Vol. 68, N° 2 Nov./Déc. 1987
Le pouvoir de
l'enthousiasme
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L'enthousiasme est « l'extase
intellectuelle » qui rend tout possible. Mais, pour survivre,
ce sentiment doit être cultivé - et sa survie
au sein de notre société est de nos jours impérative...
Les Grecs, eux, l'appelaient « enthousiasmos »,
ce qui signifie littéralement « transport divin. »
A notre époque, qui est nettement plus prosaïque,
ce terme n'a que le sens d'« ardeur » ou d'« émotion
intense qui pousse à l'action dans la joie. »
Il semblerait que les Grecs de l'Antiquité, pères
de la civilisation occidentale, en savaient plus long sur
l'enthousiasme que ceux qui, aujourd'hui, rédigent
les dictionnaires.
L'enthousiasme, en effet, possède réellement
une dimension divine. Les écrivains en quête
d'analogies ne cessent, depuis des siècles, de se référer
à la mythologie classique pour tenter de décrire
cette force mystérieuse qui anime les êtres humains.
Pensons à Edward Bulwer-Lytton, qui estimait que « l'enthousiasme
est une véritable allégorie du mythe d'Orphée.
C'est un sentiment qui émeut les pierres et charme
les serpents. » Sous son enchantement, le commun des
mortels se transforme en dieux, outrepassant les limites mêmes
du possible. Ce n'est pas la technologie mais l'enthousiasme
qui a permis d'accomplir des exploits dignes d'Hercule, notamment
celui de transporter des hommes sur la lune.
Pourtant, penser que l'enthousiasme est d'inspiration divine
peut prêter à confusion. Il ne s'agit pas, en
effet, d'un don octroyé aux seuls êtres chéris
des dieux, mais d'une aptitude qui est à la portée
de tous et peut se transmettre d'un être à l'autre.
Si, une fois passés les premiers feux de la jeunesse,
l'enthousiasme semble confiné à une élite,
c'est qu'il doit, pour survivre, être savamment nourri.
Il fleurit en abondance au printemps de la vie. Une passion
brûlante en suit une autre, peu importe l'objet sur
lequel elle porte : ambition, passe-temps favori, sport,
personne du sexe opposé.
Quoi de plus naturel ! La jeunesse est l'époque
où l'on prend conscience de ses préférences,
où l'on définit les éléments de
son identité permanente. La difficulté survient
lorsque l'individu ne parvient pas à trancher, n'arrive
pas à décider quels enthousiasmes embrasser
et quelles passions rejeter. C'est alors que ses élans
meurent peu à peu, tels des fleurs étouffées
par les mauvaises herbes.
Quand, adultes, nous nous penchons sur notre propre passé,
nous nous souvenons avec un amusement attendri des emballements
de notre jeunesse. Combien de grandioses desseins avons-nous
dû abandonner ! Combien de châteaux en Espagne
avons-nous construits en vain ! Forts de notre expérience,
nous sommes peut-être enclins à penser, comme
l'affirme Bishop Warburton, que l'enthousiasme est « un
état d'esprit où l'imagination l'emporte sur
la raison. » Un lexicographe qui, bien qu'anonyme, n'en
était pas moins un sage, le définit comme « la
prédominance des émotions sur les facultés
intellectuelles. »
Quiconque a dépassé la trentaine se souvient
combien certaines de ses jeunes et ardentes espérances
se sont soldées par de cruelles déceptions.
Nous avons tous nourri des projets qui, l'espace d'un moment,
ont semblé infaillibles, sûrs garants de gloire
et de fortune.
L'enthousiasme est un sentiment si exaltant, si merveilleux,
qu'il fait passer la réalité au deuxième
plan. Aux yeux de celui qui l'éprouve, les obstacles
et les pièges sont négligeables, comparés
aux immenses possibilités qui s'offrent. C'est ainsi
que se franchit la frontière qui sépare la confiance
en soi de l'imprudence - or, l'imprudence, plus souvent que
l'orgueil, est à l'origine de l'échec.
Sans enthousiasme, pas d'idéalisme ;
et sans idéalisme, pas de progrès
« Chat échaudé craint l'eau froide, »
déclare un de nos proverbes. Ceux qui trop souvent
voient leurs espérances trompées se refusent
à revivre de tels moments. Même sans en être
pleinement conscients, ils n'éprouvent que méfiance
à l'égard de leurs transports enthousiastes.
Ils s'efforcent de les tuer dans l'oeuf comme une maladie.
Si leurs efforts sont vains, ils refroidissent leurs ardeurs
en évoquant toutes sortes de pensées négatives.
Cette tactique s'appelle « faire face à la réalité. »
Et pourtant, les objections alors invoquées relèvent
plus souvent du domaine des suppositions que du réel.
Loin de chercher des raisons pour étouffer leur enthousiasme,
ils devraient plutôt découvrir les raisons de
leurs anciennes déceptions. Il est facile de comprendre
pourquoi le désappointement dû aux espoirs déçus
est un sentiment si intense. Il fait suite à une véritable
ivresse, sous l'influence de laquelle tout est possible. Celui
qui pense pouvoir danser comme Fred Astaire ne peut que se
retrouver les quatre fers en l'air.
Lorsque l'on s'aperçoit que l'objet de son enthousiasme
est plus difficile à atteindre qu'on ne le croyait,
on a tendance à l'abandonner pour porter ailleurs ses
intérêts. C'est ainsi que l'enthousiasme, comme
l'alcool, mène à un gaspillage de soi. Nous
en épuisons la source ou l'employons avec insouciance
à des fins essentiellement frivoles. C'est un état
dans lequel nous nous complaisons avec un tel abandon qu'il
ne peut nous être d'aucune utilité.
Physiquement, l'enthousiasme est une forme d'excitation
qui provoque la sécrétion d'adrénaline,
l'euphorie des drogues. Si dans le feu de l'excitation, la
dépense d'énergie est trop grande, la source
de l'enthousiasme sera vite tarie. Il faudrait donc, pour
qu'elle puisse couler avec régularité, apprendre
à la contrôler.
Les grandes réalisations ne s'accomplissent qu'à
force de persévérance ou d'études acharnées
une fois qu'a été dépensée l'énergie
des premiers élans. Lorsque le moment est venu de passer
aux véritables efforts qu'exige la tâche entreprise,
l'ardeur peut rapidement tomber, mais, chose étrange,
peut tout aussi vite se rallumer dès que l'on prend
conscience de ce que l'on a accompli. L'enthousiasme se nourrit
de succès. Bien faire les choses permet de puiser sans
cesse aux sources de l'énergie qui en découle.
Se fixer un objectif et déployer des efforts pour
l'atteindre, au lieu de sauter d'une chose à l'autre
au gré de l'enthousiasme, permet d'éviter maints
désappointements. Même si l'objectif vous échappe,
vous aurez acquis de précieuses connaissances, vous
saurez ce dont vous êtes capable, quelles sont vos limites,
et vous serez sans doute surpris de découvrir que ces
dernières sont nettement moins restreintes que vous
ne l'imaginiez.
Si l'enthousiasme ne s'accompagne pas de détermination
et du désir de travailler, il n'est bénéfique
ni aux uns ni aux autres. Mais, même dirigé,
il peut s'avérer nocif s'il est utilisé à
des fins sinistres. Certains éprouvent un vif enthousiasme
à l'idée de voler, de détruire les biens
d'autrui, de maltraiter les animaux ou de dénigrer
leurs voisins. L'enthousiasme des masses a été
à l'origine des événements historiques
les plus abjects : nul ne fut animé d'un enthousiasme
plus fervent que les Nazis lancés à la conquête
de l'Europe. Les adeptes des cultes, les bigots et les terroristes
d'aujourd'hui débordent de l'enthousiasme le plus pur.
Certains n'ont qu'un seul objet d'enthousiasme
-
eux-mêmes
Pourtant, et il est difficile d'en disconvenir, « tous
les grands moments décisifs des annales de l'humanité
représentent, » selon Ralph Waldo Emerson, « le
triomphe d'un certain enthousiasme. » Sans lui, pas d'idéalisme
possible. Sans idéalisme, ou tout au moins sans la
conviction que le monde peut devenir meilleur, la race humaine
sombrerait à nouveau dans l'abîme de la barbarie.
L'enthousiasme est donc une source d'énergie neutre
qui peut servir le bien comme le mal. Dans certains cas, il
peut être sans objet aucun et l'énergie qu'il
crée se dissipera sans laisser de traces.
Par exemple, l'enthousiasme délirant que nous portons
aux vedettes du sport ne sert apparemment à rien si
ce n'est à nous faire éprouver du plaisir. Par
contre, l'enthousiasme qui règne parmi les joueurs
donne naissance à une certaine synergie qui incite
chaque membre de l'équipe à se surpasser. L'équipe
absorbe également l'énergie extraordinaire générée
par l'exubérance de ses partisans.
Il serait cependant facile d'objecter que l'attention excessive
que certains portent à leur sport ou à leur
passe-temps favori est une pure perte de temps. Toute activité,
même aussi innocente que le golf, si elle se transforme
en obsession, monopolise du temps et des talents qui, consacrés
à d'autres fins, auraient pu être plus utiles.
Terence, poète romain, écrivait qu'il « avait
pour principe de ne pas s'adonner avec excès à
une seule chose. » Le travail peut être apparenté
aux drogues. Éprouver un enthousiasme débordant
pour son travail permet, sans aucun doute, de parvenir au
succès matériel, mais les fanatiques du travail
ne sont ni des gens heureux, ni des compagnons très
agréables.
Il faudrait également déterminer si le grand
enthousiasme que certains professent pour leur travail n'est
pas en fait qu'une manière déguisée de
satisfaire leur propre orgueil, le travail n'étant
que le moyen d'arriver à leurs fins. L'enthousiasme
est très proche de l'infatuation et l'image que chacun
contemple tous les matins dans son miroir est la plus susceptible
de provoquer cette passion.
La vie est faite de paradoxes. Elle offre aux êtres
jeunes tant d'objets sur lesquels porter leur enthousiasme
qu'ils ne savent quelle voie choisir ; mais, une fois
l'âge mûr atteint, elle les laisse avec si peu
de sources d'intérêt qu'ils ne parviennent pas
à remplir agréablement leur vie ni celle de
ceux qui les entourent. La sagesse de Platon qui nous incite
à « prendre charge de nos propres vies »
implique un équilibre entre nos intérêts
et notre capacité à les concrétiser,
c'est-à-dire à accomplir avec expertise un nombre
choisi d'activités.
Poursuivre tout ce qui vous intéresse fera de vous
le parfait dilettante, l'amateur qui connaît tout et
ne sait rien. Poursuivre un nombre d'intérêts
trop restreint fera de vous le type de spécialiste
dont les connaissances exhaustives deviennent aussi impressionnantes
que la matière sur laquelle elles portent devient vide
de sens.
Certains êtres extraordinaires sont capables de maîtriser
un nombre incroyable de disciplines et de garder à
leur égard une curiosité inlassable. Pensons
aux multiples facettes de Sir William Van Horne, lui qui était
à la fois artiste, collectionneur d'objets d'art, collectionneur
de fossiles, géologue amateur, musicien, magicien,
horticulteur, éleveur de chevaux, joueur de poker,
prestidigitateur, gourmet, et la liste est sans doute incomplète.
Il trouva, par ailleurs, le temps de fonder et de diriger
une société ferroviaire ainsi que d'autres entreprises
opérant dans divers secteurs. La plupart d'entre nous
ne possèdent pas ce degré d'énergie.
Existe-t-il un nombre idéal d'activités par
individu ? On peut en douter. Tout dépend des
aptitudes réelles de chacun dans divers domaines.
Le secret pour garder son enthousiasme
est
de rendre service
Avoir trop de centres d'intérêt, ou trop peu,
peut briser votre élan car, dans le premier cas, vos
connaissances sont trop minces pour que vous puissiez être
totalement absorbé par votre sujet et, dans le second,
la répétition ne manquera pas d'engendrer lassitude
et ennui, piège auquel ne peuvent échapper que
de rares fanatiques. Il s'agit donc d'apprendre comment garder
intact son enthousiasme ou le faire renaître lorsqu'il
tend à s'évanouir.
Il suffit de regarder autour de soi pour réaliser
que les personnes les plus enthousiastes, indépendamment
de leur âge, sont celles qui participent pleinement
aux activités communautaires. Les sources de l'enthousiasme
semblent donc être d'origine altruiste et jaillissent
lorsqu'on choisit d'aider les autres plutôt que soi-même.
La justesse de cette observation est encore plus évidente
lorsque ces activités sont axées sur les jeunes
qui, par nature, sont des êtres enthousiastes. L'extraordinaire
Samuel Johnson, alors qu'il était en pleine possession
de ses phénoménales facultés intellectuelles,
déclarait qu'il recherchait la compagnie des jeunes
pour ne pas agir et penser comme un vieil homme.
Dans le milieu du travail, les personnes mûres qui
ne cessent de s'intéresser sincèrement à
leurs travaux sont celles qui jouent le rôle de mentors
auprès de leurs jeunes associés. Les employés
les plus prisés, quelle que soit l'organisation dont
ils font partie, sont ceux qui, dans la force de l'âge,
mettent leur expérience au service de leurs jeunes
collègues pour concrétiser leurs idées
novatrices.
Inversement, les milieux industriels les plus démoralisés
et les moins productifs sont ceux qui subissent l'influence
néfaste de vétérans blasés qui
passent leurs heures de travail à imaginer pourquoi
un projet est irréalisable.
En fait, la jeunesse, de nos jours plus qu'à toute
autre époque, a besoin de parents, de professeurs,
de chefs bénévoles communautaires et de conseillers
susceptibles de cultiver ses ardeurs naturelles et de les
canaliser. Nous vivons à un siècle où
le scepticisme, voire le cynisme, exerce une lourde influence
sur la mentalité populaire. Nous avons perdu notre
foi en la bonté humaine qui prévalait dans les
sociétés moins bien informées.
Puiser aux sources du potentiel créatif
est
impératif aujourd'hui
Nous sommes cernés de toutes parts par des êtres
qui trouvent « vulgaire de s'émerveiller et de
faire preuve d'enthousiasme. Corrompus et intrigants, ils
sont persuadés que le mérite des qualités
traditionnellement célébrées est dérisoire. »
Qui pourrait croire, tant son actualité est troublante,
que cette déclaration du poète anglais Samuel
Brydges date des années 1820 !
Le négativisme qui est dans l'air a un effet démoralisant
sur les jeunes qui, pourtant, représentent l'avenir
de l'humanité. Le pragmatisme dont ils font preuve
peut paraître étonnant pour leur âge ;
ils sont toutefois aussi impressionnables que les générations
qui les ont précédés. Il incombe donc
aux adultes qui voient le monde sous un jour positif de les
encourager à percevoir l'importance de leurs idées,
de leurs espoirs, de leurs rêves.
Quiconque est à même de conseiller les jeunes
possède le pouvoir d'accroître ou de tarir les
sources énergétiques de l'enthousiasme. Trop
souvent, les adultes, soit par mégarde, par des observations
irréfléchies, ou par une attitude désenchantée
et apathique, sapent leur dynamisme.
À une époque où le dénigrement
est de règle, on devrait tout particulièrement
faire attention à ne pas rabaisser les aspirations
exaltantes de la jeunesse, ni d'ailleurs de n'importe quel
âge. Mieux vaut user du levain qu'est l'expérience
avec un excès d'exubérance que de courir le
risque de laisser mourir des idées ambitieuses.
Ceux qui sont confortablement établis dans leur profession
devraient se garder de toute suffisance. En effet, comme le
faisait remarquer le philosophe écossais Thomas Chalmers,
« l'enthousiasme est une vertu qui accompagne rarement
les périodes de prospérité calmes et
sereines. » Il se manifeste surtout lorsque le moment
est venu de retrousser ses manches et de se mettre à
l'oeuvre. Pensons à l'Allemagne de l'Ouest et au Japon
qui, pareils au Phénix, renaquirent de leurs cendres
après la Seconde Guerre mondiale pour se hisser à
la place prééminente qu'ils occupent aujourd'hui.
On appelle cette sorte d'enthousiasme collectif l'esprit
de corps. C'est, selon Napoléon, éminence
militaire s'il en est, l'élément crucial qui
mène à la victoire. L'art de se servir de l'enthousiasme
pour lier un groupe d'individus et les guider vers un objectif
commun est particulièrement développé
chez les militaires. Ce sentiment, hautement contagieux, se
répand comme une traînée de poudre dans
les rangs. Malheureusement, son opposé, la démoralisation,
est tout aussi virulent.
Déclarer, au Canada, que le maintien de la qualité
de la vie n'est possible que grâce à l'esprit
d'entreprise et d'innovation, est pratiquement un lieu commun.
Privées de la force que leur donne un milieu enthousiaste,
les nouvelles entreprises et les nouvelles idées seraient
mort-nées.
Ni les sociétés, ni les individus ne savent
de quoi ils sont capables sans se mettre à l'épreuve.
L'enthousiasme est le moteur qui leur donne la force de le
faire. Pour surmonter les immenses difficultés auxquelles
fait face notre planète, nous devons commencer par
croire que nous sommes en mesure de les affronter. Loin de
combattre l'enthousiasme, nous devons lutter contre le négativisme.
Prenons garde, non de nous abandonner à l'enthousiasme,
mais de devenir la proie docile du cynisme ; nul autre
sentiment ne sous-estime autant le potentiel d'amélioration
qui existe chez l'être humain.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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