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Vol. 62, N° 6 Nov./Déc. 1981
Le Bouclier canadien
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Il occupe la moitié du pays
sur la carte et une place spéciale dans l'esprit des
Canadiens. Accidenté et invincible, le Bouclier représente
un obstacle à conquérir, une barrière
profitable pour le peuple qui l'a sur son territoire...
Il est inconcevablement vieux, de plusieurs centaines de
millions d'années antérieur aux montagnes, aux
plaines, aux mers, aux premiers vestiges de vie sur la planète.
Surgi des bouleversements cataclysmiques que connut la terre
après la solidification de sa masse en fusion, le Bouclier
canadien date d'au moins 2 milliards ½ d'années. Tour
à tour plissé par les contractions de l'écorce
terrestre, ballotté par les commotions souterraines,
aplati et raclé par les périodes glaciaires,
érodé par les intempéries de siècles
innombrables, le Bouclier est demeuré intact à
travers les âges. Géologiquement, il constitue
la fondation inébranlable de notre pays. Il est aussi,
peut-on dire, à la base de notre histoire et de notre
culture.
Le Bouclier représente la plus grande étendue
de roche précambrienne au monde, le précambrien
étant la période antérieure à
l'ère vieille de 600 millions d'années où
l'on relève les premières traces de la vie sur
terre grâce à la présence des fossiles
dans les formations rocheuses. La roche précambrienne
s'étend au-dessous de tous les continents, mais presque
partout cette cuirasse est recouverte de strates de roche
et de sol nouveaux ou de montagnes qui ont jailli de l'intérieur
de la terre. En comparaison du Bouclier canadien, les grandes
chaînes de montagnes du globe ne sont que des enfants
nouveau-nés. Les Rocheuses, par exemple, ont émergé
il y a quelque 150 millions d'années, l'Himalaya il
y a 60 millions d'années. Les parties les moins anciennes
du Bouclier datent de 700 millions d'années.
Ses hautes terres rugueuses étaient jadis des montagnes,
et il subsiste encore des pics élevés de roche
précambrienne dans le Labrador, le Nouveau-Québec
et la terre de Baffin. Mais le plus souvent, quatre périodes
glacières, d'une centaine de milliers d'années
chacune, ont pulvérisé les anciennes montagnes
jusqu'à leur base impérissable. Au Canada, ce
socle de roches constitutif occupe presque la moitié
de la masse terrestre nationale, soit 4,7 millions de kilomètres
carrés ou 1,8 million de milles carrés, surface
plus grande encore que le sous-continent indien tout entier.
Le Bouclier déborde aussi sur certains secteurs des
États de New York, du Michigan, du Minnesota et du
Wisconsin.
Son immensité, au Canada seulement, est difficile
à imaginer. Il s'allonge verticalement, sur la moitié
d'un hémisphère, depuis la frontière
des États-Unis jusqu'au-dessus de la calotte glaciaire
du pôle. De l'est à l'ouest, il s'étend,
en un vaste arc de cercle, de l'océan Atlantique, sur
la côte du Labrador, à l'océan Arctique,
dans les régions occidentales des Territoires du Nord-Ouest.
Il recouvre tout le Labrador, 95 p. 100 du Québec,
70 p. 100 de l'Ontario, 60 p. 100 du Manitoba, 50 p. 100 des
Territoires du Nord-Ouest, 35 p. 100 de la Saskatchewan et
une faible partie du nord de l'Alberta.
Il se compose en presque totalité de zones incultes,
où ne vivent que des animaux sauvages, d'épaisses
forêts boréales, de taïga aux arbres clairsemés,
de toundra. Dix pour cent seulement des Canadiens habitent
le Bouclier. Le reste d'entre eux s'entassent le long de la
frontière sud et les côtes, ou s'éparpillent
sur la Prairie. Pour la plupart des Canadiens, le Bouclier
est un lieu à éviter, sauf pour de brèves
vacances d'été. C'est une région étrange
et plutôt terrifiante, hantée par les fantastiques
lueurs des aurores boréales, le cri nostalgique du
huard, le lugubre hurlement nocturne des loups. C'est une
contrée solitaire et qui, de l'avis général,
peut très bien rester ainsi.
Il existe, bien sûr, des raisons plus pratiques de
fuir le Bouclier, raisons qui remontent jusqu'à la
plus lointaine période glaciaire. Il a pendant des
milliers d'années subi la pression de deux immenses
nappes de glace de plusieurs mètres d'épaisseur.
Lorsque la température se réchauffa, la glace
se retira vers le nord en un mouvement graduel d'une durée
de 6000 ans qui s'est terminé au Canada continental
il y a 7000 ans. Le lent glissement de cet énorme poids
de glace dépouilla entièrement le Bouclier de
sa jeune roche et de sa couche arable, ne laissant subsister
que quelques zones restreintes, uniquement propres à
la croissance des arbres et des plantes sauvages.
Au cours des temps, les populations ne sont généralement
établies là où il leur était possible
de pratiquer la culture et l'élevage, de sorte que
le Bouclier n'a attiré à peu près personne,
sauf les tribus nomades. Le premier Européen connu
qui y ait jeté les yeux, le Norvégien Biarni
Heriulfson que le vent poussa sur la côte est du Labrador
en 986, le qualifia de « contrée sans valeur »
et reprit la mer. Longeant la côte sud de la même
région, en 1534, Jacques Cartier n'est guère
impressionné lui non plus par ses possibilités
de peuplement humain. « Je n'y ai pas trouvé une
voiturée de terre, écrit-il, bien que j'y aie
débarqué en plusieurs endroits... Bref, j'estime
que c'est la terre que Dieu donna à Caïn. »
Une barrière qui devient un
pont
Les immigrants postérieurs verront ce que Cartier
voulait dire. Dans le sillage des nappes de glace qui refluaient
devait surgir une masse enchevêtrée de collines
d'une inégalité extrême, serrées
les unes contre les autres, parsemées de dangereux
marécages, de rivières et de ruisseaux tortueux,
et d'un dédale infini de lacs. Pour accentuer encore
sa topographie rébarbative, le Bouclier est balayé
par l'air du pôle, ce qui entraîne des hivers
affreusement froids et tempétueux et des saisons de
culture sans gel d'au plus quatre mois. Pendant les mois de
chaleur, ses marécages et ses ruisseaux offrent un
lieu de reproduction idéal pour les mouches noires
et les moustiques.
Au début de la colonie, seuls les blancs les plus
intrépides et les plus courageux osent s'aventurer
sur le Bouclier : coureurs de bois, missionnaires, explorateurs,
voyageurs et trafiquants de fourrures. Mais cette « contrée
sans valeur » recèle des trésors pour ceux
qui ont le cran et la ténacité de les rechercher,
le principal étant les pelleteries capturées
par les Indiens que l'on peut vendre à gros prix outre-mer.
Pour transporter les fourrures et les marchandises, trafiquants
et voyageurs font usage du réseau de cours d'eau et
de lacs (y compris les Grands Lacs) sculpté dans les
terres par les glaces. Au moment où le trafic atteint
son apogée, au début du XIXe siècle,
les marchands-explorateurs de la Compagnie du Nord-Ouest établie
à Montréal ont ouvert à travers le Bouclier
des routes de canoë jusqu'aux océans Pacifique et Arctique.
En tirant parti de la nature, ils ont transformé en
pont la barrière qu'était le Bouclier.
Les concessionnaires de coupes, qui exploitent la seconde
richesse du Bouclier, utilisent aussi la nature à leur
avantage. Le bois équarri de la forêt boréale
est acheminé par flottage sur les affluents nord du
Saint-Laurent jusqu'à Québec, d'où il
est expédié sur les marchés étrangers.
C'est dans les années 1880 que commence le véritable
développement des richesses minières de la roche
précambrienne. À partir de ce moment, d'opiniâtres
prospecteurs se mettent à sillonner le Bouclier, découvrant
successivement des filons de métaux communs, d'or,
d'argent, de fer, d'uranium, etc. De la brousse sortent alors
une série de petites villes minières, échelonnées
entre le Labrador et les Territoires du Nord-Ouest, qui confèrent
une dimension humaine au pont précambrien reliant l'est
et l'ouest du Canada. Le Bouclier représente aujourd'hui
40 p. 100 de la production minière du Canada, bien
que l'on n'y trouve - à cause de l'absence de fossiles
- ni charbon, ni pétrole, ni gaz.
Le Bouclier renferme toutefois dans ses eaux illimitées
d'abondantes réserves d'énergie. Si la force
hydro-électrique de ses rivières mugissantes
et de ses lacs profonds a pu être acheminée vers
le sud, c'est grâce en grande partie à l'habileté
de nos ingénieurs, qui surent triompher de l'obstacle
des glaces et de la transmission à grande distance.
L'électricité du Bouclier et ses minerais ont
stimulé la croissance des industries manufacturières
au Canada central. L'activité financière canadienne
s'est articulée elle aussi autour du Bouclier en apportant
les capitaux nécessaires à la mise en valeur
des ressources naturelles.
L'histoire politique du Canada est étroitement liée
à son histoire économique, et la masse du Bouclier
s'est toujours profilée sur le régime économique
canadien. Le destin politique du Canada commence à
se dessiner lorsque les trafiquants de pelleteries tracent
les premières routes fluviales vers l'Ouest. « La
Compagnie du Nord-Ouest est le précurseur de la confédération
actuelle », écrit en 1930 l'historien économique
Harold Adams Innis. « Le Canada en tant qu'entité
politique est né avec des frontières déterminées
en grande partie par le commerce des pelleteries. »
Un puissant stimulant pour la croissance
de la nation
À l'encontre de l'opinion populaire actuelle et du
temps, Innis affirme que la nation canadienne « s'est
créée non pas en dépit, mais en raison
de la géographie ». Il soutient que le Canada
n'est pas, comme on le suppose généralement,
un État artificiel construit nonobstant les voies de
communication naturelles en Amérique du Nord, qui sont
censées s'orienter du nord au sud vers les États-Unis,
mais qu'au contraire il s'est constitué un patrimoine
politique distinctif parce que les dimensions, la forme, le
climat et le bassin du Bouclier ont canalisé les grandes
voies de communication vers l'arrière-pays septentrional.
Ainsi que le souligne l'historien W. L. Morton, les régions
agricoles et industrielles respectives des États-Unis
et du Canada sont des plus différentes. Au sud s'étendent
des collines onduleuses et de vastes et verdoyants pâturages,
une des régions les plus fertiles du monde. Par contraste,
la zone productive du Canada est « l'une des contrées
sauvages les plus anciennes du monde et l'une des barrières
naturelles les plus sinistres pour l'homme et son action. »
La volonté d'affronter cet obstacle a joué
un rôle capital dans l'évolution de la nation
canadienne. La décision de la plus grande portée,
prise dans les premières années de la confédération,
est sans doute celle de construire le chemin de fer Pacifique
Canadien à travers le haut du lac Supérieur
de préférence à l'option beaucoup plus
facile de le relier aux lignes américaines courant
de l'est à l'ouest, au sud des Grands Lacs. Le choix
de la route du lac Supérieur signifie que la nation
en herbe ne sera pas tributaire des États-Unis pour
son commerce transcontinental ; elle refuse d'être
contrainte à céder aux exigences politiques
américaines sous la menace de voir couper sa voie vitale
de communication est-ouest. En abordant de front la barrière
du Bouclier, le gouvernement de sir John Macdonald contribue
largement à assurer l'indépendance future du
Canada à l'égard des États-Unis.
Personne ne savait à l'époque quel projet
incroyable on avait formé. Plongeant jusqu'à
la lisière de la rive nord du lac Supérieur
s'étend un mur de granit de 1,000 milles de long qu'il
faut systématiquement faire sauter avec de la dynamite
fabriquée sur place. Les étroits intervalles
qui séparent les collines sont coupés de larges
et tumultueuses rivières à pourvoir de ponts
ainsi que de fondrières spongieuses où il est
quasi impossible de prendre pied. Une parcelle de cette bourbe
engloutira jusqu'à sept fois le terre-plein de la voie
et trois locomotives avant qu'on réussisse à
la franchir.
Les Canadiens se reconnaissent dans
le miroir
du vaste Nord
Malgré les progrès de la technologie, les
vicissitudes du Bouclier n'ont guère changé
avec le temps. Le Bouclier reste « un lieu où
l'on se perd, où l'on se morfond, où les moustiques
rendent fou en été, où l'on peut mourir
de froid en hiver », comme le dit Barbara Moon dans son
Bouclier canadien. Et pourtant il est des endroits
pires au monde. Le Bouclier ne cache aucun volcan, et il est
trop solide pour que s'y produisent des tremblements de terre
importants. On n'y trouve pas de serpents venimeux ni d'animaux
mangeurs d'hommes, et il est exempt des maladies dues au milieu
qui empoisonnent les pays tropicaux.
Les estivants considèrent ses parties accessibles
comme des sites magnifiques et paisibles, que les dangers
environnants ne font que rendre plus attrayants. Le citadin
canadien, sensible au charme des forêts du nord, se
prend parfois en hiver à rêver de truites mouchetées,
de myrtilles, de bouleaux, de geais et d'orignaux broutant
dans un étang calme.
Chez un peuple qui souffre (ou croit souffrir) d'un manque
d'identité distinctive, la vie sur le territoire du
Bouclier évoque les choses qui sont typiquement canadiennes :
chemises à carreaux, bottes sauvages, tuques, parkas,
sacs à dos, raquettes, avions de brousse. Les images
humaines qui s'y associent forment la trame des traditions
canadiennes : le trappeur indien, le voyageur, le bûcheron,
le prospecteur, le pilote de brousse.
Selon Morton, l'identité de base des Canadiens a
été façonnée par la vie au sein
d'une économie de brousse septentrionale, où
la population fait continuellement la navette entre les régions
sauvages et les régions habitées. « C'est,
dit-il, cette alternance de pénétration dans
la brousse et de retour à la civilisation qui forme
le rythme de base de la vie canadienne et les éléments
fondamentaux de la personnalité du francophone comme
de l'anglophone... »
« La beauté de la force
entrecoupée par la force et toujours puissante »
L'imposante présence du Bouclier a laissé
son empreinte sur la culture de nos deux groupes linguistiques.
Un roman canadien des plus célèbres, Maria
Chapdelaine, raconte la vie d'une famille qui cherche
à arracher sa subsistance au pays solitaire et glacé
du lac Saint-Jean. Le Bouclier est aussi au premier plan dans
la vision de son pays qu'a le romancier Hugh MacLennan. « Cette
terre exceptionnelle, cette immensité informe de bois,
de roc et d'eau... cette étendue dépeuplée,
de silence primitif, de vents, d'érosions, de couleurs
chatoyantes. »
Et MacLennan n'est pas le seul à le considérer
d'un oeil aussi sinistre. Le poète E. J. Pratt compare
le Bouclier à un reptile endormi, « trop vieux
pour mourir, trop vieux pour vivre... comme jaloux de toutes
formes de vie ». Son confrère, le poète
James Reaney parle de « l'impression que laisse le paysage
du nord ontarien à qui voyage par train, l'impression
d'une présence sombre et hostile. » Mais le Bouclier
a sa grandeur, une grandeur austère : « La
beauté de la force entrecoupée par la force
et toujours puissante », comme l'écrit un autre
poète, A. J. M. Smith.
Le caractère d'un peuple forgé
sur une enclume de roc
« Je ne connais pas de site plus impressionnant pour
le paysagiste » dit le peintre A. Y. Jackson de la rive
nord du lac Supérieur. « Un ordre sublime y préside :
les longues courbes des plages, les vastes chaînes de
collines, les caps qui s'avancent dans le lac. »
Le Bouclier fait indubitablement partie de l'acquis universel
des Canadiens, même de ceux qui n'y ont jamais mis les
pieds. « Le pays a modelé le peuple et non vice
versa », écrit LeBourdais dans Le Siècle
du Canada. Par sa dureté et son immalléabilité,
le Bouclier a été l'enclume sur laquelle s'est
forgée la personnalité canadienne. Si la société
canadienne est stable, c'est en partie parce que les Canadiens
dépensent beaucoup de leur énergie à
lutter contre les éléments plutôt qu'à
lutter les uns contre les autres. Si les Canadiens sont un
peuple sensé, c'est en partie à cause des dures
leçons que leur territoire et leur climat réservent
à l'insensé, au négligent et à
l'imprévoyant. Si les Canadiens sont résistants
et débrouillards, c'est en partie parce que le Bouclier
a exigé d'eux de pareilles qualités. Il est
heureux pour un pays d'avoir un défi à relever.
Le Bouclier est un défi des plus féconds, et
les Canadiens ont de la chance que la nature l'ait placé
sur leur route.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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