Vol. 76, N° 2 Mars/Avril 1995
Comme au théâtre
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Si jamais on vous demande de parler en public
- à un banquet de mariage, par exemple, ou dans le
cadre d'une présentation à un client potentiel
- vous avez tout intérêt à vous préparer
consciencieusement et à soigner les moindres détails.
Comme le ferait un acteur de théâtre.
Pour la majorité d'entre nous, l'aventure commence
dans les semaines précédant le premier spectacle
de Noël auquel nous devons participer. Le professeur nous
fait patiemment répéter des répliques
que nous massacrons bien malgré nous. Les autres élèves
ricanent, le feu nous monte aux joues, et nous sommes brusquement
saisis d'une envie folle de courir à la toilette...
et d'y rester jusqu'à la fin de la représentation.
Mais le vin est tiré, il faut le boire.
Le terrible soir venu, entrant en scène dans un costume
clownesque, nous découvrons dans la demi-obscurité
une mer de visages qui nous semblent guetter l'occasion de
rire à nos dépens. Les mains moites, nous titubons
vers l'avant et balbutions nos répliques, d'une façon
somme toute assez compréhensible. Soudain, le cauchemar
prend fin, et nous revenons à nous pour cueillir notre
part des applaudissements.
Ainsi sommes-nous tous initiés au terrifiant et gratifiant
mystère de la parole publique. De ce moment, nous pouvons
être appelés à récidiver à
tout instant et en tout lieu : au collège et à
l'université pour faire un exposé ou démontrer
une expérience; au bureau pour diriger un atelier ou
donner une formation; dans la vie quotidienne pour animer
la fête saluant le départ à la retraite
d'un ami.
Chaque fois, nous ressentons la même vieille peur
de perdre la face. Nous tentons parfois d'écarter le
calice en plaidant la timidité ou la gaucherie, mais
souvent, nous devons nous résigner à le boire
jusqu'à la lie parce que cela fait partie de ce qu'on
(parents, amis, professeurs, collègues, patron) attend
de nous.
Peu importe que nous nous soyons bien débrouillés
précédemment. Nous abordons chaque expérience
avec autant de trépidation que si c'était la
première. Parce que nous sommes hantés par la
peur de subir une humiliation publique. Appelez-la nervosité,
trac, phobie des foules, ce que vous voudrez, cette terreur-là
est particulièrement tenace.
Il n'y a, en vérité, qu'une façon sûre
de s'en débarrasser : faire acte d'humilité.
Reconnaître que le problème est courant, banal
même. D'après les professeurs d'art oratoire,
plus de 90 pour cent de leurs nouveaux élèves
ont le trac. Le mal frappe même les étoiles du
spectacle. Au sommet de sa carrière, Sammy Davis Junior
a avoué en entrevue qu'à chaque entrée
en scène, il se posait la même question :
« Est-ce LE soir où je vais flancher ? »
Comme le suggère le doute existentiel de cette extraordinaire
bête de scène, le trac est un mélange
de deux peurs : celle de l'échec et celle de l'opinion
d'autrui. La seule idée de perdre publiquement nos
moyens réveille les insécurités enfantines
qui sommeillent au fond de nous. Plus que l'échec lui-même,
nous redoutons de dévoiler les défauts de notre
armure à des gens que nous supposons meilleurs et plus
forts que nous. Nous sommes persuadés qu'ils perceront
aisément nos pauvres défenses et exposeront
sans l'ombre d'un remord toutes nos lacunes à la moquerie
publique.
La perspective la plus angoissante est sans aucun doute
celle du trou de mémoire. Dans nos moments d'insomnie,
nous nous imaginons si facilement transis de peur devant une
foule d'étrangers qui ricanent et nous montrent du
doigt tandis que nos amis détournent pudiquement le
regard. D'après les médecins qui ont étudié
le phénomène, il s'agirait bel et bien d'une
paralysie temporaire, semblable à celle qui saisit
les animaux acculés par un prédateur.
En général, le public est bien disposé envers l'orateur
Dans les jours précédant l'épreuve,
nous aurons tendance à nier cette peur, à faire
comme si elle n'existait pas. Nos amis nous diront (et nous
nous le répéterons comme une litanie) :
« N'y pense pas et tout ira bien. » Mais faire semblant
ne changera rien à la réalité; la peur
sera toujours tapie dans un repli de notre âme, n'attendant
que l'occasion de nous faire bafouiller au beau milieu d'une
tirade. Et alors, notre pire cauchemar deviendra réalité :
la terreur nous tétanisera, comme un lapin pris au
piège.
La seule façon de conjurer cette menace, c'est de
reconnaître notre peur, de l'apprivoiser. Si nous acceptons
de l'inclure dans nos plans, elle peut même devenir
notre alliée.
La peur induit en effet des réactions physiologiques
et psychologiques très utiles pour qui sait les exploiter.
La décharge d'adrénaline qu'elle provoque met
l'esprit dans un état d'alerte qui aiguise ses facultés
de concentration et de communication. Fasciné par cette
débauche d'énergie, le public devient très
réceptif au message qui lui est transmis avec une efficacité
inaccoutumée.
Pour en arriver là, nous devons d'abord prendre acte
du fait que les autres ne voient pas notre peur, ou si peu
que cela ne fait aucune différence. Quand vous entendez
votre voix dans un micro, vous avez probablement l'impression
qu'elle tremble follement, mais demandez à vos amis
après coup, et ils vous diront sans doute qu'ils n'ont
rien remarqué.
Vous avez le malheur d'avoir un trou de mémoire ?
Enchaînez avec la première phrase qui vous passe
par la tête, comme si de rien n'était. Si la
mémoire vous revient, vous pourrez toujours rattraper
votre bévue; sinon, vous n'aurez pas tout perdu.
Les artistes de théâtre ou de variétés
ont tous un abondant répertoire d'anecdotes sur les
passages à vide qu'ils ont dissimulés en sautant
carrément la réplique ou la tirade qui leur
échappait. La plupart du temps, le public n'y voit
que du feu.
Et lorsque l'erreur est trop grosse pour passer inaperçue,
ce même public pardonne bien plus souvent qu'il ne condamne,
sachant trop ce qu'endure le malheureux comédien.
Les chahuts, huées, pluies d'oeufs et de légumes
pourris qui animent tant de comédies sur la vie d'artiste
tiennent plus du mythe que de la réalité. « Le
public des théâtres est étonnamment poli
et bien disposé », écrivait William Hazlitt
au XVIIIe siècle, époque où les représentations
étaient beaucoup plus agitées qu'elles ne peuvent
l'être aujourd'hui.
Du reste, peu d'entre nous sont appelés à
monter sur les planches, sauf en amateurs. Nos prestations
publiques s'inscrivent dans un cadre social plus banal. Quelques
professions seulement exigent un authentique talent de communicateur :
enseignant, avocat plaideur, prêtre, animateur de la
télévision... Mais vendeurs et techniciens peuvent
être obligés de s'exprimer assez souvent en public,
et la plupart des gens risquent de devoir le faire à
un moment ou un autre dans un colloque, un cercle de qualité,
etc.
Quelle que soit la raison de cette prestation, nous devrions
la traiter comme un spectacle. Dans un article du Wall
Street Journal sur les réunions de service, Frances
Rubacha, directrice commerciale du Radio City Music Hall,
le rappelle sans détour aux cadres : « Les
règles du théâtre s'appliquent chaque
fois qu'il y a un public. » Si peu approprié que
vous paraisse la théâtralisation d'une communication
administrative ou technique, vous gagnerez toujours à
l'envisager sous cet angle, parce que cela stimulera votre
imagination. Plus le contenu est banal, plus vous devriez
soigner l'emballage.
En analysant le problème comme le ferait un metteur
en scène, vous vous rendrez compte qu'il y a toutes
sortes de façons d'optimiser l'efficacité d'un
message. Le théâtre professionnel emploie des
accessoires, des décors et de la musique pour maximiser
l'impact. L'équivalent courant de cette panoplie, c'est
l'audiovisuel.
Il peut arriver qu'un discours de facture classique soit
la meilleure solution; nous en avons d'ailleurs traité
dans un précédent numéro (le Bulletin
de novembre-décembre 1992, Parler en public
). L'audiovisuel n'est pas de mise à la fin d'un banquet
d'État, par exemple. Dans d'autres circonstances, en
revanche, l'orateur devrait se faire un point d'honneur d'exploiter
toutes les ressources à sa disposition. Cela vaut particulièrement
pour ces cadres et experts tellement convaincus de l'importance
vitale de leur message qu'ils se pensent en droit de le transmettre
n'importe comment, comme si leur auditoire allait prêter
la même attention à une communication présentée
dans l'équivalent d'un sac de papier brun qu'à
une allocution livrée dans un superbe emballage.
L'objectif premier de tout orateur doit être de produire
sur son auditoire l'effet désiré. Il y arrivera
plus facilement s'il emploie les bons outils. En s'arrangeant,
par exemple, pour que ses auditeurs voient son message en
même temps qu'ils l'entendent, il maximisera ses chances
de faire une impression durable et d'emporter leur adhésion.
Des tests psychologiques ont révélé
que 87 pour cent des sensations durables sont d'origine visuelle.
Le taux de mémorisation d'une séquence de mots
lus à voix haute augmente s'ils sont simultanément
projetés sur un écran et atteint un sommet lorsque
l'expérience se déroule sur fond de musique
ou d'effets sonores. Sortez d'un cinéma en fredonnant
la chanson thème du film, et les images qu'elle accompagnait
vous reviendront immédiatement à l'esprit.
Pour de meilleurs résultats : allier commentaires et moyens audiovisuels
La panoplie audiovisuelle contemporaine va du classique
tableau noir aux images virtuelles tridimensionnelles des
ordinateurs en passant par le tableau à feuilles mobiles,
le rétroprojecteur, le projecteur de diapositives,
le magnétophone, le magnétoscope, les modèles
et maquettes. Chaque accessoire a sa fonction... et son prix.
A l'instar du metteur en scène, l'orateur doit choisir
celui ou ceux qui maximiseront l'impact de sa présentation,
dans les limites de son budget.
Il ne faut pas oublier, toutefois, que ce sont des accessoires :
ils optimisent la communication; ils ne la remplacent pas.
N'espérez pas obtenir l'effet désiré
en passant un film ou un vidéo sans commentaires. « Il
n'est jamais sage de compter uniquement sur des images, si
parlantes soient-elles », écrit Frank Brennan,
un expert américain de la formation commerciale. La
meilleure illustration a besoin d'une légende pour
produire tout l'impact qu'elle promet.
L'audiovisuel donne vie et couleur à la présentation,
comme la mise en scène à la pièce de
théâtre. Mais est-il bien légitime de
transposer ainsi les valeurs d'un monde d'artifice et d'illusion
à la vie quotidienne, de transformer un acte d'information
en jeu d'émotions et l'orateur d'un jour en comédien ?
Ce genre de scrupule amène souvent la personne « tout
d'une pièce » à refuser catégoriquement
de répéter un discours comme s'il s'agissait
d'un rôle.
L'essoufflement en milieu de phrase : le pire problème de l'orateur après le trou de mémoire
Faisant vertu de sa simplicité, elle s'appliquera
au contraire à se comporter sur l'estrade comme si
elle se trouvait entre les quatre murs de son salon. Louable
en théorie, cette volonté de transparence a
des effets désastreux en pratique. On ne peut pas donner
à un orateur de pire conseil que le fameux : « Sois
toi-même, et tout ira bien. » Car cela sous-entend
que rien ne sert de se préparer; au moment de parler,
les mots pour le dire viendront naturellement, et l'auditoire
sera instantanément conquis par tant de franchise et
de sincérité. Je vous laisse décider
qui, de l'orateur ou de ses auditeurs, perd le plus à
ce jeu !
Ce qu'il faut conseiller à l'orateur novice, c'est
plutôt : « Sois toi-même, en mieux. »
On ne communique jamais de la même façon avec
un petit groupe d'amis intimes qu'avec une foule d'étrangers.
Il faut donc adapter son approche à son public. Nul
besoin pour cela de se composer un personnage; l'auditoire
s'en rendrait compte et s'en irriterait. Il suffit de magnifier
l'éclat naturel de sa personnalité, de la mettre
au diapason de son public, exactement comme on prend un micro
quand on veut être sûr de se faire entendre dans
une grande salle.
Voix et micro sont d'ailleurs un bon point de départ
pour cette mise à niveau incontournable dans une société
habituée aux prestations impeccables des vedettes de
la télévision. Vous devez être conscient,
par exemple, que votre voix est légèrement déformée
en même temps qu'elle est amplifiée par le micro.
Malheur à vous si vous parlez trop vite et trop fort :
on vous prendra pour le petit frère d'un célèbre
canard.
Quel que soit votre débit naturel, vous ne pouvez
pas vous tromper en le ralentissant. Cela vous permettra non
seulement d'articuler plus nettement, mais aussi de maîtriser
votre nervosité. La meilleure façon de vous
forcer à ralentir consiste en effet à inspirer
et expirer profondément et régulièrement,
ce qui a pour effet immédiat de détendre vos
nerfs et de calmer votre agitation. Du même coup, vous
vous vaccinez contre le pire problème de l'orateur
débutant après le trou de mémoire :
l'essoufflement en milieu de phrase.
Un bon conseil : répétez... pour avoir l'air naturel !
La préparation compte pour 90 pour cent, l'exécution,
pour seulement 10 pour cent dans le succès d'une présentation.
S'il y a un préjugé qui peut vous empêcher
de « passer la rampe », c'est bien l'idée
qu'une longue préparation risque de vous faire perdre
votre naturel. Au contraire, vous paraîtrez d'autant
plus naturel que vous serez sûr de vous, et vous serez
d'autant plus sûr de vous que vous maîtriserez
votre sujet.
La première chose à faire, c'est de déterminer
précisément ce que vous allez dire et de jeter
ces idées sur le papier, dans une langue bien adaptée
à votre futur auditoire. Enregistrez cette version
préliminaire au magnétophone, écoutez-la,
corrigez-en les maladresses et clarifiez les passages obscurs.
Assurez-vous aussi de n'être pas trop long. (Dans le
doute, abrégez.)
Si vous avez l'intention d'utiliser un rétroprojecteur
ou quelque autre accessoire audiovisuel, il vous faudra ensuite
préparer des illustrations. Évitez de les surcharger :
un graphique trop rempli devient tout simplement incompréhensible.
En principe, vous devriez apprendre votre texte par coeur,
quitte à écrire les phrases clés sur
des fiches cartonnées pour ne pas risquer de perdre
le fil. Tout plutôt que de lire platement votre communication !
Il ne vous restera alors qu'à répéter.
Mais oui, comme au théâtre ! Si vous êtes
complètement novice, exercez-vous d'abord tout seul
devant un miroir pour contrôler vos gestes et expressions.
Le langage corporel a en effet un impact déterminant
sur l'auditoire; un orateur raide comme un parapluie met son
public sur des charbons ardents. Essayez donc d'intégrer
des gestes aux endroits où ils vous viendraient naturellement
dans une conversation privée. Au bout d'une ou deux
répétitions en solo, vous referez l'exercice
devant un vrai public - votre conjoint, des amis, des collègues...
Vous n'êtes pas obligé de répéter
« en costume » si vous n'en avez pas envie, mais
vous devez soigner votre tenue. Choisissez des vêtements
qui ne risquent pas de distraire l'attention. Un conférencier
chevronné vous conseillerait probablement aussi de
les prendre amples et légers, car la plupart des lieux
publics ne sont que trop bien chauffés et vous ne voulez
pas ruisseler de sueur, n'est-ce pas ?
Pour reprendre une autre phrase de Sammy Davis Junior, « chaque
geste, chaque inflexion, chaque détail que le public
voit, entend ou remarque à votre sujet lui laisse une
impression, bonne ou mauvaise ». Conclusion : planifiez
et répétez jusqu'au dernier haussement de sourcil.
La moindre chose peut vous faire trébucher si vous
n'y avez pas pensé d'avance. Combien d'orateurs oublient
de faire une pause après une phrase drôle et
enterrent la suite de leur discours sous les rires ?
Combien se ridiculisent en prononçant de travers les
mots ou les noms peu familiers, alors qu'il aurait suffi d'une
répétition devant quelques amis pour s'épargner
cette humiliation ? Et que dire de ceux qui massacrent
les noms de personnes présentes dans la salle, sinon
qu'ils y perdent beaucoup plus de prestige que leurs malheureuses
victimes !
Il y en a aussi qui, après avoir triomphé
de toutes les embûches du discours, se font prendre
pendant la période de questions. Si le programme en
prévoit une, vous n'aurez d'autre choix que d'anticiper
toutes celles qui pourraient vous être posées
et d'y trouver réponse. Quelqu'un réussit à
vous prendre en défaut malgré vos soins ?
Ne bluffez pas. Rappelez-vous ce conseil du Talmud :
« Montre à ta langue à dire « je ne
sais pas ». »
Quantité d'ouvrages et de cours ont été
consacrés aux subtilités de l'art oratoire.
Leurs approches varient dans les détails, jamais dans
le principe. A savoir, que vous ne pouvez pas vous permettre
d'improviser si vous tenez à vous faire comprendre,
surtout si la perspective de parler en public vous angoisse.
Investissez cette énergie nerveuse dans une préparation
méticuleuse et, lorsque les applaudissements éclateront,
vous pourrez vous féliciter non seulement d'avoir produit
l'impression désirée, mais aussi d'avoir triomphé
de votre peur.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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