certain que la chance ne fait pas d'acception de personnes,
mais qu'elle est absolument impartiale. L'univers est régi
par la loi de la causalité ; seul l'homme qui
méconnaît cette loi peut excuser son échec
en blâmant la fortune ou le hasard.
Mais celui qui a tracé sa route et qui marche dans
la bonne direction, crée un ensemble de circonstances
qui contribuent à sa réussite. Il est alors
en mesure de faire en sorte que chaque incident lui soit profitable.
Comme l'a dit un ancien philosophe : « Les chiffres
sont indifférents, les dés sont indifférents.
Comment saurais-je sur quelle face ils vont tomber ?
Mais tirer habilement parti de ce qu'ils indiquent, voilà
où commence mon véritable rôle. »
Les gens ont toutes sortes d'idées sur l'origine
des inventions et des découvertes. Il y a d'abord celle
de l'éclair de l'inspiration, comme la chute de la
pomme sur la tête de Newton, qui lui fit saisir tout
à coup la loi de l'attraction universelle ; vient
ensuite la théorie selon laquelle l'invention est le
fait d'équipes de chercheurs que l'on fait travailler
de neuf à cinq dans des domaines rigoureusement déterminés.
En réalité, la plupart des grandes inventions
et des découvertes importantes sont attribuables au
génie créateur de leur auteur, mais au génie
allié le plus souvent à une longue période
de travail organisé et assidu. Il faut certes avoir
de l'originalité, connaître son sujet, être
exempt de préjugés et avoir de la discipline,
mais il importe surtout d'avoir un plan à suivre.
Sans l'aide d'un plan fondé sur les renseignements
et une bonne préparation, les chances de succès
se trouvent considérablement réduites, et l'on
demeure impuissant sous le choc d'une difficulté imprévue
ou de la tournure inopinée des événements.
Celui qui sait parer aux éventualités connues
peut librement s'occuper de celles qui ne le sont pas.
Le fait de noter sur le papier pourquoi, comment, où,
quand et par qui une tâche quelconque est accomplie
suffit à lui seul à éveiller des idées
sur la façon de l'exécuter mieux encore. On
ne saurait imaginer travail plus profitable.
Personne ne peut nier ces avantages : la prévoyance
aide à n'omettre aucun des détails qu'il faut
examiner avant de se mettre à l'oeuvre ; elle
permet de coordonner et de régler ses actions de manière
à faire porter ses efforts là où les
possibilités d'amélioration et les chances de
succès sont les plus fortes. Un bon plan doit être
élaboré pour une période de temps que
l'on peut normalement prévoir. Il doit aussi comporter
des dates d'exécution assez précises.
Il y a deux sortes de plans détaillés :
celui qui procède de la nervosité, du caprice
et de l'obsession, et le plan qui, axé sur un but bien
déterminé, s'applique avec tout le soin nécessaire
à l'atteindre. Sinclair Lewis nous donne un exemple
du premier genre de plan dans Babbitt. Pour le court
espace d'une heure et demie où il devra s'absenter
du bureau pour aller déjeuner, le héros fait
des préparatifs à peine moins poussés
que s'il s'agissait de dresser les plans d'une guerre européenne.
Le biographe Vasari met le second en lumière en rapportant
que le pape, ayant chargé Léonard de Vinci de
faire un tableau et apprenant ensuite que l'artiste avait
commencé par essayer le vernis qu'il avait l'intention
d'employer, afin de réaliser quelque chose de durable,
se serait écrié : « Hélas !
cet homme ne fera jamais rien, car il songe à la fin
avant de commencer. »
Mais la prévoyance a encore un autre avantage :
elle évite les soucis. S'il ne se croise pas les bras
devant les infortunes évitables, l'homme avisé
ne perd pas de temps et ne s'émeut pas sur celles qu'il
peut empêcher par sa prévoyance. Prévoir
c'est se prémunir à coup sûr contre les
tracasseries. On échappe ainsi à l'irritation
que provoque infailliblement l'imprévu et aux sollicitations
cuisantes des choses qui auraient dû être faites.
Il n'en demeure pas moins indéniable que la chance
joue effectivement un certain rôle dans notre vie. On
n'a qu'à parcourir l'histoire pour s'en convaincre.
Nous sommes bien obligés de nous plier aux circonstances
que nous impose notre milieu. Comme dans une partie d'échecs,
nous devons souvent changer de tactique pour nous adapter
au jeu de l'adversaire. Mais il serait impardonnable d'entreprendre
une tâche sans se tracer un plan qui voit venir les
choses d'aussi loin que possible.
La méthode scientifique
Les hommes de science sont peut-être les meilleurs
modèles à imiter pour qui veut travailler avec
ordre et organisation. La méthode scientifique n'est
pas l'art d'inventer des nouveaux dispositifs ou de nouvelles
techniques, c'est une façon de penser.
La science consiste à observer les faits et à
essayer de les comprendre. L'objet de la méthode scientifique
est de nous mettre sur une voie précise et bien définie,
où il y a une certaine probabilité d'arriver
au résultat désiré. Cela n'appartient
pas en propre à la chimie, à la physique ou
à la biologie, mais se trouve souvent mis en pratique
par l'homme d'affaires avisé qui veut résoudre
un problème concret, par l'avocat qui scrute les preuves,
par l'homme d'État qui élabore une nouvelle
loi, par le chef de famille qui projette de rénover
sa maison.
Voici quelles sont les règles de la méthode
scientifique : poser la question en termes clairs, ne
rien considérer comme admis, accepter les faits si
désagréables soient-ils, réunir des preuves
ou des données fondées sur l'expérience
ou l'observation et tirer des conclusions préliminaires
dites hypothèses. L'étape suivante consiste
à vérifier les hypothèses afin de savoir
laquelle correspond le mieux aux faits observés, aux
idées qui en sont déduites et au but recherché.
Il s'agit ensuite de tirer les conclusions définitives
et de se mettre à l'oeuvre.
Une telle méthode conduit non seulement à
un meilleur travail, mais aussi à de meilleures décisions
administratives. Elle dévoile la vérité,
révèle ce que sont les choses et montre comment
les manier.
Certains nient toute utilité à la méthode
scientifique dans les affaires et dans la vie quotidienne
sous prétexte qu'elle est insupportablement cauteleuse,
indécise et embourbée. Au contraire, cette méthode
hâte les choses en s'assurant au départ que le
résultat sera ce que nous voulons, que les moyens employés
seront efficaces, que la cause et l'effet ont été
étudiés, que l'on peut affronter sans crainte
l'élément de hasard qui subsiste parce que le
terrain a été bien préparé.
Les renseignements
Le renseignement et la documentation constituent pour ainsi
dire la matière première du raisonnement. Ils
sont essentiels pour prévoir les événements
et en infléchir le cours. Tout ce qui est grand se
fonde sur le savoir, et l'homme qui n'a pas le désir
instinctif d'apprendre et de chercher la vérité
ne peut rien accomplir d'original et de valable.
Nous devons nous efforcer de ranimer en nous la passion
de la découverte qui caractérisait nos jeunes
années. Les enfants s'intéressent à tout
ce qu'ils voient et entendent. Ils cherchent constamment et
ardemment à savoir et à s'instruire. Les hommes
qui font de grandes choses demeurent dans cet état
d'esprit toute leur vie. Ils regardent et observent, ils notent
et analysent, plus que les autres.
C'est un grand pas de fait dans la voie du succès
que de se rendre compte qu'il y a des choses que l'on ignore
et de prendre les moyens pour combler cette lacune. Se renseigner,
rechercher la vérité dans un domaine quelconque,
c'est l'un des plus purs délices de l'existence.
Le fait de savoir influe non seulement sur les jugements
que nous portons, mais aussi sur notre intégrité
en nous permettant de mieux discerner le vrai du faux. Celui
qui possède des renseignements sûrs à
propos d'une question dispose d'une base solide pour établir
ses plans et ses prédictions.
Mais il faut faire des recherches. Newton ne doutait pas
que les cieux « proclament la gloire de Dieu, »
mais il s'est donné la peine de constater, en regardant
dans un télescope, comment ils le font exactement.
Analyse et contrôle
L'analyse est l'ennemi de l'imprécision et de l'ambiguïté,
qui sont deux grands adversaires de la solution intelligente
des problèmes. Elle dégage les éléments
essentiels d'une situation ou d'un plan, et fait saisir les
rapports qui existent entre eux. La largeur de vue qu'elle
confère permet d'envisager les choses sous leur véritable
jour et de bien apprécier la valeur de chaque fait
par rapport au but que nous poursuivons.
Après avoir disséqué le problème
ou la situation, examiné ses diverses parties et écarté
ce qui est sans importance, nous nous trouvons en présence
de l'essentiel, des éléments qui réclament
notre attention. Il s'agit ensuite de les classer et de les
interpréter.
Les directeurs qui ont un faible pour les mots d'ordre feraient
bien de noter sur leur agenda qu'ils ne doivent pas oublier
de se poser une fois par mois cette petite question :
« Que se passe-t-il ? » Cela les aidera à
s'arracher à la routine et à regarder autour
d'eux et en eux-mêmes. Les réponses apportées
à cette question pourront être fascinantes ou
exaspérantes, mais le jeu sera toujours très
amusant.
Il y a deux choses aussi simples qu'essentielles à
faire avant de pouvoir considérer un problème
comme résolu ou un plan comme complet : ordonner
et vérifier. Quelque bouleversante que soit la situation,
il faut autant que possible garder le sens des proportions
et établir des priorités afin qu'aucun détail
ne cloche. Un manque d'équilibre en un point quelconque
peut déranger le meilleur des plans.
Les décisions doivent être mises à l'épreuve.
Un homme d'affaires doit cultiver son sens du discernement.
Examinez les fondements de vos plans et vérifiez chaque
étape de leur application. On épargne du temps
et de l'argent en démasquant la fausseté, partout
où elle se trouve.
Prévoir des variantes
Les décisions doivent comporter des variantes. Un
bon plan n'est pas nécessairement quelque chose de
figé et immuable, où il ne manque aucun point
sur les i. Il doit parer de façon intelligente à
l'imprévu.
Il n'existe pas de répertoire complet des erreurs
que l'on commet dans les affaires et dans la vie privée,
mais il semble, à la réflexion, que les plus
courantes soient les suivantes : négligence de
prévoir des solutions de rechange ou tendance à
trop les simplifier, fausse appréciation des mérites
respectifs des solutions de rechange. Lorsqu'un carrefour
se présente, il se peut que votre plan ne soit pas
utilisable tel quel, mais si vous avez eu la clairvoyance
de penser à ce qui pouvait se produire, vous serez
à même de choisir sans hésitation la meilleure
voie.
Quoi qu'il arrive, il est toujours avantageux d'avoir bien
pensé à son affaire. La science a ses savants
de laboratoire, qui ont les yeux rivés aux microscopes
et l'esprit toujours en avance sur les connaissances de leur
temps. Les hommes d'affaires aussi ont besoin d'un lieu de
retraite, où ceux qui sont chargés de l'orientation
générale et de l'organisation des entreprises
pourraient s'isoler pour étudier et réfléchir
dans le calme et le recueillement. L'expression « tour
d'ivoire » s'emploie souvent dans un sens péjoratif.
Mais n'est-il pas logique et naturel de vouloir se retirer
dans la solitude pour chercher à mieux comprendre les
faits, à concevoir des idées et à élaborer
des plans féconds ? Il est tout à l'honneur
des esprits supérieurs et des chefs de pouvoir faire
concourir le savoir, l'expérience et la sagesse à
la bonne organisation de leurs entreprises.
Mais la décision ne va pas sans l'action. Il doit
s'établir un équilibre pratique entre les buts
souhaitables et le prix à y mettre pour les atteindre.
Les hommes inférieurs se dérobent devant le
grave devoir de prendre des décisions et de les mettre
en pratique, mais les véritables chefs savent bien
qu'une entreprise ne résisterait pas longtemps au régime
des « sursis d'exécution ».
Sans l'action ou la mise à exécution, les
plans restent stériles. À une époque
dont le médicament symptomatique est devenu le tranquillisant,
la société a besoin plus que jamais d'hommes
assez courageux et énergiques pour affronter la vie
avec hardiesse. C'est à eux qu'il incombera de faire
passer les projets de la planche à dessin aux fondations.
Tout le monde connaît l'exploit du petit Hollandais
qui sauva son village en bouchant un trou dans une digue avec
son doigt. En plus du garçonnet, de son doigt et du
heureux hasard qui le fit passer par là, il fallait
pour cela de la présence d'esprit, de l'initiative
et de la rapidité d'action.
Le changement est inévitable
Aucun plan, si bien conçu soit-il, ne peut nous dispenser
de l'obligation de nous conformer aux transformations qui
s'accompliront inéluctablement dans nos vies, dans
nos entreprises, dans notre pays et dans le monde. Dans la
société d'autrefois, les gens cheminaient du
berceau à la tombe comme sur des rails et selon des
lois indiscutables. Aujourd'hui, nous savons qu'il existe
beaucoup de points d'interrogation, et les réponses
des autres ont des répercussions sur notre vie la plus
intime.
C'est dire que nos plans doivent être revus et modifiés
pour répondre aux conditions nouvelles. Il nous faut
faire l'inventaire des idées qui meublent notre esprit,
afin d'en expulser ce qui ne s'accorde pas avec notre temps
et l'enrichir de tous les perfectionnements et les améliorations
mis à notre disposition par le génie et le travail
de l'homme.
Reprenons l'exemple de la science. Les découvertes
d'Aristote n'ont-elles pas été remplacées
par celles de Newton, qui à leur tour ont cédé
la place à celles d'Einstein ?
Ce qui ressort de toutes ces considérations, c'est
qu'il est dangereux et préjudiciable de négliger
de faire des plans ou de remettre cette tâche à
plus tard, quelle que soit notre confiance dans notre bonne
fortune, mais qu'il importe tout de même de tenir compte
du hasard, qui, dit-on, fait parfois bien les choses. Le fait
de travailler sans plan a aussi un autre désavantage :
il se peut que l'on suive inconsciemment les plans que d'autres
ont tracés dans leur propre intérêt.
Une vie ou une entreprise qui n'obéit à aucun
plan est comme ces morceaux de glaise à modeler dont
on se sert dans les jardins d'enfants et qui prennent chaque
jour une forme différente suivant la personnalité
du bambin qui tente de s'exprimer dans cette matière
malléable.
Les hommes dynamiques préparent et organisent leur
action. Ils prennent toutes les mesures nécessaires
pour favoriser et prédéterminer la réalisation
de leurs fins. Loin de tenir les yeux fixés sur le
pare-chocs de la voiture qui les précède, ils
regardent assez loin devant eux pour éviter les contretemps
et les ennuis.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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