Vol. 65, N° 6 Nov./Déc. 1984
La volonté de
dépassement
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Parler de dépassement est
peut-être démodé à une époque
où nous avons l'impression que l'avenir ne nous appartient
plus, mais le progrès personnel et le progrès
social sont une seule et même chose. L'envie d'exceller
a besoin d'encouragement. Il faut que chacun s'efforce de
se surpasser dans l'intérêt de tous...
Personne ne lit plus Horatio Alger, sauf quelques esprits
curieux qui apprécient son pittoresque suranné
et son humour involontaire. C'était pourtant à
la fin du XIXe siècle l'auteur le plus goûté
du public américain qui le préférait
à des écrivains supérieurs, tels Bret
Harte et Mark Twain. Alger a été de loin l'auteur
le plus influent en Amérique au moment où l'utopie
démocratique inspirait à tous une foi inébranlable.
Son oeuvre, selon un critique, « incarnait toute une
constellation d'aspirations populaires » en un temps
où ces aspirations ne connaissaient pas de bornes.
Alger a écrit plus de 120 romans dans lesquels il
décrit les luttes acharnées de jeunes garçons
pauvres, bien décidés à réussir
dans la vie, c'est-à-dire à devenir riches et
puissants. Ses héros, immanquablement travailleurs
et courageux, ont servi de modèles à trois générations
de jeunes Américains. Ils croyaient dur comme fer que,
quelles que soient les circonstances, le système social
et économique dans lequel ils vivaient récompenserait
infailliblement leur labeur et leur ingéniosité.
Ils ignoraient la réalité au point de ne jamais
savoir quand baisser pavillon.
Et c'est là certainement qu'est l'accomplissement :
persévérer dans ses efforts et refuser de s'avouer
vaincu lorsque les chances sont contre vous et que la partie
est inégale. Il se trouve que les héros d'Alger
cherchaient uniquement à faire fortune, mais il y a
évidemment des gens pour qui réussir signifie
simplement accomplir quelque chose d'extraordinaire. Que la
récompense se chiffre en argent ou qu'elle se limite
à un merveilleux sentiment de satisfaction spirituelle,
tout accomplissement suppose un effort de dépassement.
Malgré leur banalité, les contes d'Alger s'inscrivent
dans une tradition littéraire qui remonte jusqu'à
l'Iliade et l'Odyssée. Dans tous les siècles,
les écrivains ont parlé de cette impulsion qui
pousse l'homme à renverser les obstacles pour poursuivre
ses rêves. La littérature héroïque
nous montre les combats de l'homme contre les dieux, contre
les courants de l'histoire, contre la nature et contre ses
semblables, mais la tension dramatique naît toujours
de la lutte secrète qu'il mène contre lui-même,
contre les voix intérieures qui l'engagent à
abandonner la partie lorsqu'elle devient trop serrée.
C'est que le besoin de réussir est contrecarré
par la tendance à se réfugier dans l'inaction.
Dans la plupart des situations, il est plus facile de ne rien
faire que d'agir, plus facile de ne rien tenter que d'essayer.
Si l'inaction se révèle pleine d'inconvénients,
comme c'est souvent le cas, on peut toujours blâmer
quelqu'un d'autre : le conjoint, le patron, les temps
difficiles, l'entourage ou « le système ».
Il y a un dicton qui dit qu'une personne peut tomber à
plusieurs reprises, mais qu'elle n'échoue vraiment
que lorsqu'elle prétend avoir été poussée.
Comme l'a fait remarquer le sage Duc de la Rochefoucauld :
« Il y a peu de choses impossibles d'elles-mêmes,
et l'application pour les faire réussir nous manque
plus que les moyens ».
Un psychologue moderne, le Dr William Maston, s'est aperçu
il y a quelques années que la nature humaine n'avait
pas changé depuis que ces mots ont été
écrits au XVIIe siècle. Il a effectué
un sondage auprès de 3 000 personnes pour savoir ce
qu'elles faisaient dans la vie. Près de 90 pour cent
ont répondu qu'en fait elles attendaient... qu'un certain
événement se produise, que leurs enfants grandissent,
de prendre leur retraite, de voir ce que l'avenir leur apporterait.
La conclusion qui s'impose, c'est que les gens ne réalisent
pas leurs rêves parce qu'ils se contentent de rêver.
À la condition de ne pas céder au découragement,
on peut, même dans des circonstances défavorables,
accomplir des choses qu'on aurait crues impossibles. En fait,
l'adversité peut être un aiguillon puissant comme
le prouvent les actes d'héroïsme suscités
par les guerres et autres catastrophes.
Toutefois, si l'on en croit certains psychologues, le manque
d'ambition dénote bien autre chose que la simple paresse,
Le Dr Aaron Hemsley parle dans un article de la « crainte
profonde de la réussite ». Cette crainte est universelle
et se retrouve à un certain degré chez presque
tous les individus. Elle ne nous empêche pas de tirer
parti de quelques-uns de nos talents, mais elle nous retient
certainement de mettre à profit tous nos talents...
La peur du succès vient probablement de ce que, inconsciemment,
les gens ont l'impression qu'ils ne méritent pas de
réussir.
Le meilleur moyen de surmonter cet obstacle intérieur
est d'essayer d'aller jusqu'au bout de nos possibilités,
pour voir ce que cela nous apportera. Il n'y a pas de doute
que le fait de vivre en-deça de ses capacités
entraîne une insatisfaction qui grandit avec les années.
Nous connaissons tous de ces gens qui ont renoncé à
faire fructifier leurs talents et nous savons qu'ils ne sont
pas les plus heureux des mortels.
On confond souvent le talent avec l'accomplissement, mais
ce sont deux choses distinctes. L'aptitude est comme le bois
dont on peut se servir pour construire une maison ; c'est
l'acte de construire qui constitue l'accomplissement. Son
ampleur varie naturellement selon les capacités individuelles.
Pour une personne handicapée, nouer un lacet de chaussure
ou prendre l'autobus peut être aussi méritoire
que pour un musicien de génie de composer une symphonie.
Le succès est une affaire de
temps
Les plus beaux accomplissements, sinon les plus grands,
sont ceux qui nous obligent à donner la pleine mesure
de notre talent. Alex Colville, peintre de renommée
internationale et ancien professeur à l'école
des beaux-arts de l'Université du Nouveau-Brunswick,
a déjà confié à un journaliste
que sa philosophie était celle des coureurs :
« Je me donne à ce que je fais au point de m'effondrer
sur la ligne d'arrivée ». Un effort acharné
peut parfois décupler le talent qu'on a au départ.
Si vous lisez la biographie des hommes et des femmes célèbres,
vous constatez que leurs accomplissements sont moins le résultat
du génie que de l'énergie et de la persévérance.
Gregor Mendel, moine autrichien considéré comme
le promoteur des études modernes sur la génétique,
s'est fait recaler trois fois au brevet d'enseignement, mais
il n'en a pas moins poursuivi ses expériences sur l'hybridation
des plantes. Il a croisé 21 000 plantes en dix ans
et a effectué des analyses statistiques détaillées
de ses observations jusqu'au moment où il a été
en mesure d'établir les deux lois fondamentales de
l'hérédité en botanique. Mendel est un
de ceux qui ont dû se contenter de la satisfaction morale
d'avoir accompli quelque chose de durable. L'intérêt
de ses travaux, ignorés de ses contemporains, n'a été
reconnu que longtemps après sa mort.
Le succès est donc bien souvent une affaire de temps,
mais il n'est pas facile aujourd'hui de faire entendre cette
vérité élémentaire aux jeunes
du monde occidental. Dominés par l'impatience naturelle
de la jeunesse, ils ont en plus été élevés
dans une société qui met l'accent sur la vitesse
et la commodité, entourés de produits instantanés
et de moyens de transport ultra-rapides. La manie du « facile
et vite fait » a contaminé le domaine de l'éducation
et de la formation où l'on demande maintenant la connaissance-minute
comme ailleurs la bouffe rapide.
C'est une tendance à laquelle on résiste difficilement.
Les vedettes créées du jour au lendemain dans
le monde du spectacle donnent l'impression qu'il n'est pas
nécessaire de savoir chanter ou jouer d'un instrument
quelconque pour accéder à la renommée
et faire de l'argent. Bien des succès de librairie
ont tout l'air d'avoir été écrits non
pas sur, mais par des ordinateurs tant les intrigues
sont banales et le vocabulaire approximatif. Bâclées,
les « comédies » télévisées
n'ont plus de comique que l'intention. Et l'on se demande
devant tant de médiocrité si la société
n'a pas perdu tout sens des valeurs.
Tout accomplissement suivi doit être
porté à l'attention de la société
qui en bénéficie
Pour ceux qui résistent à la tentation du
succès instantané et qui grimpent un à
un les échelons menant aux buts les plus élevés,
la récompense est douce et durable. La satisfaction
qu'on retire d'un travail particulièrement bien fait
donne envie de recommencer. Une fois qu'on a maîtrisé
une chose, il devient d'autant plus facile d'en maîtriser
une autre et c'est ce qui explique les gens aux talents multiples
comme l'écrivain et scientifique américain Isaac
Asimov dont les 200 livres comprennent des histoires de science-fiction,
des romans policiers, des recueils de nouvelles, des essais
sur la Bible et sur Shakespeare, de même que des ouvrages
sur l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie et les
mathématiques. Tout en produisant au moins deux livres
par année, Asimov trouve le temps de publier une couple
de magazines, de rédiger une chronique, de donner des
conférences et de participer à des émissions
de radio et de télé.
À un certain point, l'accomplissement devient une
habitude et presque un devoir. L'écrivain canadien
Morley Callaghan, dont l'oeuvre figurait déjà
en bonne place dans la littérature canadienne, a publié
l'année dernière, à plus de 80 ans, ce
que certains critiques considèrent comme son roman
le plus original. Intitulé « A Time for Judas »,
ce livre contient des aperçus aussi hardis que nouveaux
sur la nature du christianisme.
Morley Callaghan avait reçu en 1970 le Prix de la
Banque Royale, inspiré du principe que tout accomplissement
d'un ordre élevé doit être porté
à l'attention de la société qui en bénéficie.
Un autre romancier de distinction, Hugh MacLennan, a reçu
le Prix de la Banque Royale en 1984. Depuis 1967, la médaille
d'or et la bourse qui l'accompagne sont décernées
à des Canadiens qui se sont illustrés dans divers
domaines : médecine, éducation, architecture,
recherches agricoles et activités humanitaires. Il
n'y a personne sur la liste des lauréats qui ait réussi
du jour au lendemain ; c'est à force de labeur
et de persévérance que tous se sont hissés
aux premiers rangs.
Un des objectifs du Prix de la Banque Royale et d'autres
initiatives du même genre, appuyées par la banque,
est d'encourager l'excellence. La récompense sous toutes
ses formes - que ce soit une étoile en papier métallique
collée dans le cahier de devoirs d'un écolier
ou une médaille d'or remportée aux Olympiques
- crée un climat favorable à l'effort. Même
si la sensation de l'accomplissement est en soi très
gratifiante, elle est plus douce encore quand s'y ajoute la
considération d'autrui.
L'égalité n'exclut pas
la possibilité de s'élever au-dessus de la moyenne
Il est tout particulièrement important de mettre
l'accent sur la valeur intrinsèque de l'accomplissement
à une époque comme la nôtre. Des recherches
sur les comportements de la jeunesse nord-américaine
ont peint un tableau lugubre fait d'ambitions déçues,
de projets différés et d'une soif sans précédent
de sécurité financière. Les difficultés
économiques des dernières années ont
miné la confiance des jeunes en l'avenir. Découragés
par les sombres perspectives qui s'ouvrent à eux, ils
se demandent si les efforts qu'ils pourraient faire pour s'améliorer
leur vaudraient effectivement une vie meilleure.
Dans bien des cas, le milieu scolaire ne semble guère
les inciter à donner toute leur mesure. La qualité
de l'instruction en général n'est plus ce qu'elle
était. Aux niveaux élémentaire et secondaire,
on a tendance à prendre la moyenne pour norme, de sorte
que les élèves un peu plus doués que
les autres n'ont presque plus besoin de travailler pour réussir.
Le relâchement du système scolaire fait partie
du mouvement général en vue d'éliminer
les inégalités entre les diverses couches de
la société. Il est certes louable de prendre
des mesures pour réparer les injustices commises envers
des gens qui se trouvent désavantagés sans que
ce soit de leur faute, mais imposer l'égalité
sans surveiller de près les conséquences, c'est
s'exposer à de vilaines surprises. On risque de niveler
par la base au lieu d'élever le niveau des défavorisés.
Herbert Hoover, ingénieur et administrateur hors pair
qui a eu le malheur d'être Président des États-Unis
pendant les premières années de la crise, a
montré qu'il savait ce qu'était le véritable
esprit d'égalité lorsqu'il a déclaré :
« Nous croyons à l'égalité des chances
pour tous, mais nous savons que cela n'exclut pas la possibilité
de s'élever au-dessus de la moyenne et d'accéder
aux premiers rangs. Les grands progrès humains n'ont
pas été accomplis par des hommes et des femmes
médiocres ».
Il faut ajouter cependant que ce n'est pas tant la médiocrité
qui menace l'excellence que l'empressement du public à
accepter la médiocrité. Si nous voulons continuer
à progresser dans la voie de l'égalité
comme dans tout le reste, nous devons apprendre à être
plus exigeants envers nous-mêmes d'abord, puis envers
les autres.
C'est dire que nous ne devrions pas nous contenter de réalisations
relatives qui brillent seulement parce qu'elles tranchent
sur la grisaille générale. De nos jours, les
médias manient volontiers l'hyperbole et voient du
merveilleux là où il n'y a bien souvent que
de l'ordinaire. En même temps, un certain négativisme
concernant les gens et les événements qui ne
prêtent pas aux superlatifs privent les vrais accomplissements
de l'attention qu'ils méritent.
Les réalisations authentiques
sont encore
choses courantes
Il n'y a pas de doute que les réalisations authentiques
soient encore choses courantes, même parmi les jeunes
chez qui l'enthousiasme semble faire si singulièrement
défaut. Tous les jours, on entend parler de percées
scientifiques et techniques qui auraient demandé autrefois
des années. Les connaissances progressent dans tous
les domaines, et des records ont encore été
battus lors des derniers jeux olympiques. Les chefs d'orchestre
affirment que les jeunes musiciens qu'ils ont à diriger
sont meilleurs que jamais.
Ici et là, des indices donnent à penser que
la volonté de dépassement n'est pas morte malgré
les difficultés économiques ou peut-être
grâce à elles. Lors du dernier sondage d'opinion
effectué auprès des jeunes Canadiens de 15 à
24 ans, 83 pour cent des 1 200 répondants ont placé
l'accomplissement personnel au premier rang de leurs priorités
dans la vie.
C'est dire que l'aspiration vers l'accomplissement est restée
vivace même si elle est dans un registre plus grave
qu'au temps des héros de Horatio Alger. Elle n'en a
pas moins besoin d'être constamment stimulée,
car c'est le seul moyen d'améliorer notre vie ici-bas.
Dans l'intérêt de tous, chacun doit s'efforcer
de se surpasser et encourager les autres à en faire
autant.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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