Vol. 67, N° 6 Nov./Déc. 1986
S'instruire à
notre époque
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En quittant les bancs de l'école,
les jeunes d'aujourd'hui ne peuvent exclure d'y revenir. Les
études se poursuivent désormais à tout
âge et la responsabilité de s'instruire retombe,
non plus sur l'enseignant, mais sur l'étudiant adulte.
Il s'agit maintenant d'apprendre par soi-même...
Si les êtres humains occupent une place privilégiée
parmi les espèces vivantes, ils le doivent sans aucun
doute à la capacité qu'ils ont d'apprendre.
Seul, parmi les créatures qui peuplent notre planète,
l'homo sapiens est capable de recevoir, d'assimiler
et de concrétiser des idées. Étant donné
l'extrême importance de cette aptitude, il est étonnant
qu'elle n'ait pas été l'objet d'études
approfondies, si ce n'est récemment. Un nombre considérable
d'ouvrages ont traité des techniques d'enseignement,
mais le phénomène de l'apprentissage a été
largement ignoré.
L'explication en est simple : analyser séparément
l'acte d'apprendre semblait inutile. En effet, tout enseignement
structuré, par opposition aux connaissances acquises
au gré de l'existence, suppose que le fait d'enseigner
et celui d'apprendre sont aussi étroitement liés
que la poule et l'oeuf. Si l'un enseigne, l'autre nécessairement
apprend. L'idée que certains puissent désirer
assumer eux-mêmes la responsabilité de s'instruire
était autrefois une notion totalement saugrenue.
Cette conception s'explique facilement par l'histoire. Jusqu'au
début du XXe siècle, l'instruction scolaire
de la majorité des Occidentaux s'arrêtait à
la dernière année des études primaires.
Ayant acquis une base fondamentale en calcul, lecture et écriture,
les étudiants étaient censés s'en remettre
à l'expérience pour le reste de leur éducation
et ne plus avoir à ouvrir un livre scolaire ou à
entrer dans une salle de classe. Certains poursuivaient leurs
études au niveau secondaire ou universitaire, mais
ils constituaient l'exception qui confirme la règle.
L'enseignement était comparable aux oreillons :
un état que devaient subir les enfants, mais auquel
la plupart des adultes échappaient.
Personne n'aurait pu imaginer, il y a 50 ans, que la majorité
des adultes reprendraient le chemin des écoles pour
des raisons récréatives ou professionnelles.
La nécessité de recyclage, née de la
révolution technologique, était alors inconnue
et il était impensable pour des personnes en âge
de voter de s'astreindre à suivre volontairement des
cours, quels qu'ils soient.
Tant que l'éducation restait synonyme d'enfance,
il était tout à fait naturel de négliger
l'une des facettes de ce processus, à savoir l'acte
d'apprendre. Le système qui permettait de dispenser
un enseignement sérieux aux écoliers et à
vérifier leurs connaissances par des examens fonctionnait
relativement bien pour la majorité des élèves.
Les enfants dépendaient des adultes pour leur éducation
comme pour le reste. Dans l'ensemble, ils réagissaient
comme ils le devaient aux récompenses et aux punitions,
surtout à ces dernières d'ailleurs. La fonction
de l'école était de remédier à
leur manque d'expérience en leur donnant les connaissances,
les aptitudes et le comportement jugés appropriés
pour fonctionner dans le monde adulte.
Il était admis qu'en théorie les enfants suivaient
plus ou moins le même stade de développement
intellectuel. On leur enseignait donc la matière qui
« convenait » aux stades où ils se trouvaient,
selon un système rigoureusement établi. Le terme
« pédagogie » exprime parfaitement ce type
d'enseignement. Il dérive du grec ancien pais,
« paidos », « enfant », et agein,
« conduire ».
Il était alors facile d'en conclure que les techniques
pédagogiques traditionnelles pouvaient s'appliquer
aussi bien aux adultes qu'aux enfants ou aux adolescents.
Cette impression était d'ailleurs renforcée
par le fait que la plupart des établissements scolaires
avaient initialement pour but de combler des lacunes, c'est-à-dire
d'enseigner aux hommes et aux femmes, qui en avaient besoin,
ce qu'ils auraient dû apprendre à l'école.
Puis ce fut la Seconde Guerre mondiale qui vit des millions
d'hommes et de femmes endosser des uniformes et acquérir
de toute urgence de nouvelles connaissances et aptitudes.
La nécessité de former continuellement un nombre
suffisant de personnes qualifiées répondant
aux besoins industriels et militaires donna une soudaine importance
pratique à l'étude du mécanisme d'apprentissage
propre aux adultes.
Un certain nombre de découvertes devaient en résulter,
notamment au chapitre de l'efficacité de l'éducation
audiovisuelle. Mais la découverte la plus étonnante
fut aussi la plus simple : loin de regimber à
l'idée de retourner à l'école, les adultes
témoignaient d'un vif désir d'apprendre. « L'éducation
fut donc au nombre des expériences d'une multitude
d'adultes qui ne demandaient qu'à reprendre leurs études
si l'occasion leur en était donnée », précisait
le rapport d'une étude pédagogique menée
auprès des forces armées américaines.
« Plus ils sont éduqués, plus les gens
ont le désir d'apprendre. »
Les obligations nées de la guerre démontrèrent
que, contrairement à l'idée généralement
admise jusqu'alors, il était possible d'inciter des
adultes à assimiler de nouvelles connaissances et que
leur capacité dans ce domaine était bien supérieure
à ce que l'on attendait d'eux. Malheureusement, la
guerre ne changea en rien l'approche pédagogique :
enfants ou adultes, les méthodes d'enseignement devaient
rester les mêmes.
Le personnel militaire se retrouvait dans la même
position que les écoliers. Soumis à la discipline
militaire, il formait un groupe captif contraint à
obéir. La plupart de ses membres n'étaient pas
motivés ; ils apprenaient parce qu'il le fallait.
Ils suivaient un programme rigide, établi par le système.
La discipline à laquelle ils étaient asservis
n'était guère propice à développer
le désir d'apprendre par eux-mêmes.
On sait comment s'instruire, mais on
ignore
comment apprendre
Après la guerre, les grandes entreprises commencèrent
à dispenser une formation plus structurée. Pourtant,
il fallut attendre les années 60 pour que la nouvelle
technologie les incite à former et à recycler
tous les travailleurs.
Parallèlement, l'importance accrue des loisirs se
traduisit par un désir généralisé
d'instruction. Cette tendance devait d'ailleurs être
confirmée par les recherches d'Allan Tough, de l'Ontario
Institute for Studies in Education, effectuées au début
des années 70, et qui furent les premières à
porter sur l'enseignement aux adultes. Les résultats
étaient surprenants : quatre-vingts pour cent
des adultes canadiens entreprenaient un sérieux projet
d'études, au moins une fois par an.
Cette nouvelle mentalité obligea à réévaluer
les méthodes pédagogiques en tenant compte de
différences fondamentales entre enfants et adultes,
non pas au niveau de la manière d'apprendre, mais à
celui de la motivation.
Dans son livre publié en 1975, Self-Directed Learning
(Association Press, New York), Malcolm S. Knowles, spécialiste
bien connu de l'enseignement aux adultes, regrettait que la
distinction entre les techniques d'enseignement et l'apprentissage
lui-même ne soit pas encore clairement comprise. « Il
est tragique, écrit-il, que l'on sache comment s'instruire
et que l'on ignore comment apprendre. »
M. Knowles justifie l'emploi du terme « tragique »
en soulignant que les méthodes pédagogiques
traditionnelles ne correspondent pas à la psychologie
de l'adulte. C'est pourquoi, insiste-t-il, les adultes n'apprennent
sans plaisir ni efficacité si un programme leur est
imposé.
Il faudrait, pense-t-il, non seulement s'intéresser
aux adultes, mais amorcer le « développement des
adultes » au niveau secondaire. En effet, alors que l'enseignement
traditionnel persiste à ce niveau, l'éducation
postsecondaire est devenue moins structurée et comporte
des programmes d'étude libre. « Les étudiants
qui se lancent dans ces programmes, sans avoir été
initiés aux techniques de recherches, souffrent d'anxiété,
se sentent frustrés et souvent échouent »,
écrit-il.
Pour l'adulte, « apprendre comment apprendre »
est une nécessité à une époque
de constante évolution. « Dans un monde où
la durée réellement utile de bien des connaissances
se limite à 10 ans ou moins, une bonne partie des notions
acquises à 20 ans sera dépassée à
30, remarque M. Knowles. L'éducation a donc pour tâche
principale de développer l'aptitude à la recherche.
En quittant l'école, il faut non seulement posséder
une base de connaissances, mais avoir développé
sa capacité à acquérir de nouvelles connaissances
tout au long de la vie. »
On pourrait même soutenir que la seule aptitude valable
à la fin du XXe siècle consiste à savoir
apprendre. Notre adaptation aux changements extérieurs
en dépend. Cette faculté ouvre de surcroît
de nouveaux horizons intellectuels et spirituels et nous permet
de réaliser pleinement notre potentiel d'être
humain.
M. Knowles est le premier à parler « d'andragogie »,
mot qu'il a créé en remplaçant le « péda »
de pédagogie par andra qui signifie « homme ».
Par ce terme, ses disciples et lui entendent souligner l'importance
d'élaborer des méthodes d'enseignement adaptées
à l'adulte.
L'expérience acquise par les adultes, et que les
enfants ou les adolescents n'ont pas, est importante. L'enseignement
ne sert pas à suppléer à leur inexpérience.
Pour certains pédagogues, cet état de choses
représente un obstacle, des habitudes bien ancrées
qui entraînent le refus des idées nouvelles.
Les défenseurs de l'andragogie soutiennent un point
de vue différent ; se basant sur la « loi
pédagogique d'association » qui stipule que les
concepts et les aptitudes sont intégrés plus
facilement s'ils ont un rapport avec ce que possède
déjà l'apprenant, ils comparent l'acte d'apprendre
à un jeu de cubes : chaque cube d'information
s'ajoute à la structure des connaissances acquises
par expérience. Par la pratique, les adultes ont acquis
un actif bien spécifique, ce qu'ils apprennent complète
généralement les connaissances qu'ils possèdent
déjà.
Il est indéniable que l'expérience de chacun
est unique ; il s'ensuit donc que l'instruction basée
sur l'expérience ne peut être dispensée
selon des méthodes établies pour la masse. Les
enseignants qui s'adressent à des adultes doivent acquérir
une nouvelle mentalité. Leur rôle est d'aider
leurs étudiants à apprendre par eux-mêmes
et non plus à leur dispenser un enseignement.
« Le rôle de l'enseignant n'est plus de discipliner
ni d'orienter, mais de développer les talents et la
volonté innée d'apprendre que possèdent
les adultes », a écrit Robert A. Luke Jr, professeur
à l'Université George Washington. Dans les écoles
traditionnelles, la détermination des besoins d'instruction,
la planification des cours et l'évaluation du travail
sont toutes des fonctions qui reviennent au professeur. Dans
un système « andragogique » c'est l'apprenant,
en collaboration avec l'enseignant et ses camarades de classe,
qui s'en charge.
Presque tout le monde apprend mieux
en groupe
ou à deux
Le succès ou l'échec d'un projet éducatif
dépend totalement de l'apprenant. L'enseignant se borne
à conseiller la personne qui organise et exécute
le travail. Une des méthodes consiste, au cours de
consultations, à rédiger un « contrat d'instruction »
qui définit les objectifs du projet, les matériaux
à utiliser, les étapes à suivre ainsi
qu'une durée réaliste pour son exécution.
En « négociant » le contrat, l'enseignant
identifie les difficultés du projet, en explique les
objectifs et renseigne l'apprenant sur les ressources mises
à sa disposition.
Le contrat d'instruction a fait ses preuves dans des situations
semi-structurées, notamment dans le cadre de programmes
de formation interne ou de cours du soir. La réalité
n'en reste pas moins que la majorité des connaissances
acquises par les adultes sont le produit d'initiative personnelle,
73 pour cent, selon M. Tough. Comment une personne agissant
seule peut-elle mettre à profit la discipline conférée
par ce type de contrat ? Les éducateurs « andragogues »
conseillent de conclure un contrat avec un ami ou un parent ;
l'étudiant doit être cependant parfaitement conscient
que le seul contrat valable est celui qu'il passe avec lui-même.
Apprendre en général est perçu comme
une entreprise solitaire qui voit l'étudiant ancré
à son bureau, devant des piles de livres ouverts, prendre
des notes jusqu'à une heure avancée de la nuit.
En fait, les apprenants indépendants qui réussissent
apprennent rarement seuls ; même s'ils sont les
seuls à étudier un certain sujet, ils peuvent
faire appel à des directeurs d'étude, des conseillers
ou des amis. Des recherches ont montré que la majorité
des gens apprennent mieux en groupe ou à deux, sans
doute en partie parce que chacun d'eux a acquis des habitudes
d'étude incomplètes. Les personnes dont les
facultés intellectuelles diffèrent se complètent
les unes les autres pour former, en échangeant idées
et impressions, ce qu'on appelle des « cerveaux d'étude
globaux ». Admettant que deux têtes valent mieux
qu'une, il est conseillé d'avoir au moins un partenaire
(plusieurs vaudraient mieux encore) pour entreprendre des
études.
L'autoanalyse est primordiale
Il va sans dire qu'un certain temps de préparation
doit précéder l'exécution d'un projet
d'étude. Pour ce faire, il est utile de connaître
certaines méthodes d'étude éprouvées.
Des recherches ont démontré, par exemple, qu'il
était profitable de parcourir rapidement un ouvrage
afin d'en relever les thèmes principaux avant de le
lire soigneusement. Pour certains d'entre nous, lire en tenant
un crayon ou un crayon fluorescent à la main aide à
retenir. Pourtant, gardez-vous des excès. Ne soulignez
ou ne prenez des notes que pour mettre en relief les notions
essentielles. Autrement, vous n'arriverez qu'à vous
embrouiller l'esprit. Rédigez vos notes dans vos propres
termes ; vous serez ainsi sûr d'avoir saisi la
pensée de l'auteur.
L'étude autodirigée débute avec l'autoanalyse.
Il existe quatre approches distinctes : l'émotion,
l'analyse, l'expérimentation et l'observation. Les
éducateurs professionnels ont recours à des
tests qui permettent de déterminer le « style »
particulier à chacun et de sensibiliser les étudiants
à leurs points faibles. Cette démarche permet
de remédier à ses lacunes en utilisant sciemment
les facultés intellectuelles qu'on tend à laisser
sommeiller.
L'intuitif, par exemple, donne trop d'importance à
l'intuition au détriment de l'analyse ; l'observateur
aura tendance à négliger l'application pratique
de ses idées. Sans le secours des tests, les étudiants
ne peuvent, en se remémorant leur expérience
scolaire, déterminer à quel type ils appartiennent ;
s'ils découvrent qu'ils utilisent certaines facultés
moins que d'autres, ils devront faire un réel effort
pour aborder différemment les questions et les problèmes.
Bien que l'étude autodirigée soit par définition
un acte individuel, certaines règles générales
ressortent de l'étude de ce processus. Pour que cet
enseignement soit efficace, il semble essentiel de reconnaître
le besoin d'acquérir les connaissances visées ;
de fixer des objectifs précis ainsi qu'une durée
réaliste pour le projet. Si les objectifs sont vagues
et les contraintes de temps trop exigeantes, il est probable
que le projet ne sera pas mené à terme.
Pour bien apprendre, la plupart des êtres humains
doivent partir de principes généraux pour aboutir
aux détails spécifiques, se concentrer sur un
seul point à la fois, savoir exactement à quoi
leur serviront leurs études. S'il s'agit d'une technique,
rien ne vaut la pratique. Se promettre de petits plaisirs,
en guise de récompense, aide à se motiver. Les
meilleurs résultats sont obtenus lorsque les apprenants
analysent leurs travaux d'un oeil critique et désirent
connaître l'avis objectif de leurs directeurs ou camarades
d'études.
Cette approche exige, bien entendu, une certaine autodiscipline.
Pourtant, nombreux sont ceux qui parviennent à apprendre
avec assurance et, somme toute, une certaine aisance. « Savoir
comment apprendre » mène en outre à d'autres
succès. Au cours d'une étude menée auprès
d'individus remarqués pour leur développement
intellectuel et leurs réalisations exceptionnelles,
M. Tough découvrit qu'ils consacraient, tous, plus
de temps que leurs collègues aux projets éducatifs.
La poursuite d'une belle carrière, ambition certes
louable, n'est qu'un des avantages qui découlent de
la capacité à apprendre. La vraie valeur de
cette activité est de pouvoir, au fil des années,
vivre à nouveau la joie de découvrir et éprouver
l'immense satisfaction d'avoir accompli quelque chose. La
vie peut sembler courte ou longue, mais tant que vous apprendrez,
vos jours ne seront jamais vides.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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