Vol. 50, N° 11 Novembre 1969
La bureaucratie
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La bureaucratie est devenue une
nouvelle espèce de péché dans l'esprit
de bien des gens, et pourtant les employés de bureau
qui accomplissent consciencieusement leur travail se rangent
parmi les hommes de bien. La bureaucratie est une façon
de traiter les affaires, une méthode sans laquelle
il nous serait impossible d'assurer l'exécution des
tâches compliquées de notre temps.
Le mot s'est tellement avili dans la langue courante qu'il
en est venu à susciter un sentiment de facétie
antiadministrative. Il suffit d'introduire une pièce
de monnaie dans la goulotte « bureaucratie » de
l'appareil automatique de l'opinion publique et d'appuyer
sur le bouton pour qu'il en jaillisse instantanément
un rire moqueur accompagné d'une évocation du
rond-de-cuir incompétent et tatillon dont nous parlent
les romans du dix-neuvième siècle.
Il est d'autant plus difficile de se former une idée
rationnelle qu'une partie des électeurs sont aussi
épouvantés par ce terme que certains zélateurs
qui voient du mal dans tout ce qui leur déplaît,
alors que d'autres sont fascinés par le projet de transformer
le monde entier en un immense bureau, dont l'individu serait
exclu et où les ordinateurs veilleraient au bien-être
des masses.
Comme dans le cas de tant d'autres choses de la vie, il
y a beaucoup à dire pour et contre la bureaucratie.
Mais ce qu'il y a de bon dans le système ne doit pas
être déprécié à cause des
erreurs de ceux qui l'appliquent, et les attaques inconsidérées
contre les employés des services publics, les travailleurs
industriels et les personnes qui exercent des activités
sociales, culturelles et d'intérêt commun sont
un luxe qu'aucune démocratie ne peut se payer.
Ceux qui parlent et écrivent contre la bureaucratie
critiquent en réalité notre régime de
gouvernement et d'économie, et le bureaucrate n'est
en somme que le bouc émissaire tout indiqué.
En quoi consiste la bureaucratie ?
Si nous tentons de préciser le sens réel du
mot « bureaucratie », nous constatons que, dans
l'administration d'État, la bureaucratie consiste en
un système centré sur un ensemble hiérarchisé
de fonctionnaires chargés d'appliquer les lois et les
règlements que leur transmettent les représentants
élus du peuple. Dans les affaires, la bureaucratie
désigne l'organisation par services visant à
favoriser une meilleure exécution des opérations.
Ni l'État ni l'entreprise privée ne sauraient
subsister sans les employés de bureau. Ce sont eux
qui réalisent dans la pratique les politiques des gouvernements
et les programmes des hommes d'affaires.
Le fonctionnaire connaît à fond le labyrinthe
des règles, des procédés et des formes
que l'homme ordinaire n'a nullement besoin de connaître.
Le rôle du fonctionnaire est de lui servir de guide
dans ce dédale. Idéalement, il protège
le citoyen contre l'arbitraire du despotisme.
Ce système n'est pas, comme certains le croient,
le résultat d'un excès de démocratie.
Nulle part la bureaucratie n'est aussi florissante que sous
un régime autocratique, où les employés
de bureau sont traités avec une condescendance méprisante
par leurs supérieurs et ne trouvent une compensation
qu'en empoisonnant la vie du public. Pendant que se déroulait,
il y a trois mille ans, le célèbre siège
de Troie, qui allait déterminer le cours de l'histoire
et donner lieu à tant de légendes, des fonctionnaires
griffonnaient sur leurs tablettes la cote de l'impôt
et délivraient des ordres de paiement.
Aujourd'hui, les ministres de la Couronne assument collectivement
la responsabilité politique des grandes lignes d'action
du gouvernement et des actes administratifs de milliers de
fonctionnaires dont ils ne connaissent parfois que vaguement
l'existence. Les dirigeants sont exposés aux critiques
du public et aux attaques de l'opposition, mais la bureaucratie
est soustraite à ces commotions. C'est aux fonctionnaires
qu'appartient la spécialisation, la connaissance approfondie
des techniques qui permet de réaliser les objectifs
du gouvernement.
On peut se faire une idée de toute la mesure dans
laquelle les ministres comptent sur la fidèle exécution
des tâches par les fonctionnaires en comparant leur
situation avec celle de la haute direction dans les affaires.
Nul conseil d'administration d'une industrie n'a à
se présenter tous les après-midi devant un comité
d'actionnaires et à subir un interrogatoire sur la
façon dont il conduit l'entreprise. Aucun président
de conseil d'administration ne met aussi complètement
sa réputation entre les mains de son personnel que
ne le fait le ministre du gouvernement, qui sait que, si son
équipe de collaborateurs le trahit, il y a, dans la
coulisse, le cabinet en puissance de l'opposition toujours
prêt à s'emparer du pouvoir.
L'importance du travail qu'il accomplit peut amener l'employé
de bureau à se faire une trop haute opinion de son
rôle et l'encourager à favoriser son service
au détriment du système dans son ensemble. Il
peut même canaliser l'administration vers une série
de méthodes immuables sans tenir compte du travail
des autres services ou de l'oeuvre commune à laquelle
tous contribuent. En agissant ainsi, il se classe dans une
catégorie condamnable des serviteurs de l'État.
La bureaucratie dans les affaires
Toute entreprise commerciale de grande envergure possède
sa bureaucratie, au bon sens du mot. C'est un élément
essentiel des opérations quotidiennes. Il s'agit tout
simplement de l'application des principes de la spécialisation
et de la répartition de la main-d'oeuvre au travail
administratif et de bureau.
Là où il y a une administration, il y a un
bureau, et là où il y a un bureau, il y a une
bureaucratie. On réunit les efforts d'individus aux
connaissances et aux talents divers en vue de constituer une
équipe efficace. La bonne organisation offre un moyen
d'attribuer les pouvoirs, de répartir les charges,
d'assurer la communication entre les spécialistes de
diverses activités et d'établir une chaîne
de responsabilité.
Dans le monde simple d'autrefois, les affaires, elles aussi,
étaient simples. Il y avait un patron à qui
tous étaient comptables, un patron qui était
partout et qui s'occupait de tout. Dans les grandes entreprises,
l'étendue, la complexité et la rapidité
des opérations rendent cet ancien système de
gestion impossible. Aucun homme ne peut à lui seul
diriger efficacement, dans le détail, une douzaine
ou une centaine de secteurs des activités d'une firme.
À mesure que l'entreprise prend de l'expansion, la
direction se trouve dans la nécessité de déléguer
une partie de plus en plus grande du pouvoir de décision
aux subordonnés, qui, à leur tour, délèguent
la responsabilité aux échelons inférieurs.
Comme les ministres, les fonctionnaires supérieurs
ne peuvent diriger, ni même connaître la totalité
des activités qu'exercent les services et les divisions.
Mais les chefs de service et les ministres veillent à
déceler l'inertie bureaucratique, à réprimer
la tendance de certains hommes à exagérer l'inviolabilité
de leurs tâches propres et à mettre un terme
à leurs attitudes arrogantes envers le personnel et
le public.
Un danger à prévenir est celui de la surorganisation,
état de choses qui a pour résultat d'étouffer
l'initiative. Les dirigeants d'entreprise ne croient pas à
l'organisation pour elle-même, mais pour ce qu'elle
permet d'accomplir. Si la délégation de la responsabilité
aux divers services se traduit par une fragmentation de l'entreprise,
c'est peut-être parce que la communication et la coopération
laissent à désirer.
La filière du commandement est importante. L'homme
qui est à la tête de l'entreprise veut qu'une
chose soit faite. Il la confie au directeur ou au chef compétent,
c'est-à-dire à la personne la plus apte par
son instruction, sa formation et son expérience à
l'exécuter dans le détail. Chacun des intéressés
doit pouvoir compter que son supérieur immédiat
lui donnera des directives précises et que son inférieur
immédiat accomplira convenablement le travail. Au sein
de cette filière, chaque collaborateur, quel que soit
son rang, doit être en étroite consultation avec
celui qui le précède et celui qui le suit dans
la hiérarchie.
Rien ne peut surpasser en importance la collaboration entre
les chefs des services autonomes. Dans le gouvernement comme
dans les affaires, l'efficacité et la courtoisie exigent
qu'aucune décision intéressant un autre service
ne soit prise sans l'approbation du chef du service en question.
L'harmonie n'est pas une chose morte, comme un moteur arrêté.
Elle suppose que les personnes et les choses se meuvent à
l'unisson en vue de réaliser quelque chose. Une bureaucratie
bien agencée doit sa cohérence à la communication.
Les groupes qui travaillent dans l'isolement sont une source
de gaspillage et d'inefficacité.
La critique de la bureaucratie
Les critiques irréfléchies sont l'un des risques
professionnels les plus graves que doivent affronter ceux
qui sont au service du public. Il ne faut pas incriminer un
organisme tout entier parce que l'une de ses parties fonctionne
mal.
De quoi accuse-t-on la bureaucratie ? D'être
trop mécanique, de trop s'en tenir à la lettre
du règlement, d'oublier que les gens sont des êtres
humains, d'être inflexible et bravache. Ce ne sont pas
là des reproches qui vont au coeur du système,
mais des critiques sur la façon dont le système
est appliqué par certaines personnes.
Il y a des bureaucrates qui revendiquent une autorité
souveraine en toutes choses simplement parce que le gouvernement
est souverain ou que la machine administrative dont ils font
partie est très puissante. Peut-être ces gens
essaient-ils de masquer leurs carences personnelles par leur
arrogance. Les plus sûrs d'eux-mêmes, aussi dogmatiques
que des horaires, ne souffrent aucune critique. Mais ce sont
là des défauts personnels, qui ne sont pas inhérents
au système.
Là où la bureaucratie se fait le plus de tort,
c'est quand elle se replie sur elle-même, lorsqu'elle
se fait à la fois conseiller, acteur, approbateur et
justificateur. Certains secteurs se ferment hermétiquement
à la vie extérieure pour ruminer dans leurs
cloîtres, au milieu de collaborateurs fidèles
et complaisants et à l'abri du tumulte du vaste monde.
La bureaucratie se cause aussi un grave préjudice
en soutenant que ses membres sont une espèce particulière
de primi inter pares, en affirmant, pour démontrer
son humilité, qu'elle s'estime beaucoup moins importante
qu'elle ne l'est en réalité.
La tentation est forte, même pour le plus modeste
employé de l'entreprise privée ou de l'État,
de se parer de l'importance qui s'attache au système
qu'il concourt à mettre en application.
Le désir de rehausser son prestige, dans la fonction
publique ou dans les affaires, reste légitime tant
qu'il ne se substitue pas au travail bien fait. Celui qui
recherche le panache règle sa conduite sur le système
de symboles propre à sa civilisation, et il se sert
de symboles reconnus pour démontrer qu'il possède
des qualités qui sont appréciées par
ses semblables.
Chez quelques-uns l'accession à un rang élevé
engendre un sentiment de supériorité qui leur
fait considérer le prestige, la préséance
et les prérogatives comme un dû, et ils deviennent
d'une vanité et d'une suffisance insupportables. Ce
sont eux qui font détester les bureaucrates. Insensibles
à leurs responsabilités envers le public, ils
ne pensent qu'à leurs visées.
Nul homme, que ce soit dans les affaires ou l'administration
d'État, n'est condamnable tant qu'il se soucie plus
de la qualité de son travail que de son lustre. S'il
cherche plus à employer son intelligence à remplir
ses fonctions avec succès et honneur qu'à embellir
la façade de son poste.
Absolutisme et chinoiseries
L'une des critiques les plus vives que l'on formule contre
la bureaucratie est sa tendance à l'absolutisme, sa
répugnance à discuter ou écouter des
opinions différentes, son illusion d'être l'autorité
suprême. Le pouvoir que comporte l'autorité exige
d'être exercé avec discrétion. « Mettez-vous
de temps en temps à la place de ceux qui se font bousculer,
disait le prince Philip, et voyez si la chose vous plaît. »
L'autorité qui ne sert qu'à en imposer aux
autres ou qu'à accroître son prestige personnel
est considérée avec raison comme une chose ignoble,
et ce genre de tyrannie dégrade ceux qui l'exercent.
Un reproche moins valable consiste à dire que la
bureaucratie est un système dans lequel les talents
personnels d'un employé sont rarement mis à
l'épreuve de façon sérieuse parce que
toute action et toute réaction sont prévues
et prescrites dans les textes. Les règlements sont
nécessaires pour assurer l'ordre en toute chose, qu'il
s'agisse de la délivrance d'un passeport ou de l'adjudication
d'un contrat d'un million, de la protection des individus
contre l'exploitation ou de l'administration des forces armées.
Mais le règlement n'offre pas de formule applicable
à tous les cas.
Il importe de ne pas laisser la lettre des règlements
se substituer à l'esprit de la loi. Un système
figé et bien ordonné peut paraître méthodique
et bien réglé, et permettre d'établir
de jolis graphiques, mais il ne résout pas pour autant
les problèmes d'ordre humain. Un exemple devenu classique
est le cas de ce titulaire de la Croix de Victoria de la première
guerre mondiale qui dut quitter la Home Guard, à
Manchester, pendant la seconde guerre, parce que ses parents,
d'origine russe, n'ayant jamais été naturalisés,
sa présence y était contraire au règlement.
Les chinoiseries administratives sont la bête noire
de certains contempteurs de la bureaucratie. Dickens en a
fait le synonyme de l'incompétence et de la stupidité
des fonctionnaires tracassiers et myopes. Mais ces chinoiseries
ne sont pas uniquement le propre des agents de l'État ;
elles peuvent exister dans toute organisation exerçant
une autorité sur des activités humaines.
Il est certes nécessaire de recueillir des faits
et des chiffres puisqu'il incombe à l'État de
s'apprécier et de faire des projections. Les tracasseries
administratives contre lesquelles on proteste sont celles
que symbolise un incident typique survenu le jour du débarquement
des Alliés en Normandie. Une péniche de débarquement
fut détruite et les combattants qui l'occupaient jetés
à la mer. Cinquante d'entre eux furent recueillis par
une autre péniche qui avait mis ses chars à
terre. Mais, comme le capitaine de cette péniche avait
reçu l'ordre de retourner directement en Angleterre,
il refusa de rebrousser chemin pour débarquer ces cinquante
combattants sur la plage toute proche.
La routine
Une certaine somme de travail routinier est nécessaire
au fonctionnement de toute organisation administrative. La
mesure dans laquelle la routine se fossilise et engendre les
maux auxquels la bureaucratie est exposée dépend
de la vigilance de la direction.
Il importe de réexaminer périodiquement toutes
les tâches routinières, si bien accomplies qu'elles
puissent paraître, afin d'établir s'il ne conviendrait
pas d'en abolir ou d'en modifier quelques-unes pour répondre
aux besoins du moment. Cela n'exige pas forcément une
intervention directe, mais appelle plutôt la création
d'un certain climat.
Un souci scrupuleux de la méthode et de la routine
peut être une source de tranquillité pour ceux
qui craignent que les innovations soient au-dessus de leurs
forces, mais cette attitude ne favorise certes pas la recherche
et les progrès nécessaires dans une entreprise
commerciale. Le danger, c'est que les activités principales
de chacun consistent en fin de compte à compulser des
rapports et à lire des notes interservices. Parlant
de la marée montante de la paperasserie, sir Halford
Reddish disait avec sarcasme : « Nous avions coutume
de citer les lapins comme l'exemple typique de la fécondité.
Je ne sais trop si les formules ne se multiplient pas plus
vite que les lapins. »
Absorbés par la manipulation de la paperasse, des
hommes et des femmes doués des talents voulus pour
créer et perfectionner se trouvent chaque jour ensevelis
de plus en plus profondément sous une masse de formules,
de rapports et de tableaux. Cette situation a un effet stérilisant,
un effet qui rend les employés incapables de faire
face à l'inattendu et à l'imprévisible.
Certaines organisations ne fonctionnent qu'à cinquante
pour cent de leur rendement parce que le boulet de la routine
empêche le personnel d'être novateur.
Le renouvellement de la bureaucratie
Pour le bureaucrate, il s'agit avant tout de ne pas accentuer
les aspects désagréables et stériles
du métier. Il est dans la nature de la bureaucratie
de procéder avec méthode, mais il faut éviter
que ce souci de l'ordre ne devienne le but principal de la
vie.
L'employé de bureau qui fait preuve de souplesse
dans ses rapports avec le public et en vient à comprendre
instinctivement ce que les gens pensent est par le fait même
un meilleur employé et un employé plus heureux :
il tire un plus grand plaisir de la vie.
Quelle que soit la part d'ésotérisme qui entre
dans la genèse et la mise au point d'une idée
ou d'un plan, il importe que ceux-ci soient mis à la
portée des personnes qui en subiront les effets.
Certaines formules conçues par les créateurs
de systèmes, entre les murs d'une salle de conférence,
présentent parfois des avantages importants dans les
milieux bureaucratiques, mais ne sont pas adaptées
aux besoins pratiques de la vie quotidienne extérieure.
À vrai dire, l'exercice de l'autorité exige
qu'un homme connaisse son travail, qu'il sache à quoi
il sert et qu'il respecte ceux avec qui il traite. Il doit
avoir de la largeur de vue pour pouvoir discerner quelles
sont les meilleures fins à rechercher et quels sont
les meilleurs moyens à prendre pour les atteindre ;
pour distinguer entre ce qui est utile et ce qui ne l'est
pas, entre ce qui est important et ce qui est sans importance.
Serait-il le plus grand spécialiste, il ne peut travailler
avec efficacité s'il n'apporte à son entreprise
que sa spécialité.
Les rapports avec le public
En ce qui concerne l'employé qui est en rapport avec
le public, l'idéal est qu'il veille avec autant de
soin à servir les intérêts de son client
le plus humble qu'à défendre ceux de l'État
ou de son entreprise. Il ne peut se dispenser de le faire
sous prétexte que les formalités qui irritent
le client assureront la simplicité des écritures
ou le bon ordre.
Le profond respect de l'individu constitue un élément
essentiel du régime démocratique ; c'est
ce qui le distingue du totalitarisme. Chaque citoyen est un
cas très particulier. Il n'en est pas deux dont les
emplois, les familles, les adhésions, les passe-temps,
les goûts et les problèmes sont identiques.
Aussi est-il extrêmement important de faire en sorte
qu'à l'influence croissante de l'État et des
entreprises sur la vie des citoyens corresponde un souci grandissant
de rendre cette immixtion aussi agréable que possible.
Les gens sont en droit de s'attendre que les administrations
s'occupent de leurs affaires avec compétence et diligence
et qu'elles tiennent compte avec bienveillance et équité
de leurs sentiments personnels.
Cette attitude accueillante et sympathique de la part des
détenteurs d'autorité envers la personnalité
de ceux avec qui ils sont en rapport est de plus en plus nécessaire
à une époque où prédomine la technique.
Le guichetier ou le préposé doit, avec tact
et bonne humeur, prêter une oreille obligeante aux besoins,
aux plaintes et aux sollicitations des clients impatients.
La main de fer doit porter un gant de velours.
Le remplacement du service dictatorial et fondé sur
les règles par un service axé sur la personne
n'aura aucun effet défavorable sur le rendement quantitatif,
et la vie n'en sera que plus agréable pour celui qui
l'assure et celui qui le reçoit. Le guichetier accroîtra
son prestige, à ses yeux comme à ceux de la
personne qui s'adresse à lui, en donnant non seulement
ce que l'on attend de lui, mais quelque chose de mieux encore
que ce que le client croyait être l'objet de son désir.
Si l'objectivité intégrale est légitime
et profitable dans les sciences, c'est une attitude inhumaine
à ne pas adopter dans nos relations avec les autres.
Dans un pays démocratique comme le Canada, la règle
doit s'infléchir autant que la raison le permet pour
s'adapter aux cas individuels.
Le revers de la médaille
Il se peut que les réactions de l'employé
de bureau soient provoquées dans une large mesure par
l'attitude négative et hostile du public à son
égard. Peut-être ce que l'on condamne si souvent
comme « bureaucratique » n'existe-il en grande partie
que dans l'esprit du « client ».
L'homme de la rue pourrait utilement s'inspirer, dans ses
rapports avec l'administration, de ce principe aussi simple
que généreux : si le problème qui
le préoccupe est nouveau et irritant pour lui, qu'il
songe que c'est la centième fois que l'employé
dont il réclame l'assistance entend la même rengaine.
Celui-ci lui répondra avec compétence, selon
ses connaissances et son expérience, mais qu'il ne
lui demande pas pardessus le marché de le consoler.
S'il tarde à faire ce que nous désirons, ne
le rayons pas de notre vie comme un sot ou un faiseur d'embarras.
Peut-être attend-il d'avoir assimilé toute la
documentation avant d'exprimer son opinion.
L'existence même du gouvernement comme de l'entreprise
privée est liée à cette lente et sage
méthode d'aborder les problèmes. Certaines entraves
et certaines restrictions sont non seulement nécessaires,
mais inévitables, et, malgré les railleries
intarissables dont elles font l'objet, elles se révèlent
souhaitables à qui considère les choses dans
leur ensemble.
Ce qui importe, c'est d'envisager le pour et le contre dans
les contacts entre les bureaux et le public, et, pour les
deux parties en cause, de faire l'effort requis pour rendre
ces contacts aussi agréables que possible.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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