Vol. 43, N° 10 Novembre 1962
Nos ressources
et leur conservation
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Notre siècle est un siècle
prodigue, le plus prodigue sans doute de toute l'histoire
du monde. Nous consommons les ressources de notre planète
à une allure jamais connue auparavant. L'homme gratte
pour ainsi dire la surface du globe pour nourrir une population
qui augmente sans cesse, et l'industrie moderne met littéralement
le sol sens dessus dessous avec une violence que l'on n'observait
autrefois que dans le voisinage des volcans.
Tout cela tend à créer un nouveau milieu ambiant,
un milieu dont nous ne savons pas encore s'il sera sain et
habitable pour nous et nos descendants.
Depuis que l'humanité est apparue sur la terre, l'exploitation
des ressources du sol par l'homme s'est profondément
modifiée. Pourtant, aucun changement important n'est
intervenu dans le même temps dans les 24,902 milles
de circonférence du globe, dans ses 145 millions de
milles carrés d'océan, ses 58 millions de milles
carrés de surface terrestre. Notre patrimoine de terre
propre à la culture est de quelque 10,710 millions
d'acres, soit environ 3 acres ½ par personne à l'heure
actuelle.
Il est évident, puisque nous vivons dans des limites
aussi restreintes, que tout changement que nous apportons
à notre milieu, depuis la construction des villes jusqu'aux
explosions d'engins nucléaires, a pour nous de profondes
répercussions biologiques. Si nous modifions les choses
qui nous entourent, nous devons nous adapter à de nouvelles
conditions d'existence. La théorie de la survivance
du plus apte, énoncée par Darwin, ne signifie
pas la survivance du meilleur, mais simplement la survivance
des êtres les mieux aptes à faire face aux circonstances
dans lesquelles ils se trouvent.
Voici en une seule phrase tout le problème qui se
pose à cet égard : dans quelle mesure allons-nous
nous conformer à l'état de choses que nous impose
notre milieu et jusqu'à quel point allons-nous y résister
et le modifier ? Toutes les forces que nous mettons en
branle, par nos techniques ou par notre action sur le sol,
les animaux, les oiseaux, les insectes ou les bactéries,
influeront inévitablement sur la vie de beaucoup d'autres
créatures.
Il importe de considérer, en envisageant ce problème,
un facteur d'une énorme importance : la poussée
croissante de la population mondiale. Toujours, aussi loin
que nous remontions dans l'histoire, cette poussée
de l'augmentation biologique des êtres humains a exercé
une pression sur les sources et les moyens de production.
Dans les siècles passés, les peuples sont parvenus
à réduire quelque peu cette pression, soit en
découvrant de nouveaux continents, soit en inventant
de nouveaux procédés de production alimentaire.
Mais il n'existe plus aujourd'hui de nouveaux continents,
et la population du globe est passée de 900 millions
qu'elle était au moment de la révolution américaine,
à 3,060 millions en 1960.
Toutes ces bouches sont nourries par un sol que nous travaillons
intensivement. Ce n'est que récemment que nous avons
commencé à penser à la nécessité
de conserver à ce sol la teneur appropriée d'éléments
minéraux. Et il n'y a pas longtemps non plus que nous
nous efforçons activement d'empêcher le ruissellement
d'emporter les substances chimiques indispensables à
la nutrition.
En quoi consiste notre milieu ?
Dans une allocution qu'il prononçait devant le Cercle
des naturalistes de Toronto, le professeur A.F. Coventry parlait,
en faisant allusion à la nature, de « cette matrice
inexorable... qui offre un milieu merveilleusement bien adapté
à la vie, mais seulement si la vie obéit à
ce milieu ».
Du point de vue de la vie humaine, le mot « milieu »
est un terme très large. C'est la localité où
nous vivons ; les cantons environnants, les plaines et
les montagnes lointaines, et l'action des hommes dont l'influence
affecte de quelque façon toutes les collectivités.
Notre destinée est régie par une multitude de
faits qui se déroulent hors de notre champ d'observation.
Fondamentalement, la nature est un complexe ordonné
de choses et d'événements. La vie ne peut prospérer
sans un certain équilibre entre les champs et les villes ;
entre les plantes, les animaux et les hommes ; entre
l'air, l'eau et l'industrie. L'homme n'est qu'une pièce
du vaste ensemble dans lequel le ver de terre, creuseur de
galeries, l'exploitation minière, les fonctions chlorophylliennes
et même l'humble toile d'araignée ont leur place.
Mais l'homme qui possède le grand pouvoir d'intervenir
dans les voies de la nature a aussi le devoir de bien l'étudier
afin que son intervention soit bienfaisante.
Voici quelques-unes des lois qui contribuent à assurer
l'équilibre de la nature : l'adaptation, la succession,
la multiplication et la régulation. Lorsque ces lois
sont observées, la nature tend à produire dans
tout milieu le plus d'êtres vivants que celui-ci peut
faire vivre. Un processus immanent de sélection réductrice
et équilibrante a d'ailleurs pour résultat de
stabiliser ou de modifier graduellement la situation :
par exemple, la forêt parvenue à son apogée
ou la pièce d'eau qui se transforme successivement
en marais, en fondrière et terrain uliginaire.
Malheureusement, nous avons prêté trop peu
d'attention à ces faits. Comme le dit le professeur
Coventry, « nous avons cru pouvoir bousculer la nature
à notre guise sans nous soucier de cette action réciproque
des êtres vivants que nous appelons l'équilibre
de la nature, alors que nous la contrarions à notre
grand péril. »
Chose certaine, les représailles de la nature ne
procèdent pas d'un malin désir de nous vexer,
et ses explosions ne sont jamais des phénomènes
incohérents. Nous sommes censés connaître
les lois qui nous gouvernent, car c'est de notre soumission
à ces lois que dépend l'avenir de la race humaine.
Pour la plupart d'entre nous, la santé représente
un des plus grands biens de la vie, mais si nous abusons des
richesses de la nature, nous moissonnerons les maladies dues
à la pollution, à l'épuisement du sol,
au gaspillage de l'eau. Il ne suffit pas d'élaborer
des plans médicaux portant sur les hôpitaux,
les médecins et les médicaments, même
si nous en avons grandement besoin à l'heure actuelle,
ni d'inventer de nouveaux procédés pour « fabriquer »
des denrées, comme l'ont fait cette année des
savants britanniques en parvenant à se passer des vaches
pour faire du lait. Il importe tout d'abord et avant tout
de nous assurer que les principes essentiels de la vie :
l'air, l'eau et le sol, restent purs et renferment les éléments
nécessaires à l'organisme.
Nos sources d'alimentation
Tant que rien ne vient troubler l'équilibre de la
nature, le sol demeure une réserve autorenouvelable.
Il s'ensuit que la terre arable est tout autant une affaire
de cultivateur qu'une affaire de ferme.
Comme il est des gens qui, parce qu'ils ont une cage, mais
n'ont pas d'étang, tenteraient de changer un têtard
en écureuil plutôt qu'en grenouille, ainsi il
y a des cultivateurs qui, devant les exigences du marché,
essaient de faire venir du grain sur des terrains qui ne sauraient
produire que des arbres. Ce n'est pas la terre qui doit s'adapter
à nos plans, mais nous qui devons adapter l'usage que
nous voulons en faire à ses capacités et à
ses possibilités. La richesse du sol, sa teneur en
éléments organiques et chimiques, a une grande
influence sur la qualité des plantes qui y poussent
et partant sur leur valeur alimentaire.
Voilà pourquoi le comité de direction de la
Conférence de 1961 sur « Les ressources et notre
avenir » a décidé la création d'un
Conseil des ministres des ressources du Canada. Cet organisme
se réunira plusieurs fois par année en vue d'étudier
les programmes et les plans à adopter pour assurer
une meilleure gestion et une meilleure exploitation de nos
ressources.
Les connaissances de base sur les plantes ont progressé
à un rythme prodigieux, mais l'art de les cultiver
d'une façon rationnelle a évolué avec
beaucoup plus de lenteur.
Ce que les plantes font est connu depuis longtemps. Le pigment
vert des feuilles, appelé chlorophylle, est l'unique
lien qui existe entre le soleil et la vie : le conduit
par lequel l'énergie parvient à notre organisme.
Dans le laboratoire qu'est le feuillage de la plante, la chlorophylle
opère la synthèse des rayons du soleil et des
éléments puisés dans l'air, l'eau et
le sol. Lorsque l'animal mange les plantes, la force ainsi
emmagasinée sert à entretenir la vie. Quand
la plante meurt, ses racines et ses feuilles nourrissent les
micro-organismes qui constituent les facteurs les plus importants
du cycle vital : les bactéries. Celles-ci décomposent
les résidus des grands végétaux et des
animaux et les transforment en nouveaux composés chimiques,
qui deviendront la nourriture des nouvelles générations
de plantes.
Nos plantes agricoles, nos céréales et nos
légumes ont été transportés de
force de leur habitat naturel, où elles pouvaient se
suffire, dans un milieu nouveau et en grande partie artificiel.
Elles ont droit à nos soins et à notre protection.
Nos forêts
Partout et toujours, les forêts ont exercé
une profonde influence sur les progrès et le bien-être
de l'humanité. L'histoire de la lente évolution
de l'homme, depuis l'âge des cavernes jusqu'à
la haute civilisation actuelle ne peut se retracer sans de
fréquentes allusions à ses contacts et à
ses relations avec la forêt.
La violation des lois qui régissent l'étendue
du couvert forestier est un des exemples les plus tragiques
des erreurs de l'homme à l'égard de la sage
ordonnance de nature. À mesure que la vague ininterrompue
des immigrants envahissaient un pays après l'autre,
la forêt reculait devant le feu et la hache. La houe
et la charrue accomplissaient leur oeuvre là où
ne pouvaient pousser que des arbres. Comme le dit un proverbe
nicaraguayen : avec une allumette, un homme peut en un
jour défricher cent acres !
Les forêts ne peuvent demeurer productives que par
l'application constante des principes de la bonne gestion
forestière. Cela suppose notamment la coupe progressive ;
le reboisement, soit par voie de plantage, soit en conservant
les arbres semenciers ; la protection contre les insectes
qui font des trous dans les arbres et contre les animaux brouteurs
qui détruisent l'écorce et le couvert végétal.
La vie sauvage
Il va sans dire que la faune sauvage a besoin pour vivre
d'un milieu favorable, et qu'il appartient à l'homme
de conserver ou de créer ce milieu.
Comme on l'a écrit dans un texte de base de la Conférence
sur les ressources et notre avenir : « Quelles que
soient les fluctuations du produit national brut, le Canada
en sera irrémédiablement appauvri si nous perdons,
par suite des nécessités économiques,
une seule espèce de notre faune indigène ».
La coupe des forêts, le labourage du sol et l'assèchement
des marais ne peuvent que porter atteinte à la vie
sauvage. Ce n'est pas à dire qu'il faut supprimer le
défrichement et la culture, mais simplement qu'il importe
des les atténuer ou de les compléter en prenant
les mesures nécessaires pour trouver un refuge aux
animaux sauvages qu'ils obligent à se déplacer.
Autrefois, toutes les formes de vie étaient soumises
à l'action régulatrice de la nature, mais l'intervention
de l'homme, avec ses méthodes artificielles, menace
aujourd'hui de saper l'admirable pyramide de l'ordre naturel.
Nous ne pouvons pas continuer ainsi à édifier
un milieu urbain suivant les impératifs de l'économie,
de la technologie et de notre bon plaisir, tout en méconnaissant
les lois de la biochimie.
La dangereuse illusion, si bien ancrée dans nos moeurs,
que les richesses naturelles sont inépuisables, ne
peut plus durer.
Nos armoiries nationales et provinciales portent ostensiblement
des castors, des bisons, des gerbes de blé, des feuilles
d'érable et des arbres. Mais, ainsi que le disait un
professeur dans une revue sur la faune : « Le symbole
de notre génération, c'est le bulldozer ».
Prenons garde de nous duper nous-mêmes en essayant
d'imposer notre volonté à la nature. On voit
sur le mur d'un certain musée un écriteau ainsi
conçu : « L'animal que vous voyez ici est
l'être le plus dangereux et le plus destructeur de la
terre ». Au-dessous de ces mots, il y a un miroir.
Heureusement, cette boutade ne s'applique pas à tout
le monde. Il y a beaucoup de gens et d'organismes qui s'emploient
à redonner de la perspective au vaste tableau de nos
ressources. Leur but n'est ni de retarder le progrès
ni de priver l'homme de son plaisir. Ils estiment tout simplement
que, sur une planète habitée par plus d'un million
et demi d'espèces de plantes et d'animaux, qui utilisent
et réutilisent sans cesse les mêmes molécules
de sol et d'air, il ne convient pas de laisser le premier
venu tripatouiller les principes de la vie.
La pollution
La pureté de l'air que nous respirons, de l'eau que
nous buvons, des aliments que nous tirons du sol et des océans
est à la base de notre vitalité, de notre santé,
de notre succès et de notre joie de vivre.
Bien que la pollution ait pris des proportions impressionnantes,
la législation requise pour y remédier avance
à pas de tortue. Les retards que l'on apporte à
instaurer des mesures d'épuration proviennent surtout
du fait que les responsabilités ne sont pas clairement
définies. On ne sait pas très bien aux divers
échelons gouvernementaux comment doivent se répartir
les tâches. Comme on le disait dans une communication
présentée à la Conférence sur
les ressources et notre avenir : « L'indécision
et les lenteurs sont imputables aux désaccords touchant
l'interprétation de l'Acte de l'Amérique du
Nord britannique et au manque de programmes fédéraux
et provinciaux bien déterminés ». Pendant
ce temps-là, la santé publique est menacée,
des moyens de distraction sont compromis, l'industrie est
paralysée et nos pêcheries subissent des pertes.
Nos cours d'eau se jettent dans la mer, comme la chose s'est
toujours faite, mais avec cette différence que le long
de leurs parcours, chaque goutte d'eau sert maintes et maintes
fois aux foyers et aux villes installés sur leurs rives.
Chaque consommateur - particulier, industrie ou municipalité
- puise l'eau de la rivière ou du fleuve, l'emploie,
la pollue, puis la rend avec sa charge de déchets à
la rivière, où d'autres utilisateurs s'en serviront
à leur tour. Les eaux superficielles et souterraines
charrient dans les rivières et les lacs des insecticides
qui détruisent une multitude d'animaux aquatiques.
L'emploi des nappes d'eau comme dépotoirs de résidus
nucléaires provoque la concentration de matières
radioactives dans le plancton, les algues, les mollusques
et les poissons, qui s'introduisent ensuite dans l'alimentation
humaine.
Grâce aux méthodes modernes de traitement de
l'eau, comme la filtration et l'adjonction de chlore ou autre
produits chimiques, les épidémies d'origine
hydriques sont devenues assez rares, mais il reste possible
que des maladies de caractère non mortel soient véhiculées
par l'eau à notre insu.
Les offres faites par les gouvernements fédéraux
et provinciaux de partager les frais de construction de bonnes
installations de destruction des eaux d'égout aboutissent
souvent à une impasse à l'échelon municipal,
où l'apathie du public s'ajoute aux charges fiscales
pour empêcher les municipalités de prendre les
choses en main.
La lutte contre les parasites
L'agriculture d'aujourd'hui se distingue de celle d'autrefois
par son recours aux préparations chimiques pour combattre
les insectes nuisibles. Dans l'état actuel des choses,
où tant d'agents naturels de régulation et d'équilibre
ont disparu, il est nécessaire qu'il en soit ainsi.
Depuis 1947, année où les ventes de produits
antiparasitaires ont atteint 7 millions de dollars au Canada,
le volume des ventes a plus que quadruplé. Il y a vingt
ans, les insectes détruisaient 25 p. 100 des récoltes.
Aujourd'hui, l'emploi de plus en plus répandu des armes
chimiques a réduit de moitié les pertes ainsi
causées aux cultivateurs, compte tenu d'une production
agricole fortement accrue.
Mais on ne saurait se désintéresser des principes
de l'écologie et se laisser guider uniquement par des
critères quantitatifs comme l'abondance des récoltes.
Lors de la conférence annuelle des ministres et des
sous-ministres de l'agriculture des dix provinces, qui s'est
tenue à Québec en juillet, M. J. R. Bell, du
ministère de l'Agriculture du Manitoba, a émis
l'opinion qu'il faut recourir davantage aux sciences appliquées
pour décider de l'efficacité et de la sécurité
pour l'homme et les animaux des insecticides actuellement
en usage au Canada.
« Nous ne connaissons à peu près rien,
lit-on dans le Bulletin du Conseil de conservation de l'Ontario,
des effets directs de beaucoup de moyens de lutte sur les
plantes, les animaux, le sol et sa micropopulation, et nous
en savons encore moins des effets indirects, cumulatifs et
lointains qu'ont ces produits sur la faune sauvage, les plantes
et même sur l'homme. »
Que nous réserve l'avenir ?
Que se produira-t-il dans les siècles futurs ?
C'est là une question bien légitime, à
laquelle il ne nous est pas permis de nous dérober.
La terre dont nous abusons finira par se venger, car en l'exploitant
comme nous le faisons actuellement, nous privons nos enfants
d'une part de leur héritage.
Le retour complet à la nature que prônait l'écrivain
américain H. D. Thoreau, au XIXe siècle, n'a
plus beaucoup d'adeptes de nos jours. L'homme moderne ne pourra
jamais revenir à la vie primitive qu'il tend si souvent
à idéaliser. D'ailleurs, ce n'est pas nécessaire.
L'emploi des machines et des produits chimiques n'est pas
incompatible avec les bonnes méthodes de culture, et
l'industrie et la vie urbaine n'excluent pas non plus les
avantages d'un milieu plus conforme aux conditions naturelles.
Au lieu de concentrer nos efforts sur des recherches techniques
à court terme et orientées vers des fins utilitaires,
nous devons trouver des réponses aux questions suivantes :
les déplacements continuels occasionnés par
la civilisation ont-ils rendus l'herbe, les céréales
et les arbres plus vulnérables à la maladie ?
Quel effet auront à la longue les pulvérisations
d'insecticides et autres produits antiparasitaires ?
La succession des coupes sélectives portant sur une
seule essence, qui est une méthode courante d'exploitation
des forêts, influera-t-elle sur la régénération
de cette essence ? Ce sont là autant de questions
que se posait une revue spécialisée de l'Ontario
il y a deux ans.
La conservation
La conservation, affirment avec force les écologistes,
ne consiste pas à tout préserver, mais à
faire en sorte de maintenir l'équilibre des choses.
Il faut pourvoir aux besoins matériels de la société
au moyen des ressources naturelles, mais y pourvoir de façon
à assurer, tout en subvenant aux nécessités
du présent, la création de réserves pour
l'avenir.
« La conscience individuelle, a dit quelqu'un, est
le commencement de la conservation. » Mais cette conscience
ne doit pas attendre pour s'éveiller qu'une crise titanesque
se déchaîne dans nos richesses naturelles. Il
faut l'acquérir dès l'enfance et la développer
avec l'âge et le jugement, jusqu'à ce que la
conservation devienne une véritable habitude.
Il existe, au Canada, un petit groupe de spécialistes
dévoués en matière de ressources et une
multitude d'amis de la nature. C'est à eux que revient
la tâche d'informer et d'éclairer le public,
afin qu'il y ait de plus en plus de gens qui se rendent compte
de la gravité de la situation.
La beauté de la vie
Tout cela est certes très important, capital même,
pour notre existence matérielle, mais il y a plus encore.
« La vie, dit un bel adage grec, est un don de la nature ;
mais la beauté de la vie est un don de la sagesse. »
Un excellent moyen à prendre pour que notre vie ne
soit pas un vain rêve, c'est de vivre à l'unisson
avec tous les êtres vivants.
Les hommes du XIXe siècle ont adopté une attitude
d'agressivité à l'égard des forêts,
des champs et des cours d'eau. Ils y ont vu des obstacles
à vaincre et des entraves au progrès. Aujourd'hui,
nous éprouvons une vague nostalgie des choses mêmes
qu'ils ont détruites. Sans doute y a-t-il là
un indice de l'insécurité et de l'incertitude
qui caractérisent notre époque, mais ce sentiment
trahit aussi un regret latent d'avoir perdu la nature libre
et vierge qui s'offrait à la vue des découvreurs
et des explorateurs, un besoin croissant de rétablir
le rythme normal et harmonieux de la vie humaine.
Tout le monde ne peut pas s'adonner à l'étude
de l'écologie, mais nous pouvons tous marcher sous
des arbres plus vieux que l'histoire de notre pays, flâner
au milieu d'un sous-bois riche de tout ce qui entretient la
vie, pêcher le long d'un ruisseau ombragé ou
regarder les oiseaux à la lisière d'un bosquet.
Une région sauvage est une bibliothèque vivante,
où l'on peut voir, entendre et goûter la vie
en action et sentir que l'on fait vraiment partie de la création.
La volonté de vivre
Certains écrivains et conférenciers dévoués
à la cause de la protection de la nature se demandent
si l'homme parviendra à comprendre avant de se détruire
lui-même en détruisant son milieu. Peut-être
sous-estime-t-on son instinct de conservation. Il se peut
que notre volonté de vivre ne soit qu'assoupie, qu'elle
attende que quelque chose vienne la forcer d'agir.
Dans l'intervalle, nous avons encore des choses à
apprendre. La vie de l'homme ressemble à un bateau
dans la tempête, nous dit Platon. La mer peut engloutir
l'habile nautonier, mais il est quand même essentiel
de savoir tenir le gouvernail. Nous devons nous attendre,
comme le batelier, à voir surgir sur notre route des
écueils et des revers imprévus. Mais cette éventualité
ne nous dispense pas de parer à ce qui est prévisible.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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