Vol 71 N° 6 Novembre/Décembre 1990
L'âme du professionnalisme
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Qu'entend-on par professionnalisme ?
Cette question prête à confusion car le professionnalisme
est une notion aussi vague que complexe. Seule certitude :
le professionnalisme ne se transmet pas; il vient du tréfonds
de l'âme.
L'emploi actuel du terme « professionnel » en
parlant d'un comportement commercial est quelque peu ironique,
vu l'origine de ce mot. En effet, dans les anciennes sociétés
occidentales, les professionnels désignaient précisément
l'opposé des gens d'affaires. On considérait
alors que les activités professionnelles servaient
un dessein plus noble que le simple fait de subvenir à
ses besoins. Elles conféraient donc à ceux qui
les exerçaient un prestige dont ne jouissaient pas
les personnes qui s'adonnaient au commerce et dont le but
premier était de gagner de l'argent.
La dimension morale attachée aux professions, et
dont était dépourvue la pratique du commerce,
remonte à l'étymologie de ce mot, c'est-à-dire
au Moyen Âge. Le professionnel était celui qui
faisait « profession » de vouer sa vie à
Dieu. Les travailleurs séculiers qui « professaient »,
eux aussi, servir la cause de l'humanité avec le même
désintéressement eurent tôt fait de s'approprier
ce terme. C'est ainsi que les enseignants (les « professeurs »),
les médecins et les avocats s'unirent au clergé
pour constituer la classe des professions libérales.
En théorie, les professionnels placent les questions
morales avant tout objectif financier ou intérêt
personnel. En pratique, le contraire s'est souvent produit,
les codes déontologiques ayant été honteusement
bafoués. Les avocats véreux abondent dans la
littérature, montrant que les scandales modernes procèdent
d'une tradition aussi longue que déshonorante. Pourtant,
la majorité des membres des professions libérales
sont parvenus, grâce à leur intégrité,
à conserver suffisamment l'estime de la société
pour être l'envie de ceux qui pratiquaient un métier
du même ordre et souhaitaient accroître leur prestige
en ayant droit au titre de professionnels.
Au début du siècle, les dentistes, les comptables,
les ingénieurs, les architectes et autres ont été
ajoutés à la liste des professions libérales
qui, en prenant un sens plus large, ont fini par désigner
tous les titulaires de diplômes universitaires qui ne
se salissent pas les mains en travaillant.
Selon les dictionnaires, la profession devint alors un métier
acquis après avoir poursuivi des études, puis
désigna enfin un type de personnes plutôt qu'une
classe sociale, comme les « yuppies », qui se reconnaissent
plus par les sommes d'argent qu'ils gagnent et leur façon
de les dépenser que par la nature de leur profession.
L'argent a toujours été, aux yeux du public,
le principal attribut des professions, les docteurs, les avocats
et les autres percevant un revenu relativement élevé.
Mais, en même temps, appartenir à une profession
signifiait le refus, pour tout membre scrupuleux, de commettre
certains actes interdits par les codes déontologiques.
Le professionnalisme, dans sa forme la plus pure, exige
un dévouement qui transcende toute considération
financière ou personnelle. Une anecdote racontée
par un journaliste à l'époque de la Deuxième
Guerre mondiale illustre parfaitement ce point. Un jour, il
vit une religieuse infirmière qui soignait des prisonniers
japonais souffrant de blessures et maladies horribles :
« Même pour un million de dollars je ne pourrais
pas faire ça », dit le journaliste.
« Moi non plus », répondit la religieuse.
Le professionnalisme a, en outre, un autre sens, diamétralement
opposé au premier : le professionnel est également
celui capable de tout pour de l'argent. Mettez-y le prix et
vous engagerez un « professionnel » qui torturera.
Dans ce cas, le professionnel fait pour de l'argent ce que
les autres font gratuitement. Il est le contraire de l'amateur,
bien que, dans le domaine des sports, la distinction entre
les deux soit devenue plutôt floue.
La confusion entre le professionnel et l'amateur sportifs
est à la fois morale et sémantique. L'amateur
joue pour le plaisir et, théoriquement, attache plus
d'importance à la qualité du jeu qu'à
la victoire. Le professionnel, en revanche, joue pour de l'argent
et tous les moyens lui sont bons pour assurer son triomphe.
La fierté professionnelle renforce le respect des normes
Le professionnel est également celui qui fait à
temps plein ce qui, pour d'autres, est une occupation à
temps partiel. Le photographe professionnel prend des photos
tous les jours et pas seulement en vacances. Les jours où
le musicien professionnel ne donne pas de concert, il doit
s'exercer pour maintenir son doigté. La marque du professionnel
est l'aptitude à exceller même lorsqu'il n'est
pas motivé.
Le dicton « le spectacle doit continuer », s'il
n'est pas toujours pris au sérieux par les troupes
de théâtre amateur, est la profession de foi
des artistes professionnels. Un athlète amateur se
permettra de ne pas jouer parce qu'il est courbatu, ou parce
qu'il doit s'occuper d'affaires personnelles. Les « pros »
« y vont » , malgré les entorses et les soucis.
Une fois sur le terrain, ils se donnent totalement au jeu,
laissant au vestiaire tout sentiment ou préoccupation
personnelle. Le « vrai professionnel » fait de son
mieux, quelles que soient les circonstances.
Et ce « mieux » est généralement
supérieur à la performance d'un amateur, ce
qui nous amène à une autre facette du professionnalisme,
l'excellence.
L'expression « un vrai travail de professionnel »
s'applique aussi bien à la manière de servir
un repas qu'à l'installation d'une fenêtre ou
qu'à une opération chirurgicale. Dans ce cas,
être professionnel signifie accomplir un travail qui
vaut le prix demandé.
La fierté professionnelle renforce alors le respect
des normes. Le professionnel est fier d'accomplir un travail
de qualité. La médiocrité est inacceptable
en raison même de cette fierté qui, souvent,
se mêle au plaisir physique de se livrer à une
activité pour laquelle on est doué.
Le talent inné donne l'impression à celui
qui en est pourvu d'être né pour s'en servir.
Cette conviction suscite chez les jeunes un sens d'abnégation,
et ce bien avant qu'ils ne se lancent dans leur spécialisation.
« Il était passionné par son travail
et ressentait un enthousiasme que seul le travail bien fait
peut inspirer. » C'est en ces termes que William Dean
Howells, homme de lettres américain, décrivait
un collègue. Ce faisant, il mentionnait les trois qualités
du grand professionnel : le dévouement, l'enthousiasme
et l'inspiration qui vient du tréfonds de l'âme.
Mais, comme l'affirmait La Bruyère à propos
de l'écriture, « il faut plus que du génie »
pour atteindre un niveau professionnel. Si le professionnel
surpasse toujours l'amateur doué, c'est qu'il a su
souder les briques de son talent naturel avec le ciment de
la technique.
L'exercice de tout métier est assorti de petites
ruses qui s'apprennent avec la pratique. Elles confèrent
à l'intervention des spécialistes cette touche
professionnelle insaisissable.
Comme l'écrivait le biographe américain Bernard
de Voto « l'expert constitue, de par son expertise, un
organisme psychologique, musculaire et nerveux à part...
Le joueur de tennis, l'horloger ou le pilote de ligne acquièrent
des automatismes qui s'allient à l'esprit critique
et au discernement ».
Cet esprit critique s'exerce d'ailleurs plus à l'encontre
de soi que des autres. Le vrai professionnel, à l'instar
du vrai savant, cherche sans cesse à déceler
ses erreurs.
Le poli professionnel est généralement le
fruit de labeurs et de frustrations. Plus on peine, meilleur
est le produit. Daniel Webster, à propos d'une profession
qu'il exerçait occasionnellement, estimait que « pour
être un grand avocat il faut d'abord accepter d'être
un parfait esclave ».
Les professionnels ont confiance en leur compétence, mais n'estiment pas tout savoir
La première impression du novice témoin d'exploits
professionnels est l'apparente facilité de l'exécution.
Les professionnels sont passés maîtres dans l'art
de dissimuler l'intensité de leurs efforts. Mieux que
tous autres, ils savent que « la perfection de l'art
consiste à cacher l'art. »
La langue anglaise ne connaît pas de styliste plus
accompli que Charles Lamb, dont la prose coule avec la limpidité
et l'éclat de l'eau de source. Pourtant sa soeur Marie,
elle-même auteure, nous a laissé dans une lettre
à une amie le portrait émouvant de l'auteur,
aux prises avec son art : « Vous devriez nous voir
tous deux écrivant, assis à la même table,
moi prisant et lui gémissant, se lamentant qu'il n'y
arrivera jamais, paroles qu'il ne manque de prononcer justement
avant d'avoir fini et d'y arriver. »
Les doutes que Lamb nourrissait à l'égard
de son oeuvre contrastent avec l'image que le public se fait
du professionnel calme et sûr de lui. Les professionnels
chevronnés sont censés connaître leur
métier, c'est-à-dire savoir exactement ce qu'ils
font à n'importe quel moment.
Le calme affiché par les professionnels est une nécessité
de leur métier, lequel repose avant tout sur la confiance.
Qui voudrait avoir affaire à un dentiste qui hésite
sur la dent à soigner ou à un comptable qui
avoue ignorer la teneur d'une nouvelle loi fiscale ?
Les professionnels doivent avoir confiance en leur compétence,
confiance qui leur permet de sortir des sentiers battus, d'essayer
de nouvelles techniques et de trouver des solutions novatrices.
Cette assurance peut cependant leur nuire si elle les conduit
à penser qu'ils savent tout et n'ont plus rien à
apprendre. De professionnels ils se transforment alors en
charlatans.
Presque tous les métiers obligent à se perfectionner
La complaisance est certainement une déformation
professionnelle. Si les revues scientifiques existent, c'est
que les professionnels doivent se tenir au courant des nouvelles
découvertes qui ne cessent de survenir dans leur domaine.
Ces publications, en débattant de nouvelles idées,
stimulent la réflexion, voire la créativité,
face à des problèmes particuliers.
Les professions libérales se distinguent des autres
occupations par le souci constant qu'ont leurs membres de
renouveler leurs connaissances par le biais de magazines,
de conférences et de séminaires. Cette distinction
tend, cependant, à s'effacer de plus en plus.
Jadis, la somme des connaissances des gens d'affaires ou
des fonctionnaires après 50 ans de service était
pratiquement la même que celle acquise au cours des
premiers mois de leur carrière. De nos jours, tous
les métiers du monde occidental obligent à se
perfectionner et à adopter de nouvelles méthodes.
Les produits et les services de n'importe quel secteur sont
différents aujourd'hui de ce qu'ils étaient
hier. Se tenir au courant est devenu un mode de vie pour quiconque
intervient dans le secteur de la production, des services,
des ventes ou de l'administration.
L'obligation de renouveler ses connaissances, autrefois
limitée aux professions libérales, s'est étendue
à tous les autres métiers. Charles E. Scripps,
directeur d'un journal américain la résumait
ainsi : « Pour certains, il s'agit d'atteindre un
niveau élevé d'éducation, pour d'autres,
il s'agit de suivre une formation rigoureuse, d'être
évalué par ses pairs ou d'obtenir un permis
délivré par l'Etat ou d'autres autorités. »
Les remarques de M. Scripps ont été formulées
dans le cadre d'une lettre au rédacteur publiée
dans une revue journalistique. Elles étaient axées
sur le professionnalisme face à la responsabilité
publique. Il insistait sur le fait que ceux qui sont responsables
du bien-être physique et psychologique d'autres personnes
peuvent causer des souffrances auxquelles le système
judiciaire ne peut totalement remédier. Les journalistes
ont précisément le pouvoir d'infliger ce genre
de préjudices.
Depuis des années, on parle d'accorder au journalisme
le statut de profession libérale justement pour encourager
le sens des responsabilités. M. Scripps s'oppose toutefois
à ce projet en raison du risque de contrôle par
l'État.
Passant en revue une liste de « professions »,
il écrit : « La pratique de la médecine,
du tennis ou de la prostitution ne constitue pas une liberté
civique. Le droit de s'exprimer oralement ou par écrit
est, par contre, un droit humain et civique dans tous les
pays civilisés. Le journalisme est une noble vocation,
un métier qui peut être difficile, respectable
ou ignoble, louche et mal famé selon le caractère
et la compétence du praticien. »
Il se faisait ainsi l'écho d'un grand nombre de journalistes
qui estiment que le professionnalisme est ce que vous en faites.
Des journalistes professionnels et non professionnels couvrent,
côte à côte, le même événement,
voire travaillent dans le même bureau.
Il est impossible d'empêcher les tricheurs de tricher
Le professionnel est celui qui réunit et traite consciencieusement
les faits. On pourrait en dire autant des avocats, des comptables
ou des architectes. Mais le fait de qualifier quelqu'un de
professionnel ne garantit pas qu'il se conduira comme tel.
Étant donné que les manquements au devoir
sont inévitables même dans les familles de professionnels
les mieux réglementées, certains groupes ont
formé leur propre conseil pour décider de l'expulsion
des coupables. L'une des raisons qui explique que le journalisme
ne soit pas officiellement une profession est son manque de
cohésion qui empêche toute stricte réglementation.
Le terme journalisme s'applique aussi bien aux journaux
et revues de qualité où chaque mot est pesé
et vérifié qu'à la presse à sensation
qui rapporte des « témoignages » sur l'apparition
de visiteurs d'autres planètes ou de grotesques naissances
multiples. Prenez en compte les nombreux médias électroniques
et vous obtiendrez un corps professionnel trop pesant pour
être gouverné.
Si le journalisme est un domaine trop vaste pour être
assujetti à une discipline professionnelle, que dire
du milieu commercial ! Certains secteurs, il est vrai,
notamment pour tout ce qui a trait aux finances des particuliers,
ont fixé des normes morales très strictes et
forment leur personnel de vente. Toutefois, aucun contrôle
global n'existe en matière de conduite commerciale.
La qualité d'un produit peut toujours être légèrement
réduite tout comme sa fiabilité. N'importe quel
article peut, par des moyens frauduleux, être vendu
à ceux qui n'en ont pas besoin. Sans avoir recours
à la loi qui, d'ailleurs est loin d'offrir une protection
infaillible, il est impossible d'empêcher les tricheurs
de tricher.
Ainsi, malgré tout le bruit fait autour des « ventes
professionnelles » et des « professionnels »
de la gestion, on peut douter que le public accorde jamais
le statut de professionnel aux gens d'affaires. Dans le secteur
commercial, le professionnalisme est, par nécessité,
une question de comportement et non de paroles.
Le professionnel est, en fin de compte, celui qui se conduit professionnellement
Comme tous les professionnels dignes de ce nom, les professionnels
commerciaux placeront l'intérêt de leurs clients
avant le leur. Ils ne cesseront de renouveler et de perfectionner
leurs connaissances et compétences. Ils se conduiront
avec fierté et intégrité ; ils ne lésineront
pas, que ce soit sur le plan de la morale, de la qualité
ou de l'exécution.
Aujourd'hui, plus que jamais, le monde des affaires a besoin
que les intervenants se conduisent professionnellement. Les
spectaculaires échecs financiers nord-américains
des dernières années sont attribuables au manque
de professionnalisme et des qualités qui en sont la
base, à savoir la qualité morale contenue dans
le premier sens du terme et la qualité de l'exécution
soulignée dans le second. Ces deux sens se rejoignent
lorsqu'ils s'appliquent au professionnalisme commercial car,
dans ce domaine, le professionnel doit témoigner à
la fois d'une haute intégrité et d'une compétence
exceptionnelle.
« Les sociétés valables sont celles où
les gens d'affaires ont une bonne opinion de leurs activités »,
a écrit le philosophe Alfred North Whitehead. Ceci
revient à les considérer comme une profession,
qu'elles portent ce nom ou pas. Le professionnel est donc,
en fait, celui qui se conduit professionnellement, et non
pas nécessairement la personne agréée
par des autorités. Le professionnalisme ne se transmet
pas, il est ce que l'on attend de soi.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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