Mars 2000 Mais où sont les héros d'antan ?
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Notre époque désenchantée
ne produit plus de héros dignes de leur renommée,
mais possède une légion de héros méconnus.
L'exemple ne vient plus d'en haut, mais d'en bas.
Chercheur à l'École supérieure des
sciences de l'éducation de Harvard, Peter H. Gibbon
livre dans les conférences qu'il prononce aux quatre
coins des États-Unis un message troublant sur la défaveur
qui frappe les héros dans son pays. Comparant la maigre
fréquentation du musée new-yorkais des Grands
Américains au succès monstre du Temple du rock'n
roll à Cleveland, il accuse la communication surabondante
mais bâclée de notre époque de faire croire
que « tout est pourri, rien n'est sacré, personne
n'est noble, les héros n'existent pas ». Et il
emprunte à Horace, poète romain, sa conclusion
lapidaire: « Nil admirari » - rien à admirer.
Gibbon traite des États-Unis, mais ce qu'il décrit
a toutes les chances de se reproduire ailleurs. L'Amérique
définit les canons de la nouvelle culture mondiale.
Elle inonde la planète de ses films, émissions,
vidéos, disques et sites Web, condamnant les productions
locales à l'obscurité. Les usines publicitaires
de Hollywood et de New York fabriquent les stars qui donnent
l'exemple - bon ou mauvais, c'est une autre question - à
la jeunesse des cinq continents. Si la puissante Amérique
ne croit plus aux héros, les autres cultures du globe
finiront bien par suivre son exemple.
La thèse de Gibbon est d'autant plus troublante que
les États-Unis ont toujours montré un très
vif attachement aux valeurs héroïques; elles forment
le socle de leur mythologie collective. La grandeur de cette
nation s'enracine dans celle de l'individu. Il faut espérer
que Gibbon exagère, car la fin de cette tradition héroïque
sonnerait le glas de trop d'autres valeurs. S'il n'est plus
de mise d'admirer la grandeur, de chercher à imiter
des figures emblématiques, notre civilisation risque
de faire un gigantesque pas en arrière. Les « vrais »
héros (précision nécessaire, car les
faux pullulent, hélas !) sont en effet aussi les
hérauts du « vrai » progrès (moral,
non matériel).
Si elle se confirme, cette désaffection sera une
authentique nouveauté. Toute l'histoire de notre espèce
témoigne en effet de son irrépressible besoin
d'exalter ceux et celles d'entre les siens qui lui démontrent
qu'elle peut s'élever au-dessus d'elle-même;
l'héroïsme lui est toujours apparu comme le révélateur
de sa capacité de dépassement. Gibbon attribue
le développement du scepticisme qu'il dénonce
à la sécularisation de la société :
elle aurait fait germer le sentiment que chaque être
humain trouve sa mesure en lui-même et n'a besoin d'aucune
autorité supérieure. En perdant la foi en Dieu,
nous aurions perdu la foi en tout ce qui nous dépasse,
y compris l'héroïsme.
Si elle se confirme, cette désaffection sera une
authentique nouveauté. Toute l'histoire de notre espèce
témoigne en effet de son irrépressible besoin
d'exalter ceux et celles d'entre les siens qui lui démontrent
qu'elle peut s'élever au-dessus d'elle-même;
l'héroïsme lui est toujours apparu comme le révélateur
de sa capacité de dépassement. Gibbon attribue
le développement du scepticisme qu'il dénonce
à la sécularisation de la société :
elle aurait fait germer le sentiment que chaque être
humain trouve sa mesure en lui-même et n'a besoin d'aucune
autorité supérieure. En perdant la foi en Dieu,
nous aurions perdu la foi en tout ce qui nous dépasse,
y compris l'héroïsme.
Un public gavé
Ces jugements de valeur s'appuyaient sur une aspiration
vieille comme l'humanité : l'excellence. Ils donnaient
un but à l'ambition individuelle en désignant
clairement ce qui méritait d'être admiré.
Ils garantissaient une récompense raisonnable à
ceux qui faisaient l'effort requis pour être admis au
sein de l'élite de leur profession. Le monde du spectacle
reflétait cette attitude générale. L'artiste
n'était pas respecté que pour son talent, mais
aussi pour son travail, sa volonté d'exceller.
La société branchée d'aujourd'hui ne
connaît plus l'excellence. Tout y est affaire d'offre
et de demande. Plus l'« industrie du spectacle »
augmente la demande de divertissements populaires, plus la
qualité baisse. Obligés d'alimenter plus de
cent chaînes, comment les réalisateurs d'émissions
pour la télévision pourraient- ils revendiquer
l'excellence ? Ils n'arrivent même pas à
livrer régulièrement du travail de bonne qualité !
 |
« Sans émulation, nous sombrons dans l'insignifiance ou la médiocrité, car rien de grand ou d'excellent ne se fait sans elle. »
Francis Beaumont |
 |
Du fait de cet emballement, certains « artistes »
accèdent à la célébrité
du jour au lendemain et s'enrichissent de façon monstrueuse
sans le moindre effort apparent. Point n'est besoin de se
perfectionner longtemps pour conquérir un public gavé
d'inepties.
Tout à son exploitation de la facilité, la
culture populaire sacrifie le mérite au succès,
la qualité à la popularité. Ce serait
supportable si elle ne faisait pas du succès l'aune
du mérite, et de la popularité l'étalon
de la qualité. Le résultat net de cette confusion
de genres, c'est qu'on admire autant les célébrités
de pacotille que les vrais héros.
Manger son sujet
Les médias ont une lourde part de responsabilité
dans cet état de choses. La course au rendement et
aux cotes d'écoute a poussé le journalisme dans
les bras de l'industrie du spectacle. Le scandale fait vendre ?
On se hâte donc de raconter au bon peuple les pires
ragots sur tout et sur tous. Mais en dénonçant
sans arrêt les crimes, les conflits et la perfidie humaine,
on finit par donner du monde une image plus cynique et ignoble
que ne l'est la réalité.
Les journalistes ne sont pas responsables des faits qu'ils
rapportent. « Ils n'ont inventé ni le culte de
la célébrité ni la rumeur publique, reconnaît
Gibbon. Ils n'ont pas créé ces leaders dont
l'inconduite nous atterre », mais « ils ne sont
pas blancs comme neige, et ils le savent... » Roger Rosenblatt,
qui a travaillé pour le Washington Post, Time, Life
et le New York Times Magazine avoue que sa profession est
truffée de gens apparemment incapables d'admirer qui
ou quoi que ce soit. Pierre Salinger, l'ancien attaché
de presse du président Kennedy, écrit dans ses
mémoires qu'un reporter ne peut pas devenir célèbre
sans détruire une carrière. Adam Gopnik, du
New Yorker, note avec cruauté : « Avant,
la gloire, c'était de manger avec son sujet; maintenant,
c'est de le manger. »
L'histoire revue et corrigée
Il serait tentant d'imputer le cynisme des médias
à cette fixation maladive sur le présent qui
leur fait nier toute valeur au passé. Sauf que leur
travail de sape frappe les héros d'hier comme les aspirants
d'aujourd'hui.
« On ne voit plus dans Thomas Jefferson que le président
qui couchait avec l'une de ses esclaves, dans Mozart, que
le musicien fantasque au langage ordurier », soupire
Gibbon. Suivant la règle du nil admirari, des historiens
arrangent les faits à leur convenance politique ou
culturelle, des biographes traitent leur sujet comme leur
pire ennemi, sachant que plus ils exhumeront de squelettes
des placards de l'histoire, plus leur ouvrage se vendra. On
gagne davantage à exposer les faiblesses mineures du
personnage que les raisons objectives de sa grandeur.
Ce qui s'applique au sud vaut aussi au nord. Soumis, du
fait de la proximité géographique, à
un matraquage médiatique incessant, les Canadiens subissent
de la part des Américains une invasion culturelle qui
ne cède en rien à leur domination économique.
Des deux côtés de la frontière, les jeunes
suivent les mêmes modes, écoutent la même
musique, éprouvent les mêmes passions, ont les
mêmes ambitions professionnelles.
Si l'héroïsme perd sa force d'attraction aux
États-Unis, il subira le même sort ici. Les effets
de cette désaffection seront encore plus nocifs au
Canada, car les héros sont plus rares dans ce pays
moins porté à la glorification des exploits individuels
Un signe identitaire ?

Qui ne s'est plaint un jour de ce que les jeunes Canadiens
connaissent mieux les gloires américaines que les héros
de leur propre histoire ? Toute une génération
a révéré en Davy Crockett le « roi
de la frontière » sans savoir que Sir Alexander
Mackenzie, les frères Lemoyne et Samuel Hearne avaient
accompli l'équivalent en terre canadienne.
Les Canadiens ont en plus l'étrange manie de dénigrer
les rares héros dont ils connaissent les noms. Les
gens qui savent encore qui est John A. Macdonald parleront
plus volontiers de son penchant pour la bouteille que de son
rôle admirable dans la naissance d'un pays. C'est au
point qu'on pourrait y voir un signe identitaire. Prenons
Billy Bishop, l'as de l'aviation canadienne durant la Première
Guerre mondiale : il y a quelques années, l'O.N.F.
s'est fendu d'un de ces films à mi-chemin entre fiction
et réalité où il était présenté
comme un hâbleur ayant largement exagéré
ses prouesses. Exit l'un des rares héros du Canada
anglais.
Pendant le même conflit mondial, sir Arthur Currie
commandait le corps expéditionnaire canadien, peut-être
la meilleure troupe de l'armée alliée. Quelques
années après l'armistice, il a été
accusé d'avoir sacrifié les vies de ses soldats
à ses rêves de gloire. Il a intenté et
gagné un procès en diffamation contre le journal
qui l'avait attaqué. Récemment, la porte-parole
du cimetière Mont-Royal, à Montréal,
a dressé la liste de tous les personnages célèbres
qui y dorment de leur dernier sommeil : elle a cité
les noms de plusieurs hockeyeurs et celui de sir Arthur...
en tout dernier lieu. Avant de condamner les Canadiens pour
crime de légèreté, il faut préciser
qu'ils ont toujours eu un faible pour les joueurs de hockey.
Il n'y a là rien de honteux. Les bons praticiens de
notre sport national font preuve de qualités dignes
d'admiration : le panache, la vivacité, le courage,
l'endurance, la finesse et ce quelque chose d'indescriptible
qu'on appelle la classe.
Le crépuscule des dieux locaux
À une certaine époque, tous les petits Canadiens
idolâtraient les Syl Apps, Gordie Howe, Maurice Richard
et Jean Béliveau. Avec raison, car ces hommes donnaient
un magnifique exemple. Du dernier nommé, Guy Lafleur
a dit dans sa jeunesse: « Je ne deviendrai peut-être
pas l'égal du joueur, mais j'espère être
un jour l'égal de l'homme. » Même les étoiles
se pliaient à la discipline de l'équipe, suivant
le principe des quatre mousquetaires de Dumas : un pour
tous, tous pour un. Si un membre de l'équipe était
supérieur aux autres, tout le monde en profitait.
La culture véhiculée par les chroniqueurs
sportifs d'aujourd'hui est bien différente : la
superstar est tout, les autres ne sont rien. Mais une équipe
bâtie autour d'un seul joueur est fragile. S'il se retire
sous sa tente pour appuyer ses prétentions salariales,
comme cela s'est vu récemment, ses coéquipiers
sont condamnés à perdre toute la saison durant.
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« Les plus grands des actes héroïques s'accomplissent dans le secret des quatre murs d'une maison. »
Jean Paul Richter |
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Le hockey n'est qu'un des sports qui se sont transformés
en jeu d'argent. La règle de ce jeu est simple :
les joueurs se vendent au plus offrant. Aucun attachement
à une équipe ou à une ville n'étant
possible dans ces conditions, le rapport affectif qui faisait
d'eux des dieux locaux est rompu.
De Joe Louis à Mike Tyson
Avant que le sport ne se mue en pompe à argent, l'important
n'était pas de gagner, mais de bien jouer. Il n'est
évidemment plus question de se montrer si magnanime.
« Montrez-moi un bon perdant, a dit un jour O.J. Simpson,
et je vous montrerai un perdant perpétuel. »
Il faut vaincre, à tout prix. C'est une question
d'argent, et l'argent est la mesure de tout. « J'évalue
le respect au nombre de zéros sur mon contrat »,
a déjà lâché une vedette du base-ball.
On ne pourrait mieux exprimer le principe qui régit
le sport professionnel.
Les athlètes sont les héros de la jeunesse,
les modèles auxquels on rêve de ressembler quand
on sera grand. Le drame, c'est que l'enfant qui marcherait
dans les traces de certains athlètes professionnels
se rendrait coupable des sept péchés capitaux
(pour mémoire : l'orgueil, l'avarice, la luxure,
la colère, la gourmandise, l'envie et la paresse).
En passant de Joe Louis à Mike Tyson, nous avons
sacrifié la conduite à la performance. Peu importent
les qualités humaines de l'athlète; seul compte
son rendement sportif, déterminant du nombre de billets
qu'il fera vendre.
Soldats anonymes
Les grands athlètes d'hier auraient produit les mêmes
performances que les stars d'aujourd'hui s'ils avaient disposé
du même entraînement et du même équipement,
mais la question n'est pas là : ce qui a fait
de Joe Louis un héros populaire même hors des
États- Unis, c'est sa noblesse de caractère.
Le sport est une guerre qui ne fait pas couler le sang - en
tout cas, pas beaucoup. Le sang canadien a copieusement arrosé
beaucoup de champs de bataille, ce creuset multiséculaire
de l'héroïsme. Mais qui se souvient des héros
qui ont combattu l'agression totalitaire pendant les deux
grandes guerres et le conflit coréen ?
Dans les années soixante et soixante-dix, leurs descendants
ont déboulonné leurs statues et celles de tous
les braves qui les avaient précédés;
pire, ils ont donné leur piédestal à
de mauvais garçons. Les stars du rock n'étaient
pas de bons modèles, mais jusqu'où n'irait-on
pas pour scandaliser les croulants ?
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« Tout homme est un héros et un oracle pour quelqu'un, et pour cette personne, chacune de ses paroles est d'or. »
Ralph Waldo Emerson |
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L'immense influence dont jouissent ces idoles sur la mode
et les comportements s'explique facilement : l'être
humain est un imitateur. S'il ne suit pas le bon exemple,
il suivra le mauvais. Ce ne sont pas les objets d'admiration
qui manquent, ce sont les admirateurs qui manquent de jugement.
Dans le roman que Tom Wolfe, cet excellent observateur de
la société, a publié en 1998, un personnage
explique que la mode du pantalon cargo sort tout droit de
prison : « On ne te donne pas de ceinture en dedans,
alors si ton pantalon est trop grand, il pendouille. »
Une société dont la jeunesse puise son inspiration
dans l'univers carcéral ne peut pas être tout
à fait d'aplomb !
Rien ne prouve que les adolescents s'identifieraient à
des modèles plus sains si on leur en proposait, mais
ce n'est pas une raison pour nier leur existence. Des héros
et des héroïnes, il y en a, et même beaucoup,
sur cette terre. Ils ne sont pas reconnus comme ils devraient
l'être, voilà tout.
Ces hommes et ces femmes ne s'illustrent pas sur les plateaux
de télévision, ni dans les pages des magazines,
encore moins dans des affrontements sanglants contre les ennemis
de leur nation. On les trouve dans les tranchées des
guerres modernes contre la barbarie, l'injustice, la maladie,
la faim. Ils travaillent pour des organisations humanitaires
dans les endroits chauds du globe, ils soulagent la misère
des exclus dans les ghettos urbains, ils essaient de sauver
des jeunes à la dérive dans les écoles
et centres communautaires des quartiers pauvres. Ils mènent,
comme tous ceux qui ont mérité le titre de héros
au cours de notre histoire, une vie d'abnégation dans
le plus parfait anonymat.
Mettons fin à la farce
Ne déplorons pas trop vite la décadence de
l'héroïsme ancienne manière; il y a toujours
eu quelque chose d'excessif dans l'élaboration de ces
idoles humaines.
Au lieu de contempler les statues des présidents
et des rois, des militaires et des politiques, recueillons-nous
devant le monument au soldat inconnu. Les généraux
immortalisés dans la pierre sont ceux qui, ayant survécu
au carnage, ont reçu le crédit des exploits
que leurs hommes avaient accomplis dans la sueur et les larmes.
Les noms de ces défenseurs de la liberté, comme
ceux de la plupart des vrais héros et héroïnes
de l'aventure humaine, sont ignorés de leurs descendants.
Que les médias continuent à générer
des modèles honteux, c'est leur affaire, mais rien
ne nous oblige à les suivre dans cette voie. Nous vivons
dans une société libre : si nous voulons
mettre fin à cette farce, nous n'avons qu'à
ne plus acheter de billets ! Lorsqu'ils n'y trouveront
plus de profit, ses metteurs en scène la retireront
de l'affiche. La publicité fabrique des héros
peu recommandables ? Cherchons les nôtres hors
du champ des caméras et des projecteurs. Quant aux
parents déçus par les modèles proposés
à leurs enfants, il leur reste toujours cette ressource:
assumer eux- mêmes ce rôle.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
de la collection du Bulletin RBC sont disponibles sur notre
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