Vol. 54, N° 3 Mars 1973
Savoir manier les
mots
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Beaucoup de personnes qui ne sont
pas particulièrement douées ni très instruites
arrivent cependant à bien s'exprimer par la parole
et par la plume. En apprenant à manier la langue avec
adresse, elles réussissent à passer de l'humble
état d'individus isolés à la vie féconde
de la communication avec leurs semblables. Elles parviennent
à sortir de l'obscurité où elles stagnaient,
dans les affaires ou la vie sociale, et à atteindre
un succès impressionnant. Et c'est là une possibilité
à la portée de tout le monde.
Des milliers de jeunes gens et de jeunes filles entrent,
chaque année, dans les affaires ou dans une profession,
avec la détermination de s'y faire une carrière
épanouissante. Ils doivent apprendre dès maintenant
- pendant leurs années de formation - à quel
point leurs chances de réussite sont liées à
leur aptitude à utiliser les mots avec justesse et
à-propos.
Peu importe que votre travail ou votre profession soit plus
ou moins étrangère aux subtilités du
langage, la maîtrise de la langue ajoutera à
votre compétence et accroîtra vos connaissances.
Avant d'exprimer ses idées en paroles, il faut les
penser en paroles. Plus les termes dans lesquels on pense
sont expressifs et exacts, mieux on est armé pour faire
face aux complexités de la vie. Savoir s'exprimer,
c'est posséder un instrument essentiel de communication
avec le monde qui nous entoure.
Quelques rares hommes d'affaires estiment que leur façon
de parler ou d'écrire est sans importance. Mais les
gens qui réussissent savent, eux, que celui qui ne
sait pas se servir des mots avec précision n'a jamais
la certitude d'avoir dit exactement ce qu'il voulait dire.
Il n'a aucune assurance que son lecteur le comprendra. S'il
est une chose pire encore que de ne pouvoir formuler une pensée,
c'est de croire que l'on a dit quelque chose alors qu'il n'en
est rien.
Écrire est un art
Si vous observez le double principe de la clarté
et de la précision, et que vous écriviez avec
simplicité et naturel, vous n'avez pas à trop
vous inquiéter des attaques de la critique mesquine.
Il ne suffit pas pour bien écrire d'appliquer les règles
de la grammaire et de la syntaxe, mais avant de violer ces
règles, il importe de les connaître.
Les bons rédacteurs étudient les mots afin
d'employer le terme juste, et ils recherchent la meilleure
façon de les assembler. Ils savent combien les mots
influent sur la pensée et l'action des hommes.
L'envie d'écrire comme on parle peut nous entraîner
dans un piège. Si quelqu'un emploie dans ses lettres
ou ses écrits une langue trop verveuse, sa prose n'aboutira
qu'à lui faire des ennemis ou à le rendre ridicule.
Un article ou un rapport qui aurait le décousu de la
conversation n'inspirerait guère le respect.
Dans toute rédaction destinée à communiquer
des idées, l'auteur doit tenir compte du but qu'il
veut atteindre et des besoins du lecteur. Il est absurde de
s'asseoir, avec un stylo et du papier, pour écrire
quelque chose qui en vaut la peine à moins de savoir :
1° ce que l'on veut dire et 2° à qui on veut le dire.
On peut supposer que les questions que se pose la personne
qui reçoit une lettre sont à peu près
celles-ci : De quoi traite cette lettre ? En quoi
me concerne-t-elle ? Dit-elle la vérité ?
Qu'est-ce que l'auteur attend de moi ? Pourquoi le ferais-je ?
L'écrit créateur est un pont entre l'esprit
du rédacteur et celui de son lecteur. Sur ce pont le
rédacteur doit faire passer une information qui intéresse
le lecteur ainsi que des idées qui l'inciteront à
réfléchir ou à agir.
Les mots transmis de l'autre côté du pont n'ont
un sens que lorsque la personne qui les lit en comprend toute
la portée. Un mot ou une phrase n'est pas simplement
un faisceau d'ondes sonores ; c'est aussi un faisceau
d'associations. La plupart du temps, le lecteur ne saisit
notre idée que s'il peut la relier à son expérience
personnelle.
Les gens réagissent spontanément à
certains mots alors qu'ils demeurent indifférents à
d'autres. Appliquez-vous à employer des mots et un
langage qui auront sur votre correspondant l'effet que vous
désirez. Tenez compte du champ de perception de votre
lecteur : êtes-vous certain qu'il dégagera
de votre lettre les idées que vous vouliez lui inspirer ?
S'il s'agit d'un sujet difficile, s'il vous faut plonger
le lecteur dans un terrain marécageux, jetez-lui au
moins la perche. Aidez-le un peu à atteindre la terre
ferme. Il y a des moments où la persuasion consiste
à dire des choses qui laissent croire au lecteur que
c'est exactement ainsi qu'il aurait parlé lui-même.
Mais ayez le tact de ne pas lui rappeler qu'il ne l'a pas
fait.
Quiconque écrit pour un vaste public doit avoir égard
aux particularités et aux répugnances éventuelles.
Un recenseur chargé de faire la tournée des
foyers avant des élections générales
en Grande-Bretagne disait : « Un certain nombre
de personnes se trouvent désarçonnées
si on leur demande de quel sexe sont leurs enfants. Le mot
« sexe » semble les choquer. J'ai bientôt
appris qu'il valait mieux demander : « Combien de
garçons ou combien de filles avez-vous ? »
Connaître son sujet
Il est nécessaire que celui qui écrit pour
gagner les autres à ses vues s'appuie sur des faits,
un fait étant quelque chose dont la véracité
est reconnue. L'auteur doit disposer d'un arsenal de faits
encore plus grand que celui dont il aura vraisemblablement
besoin. Il est déprimant de prendre un bon départ,
puis de manquer d'essence. Pour l'auteur d'une lettre, il
est humiliant de se voir demander par le destinataire des
faits qu'il aurait dû connaître suffisamment pour
les fournir sans y être invité.
Un esprit encombré de renseignements, de suppositions
et de théories disparates n'est pas en état
de dicter une lettre. L'habileté du rédacteur
se reconnaît notamment au fait qu'il ne s'écarte
pas de la question. En écrivant, il arrive souvent
que quelque chose vienne changer le cap de nos idées
du nord au nord-nord-ouest. S'il n'est pas toujours souhaitable
de combattre cette déviation, il est bon d'en avoir
conscience.
Tenir des propos incohérents, c'est obscurcir le
sujet traité. La concision n'est pas toujours l'essence
de l'esprit. L'ennui véritable est que les discours
et les lettres manquent trop d'à-propos, qu'ils sont
trop ternes et trop débraillés. On a l'impression
que l'auteur tire une cartouche de fusil de chasse chargée
de mots dans l'espoir que certains atteindront peut-être
la cible. Il n'en faut pas plus pour que certains discours
et certaines lettres paraissent interminables.
La langue des affaires
Les hommes d'affaires n'ignorent pas que l'art de bien s'entendre
avec les gens, de progresser dans leur travail et de vendre
leurs produits repose sur la clarté des communications.
Il y a dans les affaires des personnes qui se sont laissé
tromper par l'idée ignorantiste qu'il ne faut pas se
préoccuper des êtres de chair et d'os qui se
trouvent à l'autre extrémité du circuit
de communication, mais écrire leurs lettres et adresser
leurs appels téléphoniques à des abstractions
appelées « clients » et « clients éventuels ».
La rédaction de la correspondance peut devenir une
opération aussi passionnante qu'intellectuellement
absorbante si l'on est résolu à trouver les
mots exacts qu'il faut dire à quelqu'un de bien réel.
Dès qu'une lettre quitte votre corbeille « DÉPART »,
c'est son contenu qui compte et non ce que vous avez dans
la tête. Avant de signer une lettre, demandez-vous si
elle a les qualités requises. Est-elle complète ?
Est-elle courtoise ? Si grande que soit notre certitude
d'avoir raison, il ne nous est jamais permis de manquer de
civilité. Avez-vous terminé votre lettre en
beauté ? Il est aussi important de soigner sa
sortie que de réussir son entrée.
Votre lettre est plus qu'un exposé de faits. Elle
est l'expression de votre personnalité, le symbole
de votre qualité.
La question du style
En exprimant vos idées dans l'ordre voulu, avec des
mots appropriés aux circonstances, vous écrirez
en un style clair. Au moment de boire la ciguë, Socrate exhortait
ses amis à ne pas faire attention à la forme,
mais à penser à la vérité de ses
paroles.
La lumière et les ombres sont aussi nécessaires
dans les écrits que dans la sculpture, mais l'exagération
dans un sens ou dans l'autre obscurcit le message que l'on
veut transmettre. Ne vous croyez pas obligé d'élever
le ton à tout bout de champ. Votre lecteur saura regarder
un arc-en-ciel sans qu'il soit nécessaire d'attirer
son attention par un coup de tonnerre.
Le rédacteur de bon goût - certains disent
« intelligent » - s'appliquera si bien à
perfectionner son style que le lecteur n'y décèlera
aucun effort. Lorsque le style transparaît dans un texte,
on a l'impression de se trouver derrière la scène
et de voir à nu les accessoires, les câbles et
les poulies. Quelqu'un a dit du bon style qu'il était
d'apparence aussi détachée que le vol rasant
d'une libellule.
Le style est étroitement lié aux sentiments.
On peut énoncer un fait ou une vérité
de manière à ne toucher que l'intelligence,
mais on peut l'exprimer aussi en des termes qui, sans en atténuer
la clarté, s'adressent par leur harmonie et leur rigueur
à la sensibilité du lecteur.
Trouvez le temps de bayer aux étoiles entre vos séances
de rédaction. C'est un bon moyen de découvrir
des idées et de les auréoler de brillantes images.
Cela vous aidera, si vous voulez que vos idées paraissent
animées par l'inspiration, à donner l'impression
qu'elles le sont.
En communiquant une pensée on peut la faire comprendre
en en illustrant la mise en action ou en recourant aux contrastes.
Lorsque vous faites une affirmation générale
qui a de l'importance par rapport au but que vous poursuivez,
faites-la suivre d'une preuve ou d'exemples explicatifs.
L'un des procédés les plus efficaces que l'on
puisse utiliser en écrivant est la parabole, image
consistant à présenter un récit pour
faire ressortir un argument. Il n'est pas question de faire
appel aux hiéroglyphes, comme le faisaient nos lointains
ancêtres, mais plus un mot ou une phrase tend à
dépeindre ce qu'il veut dire, plus il est facile à
comprendre.
On n'apprécie pas les mots uniquement à cause
des idées qu'ils transmettent. Si vous analysez les
raisons pour lesquelles tel vers ou tel passage d'un texte
vous ravit, vous constaterez que votre ravissement ne tient
qu'en partie à l'évocation des faits ou des
sentiments sur lesquels il attire votre attention. Il provient
aussi, dans une large mesure, de la beauté qui se dégage
de l'harmonieuse sonorité des mots et des phrases.
Les poètes recherchent les mots qui font image. La
Fontaine fait dire au lion excédé : « Va-t'en,
chétif insecte, excrément de la terre ! »
Un prosateur aurait peut-être écrit : « Cesse
de m'importuner, sale bestiole ! »
La poésie recourt aux synonymes par souci de variété,
de mesure et de rime ; c'est donc le lieu par excellence
où puiser des mots propres à ajouter du rythme
et de la précision à notre prose.
Acquérir du vocabulaire
Les mots et les récits qu'ils rapportent ne nous
sont pas donnés en héritage. Si souvent qu'ait
été racontée la légende d'Aladin
et de sa lampe merveilleuse, il faut la redire sans cesse
pour chaque enfant, chaque fois qu'une nouvelle génération
entre en scène.
En nous constituant un vocabulaire apte à exprimer
toutes nos pensées, nos espérances et nos émotions,
nous devons nous rappeler que les mots sont des symboles,
qu'ils représentent les choses. Sans les mots, nous
serions condamnés à transporter avec nous des
quantités d'objets, comme les professeurs dans la satire
Laputa de Gulliver.
En s'améliorant, votre vocabulaire deviendra plus
considérable et plus vaste, mais il acquerra aussi
plus de profondeur et de précision, ce qui vous permettra
d'employer le symbole langagier qui évoque le plus
fidèlement la chose symbolisée. Vous pourrez
ainsi exprimer avec discernement les faits, les idées
et les expériences. Un mot « mis en sa place »
est un peu comme un interrupteur électrique :
quelque chose qui allume la lumière.
Notre bagage de mots s'enrichit grâce aux expériences
dont nos vies sont tissées. Nous écrivons de
façon saisissante, vivante et intéressante lorsque
nous puisons dans cette incomparable réserve.
Il importe d'observer attentivement et de près ce
qui se passe autour de nous si nous voulons écrire
brillamment. Qui n'a vu à l'oeuvre un photographe de
la nature : il met la lentille de son appareil près
des fleurs ou aussi proche que possible d'un oiseau ou d'un
papillon. Et la lentille révèle des beautés
invisibles à l'oeil et les projette sur un écran.
C'est ainsi que les poètes et les grands écrivains
émaillent leurs ouvres de comparaisons et d'images
verbales, fruits de leur observation et de leur imagination
créatrice.
La première source d'enrichissement du vocabulaire
après l'observation est la lecture. La science des
mots ne nous est pas donnée par enchantement à
la fin de nos études scolaires ou universitaires. Elle
résulte de la fréquentation des écrivains
de talent par l'intermédiaire de leurs livres.
Le but de la lecture n'est pas d'apprendre à écrire
comme Molière, de Gaulle ou Churchill, mais de comparer
avec profit diverses sortes de style et de s'initier par l'exemple
au meilleur emploi possible des mots. Ce genre de lecture
est l'oeuvre de toute la vie ; elle nous permet de nous
tenir à la page en regardant défiler la multitude
des mots dans les combinaisons et les décors les plus
variés.
L'emploi du dictionnaire
Le rôle d'un dictionnaire est de faire connaître
les divers emplois des mots et non d'en prescrire ou d'en
proscrire les significations. Voyez combien de sens différents
ont les mots. Certains ont pris de l'extension au cours des
ans, tandis que d'autres ont vu leur signification se limiter.
Vous aurez de temps en temps la surprise de constater que
le sens que vous attribuez couramment à un mot n'est
pas au dictionnaire.
Lorsqu'on écrit sur un sujet spécialisé,
il faut compléter le dictionnaire général
par des listes de termes appropriés au domaine en cause.
Chaque métier, chaque profession a des mots pour exprimer
ses principes et ses usages. Les chercheurs médicaux,
les astronautes, les historiens ont des activités différentes
et partant des langages différents. Aussi pourra-t-il
se trouver dans la bibliothèque de celui qui écrit
des dictionnaires de biologie, de géographie, de géologie,
de droit, de musique, de mythologie, de philosophie, de psychologie,
etc.
Certaines personnes qualifient de « jargon » ces
langages spécialisés, mais l'emploi de mots
spéciaux ne mérite le nom de jargon que s'il
sert à communiquer avec des non initiés. Entre
spécialistes, c'est un moyen d'expression normal. Il
ne faut cependant pas exagérer et à en venir
à créer un langage inintelligible comme celui
que Robert Beauvais a stigmatisé dans L'Hexagonal,
tel qu'on le parle.
Extension et compréhension des
mots
Le rédacteur digne de ce nom sait utiliser les instruments
de son métier avec soin et talent. Il choisit ses mots
comme un bon mécanicien choisit ses outils pour faire
le plus beau travail possible.
Les mots, sélectionnés par la partie consciente
de l'esprit, se transforment en images dans le subconscient.
Certains termes et certains symboles ont un sens bien précis.
Ainsi le signe ( exprime une constante : le rapport entre
la circonférence du cercle et son diamètre ;
la formule CLNa représente un composé chimique,
le chlorure de sodium, et elle désigne toujours cette
substance et rien d'autre. Peu de termes courants ont une
extension aussi limitée. Prenez les mots « mère »
et « père » par exemple. Leur signification
s'applique à de multiples domaines d'emploi comme « mère
patrie », « mère nourricière » ;
le « père du mensonge », « père
de l'Église », etc.
L'interprétation que nous attribuons aux mots est
liée aux images qu'ils évoquent. On peut dire
que « prêcheur » et « prédicateur »
signifient à peu près la même chose, mais
notez la distinction que l'on peut faire entre les deux :
« prêcheur » éveille l'idée
de celui qui aime faire la morale aux autres, alors que « prédicateur »
n'a aucun sens péjoratif.
Pour discerner la compréhension et l'extension des
mots, nous disposons de recueils de synonymes. Les meilleurs
ouvrages de ce genre sont le Dictionnaire des idées
suggérées par les mots, de Paul Rouaix (Armand
Colin) ; le Dictionnaire des synonymes, de Henri
Bénac (Hachette) ; et le Dictionnaire des synonymes,
de René Bailly (Larousse).
Certains écrivains conseillent, pour cerner le sens
précis des mots, de tenir compte à la fois des
antonymes et des synonymes, afin de savoir ce que les mots
veulent dire et ne veulent pas dire.
Quiconque écrit est presque inévitablement
tenté à certains moments d'enjoliver son texte
en le parsemant de qualificatifs ; mais il se trouve
aussi des gens absolument opposés à l'emploi
des modificatifs. Il ne fait aucun doute que les adjectifs
et les adverbes peuvent affaiblir une affirmation ou en obscurcir
le sens.
Le talent du rédacteur ne se mesure pas à
la longueur des mots qu'il emploie. Certains se gargarisent
de grands mots sans se soucier de leur sens ; d'autres
utilisent des mots d'une coudée pour traiter d'un sujet
microscopique ; d'autres encore croient que leur dignité
leur fait un devoir de se servir de mots multi-syllabiques.
Si votre désir d'employer des termes grandiloquents
se révèle irrésistible, rappelez-vous
ce que fit Shakespeare pour trouver un exutoire à son
bagage de tonitruantes balivernes : il créa, à
côté de Falstaff, le personnage de Pistol, spécialiste
des discours vides de sens en vers majestueux.
Revoir son vocabulaire
Chacun devrait revoir de temps en temps ses habitudes langagières
afin de marcher de pair avec la vie et l'usage. Le langage
est une forme d'expression de l'activité humaine, et,
comme l'activité humaine évolue sans cesse,
le langage évolue aussi.
Au cours du dernier demi-siècle, l'invention accélérée
de nouvelles idées, de nouvelles notions et de nouvelles
machines a nécessité la création de mots
nouveaux pour les désigner et les définir. L'ordinateur,
la physique enseignée aux élèves des
écoles secondaires, la complexité des firmes
d'envergure mondiale ne pouvaient s'expliquer ni dans la langue
grecque du temps d'Aristote ni avec le vocabulaire de Dumas,
Dickens ou Tolstoï. Les grandes et pompeuses périodes
de jadis n'ont pas plus le droit de vivre aujourd'hui que
les phrases bourrées d'expressions argotiques forgées
par une génération contestataire. Les unes et
les autres ont encore à montrer qu'elles répondent
à un besoin.
Il existe des normes générales du bon usage
dans toutes les langues, et le fait qu'une langue évolue
n'est pas une raison valable pour les mettre au rancart. Tout
changement suppose un élément de continuité,
et, si cet élément de continuité fait
défaut, il ne s'agit plus de changement, mais de la
destruction d'une chose et de la création d'une autre
chose.
Une des tendances du jour est d'employer des mots laids.
Pourtant, on peut très bien s'exprimer de façon
intelligible sans recourir aux termes vils et disgracieux
que certains écrivains répandent au nom de la
liberté, de la franchise et du progrès. Comme
le disait un auteur : « J'essaie de surveiller mes
mots et de faire qu'ils restent doux et sains, car je ne sais
pas si je n'aurai pas à en ravaler un jour ou l'autre. »
Ce qui menace la pureté du langage, ce n'est pas
tant la vulgarité grossière des ignorants qui
paraissent infatigables dans leur recherche de mots crus,
sordides et violents, que l'inconsidération désinvolte
des esprits cultivés ou soi-disant tels.
La discipline et le discernement jouent un rôle dans
la bonne communication des idées. Ne vous laissez pas
gagner par la mentalité du « n'importe quel mot
fera l'affaire » et n'éparpillez pas les mots
comme si vous secouiez un balai à franges. Employez
des mots honnêtes, les plus aimables que vous trouvez,
pour dire ce que vous voulez dire. Le choix des mots mérite
de la part du rédacteur le même soin que celui
qu'il apporterait à choisir une mouche pour pêcher
ou un club pour jouer au golf.
Se relire
Posez-vous la question : « Comment mon texte se
lit-il ? » Très souvent, l'auteur ne sait
pas exactement ce qu'il a écrit avant de l'avoir relu.
Repassez votre lettre ou votre discours et demandez-vous
si tel ou tel mot a le même effet, dans son contexte,
qu'un autre mot pourrait avoir. Ceux qui ont du métier
font de nombreux changements à ce stade.
Voyez si la langue que vous utilisez est appropriée
à la circonstance, au sujet et à la personne
à qui vous vous adressez.
Avez-vous clairement démontré que vous vous
intéressez à ce que vous dites ? Un texte
a de la force dans la mesure où il apporte l'assurance
que l'auteur se soucie de ce qu'il écrit. Il en aura
deux fois plus encore s'il porte le lecteur à croire
qu'on le comprend et qu'on comprend ses problèmes.
Si l'on s'en tient à l'essentiel, le langage est
utile pour autant qu'il sert à communiquer des choses
utiles à connaître. Lorsque quelqu'un a de grandes
idées mais qu'il ne peut les exprimer, c'est comme
s'il essayait de faire passer un courant de haute tension
dans un tout petit fil et que son seul recours fût de
faire sauter les plombs.
Il n'est pas donné à tout le monde d'être
un orateur éloquent ou un grand écrivain ;
mais chacun peut, par l'entraînement et en s'adonnant
systématiquement à la lecture et à l'observation,
devenir un conférencier convaincant et un rédacteur
intéressant.
Il importe de s'exercer avec la même persévérance
qu'un musicien. S'il fallait attendre d'être passé
maître dans l'art, jamais personne n'écrirait
un livre.
Peut-être conviendrait-il de se dire chaque fois que
l'on s'apprête à rédiger un texte :
« Cette feuille de papier, comme le bloc de marbre de
Michel-Ange, a en elle de grandes possibilités. »
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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