Vol. 63, N° 6 Nov./Déc. 1982
Les carrières
à un tournant
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L'évolution de la situation
économique nous oblige à repenser nos idées
sur la vie de travail. Durant la Semaine des carrières,
n'est-ce pas le moment de remettre en question nos vieilles
théories ? Assurément, personne ne peut
se fier au hasard pour trouver une profession satisfaisante.
Les carrières ne tombent plus du ciel ; elles
se préparent...
Il y a une soixantaine d'années encore, le choix
d'une carrière ne posait guère de problèmes,
car il était habituellement dicté par les circonstances.
Un jeune homme exerçait le métier de son père
ou quelque chose d'approchant. S'il ne marchait pas sur ses
traces, il s'écartait peu de la route tracée
pour lui. Le fils d'un avocat pouvait se faire médecin
ou le fils d'un boucher devenir boulanger ; mais il était
rare qu'un fils de boucher entrât en médecine
au sein d'un ordre social hiérarchisé, où
chacun devait suivre sa condition.
Pour les jeunes filles, les choses étaient encore
plus simples : elles devaient normalement se marier et
élever une famille. Sinon, elles ne pouvaient que rester
à la maison toute leur vie et avoir soin de leurs vieux
parents. Quelques rares emplois étaient bien ouverts
au « sexe faible », mais encore fallait-il être
célibataire. Une femme mariée respectable ne
travaillait pas au dehors, sauf en cas d'extrême nécessité
financière.
Quant aux minorités, la plupart des domaines d'activité
leur étaient fermement interdits. Les Noirs ne pouvaient
être que domestiques, et les Chinois restaurateurs ou
blanchisseurs. Les Indiens d'Amérique du Nord étaient
tenus d'être... des Indiens. Et on disait aux handicapé
qu'ils feraient aussi bien de pas penser à travailler.
Il en résultait une espèce de désappariement
des carrières et des personnalités dans l'éventail
général des emplois. D'une part, des hommes
et des femmes intelligents et de talent se voyaient empêchés
de réaliser leurs possibilités ; et, d'autre
part, des personnes sans dispositions particulières
pour leur travail étaient condamnées à
y peiner toute leur vie à cause de leur naissance.
Les mauvais jours de la discrimination professionnelle n'appartiennent
pas entièrement à l'histoire ancienne. Les groupes
minoritaires ont encore à disputer des emplois que
d'autres considèrent comme leur droit. Le plus souvent
cependant la difficulté de choisir une carrière
au Canada aujourd'hui ne tient pas au fait que le choix est
limité. Pour les élèves des écoles
secondaires, les possibilités de carrière ne
manquent pas ; le problème est plutôt d'en
repérer une qui a le double avantage d'avoir de l'avenir
et de satisfaire leurs aspirations et leurs besoins psychologiques.
Selon les dernières statistiques, il existe au Canada
plus de 7000 métiers différents, et le nombre
grandit sans cesse. Devant une panoplie aussi vaste et aussi
complexe de carrières, il est pardonnable pour les
jeunes de ne pas savoir par où commencer. La seule
multitude des choix explique en partie pourquoi un récent
sondage auprès de 100,000 élèves a révélé
que 30 p. 100 d'entre eux n'avaient aucune idée de
ce qu'ils allaient faire à leur sortie de l'école
secondaire. Mais un haut fonctionnaire fédéral
a supposé une raison plus inquiétante à
leur perplexité.
« Cela semble lié, a-t-il dit, à un pessimisme
et à un fatalisme assez répandus malheureusement
chez les jeunes Canadiens et qui les empêchent de voir
quelque utilité que ce soit à planifier une
carrière, des études ou autre chose pour leur
avenir. » Le pessimisme est un résultat de la
dernière crise économique, qui a laissé
sans travail une vaste proportion de la population active.
En fait, la question que posent les jeunes est celle-ci :
« À quoi bon préparer une carrière
s'il est impossible de trouver de l'emploi ? » La
réponse, c'est qu'à une époque de dure
concurrence sur le marché du travail, les postes existants
iront aux plus compétents dans un domaine donné,
à ceux qui sont bien préparés.
La formation sur le tas ne suffit plus
pour se caser
Quant au fatalisme décelé dans les résultats
de l'enquête, les temps difficiles sont le pire moment
pour compter sur le sort ou la chance dans la recherche d'un
emploi convenable et satisfaisant. Lorsque les places sont
rares, la possibilité de tomber sur le poste qui nous
plaît en passant d'un patron à un autre est plutôt
faible.
De toute façon, le jour n'est plus où un jeune
ayant peu d'instruction ou de formation scolaires pouvait
arguer de son ambition et de sa diligence pour réussir
dans une carrière, comme le héros d'un roman
d'Horatio Alger. Exception faite de l'apprentissage - qui
est essentiellement une forme d'instruction dans un milieu
de travail - la formation sur le tas suffit rarement pour
s'assurer un emploi rémunérateur et enrichissant.
Dans un grand nombre d'emplois qui s'apprenaient jadis chemin
faisant, les employeurs exigent préalablement des études
de nos jours. Un exemple au hasard, les ambulanciers modernes
doivent avoir suivi un cours dans un collège régional
avant de commencer à travailler.
Même là où la formation sur le tas est
acceptée, les employeurs accordent le plus souvent
la préférence au candidat ayant une bonne culture
générale. Dans certains cas, c'est une règle
formelle : dans les forces de police canadiennes, par
exemple, les recrues doivent avoir terminé la 12e année,
ou l'équivalent dans le Québec. Ailleurs, les
exigences sont moins rigides, mais les employeurs supposent
assez naturellement que le sujet qui possède, disons,
12 années de scolarité est un employé
plus travailleur et plus intelligent que celui qui n'en a
que dix.
L'ancienne théorie qu'une carrière pouvait
se trouver à force de persévérance ou
par veine ne tient donc plus debout. Ce n'est qu'une illusion
de vieille date qu'il importe de réexaminer à
la froide lumière des nouvelles conditions sociales
et économiques qui règnent depuis quelques années.
Une autre illusion consiste à croire qu'une carrière
est acquise une fois pour toutes. Selon les conseillers d'orientation
professionnelle, la moitié des professions exercées
actuellement au Canada tomberont en désuétude
ou changeront au point de devenir méconnaissables d'ici
25 ou 30 ans. Dans certains métiers, le recyclage,
pour suivre les progrès des techniques et de l'outillage,
est aujourd'hui d'usage courant, et les « secondes carrières »
pour les employés d'un certain âge sont de plus
en plus fréquentes. Ironie du sort, cela survient à
une époque de spécialisation croissante. Les
hommes et les femmes les mieux en mesure d'affronter l'avenir
sont ceux qui, ayant une profonde connaissance de leur spécialité,
disposent en outre d'un acquis assez vaste pour s'adapter
à des méthodes nouvelles ou accéder à
des domaines nouveaux.
Le vieillissement de la population
active change tout
Les gens devront à l'avenir travailler davantage
pour rester à la page dans leur carrière. Et
la concurrence, surtout dans les rangs intermédiaires
et supérieurs des entreprises et de la fonction publique,
sera vive. Les personnes qui aspirent aux échelons
élevés de la hiérarchie ou du pouvoir
décisionnaire devront témoigner de qualités
et d'aptitudes jamais exigées auparavant. Et le nombre
des cadres et des techniciens intermédiaires s'accroîtra
à l'avenant.
Cela principalement parce que l'âge moyen de la population
augmente sans cesse. En conséquence, le problème
de la main-d'oeuvre des années 80, nous dit un spécialiste,
est qu'il y aura affluence au sommet et au milieu de la pyramide
et trop peu d'employés qui se présenteront à
la base. C'est là sans doute une bonne nouvelle pour
les jeunes qui aborderont leur vie de travail au cours de
la prochaine décennie. Mais pour en profiter pleinement,
il leur faudra peut-être, ainsi qu'à leurs parents
et à leurs instituteurs, repenser leurs idées
sur les éléments du succès.
Pendant de longues années, le modèle de la
réussite, au Canada, a été le « col
blanc » par opposition au « col bleu ». Dans
une société en plein essor, les ouvriers mettaient
leurs fils et leurs filles à l'université afin
de leur permettre de se hisser au rang des « cols blancs ».
Le gonflement de la population juvénile des années
60 et 70 obligea à faire face à l'offre croissante
de diplômés par la création de milliers
d'emplois nouveaux dans les secteurs de l'éducation
et des services sociaux. Mais avec le vieillissement de la
population en général, phénomène
qui se poursuivra jusqu'à la fin du siècle,
la demande oscille de nouveau vers les métiers techniques
et spécialisés.
Dans son Rapport annuel de 1981, la Commission de la fonction
publique du Canada note qu'« un fort pourcentage d'ouvriers
spécialisés, au Canada, sont âgés
de plus de 40 ans et que peu de jeunes s'orientent vers un
travail manuel. Le nombre de jeunes ouvriers canadiens qui
arrivent sur le marché du travail n'est pas suffisant
pour assurer la relève. »
On dit que l'avènement des robots dans l'industrie
a assombri l'avenir du travail manuel. Mais les robots ne
sont que des machines, et les machines ont besoin d'entretien.
Il est à prévoir que les employés spécialisés
dans l'entretien des robots seront très recherchés
dans les cinquante ans à venir. Les experts s'accordent
à dire que l'automatisation entraînera une diminution
d'emplois sur les chaînes de production, mais un accroissement
de travail à l'arrière-plan, pour faire marcher
les chaînes en question.
Dans l'intervalle, il existe aussi des débouchés
pour ceux qui suivent des carrières techniques se situant
en quelque sorte à mi-chemin entre la salopette et
la chemise blanche. Les techniciens et les technologues en
informatique, en électronique et en télécommunications
sont, dit-on, relativement rares. En ce qui concerne les professions
libérales, il existe un besoin évident d'ingénieurs
en électrotechnique, en chimie et en mécanique.
Les changements qui se produisent dans la nature du travail
à accomplir dans l'économie font partie d'un
processus historique. En 1901, 72 p. 100 de la main-d'oeuvre
canadienne était affectée à un travail
manuel quelconque, par comparaison à moins de 40 p.
100 aujourd'hui. La progression régulière vers
le travail de services et de bureau explique en partie que
le taux des femmes en âge de travailler dans la population
active soit passée de 12 p. 100 en 1901 à plus
de 40 p. 100 à l'heure actuelle.
Fin de la primauté de la carrière
masculine
dans le mariage
Environ 60 p. 100 des 4.4 millions de Canadiennes salariées
sont mariées et âgés de 20 à 44
ans. Le fait que les femmes forment maintenant une si grande
proportion de la totalité de la main-d'oeuvre représente
un profond changement social, qui nous oblige à modifier
notre conception traditionnelle des carrières. Il marque
en premier lieu la fin de la primauté de la carrière
masculine dans le mariage. S'il entend se marier, le jeune
homme qui entre aujourd'hui sur le marché du travail
doit penser à concilier sa carrière avec celle
de sa future femme. Il ne peut plus s'attendre que celle-ci
sublimise automatiquement ses besoins émotifs et ses
aspirations pour l'amour de sa situation. Il doit être
disposé à partager le poids pratique et affectif
de leur vie de travail à tous deux.
Même si les nécessités financières
ont été pour quelque chose dans la montée
du travail féminin, on ne peut plus dire que la femme
salariée typique travaille pour combler le déficit
du budget familial. L'égalité accrue de l'instruction
entre les sexes s'est accompagnée d'une égalité
accrue dans le genre et la qualité des carrières.
Les femmes entrent à flot continu dans des professions
qui autrefois leur étaient pratiquement fermées :
droit, comptabilité, génie et haute gestion.
Depuis quelque temps, elles s'adonnent aussi à des
métiers ci-devant réservés aux hommes
dans l'industries et la construction, où elles peuvent
gagner jusqu'au double de ce que reçoit le personnel
féminin dans les bureaux et les magasins.
D'autre part, selon Audrey Swail, du Bureau féminin
du ministère du Travail ontarien, la « libération »
du marché du travail a eu un autre résultat
important : « Les hommes aussi étendent le
champ de leurs options et sortent des emplois traditionnels.
À cause du changement de style de vie et d'un sens
plus vif de la satisfaction personnelle, des hommes travaillent
dans les hôpitaux comme infirmiers, dans les banques
comme caissiers et dans les bureaux comme secrétaires.
Le changement de style de vie laisse présager qu'à
l'avenir les gens heureux dans leur métier seront plus
nombreux que jamais. Déjà, les conventions sociales
m'empêchent plus de choisir le genre de travail qui
plaît le plus.
L'orientation aide à se connaître
et à trouver
l'emploi qui convient
Certes rien ne peut assurer que l'on sera heureux dans son
travail, pas plus d'ailleurs qu'il n'existe de garantie de
bonheur dans les autres sphères de la vie. C'est toujours
la réalité économique qui détermine
quelles sont les tâches à accomplir, et il appartient
à chacun de tirer le plus de satisfaction possible
du travail qu'il exécute.
Trouveront vraisemblablement la satisfaction professionnelle
ceux qui, dans leur jeunesse, auront su réfléchir
à ce qu'ils entendent faire de leur vie et profiter
des moyens de formation mis à leur disposition pour
les aider à atteindre leurs objectifs.
Cette aide comprend, entre autres, les services d'orientation
professionnelle. Un document sur l'orientation publié,
en 1980, par l'Association canadienne des conseillers scolaires
résume clairement en quoi consiste cette activité
mésestimée.
« L'orientation professionnelle, y dit-on, offre aux
élèves la possibilité d'étudier
leurs goûts, leurs aptitudes, leurs talents, leurs valeurs,
leur croyances et leurs dispositions. » Tout cela dans
le but primordial de leur apprendre à se connaître.
Il est généralement reconnu dans la profession
que les orienteurs ne peuvent décider pour leurs clients
ce qu'ils vont faire de leur avenir. Ce que ces conseillers
peuvent faire, c'est de les mettre au courant de leurs points
forts, de leurs faiblesses et de leurs tendances au moyen
de tests d'aptitudes, d'inventaires des préoccupations
et autres techniques d'appréciation. En scrutant les
résultats des questionnaires et des entrevues, les
orienteurs sont en mesure d'indiquer quelle direction devrait
suivre la carrière du sujet orienté.
Selon la Direction de l'analyse et du développement
des carrières, de Main-d'oeuvre et Immigration Canada,
il s'agit ensuite de susciter une prise de conscience du rapport
présent-avenir, où les élèves
peuvent faire le lien entre leurs activités présentes
et leurs activités futures. L'élève doit
se rendre compte, par exemple, que le choix de l'algèbre
est indispensable pour entrer en génie ou la lecture
des bleux pour accéder à la construction ou
à la mécanique spécialisée.
La conscience du rapport présent-avenir a encore
plus d'importance dans la vie en général, car
notre avenir dépend souvent de ce que nous faisons
dans nos jeunes années. Il convient d'inculquer aux
jeunes qu'ils vont travailler 40 ans ou plus, sauf périodes
de chômage. C'est extrêmement long dans un emploi
ou un métier qui ne plaît point.
Parents et enseignants ont de la difficulté à
graver dans l'esprit des jeunes combien il est capital de
choisir et de préparer une carrière qui réponde
à leur personnalité propre. La raison en est
que les effets des mésalliances professionnelles ne
se font pleinement sentir que plus tard. Dans sa jeunesse,
il est naturellement tentant de dire « pourvu que j'aie
de l'argent », d'échanger huit heures de travail
par jour dans un poste qui n'est rien pour soi contre les
dollars si utiles pour se distraire. Mais lorsqu'on se range
et que l'on passe à la vie de famille, plus paisible
(et plus chère aussi), le travail prend des dimensions
nouvelles. Au moment de l'âge mûr, certains auront
le sentiment d'avoir gâché une grande partie
de leur vie dans un emploi dont le seul intérêt
était le salaire.
La Semaine des carrières au Canada, qui a lieu cette
année du 1er au 7 novembre, a pour objet d'attirer
l'attention du public sur l'importance de l'orientation professionnelle
et des plans de carrière. Elle veut aussi faire connaître
au public l'éventail des emplois existants, dont un
grand nombre dans des métiers inconnus il y a quelques
années. Elle tente par-dessus tout de combattre le
« pessimisme et le fatalisme » qui ont exercé
leur emprise sur trop de jeunes Canadiens. Dans leur intérêt
comme dans celui de l'économie nationale, il importe
de les encourager à se préparer à une
vie de travail productif et enrichissant.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
de la collection du Bulletin RBC sont disponibles sur notre
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