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Novembre 2000 Éloge de la décence
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La décence n'a rien d'un mot pompeux,
porteur de nobles idéaux comme peuvent l'être
l'humanité, la dignité, l'honneur et d'autres
termes apparentés. Personne n'est jamais mort pour
elle au champ de bataille. Le terme décrit plutôt
une vertu minimum sur laquelle repose l'échelle des
valeurs sociales et morales modernes, et que l'on est en droit
de retrouver chez les membres de toute société
civilisée qui se respecte.
Dans son acception courante, le terme « décence »
décrit un consensus général sur ce qui
constitue un comportement acceptable. Si cette norme universelle
n'est pas toujours respectée dans la pratique, elle
est en revanche omniprésente dans la langue de tous
les jours.
À preuve, la fréquence à laquelle le
mot « décent » revient dans la conversation
courante en Occident : revenu décent, logement
décent, éducation décente, etc. L'emploi
répété de ce terme démontre que
la présomption d'un traitement décent constitue
un des piliers de la société civile.
Le principe voulant que les gens se conduisent décemment
les uns envers les autres, et que leurs institutions se conduisent
décemment envers eux, est au coeur du contrat social
qui régit officieusement les relations humaines dans
un système démocratique. Les comportements décents
sont à ce point tenus pour acquis qu'ils passent souvent
inaperçus, tant qu'ils ne sont pas absents. Ainsi,
au quotidien, la plupart d'entre nous fournissons une quantité
de travail « décente » en échange
d'une rémunération « décente »,
en justifiant par nos efforts le salaire que nous recevons,
tant que celui-ci est proportionné. Peut-être
est-ce un cliché à l'échelle individuelle,
mais l'existence de toute l'humanité en dépend.
C'est en effet cet effort honnête, multiplié
des milliards de fois à chaque heure de chaque jour,
qui fait tourner l'économie mondiale.
La décence est le propre de la classe moyenne
La décence est la vertu par excellence de la classe
moyenne, qui forme la majorité de la population des
pays occidentaux. Selon le regretté Charles Schulz,
créateur de Peanuts, c'est cette majorité silencieuse
et équilibrée qui empêche les Etats-Unis
de sombrer dans les pires excès.
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De nos jours, certains comportements autrefois considérés comme indécents sont presque devenus la norme dans nos cultures occidentales |
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Le Canada compte lui-même une imposante classe moyenne
et, de fait, ses ressortissants sont réputés
internationalement comme des gens « décents ».
Sans être très expansifs, ils n'hésitent
pas à clamer leur indignation lorsque leurs gouvernements
se retrouvent sur la sellette pour avoir traité les
citoyens avec une décence moindre que ce que dictent
les normes canadiennes. Que leur pays reste un endroit décent
pour vivre leur importe davantage que la gloire nationale.
Tous ces gens se font généralement les gardiens
de ce que certains intellectuels appellent les valeurs morales
« propres » à la classe moyenne (ces derniers
ne pouvaient en effet concevoir que les valeurs morales puissent
être les mêmes pour tout le monde, quel que soit
le statut social). La protection des valeurs morales sous-
tend d'ailleurs au moins une des définitions que le
dictionnaire donne du mot décence - « réserve,
dignité dans le langage, les manières »
-, qui présente un lien évident avec la définition
première du terme - « respect des bonnes moeurs ».
Une société de moins en moins décente
De nos jours, certains comportements autrefois considérés
comme indécents sont presque devenus la norme dans
nos cultures occidentales. Dans les grandes villes et leurs
« quartiers chauds », le manque de réserve
et de dignité dans le langage et les manières
est tellement courant qu'il ne choque ni même ne gêne
presque plus personne. Cela dit, nul n'est besoin de vivre
dans la jungle urbaine pour être exposé à
l'indécence. Réfugiez-vous au sommet d'une montagne,
et elle continuera de vous atteindre par le biais de la télévision,
que cela vous plaise ou non.
Pour beaucoup d'adultes aujourd'hui, la difficulté
consiste moins à éviter d'être exposés
à du matériel indécent qu'à empêcher
leurs enfants d'y être exposés. Les parents s'inquiètent,
à juste titre, de voir leurs enfants grandir trop vite
sous l'influence des médias. Il y a encore quelques
années, les réseaux de télévision
répondaient plus ou moins à cette préoccupation
en censurant eux- mêmes leurs émissions aux heures
où l'auditoire était le plus susceptible d'être
composé de jeunes. Ces cases horaires ne seront bientôt
plus qu'un lointain souvenir.
Il fut un temps où un téléspectateur
pouvait échapper à ce déferlement d'obscénités
en se tournant vers les émissions d'actualité
ou d'affaires publiques. Plus maintenant : le scandale
Clinton-Lewinski a fait la une des journaux télévisés
pendant des mois d'affilée. Même si certains
ont fait valoir que l'événement justifiait une
couverture approfondie du fait de son importance politique,
les reporters ont fait leurs choux gras des détails
les plus salés de l'affaire. Il y a quelques années,
l'affaire Bobbitt avait elle aussi défrayé la
chronique, même si sa portée politique était
plutôt douteuse.
Rectitude politique et décence
Les journalistes de la télévision se sont
visiblement ralliés à la notion voulant qu'il
n'existe ni bien ni mal absolu, et prennent garde de ne jamais
rien dire qui pourrait ressembler de près ou de loin
à une prise de position morale. Leur hésitation
est partagée par d'autres guides d'opinion. Face à
ce relativisme, un observateur américain s'est récemment
dit inquiet que son pays « devienne une nation incapable
d'exprimer des jugements fondamentaux sur ce qui est bon ou
mauvais ». Le simple fait de se demander publiquement
si quelque chose est bon ou mauvais risque d'être conspué
par les cercles intellectuels dominants comme étant
dépassé, comme si la sempiternelle notion de
péché était du jour au lendemain à
mettre aux oubliettes. Tout le monde se trouve de bonnes raisons
d'enfreindre chacun des dix commandements mais pas le onzième,
à savoir, selon le sociologue Paul Stein, « Tu
ne jugeras point ».
Porter un jugement n'est pas « politiquement correct »
et n'est donc pas de bon ton en société. Or,
les croisés de la rectitude politique n'ont réussi
qu'à remplacer un cortège d'anciens tabous par
de nouveaux interdits, tout aussi pernicieux. La rectitude
politique rappelle la pruderie extrême de l'époque
victorienne, où il était considéré
comme contraire aux bonnes moeurs d'exposer la moindre partie
d'un membre. Ces interdits ont suscité une réaction
démesurée qui, au fil des années, nous
a fait basculer dans l'excès inverse.
Quelque part en cours de route, le paravent social de la
pudeur est tombé en même temps que les tenues
s'allégeaient. Dans le monde actuel de la mode et du
divertissement, l'impudeur est ce qui fait vendre. Sa manifestation
ultime, la pornographie, est librement accessible dans les
livres, les magazines, les vidéos et les sites Web.
Comme le faisait récemment remarquer un observateur,
l'érotisme sur Internet en a fait un « quartier
de débauche virtuel ».
Cela dit, nul besoin de pousser l'impudeur à l'extrême
pour être indécent. L'indécence n'est
pas systématiquement liée au sexe; on peut être
indécent en étant tout habillé. Rappelons-nous
que la décence est aussi définie comme « la
réserve, la dignité dans le langage ».
Les mots grossiers choquent les bonnes manières sans
nécessairement être obscènes, et même
si leur emploi est tellement répandu chez les jeunes
des deux sexes que leur sens original a été
oublié, ils n'en risquent pas moins de gêner
ceux qui les entendent. Par simple courtoisie (un autre mot
dont le sens paraît être tombé dans l'oubli
), les « contrevenants » auraient intérêt
à tourner leur langue sept fois dans leur bouche avant
de parler. La vulgarité du langage va de pair avec
celle des manières. Toutes deux sont nées de
l'impression générale voulant que les droits
individuels et la liberté d'expression priment sur
les droits et sentiments de nos semblables.
La décence n'est-elle plus qu'illusion ?
Cette réflexion brosse un tableau peu encourageant
de la décence, eu égard en particulier à
l'obscénité, à la nudité et à
la vulgarité. Il est toutefois étrange de constater
combien elle a résisté au passage du temps.
Les « gens décents » ont jusqu'à présent
repoussé toutes les attaques subies par leur code de
conduite sans jamais dévier de celui-ci. À première
vue, on pourrait les croire motivés par un sens inné
des relations humaines, mais tout n'est pas si simple. Les
gens parlent de la décence comme de n'importe quel
autre sentiment, mais la décence n'est manifestement
pas une qualité fondamentale ou constante de l'espèce
humaine. Elle a été foulée aux pieds
en maints endroits et occasions. Le nettoyage ethnique des
Balkans en est un triste exemple. On parle quelquefois d'
« enterrement décent ». Il suffit de jeter
un coup d'oeil aux fosses communes des victimes de ces atrocités
ethniques pour avoir une bonne idée de ce qu'est vraiment
l'indécence.
La décence s'apprend-elle à la maison ?
Il semblerait que le débat entre nature et culture
soit résolu, du moins en ce qui concerne la décence,
par le fait que celle-ci est observée dans certaines
familles et pas dans d'autres. S'il est vrai que les bonnes
manières semblent innées dans certaines lignées,
il est encore plus vrai que ces manières s'acquièrent
à la maison, notamment celles qui sont le propre d'un
comportement décent. Il arrive également que
des gens élevés dans un milieu décent
« tournent mal » sous l'influence de compagnons
peu recommandables. Et la décence semble particulièrement
vulnérable lorsque l'argent ou la carrière entre
en jeu.
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Les croisés de la rectitude politique n'ont réussi qu'à remplacer un cortège d'anciens tabous par de nouveaux interdits, tout aussi pernicieux |
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Même si tout indique que la décence est quelque
chose d'acquis, on pense généralement - si tant
est qu'on se donne la peine d'y penser - qu'elle ne requiert
aucune aptitude particulière. C'est d'autant plus dommage
que la décence n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît.
Elle ne s'apprend pas facilement. Les dictionnaires ne lui
rendent pas justice car, au sens où on l'entend généralement,
elle implique bien plus que la simple observation d'un ensemble
de règles de société. Elle met en jeu
un écheveau complexe de traits de caractère
tels que la bienveillance, l'honnêteté, l'équité,
le sens de la justice et l'intégrité. Cet ensemble
de valeurs morales est profondément ancré dans
la philosophie. Si négligeable qu'un acte individuel
puisse paraître, la décence est la transposition,
à l'échelle humaine, de la théorie du
bien.
« Qu'est-ce que j'y gagne ? »
On peut en même temps s'étonner que si peu
de philosophes se soient spécifiquement penchés
sur le sujet. Peut-être cette qualité est- elle
si courante qu'elle est passée presque inaperçue
des grands esprits de ce monde. A cet égard, le concept
de « devoirs universels » de Confucius est probablement
ce qui se rapproche le plus d'un cadre théorique. Son
fondement, que le philosophe qualifiait par ailleurs de « règle
d'or », se résume ainsi : « Agissez
envers les autres comme vous aimeriez qu'ils agissent envers
vous. » Vue sous cet angle, la pratique de la décence
répond à l'objectif, froidement pragmatique,
d'être soi-même assuré d'un traitement
équitable - lequel n'a rien à voir avec la bienveillance.
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Les mots grossiers choquent les bonnes manières sans nécessairement être obscènes |
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Le grand sage chinois n'était pas idéaliste
au point de nier l'existence du mal. Il reconnaissait que,
dans un monde imparfait comme le nôtre, il n'est pas
toujours facile de faire le bien. Il qualifiait néanmoins
de « lâches » ceux « qui savent ce qui
est bien et qui ne le font pas ». En inversant ce raisonnement,
on pourrait dire qu'agir décemment demande du courage.
Dans ses Entretiens, rendus publics aux alentours
de 400 av. J.-C., Confucius reconnaissait que les comportements
indécents exercent un fort attrait sur les gens. Étant
donné que la vertu en soi ne paie pas, agir décemment
est parfois contraire à l'intérêt matériel.
Le philosophe encourageait son lecteur à ne pas céder
à la tentation et à fuir l'influence de ceux
qui prêchent le bien, mais qui n'hésitent pas
à adapter leurs principes selon les circonstances.
Sa parole rejoignait ainsi un principe philosophique fondamental
exprimé dans la Bible : « Sois fidèle
à toi-même. »
Préoccupé par les tentations de ce que nous
appelons maintenant l'éthique circonstancielle, Confucius
est à l'origine du principe voulant que l'on commence
par appliquer ce que l'on veut enseigner. Le philosophe considérait
la sincérité comme la vertu à cultiver
par -dessus tout. Une personne sincère, écrivait-il,
est celle qui choisit la voie du bien et qui n'en dévie
pas même lorsque la tentation est grande. Cette voie
était, selon lui, celle du paradis.
Un équilibre à préserver
Justinien le Grand, empereur de Byzance, s'est lui aussi
intéressé à la décence - le terme
étant toutefois pris dans un sens différent
du sens moderne. Dans les années 1500, le penseur distillait
ses idées dans cette formule concise : « Les
préceptes de la loi sont les suivants : vivre
honnêtement, ne blesser personne et donner à
chaque homme son dû. » (Qu'une femme doive également
recevoir son dû était encore impensable à
cette époque, mais l'esprit de la formule s'applique
pareillement aux deux sexes.) En tant qu'administrateur professionnel,
Justinien savait que les lois les plus importantes sont celles
qui ne sont pas écrites. Ce sont les lois dictées
par la conscience qui assurent la vraie justice et la paix
civile. Si la décence, au sens de « bonnes moeurs »,
est protégée par les textes législatifs,
aucun de ceux-ci ne stipule en revanche qu'un homme ou une
femme peut être poursuivi pour ne pas avoir traité
son voisin avec équité, compassion et considération.
Seules les normes courantes régissant la vie en société
peuvent garantir un tel traitement. Dans une société
bien ordonnée, la loi implicite de la décence
est celle qui est la mieux respectée.
L'observation ou l'inobservation de cette loi a une profonde
incidence sur la qualité de vie propre à une
époque ou à un lieu - et, sans aucun doute,
sur la vie elle-même. Comme l'écrivait le merveilleux
romancier et essayiste du XXe siècle Aldous Huxley,
« la mince et fragile carapace de la décence est
tout ce qui sépare une civilisation, pour impressionnante
qu'elle soit, de l'enfer de l'anarchie ou de la tyrannie systématique
qui couve sous la surface ». [traduction]
Le vernis de la civilisation dont l'homme moderne a réussi
à se parer est tout aussi mince et fragile, comme l'ont
prouvé tous les démagogues assoiffés
de sang qui ont marqué le XXe siècle. Dans le
passage suivant écrit dans les années 30, et
précurseur de bien des horreurs à venir, Walter
Lippmann, alors doyen du journalisme, notait : « Les
hommes sont barbares depuis bien plus longtemps qu'ils ne
sont civilisés [...]; cette propension, aussi puissante
que la gravité, à céder au stress et
aux tensions, à la négligence et à la
tentation pour revenir à notre nature première
couve en chacun de nous. » Cette nature première
se caractérise moins par la décence que par
la sauvagerie. Malgré tout, alors même que le
sang des innocents éclabousse encore les murs de plusieurs
villes du monde, l'étincelle de la décence continue
de briller dans le noir - celle-là même qui,
par exemple, a poussé des non-juifs à risquer
leur vie en cachant leurs voisins juifs au cours de la Seconde
Guerre mondiale.
Malgré les forces qui menacent de l'éteindre
au sein d'un monde indiscipliné, avide et dépourvu
de principes, l'étincelle de la décence continue
de guider les peuples du monde entier. Comme le don originel
du feu, elle doit être continuellement protégée
et entretenue pour que les êtres humains ne régressent
pas au stade de la barbarie, comme ils l'ont fait tant de
fois par le passé. Publié par la Banque Royale
du Canada.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
de la collection du Bulletin RBC sont disponibles sur notre
site web à l'adresse www.rbc.com/responsabilite/bulletin.
Notre adresse électronique est rbcletter@rbc.com.
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