Vol. 69, N° 2 Mars/Avril 1988
L'approche créative
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Que de nombreux talents l'abandon de toute
prétention à la créativité fait
perdre au monde ! Quel gaspillage dans un monde où
le besoin d'être talentueux est si vif ! Oser être
créatif signifie modifier ses habitudes mentales ;
dur labeur, certes, mais combien satisfaisant !
La notion de créativité est historiquement
si neuve qu'il fallut attendre le milieu du 20e siècle
pour que ce mot apparaisse dans les dictionnaires. Les écrivains
et les philosophes de tous les temps ont noirci maintes pages
en discourant du talent, de l'imagination et de l'inspiration ;
pourtant, ce n'est que récemment qu'a été
faite la synthèse de ces aptitudes rassemblées
désormais sous le nom de créativité.
Pour comprendre la naissance tardive de cette notion, il
suffit d'observer le caractère élitiste de toutes
les cultures à travers les siècles basé
sur une certitude tenue pour l'évidence même,
à savoir que le commun des mortels était incapable
de « créer » quoi que ce soit. La quasi totalité
des anciens sages croyaient que l'univers obéissait
à un ordre cosmique qui dictait sa place à chaque
chose et à chaque être, dominé évidemment
par les êtres d'exception qu'ils étaient. Selon
l'ordre naturel des choses, la raison d'être de la masse
était d'exécuter les labeurs auxquels la destinait
le plan suprême.
Le concept le plus proche de la créativité
auquel parvinrent ces penseurs traditionnels fut le sens qu'ils
donnaient au mot « génie ». Le terme « génie »
dérive du nom donné aux esprits qui, selon les
croyances de la Rome antique, présidaient à
la destinée de chacun. Les génies étaient
les êtres chéris des dieux qui les avaient pourvus
de pouvoirs intellectuels ou de dons artistiques transcendants.
L'homme de génie s'apparentait au gentleman :
il naissait génial, il ne le devenait pas.
Si certains prodiges comme Michel-Ange étaient des
fils du peuple, on expliquait prestement cette aberration
en invoquant la théorie de l'inspiration divine. Les
hommes de génie (il s'agissait d'hommes, pratiquement
jamais de femmes) étaient tous issus de la classe dominante.
Qui peut s'en étonner lorsque seuls les membres de
cette classe avaient suffisamment d'instruction et de loisirs
pour développer leurs talents.
La possibilité qu'il pût exister une vaste
mine inexplorée de talents et d'intelligence au sein
du peuple n'était même pas envisagée.
Il n'était pas non plus concevable que le talent pût
se manifester à divers degrés et que les êtres
modérément doués pussent valablement
contribuer à la qualité de la vie. Cette opinion
ne fut que peu ébranlée par l'instauration,
à la fin du 19e siècle, de l'éducation
publique dans les pays occidentaux. Les méthodes d'enseignement,
entièrement basées sur la mémorisation,
étaient peu faites pour inviter les jeunes à
user de leur imagination.
Ce ne fut qu'avec les premiers adeptes de la psychologie
que s'imposa la notion que, pour créer des oeuvres
ou inventer, nul n'était besoin d'être le réceptacle
de dons prodigués par les dieux. William James se rapprochait
de la conception moderne de la créativité quand
il écrivit en 1880, dans son ouvrage intitulé
The Principles of Psychology, que « Le génie
n'est en fait que l'aptitude à percevoir les choses
sous un angle inhabituel. »
Carl Jung mentionne pour la première fois l'« homme
créatif » dans ses essais publiés dans
les années 1920, 1930.
Par créativité, on entend généralement
le potentiel d'originalité qui existe à divers
degrés chez tout être humain. Il s'agit d'un
sixième sens, tout aussi réel que les cinq autres,
dont est pourvu chaque organisme. Sans doute difficile à
enseigner il peut, en revanche, être cultivé
et développé par la formation et l'adoption
de certaines habitudes.
Bien que cette notion à priori semble assez claire,
le problème de l'essence de la créativité
reste entier, et demeure la proie de nombreux malentendus.
La conviction, par exemple, que la créativité
est confinée au domaine des arts est profondément
ancrée dans les esprits. Appliquée aux arts,
la créativité a pris de nos jours un sens assez
dérisoire. Les critiques et les artistes professionnels
se hérissent face à la poésie hermétique,
les sculptures sans grâce et les tableaux primitifs,
au sens propre du terme, créés aujourd'hui au
nom de la libre expression de la créativité.
Apprendre à inventer en bâtissant l'avenir
sur les inventions du passé
Être créatif, pour certains, signifie imiter
l'artiste sans s'astreindre à l'apprentissage essentiel
au développement de tout talent artistique. Cette attitude
conduit à une autre idée erronée, à
savoir que la créativité est une fin en soi.
Le journaliste Bill Moyer, en réfléchissant
aux problèmes qui s'étaient posés à
lui alors qu'il préparait une série d'émissions
télévisées à ce sujet, a déclaré :
« Deux concepts sous-tendent la notion de 'créativité' :
l'originalité et la signification. Ce qui est créé
est nouveau et l'élément novateur doit ouvrir
la porte à de nouvelles possibilités humaines. »
Dépourvus de signification, les efforts créatifs
ne sont qu'une forme de narcissisme et alors, surenchérit
Ralph Waldo Emerson, « Le talent pour le talent n'est
que minauderies et spectacles. »
L'une des définitions du dictionnaire Oxford indique
qu'être « créatif » signifie « démontrer
de l'imagination ainsi que de la compétence. »
La compétence est un élément clé
de la créativité. Celui qui, à l'image
de Mozart, compose de la musique dans sa tête mais n'a
pas appris les techniques qui lui permettraient de jouer le
morceau ou de le coucher par écrit sur du papier à
musique, est une personne dont le talent est perdu pour l'humanité.
Sir Joshua Reynolds a affirmé qu'il n'aurait jamais
été tenu pour un peintre de génie s'il
n'avait pas maîtrisé la technique qui lui permit
de profiter de l'enseignement de ceux qui l'avaient précédé.
« C'est en apprenant à connaître les inventions
des autres qu'on apprend à inventer ; c'est en
lisant les pensées des autres qu'on apprend à
penser. »
L'idée qu'un élément mystique entre
dans la composition des chefs-d'oeuvre, estime-t-il, découle
de l'ignorance du processus qui a présidé à
leur création. « L'esprit inculte entrevoit un
abîme insondable entre ses propres facultés et
celles qui ont donné la naissance à des oeuvres
d'art complexes. Il perçoit qu'un tel gouffre ne peut
être franchi que grâce à des pouvoirs surnaturels. »
Reynolds admet que certains êtres ont été
favorisés par la nature, mais il reste persuadé
que le potentiel présent ne peut être réalisé
sans de douloureux efforts. « L'assiduité aiguisera
les grands talents, et palliera les insuffisances des talents
plus modestes. »
Les génies, si illustres soient-ils, ont dû
travailler avec peine et acharnement ; les cahiers musicaux
de Beethoven sont les témoins éloquents des
affres de la création qui tourmentaient leur auteur.
Samuel Johnson avoue lui-même écrire « avec
ténacité ». Sinclair Lewis, lauréat
du Prix Nobel, décrit l'écriture comme étant
un acte « pénible ». La création,
semblerait-il, est faite de « 10 % d'inspiration et de
90 % de transpiration », comme l'affirmait Thomas Edison.
Pour marquer des buts, il faut tirer
Les découvertes scientifiques et technologiques,
estiment les âmes simples, sont dues à des éclairs
d'inspiration ou sont le résultat d'accidents spectaculaires.
Sir Alexander Fleming n'a pas, comme voudrait nous le faire
croire la légende, simplement jeté un coup d'oeil
à la moisissure qui couvrait un morceau de fromage
pour avoir sur-le-champ la révélation de l'existence
de la pénicilline. Il travailla avec des substances
anti-bactériennes pendant neuf ans, avant de parvenir
à sa découverte. Les inventions et les innovations
sont presque toujours le fruit d'expériences laborieuses.
L'innovation est semblable au hockey : même les
meilleurs joueurs manquent le filet et voient leurs tirs bloqués
plus souvent qu'ils ne marquent.
Le fait est que pour marquer, il faut tirer. Le principe
reste le même lorsqu'il s'agit d'innover et ce, dans
tous les domaines. La différence primordiale qui sépare
les innovateurs des autres repose sur l'approche. Des idées
nouvelles viennent à l'esprit de tout le monde, mais
seuls les innovateurs approfondissent consciemment les leurs,
et ne les abandonnent que si elles s'avèrent irréalisables.
Ils ne rejettent jamais, à priori, une de leurs idées,
même les plus farfelues.
« La réflexion créative est la simple
réalisation que l'ordre établi n'est ni vertueux,
ni irrévocable, » a déclaré le linguiste
Rudolph Flesch. C'est ainsi que nous sommes pris d'étonnement,
face aux inventions apparemment enfantines qui facilitent
l'existence, comme les sacs en plastique ou les valises sur
roues, et que nous nous exclamons : « Comment se
fait-il que personne n'y ait jamais pensé ? »
La créativité ne repose pas absolument sur
l'originalité. Elle consiste souvent à prendre
une balle bien ordinaire et à la lancer en lui imprimant
une rotation nouvelle. Pensons au pianiste qui joue un morceau
composé il y a trois siècles, en reproduisant
fidèlement chaque note et qui, pourtant, lui donne
une nouvelle interprétation ; à l'ingénieur
qui trouve une application novatrice au principe découvert
par Archimède.
L'approche créative part du principe que les apparences
sont trompeuses. Les innovateurs refusent la notion qu'il
existe une seule exécution possible. Pour aller de
A à B, la personne ordinaire empruntera automatiquement
la route la plus connue, celle qui apparemment est la plus
simple. L'innovateur cherchera d'autres chemins qui, un jour,
pourront s'avérer plus pratiques et qui, de toute façon,
seront plus intéressants et plus stimulants, même
s'ils mènent à des culs-de-sac.
Les êtres hautement créatifs vivent réellement
dans un autre monde. Une étude menée par J.P.
Guilford, ancien président de l'American Psychological
Association, a révélé que la réflexion
humaine procède de deux cheminements : la réflexion
convergente, la plus courante, qui par cercles concentriques
se rapproche du centre pour y trouver des réponses ;
la réflexion divergente qui rayonne à partir
du centre, ouvre de nouvelles voies, pose de nouvelles questions.
Ces deux modes de réflexion sont, jusqu'à un
certain point, communs à tous. Pourtant, les êtres
très créatifs favorisent la réflexion
divergente, qu'il s'agisse d'une préférence
innée ou acquise.
De l'originalité et de la peur du ridicule
Les enfants également sont des penseurs divergents,
toujours prêts à s'échapper par la tangente.
C'est avec humilité qu'un adulte les regardera « faire
semblant », impressionné par la vigueur de leur
imagination. Certains psychologues pensent d'ailleurs que
pour recapturer l'élan créatif, les adultes
doivent s'astreindre à jouer comme des enfants. Ils
se rallient ainsi à la pensée de Carl Jung,
qui déclarait que « le principe dynamique de la
fantaisie est le jeu, activité qui appartient à
l'enfance et, de ce fait, semble être l'ennemi de tout
travail sérieux. Or, sans donner libre cours à
sa fantaisie, l'être humain ne peut produire d'oeuvre
créatrice. »
Le poète Samuel Taylor Coleridge affirmait que le
génie consiste à allier le sens de la magie
que possède l'enfant à l'esprit entraîné
de l'adulte. Malheureusement, nombreux sont les enfants qui
étouffent leur sens d'émerveillement et leur
goût de l'aventure, avant même d'atteindre l'âge
de l'adolescence. Obéissant à la pression exercée
par leurs pairs, ils s'obligent à se conformer aux
normes du groupe. L'originalité s'arrête là
où commence la peur du ridicule.
Les personnes exceptionnellement créatives sont
excentriques, au sens littéral du mot. Elles professent,
moins que tout autre, de respect pour les précédents
et sont plus enclines à prendre des risques. L'argent
ou l'avancement professionnel les intéresse peu ;
elles donnent plus d'importance à la satisfaction qu'elles
retirent de la conception d'idées neuves et de leur
application. Dans les cercles professionnels, où le
respect des formes est de règle, une telle attitude
peut apparaître comme l'excentricité même.
Bien que l'originalité et l'excentricité caractérisent
généralement la personnalité créative,
l'expérience a prouvé que rares sont les personnes
tout à fait dépourvues d'instinct créatif.
Par ailleurs, les experts sont unanimes à confirmer
que la plupart des êtres humains ne sont pas aussi créatifs
qu'ils pourraient l'être simplement parce qu'ils s'avouent
à eux-mêmes ne pas l'être. Pour agir de
façon créative, il faut tout d'abord permettre
le libre jeu de ses idées et s'abandonner à
ses élans créatifs.
Tout le monde, dit-on, fait preuve de génie, une
fois l'an ; les génies certifiés ont tout
simplement de brillantes idées plus souvent. On pourrait
d'ailleurs ajouter que tous les êtres humains endormis
sont des génies. « Le rêve est un acte de
pure imagination qui témoigne du pouvoir créatif
de l'humanité tout entière et qui, s'il pouvait
être exploité à l'état de veille,
ferait de chacun de nous un Dante ou un Shakespeare, »
a écrit Frederick Henry Hodge, fondateur du mouvement
philosophique transcendental.
La créativité est la dernière et la
plus précieuse de nos ressources naturelles
S'il est réservé à quelques rares êtres
de se rappeler clairement leurs rêves, la plupart d'entre
nous en gardons un souvenir fragmentaire, avons une vague
notion des pensées vagabondes qui nous ont traversé
l'esprit. Nous pouvons approcher l'état de rêve,
en nous abandonnant tout éveillé, à la
rêverie ; mais il s'agit d'une activité
vigoureusement décriée par notre société
car jugée indigne de l'adulte.
Outre l'opprobre sociale qui couvre la rêverie, la
société moderne trouve que la contemplation
silencieuse est anti-sociale. Il est ironique de penser que,
à une époque où l'humanité a plus
de loisirs que jamais, les êtres humains passent moins
de temps que jamais à explorer les méandres
de leur imagination. Nous sommes tenus de faire quelque
chose, ne serait-ce que regarder la télévision.
Les personnes consciemment créatives ne se sentent
pas mal à l'aise à l'idée de « ne
rien faire ». Elles s'aménagent de nombreuses
périodes solitaires pour contempler leurs chimères
et jouer avec leurs idées.
La créativité étant une habitude de
l'esprit, les personnes créatives la cultivent délibérément.
Elles s'entraînent à adopter une approche ludique,
s'amusent avec les métaphores, jonglent avec les comparaisons,
jouent des rôles imaginaires, et tissent des scénarios.
Elles parviennent ainsi, exemptes de toute inhibition, à
recréer les mécanismes mentaux de l'enfance.
L'âge n'entre pas en ligne de compte. « Quel
que soit votre âge, vous pouvez conserver le désir
de créer, si vous savez garder vivant en vous l'homme-enfant, »
estime l'acteur John Cassavetes.
En fait, les personnes à l'esprit jeune disposent
d'un avantage certain sur les personnes qui sont simplement
jeunes : elles ont à leur actif de nombreuses
années d'expérience. « La clé du
pouvoir créateur repose sur l'utilisation de ses connaissances, »
affirme Roger Von Oech, spécialiste de la créativité.
« La réflexion créative exige une attitude
ou un point de vue qui permet de se lancer à la quête
de nouvelles idées et d'exploiter ses connaissances
et son expérience. »
M. Van Oech et d'autres experts du même domaine estiment
qu'il est urgent de développer la créativité
latente des êtres « ordinaires ». Au niveau
personnel, toute inaptitude à s'exprimer peut provoquer
des troubles émotifs, voire des maladies mentales.
Au niveau social, l'exploitation des ressources créatives
d'une population est essentielle à l'amélioration
du sort humain.
Alors que nous épuisons, à un rythme dangereux,
la plupart de nos ressources naturelles, la créativité
est la seule ressource renouvelable qui nous reste pour résoudre
les problèmes d'ordre universel. Il serait sage de
s'efforcer d'éliminer les facteurs sociaux et institutionnels
qui y font obstacle, et d'encourager, dans tous les domaines,
sa libre expression. N'oublions pas que la création
est à l'antipode de la destruction. La créativité
offre l'espoir de nouvelles solutions pour résoudre
de vieux problèmes. En l'intégrant à
notre existence quotidienne, que ce soit dans le cadre de
nos activités professionnelles, récréatives
ou personnelles, nous ne pouvons que favoriser notre épanouissement
personnel et contribuer à la construction d'un monde
meilleur.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
de la collection du Bulletin RBC sont disponibles sur notre
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