Vol. 67, N° 2 Mars/Avril 1986
La notion de
respect
Formatage PDF
À bien des égards, le respect
mutuel est l'assise des sociétés civilisées.
Nous avons besoin de respecter nos institutions et nos leaders.
Mais à l'époque difficile où nous vivons,
ils doivent s'en montrer dignes. Ce qui est d'ailleurs vrai
pour chacun de nous, tout respect bien ordonné commençant
par soi-même.
La notion de respect a évolué de façon
radicale depuis que Francis Bacon en a fait le sujet de ses
essais à la fin du 16e siècle. À son
époque, le respect était dû sans distinction
aux personnages riches et influents. C'est ainsi qu'un juge,
comme le fut Bacon, faisait preuve de « respect »
envers un noble en ne le poursuivant pas en justice pour une
offense qu'il avait commise. L'injustice de cette pratique
amena toutefois le célèbre philosophe et homme
d'affaires anglais à conclure que « le respect
de la personne n'est pas une bonne chose ».
Au fil des années, le terme prit un sens plus général
et indiqua la déférence due aux nobles et aux
hauts fonctionnaires. On montrait automatiquement du respect
à ceux qui occupaient une position sociale plus élevée.
Pour automatique qu'il fût, ce respect était
loin d'être volontaire. Les « nobles » avaient
le pouvoir de ruiner les moins bien lotis dont la servilité
n'était pas assez marquée. Dans la bonne société,
le gant de velours cachait toujours la main de fer.
Aujourd'hui, la notion de respect est diamètralement
opposée à celle qui prévalait dans l'Angleterre
de Bacon, quoique la main de fer se fasse encore sentir dans
certaines couches de la société. Les entraîneurs
de hockey sont connus pour des déclarations du genre :
« On va y aller et se faire respecter », signifiant
qu'ils ont donné ordre à leurs joueurs d'intimider
l'adversaire. Les chefs de bande ne peuvent survivre sans
ce qu'ils appellent « le respect ». Le perdre est
inviter une mort sanglante aux mains des arrivistes et vouloir
l'acquérir ou le conserver justifie trop souvent des
agissements condamnables.
Pour la plupart des citoyens des démocraties modernes,
le respect se mérite et n'est pas accordé sans
raison. Il ne se dispense plus verticalement du plus pauvre
au plus riche, du moins influent au plus influent, mais chemine
plutôt horizontalement dans la société.
Un des principes tacites du contrat social qui nous lie
est que les êtres humains possèdent les mêmes
droits jusqu'à ce qu'un acte les leur fasse perdre.
En conséquence, chacun s'attend au respect des droits
d'autrui. Tout comme notre système judiciaire part
du principe qu'un homme est innocent jusqu'à ce qu'il
soit prouvé coupable, nous acceptons comme allant de
soi que tout être humain est digne de respect jusqu'à
preuve du contraire.
L'idée que le respect sert à honorer la condition
humaine est éloquemment exprimée par la femme
du héros de la pièce de Arthur Miller, La
mort d'un commis voyageur, lorsqu'elle s'écrie :
« Willie Loman n'a jamais gagné beaucoup d'argent.
Son nom n'a jamais fait la manchette des journaux. Ce n'est
pas un être exceptionnel. Mais c'est un homme qui subit
actuellement de terribles épreuves. Il est digne de
notre intérêt. On ne doit pas le jeter au fond
d'un trou comme un vieux chien. Il est digne de notre intérêt,
oui digne... »
Non seulement le respect nous pousse à un certain
égard pour l'intérêt des autres, mais
il réfrène notre désir de nous mêler
de leurs affaires. Respecter autrui généralement
évite d'insulter, d'avilir et d'injurier ceux qui ne
nous ont rien fait. Si cette attitude n'était pas partagée,
il ne serait guère possible de constituer une société
égalitaire et hétérogène telle
que la société canadienne. L'histoire est remplie
d'exemples cruels démontrant les terribles conséquences
du refus d'accorder à un groupe les droits dont jouit
un autre.
Se situant juste au-dessus du respect fondamental pour la
nature humaine, il existe une sorte de respect que les dictionnaires
définissent comme étant « la considération
accordée à quelqu'un, en raison de la valeur
qu'on lui reconnaît ». Nous voilà loin de
l'époque où les courbettes à la haute
société étaient de rigueur et où
l'on était tenu de montrer du respect même si
l'on n'en éprouvait aucun. De nos jours, il est rare
de prétendre ressentir du respect pour quelqu'un que
l'on n'estime pas. Le respect n'est plus fonction du statut
social de la personne. Nous sommes tous prêts, sauf
quelques snobs invétérés, à montrer
autant de respect à une pauvre veuve qu'un millionnaire.
Il est vrai que nous éprouvons « une certaine
considération » à l'égard d'une
personne qui a réussi. Mais le respect n'est plus accordé
sans discrimination. Il faut que la personne qui en est l'objet
en soit digne.
« Je déteste son attitude, mais je respecte
son courage »
Qu'est-ce qui suscite le respect ? Entre autres, nous
pourrions citer la réussite, l'intégrité,
la grandeur d'âme, la sagesse, la compétence
et le courage. Nous respectons surtout la chose indéfinissable
qu'on appelle « le caractère » et qui englobe
tous ces traits. La meilleure définition du caractère
a peut-être été donnée par le théologien
écossais Cunningham Geikie. Il l'appelait « l'empreinte
qu'ont laissée sur nos âmes les choix librement
consentis qui nous ont menés à accomplir de
bonnes et de mauvaises actions au cours de notre vie. »
Nous pouvons admirer une facette du caractère d'une
personne, sans pour autant admirer cette personne. Il est
commun d'entendre dire : « Franchement, il ne m'est
pas sympathique, mais j'ai du respect pour son talent. »
Le respect n'a rien à voir avec la sympathie ou l'affection.
Les rares exceptions où l'on ressent du respect,
avant même de l'exprimer, puisent aux sources mêmes
de notre système social. Le simple soldat qui salue
son officier le fait par égard pour son rang et la
responsabilité qu'il assume en tant que leader et non
pour honorer les qualités personnelles de l'homme sous
l'uniforme. Par tradition, nous appelons les notaires et les
avocats « Maître », sans pour autant reconnaître
leur supériorité intellectuelle ou morale. Nous
achevons une lettre adressée à un parfait étranger
en lui envoyant l'« expression de notre plus haute considération »,
sans savoir s'il en est digne. Nous obéissons ainsi
à un instinct plus ou moins inné qui nous porte
à croire qu'une civilisation ne peut survivre sans
civilités.
Ce cérémonial affirme, sans qu'il soit nécessaire
de l'exprimer, que nous dépendons d'un système
social qui mérite notre respect. Nous le respectons
car lui-même nous respecte en protégeant notre
condition humaine. Si nous adressons les juges par les mots
« Votre honneur » et que nous nous levons quand
ils font leur entrée, c'est pour rendre hommage à
un système de justice qui - mises à part quelques
railles retentissantes - mérite la considération
de ceux auxquels il s'applique. Il est intéressant
de noter que, lorsqu'un individu est accusé d'outrage
à magistrat, ce n'est pas pour avoir injurié
la personne du juge mais pour avoir insulté le système
qu'incarne ce dernier.
Le respect des institutions caractérise la mentalité
canadienne et génère une société
calme, disciplinée et respectueuse des lois. C'est
en toute connaissance de cause que nous nous inclinons devant
nos institutions politiques, juridiques et religieuses. Comme
l'a justement remarqué Edward Gibbon dans Le déclin
et la chute de l'Empire romain, cet acquiescement est
de nature pragmatique. « La vertu publique », écrit-il
« est en fait un instinct qui assume que notre salut
et notre prospérité résident dans la
préservation de la nature démocratique de notre
gouvernement. » L'Empire romain commença à
s'effondrer lorsque sa classe dirigeante fut l'objet du mépris
de ses citoyens.
Le Parlement canadien est un exemple type du respect institutionnel.
Tout en s'accablant mutuellement d'injures et de calomnies
à peine voilées, les parlementaires ne manquent
d'appeler leurs confrères « Honorable »,
signe indéniable d'estime pour les lieux sacrés
où ils se trouvent. Quiconque regarde les débats
de la Chambre des Communes à la télévision
a du mal à prendre au sérieux le spectacle offert
par le comportement puéril de ses membres, qui n'hésitent
pas à avoir recours aux sifflets, quolibets et coups
de poing sur la table pour avoir raison de l'adversaire. Pourtant,
l'ensemble des Canadiens affichent une déférence
marquée pour le système parlementaire et ses
traditions, symboles de leur héritage national de justice,
d'humanité et de liberté. Ce respect s'étend
indistinctement à tous les membres du système
et n'honore ni leur performance ni leur personnalité,
mais la grandeur de l'institution qu'ils incarnent.
Nous les connaissons trop bien pour leur prodiguer notre
estime sans compter
Certes, il ne fait aucun doute qu'au cours de l'histoire
une absence totale de dignité a souvent caractérisé
les violents débats politiques de la Chambre des Communes.
Mais à cette époque, le public ne pouvait voir
« en direct et en couleurs », les bouffonneries
auxquelles se livraient les membres du Parlement. Jadis, on
respectait les parlementaires sans les voir. Ce n'est plus
le cas aujourd'hui où chacun de leurs gestes est suivi
par l'oeil impitoyable de la télévision.
De nos jours, aucun événement public ne se
déroule derrière des portes closes. Les hommes
d'affaires, les chefs syndicaux, les athlètes, les
artistes et autres professionnels se retrouvent un jour ou
l'autre sous la lumière des projecteurs. Les secrets
ne sont plus gardés bien longtemps et la nouvelle législation
de libre information renforcera cette tendance.
Les francs-tireurs embusqués dans le maquis de la
vie publique visent d'abord les cibles évidentes ;
or, rien n'est moins digne qu'un homme qui fuit. Les journalistes
sont toujours à l'affût de signes de corruption,
de duplicité, d'excentricité ou de simple faiblesse
humaine. Pour eux, « les bonnes nouvelles ne sont pas
des nouvelles », et ils sont peu enclins à présenter
les grands de ce monde sous un jour favorable.
Pour les journalistes, l'acte de foi n'existe pas. Or, trop
souvent, les événements rapportés n'ont
que peu de rapport avec la réalité. Dans leur
ardeur à découvrir « les dessous de l'affaire »,
les médias vont souvent trop loin et la réputation
souillée de personnes innocentes ne peut être
lavée par des poursuites judiciaires. Pourtant, suffisamment
de complots réels ont été démasqués
par ces mêmes médias pour assurer leur crédibilité
auprès du public qui, spectateur de multiples scandales
et même de scabreuses tentatives pour dissimuler ces
derniers, ne sait plus que croire.
Sans légende, il ne reste rien à admirer
La vague de scepticisme qui a déferlé sur
les pays occidentaux fait désormais partie de leur
culture. Les livres qui démystifient des croyances
historiques deviennent régulièrement des « best-sellers ».
De nombreuses « histoires vraies » révèlent
la mesquinerie, l'incompétence et l'ignominie de personnages
historiques vénérés. Un documentaire
de l'Office national du film a récemment saccagé
la légende d'un des héros canadiens les plus
populaires, Billy Bishop, as de l'aviation de la première
Guerre mondiale.
La démolition systématique d'admirables traditions
(même n'ayant pour base que l'imagination débordante
de l'auteur) ne laisse plus rien du passé à
vénérer. Rien ni personne n'est épargné
par l'arme cruelle du ridicule habilement maniée par
les satiristes. Leurs moqueries auraient outragé les
gens d'une époque plus respectueuse. Aujourd'hui, elles
provoquent un sourire complice qui sous-entend qu'elles comportent
plus de vérité qu'elles n'y prétendent.
Dans une telle atmosphère, on arrive à nier
le principe de l'innocence à priori, tout au moins
auprès du tribunal de l'opinion publique. Quiconque
pose un acte public se retrouve sur le banc des accusés
des médias où un simple lapsus peut anéantir
une réputation. Injuste peut-être, mais telle
est la réalité. Pour s'assurer le respect public,
un seul précepte reste à suivre, celui d'un
important homme d'affaires canadien qui déclarait :
« Ne commettez aucun acte que vous refuseriez de commenter
à la télévision ».
Évidemment, le respect n'est pas une voie à
sens unique. Toute personne haut placée qui estime
ne pas être respectée devrait faire preuve d'un
peu plus d'égards envers le public. Témoins
des abus des politiciens et des hauts fonctionnaires, de l'égoïsme
des hommes d'affaires et des chefs syndicaux qui ne cherchent
qu'à servir leurs propres intérêts aux
dépens de la cause publique, nous nous sentons méprisés
et prêts à leur rendre la pareille.
La société est une trame tissée de
respect mutuel
On doit admettre toutefois que les citoyens des démocraties
sont en dernier recours les seuls responsables de leur sort.
Quiconque se plaint aujourd'hui que le respect n'existe plus
devrait s'observer dans un miroir. S'il est vrai que les enfants
ne respectent plus leurs parents, que les étudiants
n'estiment plus leurs professeurs, que les lois sont tournées
en dérision, alors le moment est venu de se demander
pourquoi.
S'il est vrai que le système politique et social
ne suscite plus le respect général, il est temps
de prendre conscience que c'est nous, en tant que citoyens,
qui sommes le système. Comme l'a dit Pogo,
le héros d'une bande dessinée : « Nous
avons vu l'ennemi et lui c'est nous ». En méprisant
le système, c'est nous-mêmes que nous méprisons.
L'estime de soi dépasse le cadre individuel. Dans
un livre écrit en 1971, « A Theory of Justice »,
le philosophe américain John Rawls explique que le
respect de soi est une valeur sociale fondamentale. En effet,
la trame de la société est tissée des
groupes auxquels appartiennent les individus ; or il
est impossible de contribuer valablement à la vie d'un
groupe, familial ou autre, sans posséder l'estime de
soi.
« L'honneur, a dit Vigny, c'est le respect de soi-même
et de la beauté de sa vie ». Sans lui nous sombrons
dans l'apathie et le cynisme. En perdant le respect de soi,
il est impossible de respecter qui ou quoi que ce soit, bien
qu'on puisse hypocritement le prétendre. Le respect
qu'on a pour les autres naît de l'estime qu'on a pour
soi-même.
Selon Rawls, la honte est l'ange gardien du respect. En
poursuivant ses propres intérêts, l'homme peut
outrepasser les droits d'autrui... ce manque de maîtrise
le rend indigne de ses compagnons dont l'estime est essentielle
au sentiment qu'il a de sa propre valeur.
On pourrait croire que le philosophe moderne a parodié
un politicien de l'époque victorienne, Edmund Burke,
qui avait remarqué que tant que la honte reste vigilante,
la vertu ne peut être annihilée. Que se passe-t-il
quand toute honte disparaît ? Avec elle s'en va
la maîtrise de soi, base du respect de soi. Sans cette
maîtrise, le contrôle civique dont dépend
notre sécurité n'existe plus. Une chanson mexicaine
nous parle d'un pays sans honte, ni foi, ni loi, où
seul le vainqueur est respecté. « C'est pourquoi
la vie n'a plus de valeur au Guanajuato », continue la
chanson.
Heureusement, le sens civique de ses propres intérêts
dont parle Gibbon est encore vivant. Instinctivement, les
gens savent que le manque de respect mène à
l'anarchie. Les pays occidentaux ont affronté ce danger
dans les années 60, lorsque les jeunes se sont révoltés
contre les valeurs de leurs aînés. Leur mécontentement
- qui n'était en fait qu'un manque de respect pour
le système - s'est exprimé en attaques violentes
contre l'autorité sous toutes ses formes. Dans une
certaine mesure, les protestataires des années 60 attaquaient
l'idée qu'on se faisait alors de la respectabilité
dans le monde public et privé et qui était non
de mériter le respect, mais de paraître respectable.
Quoique extrêmes, leurs tactiques ont permis de révéler
cette hypocrisie sociale et nous pouvons les en remercier.
L'iconoclasme actuel des médias est un effet durable
de leur révolte.
Une fois leur mission accomplie, s'étant assurés
que la respectabilité se gagne désormais au
prix d'actions méritoires, les hippies et les protestataires
d'hier sont heureux aujourd'hui de porter veston et cravate
et de se conformer aux bonnes mours. Pourtant, cet état
de franchise nouvellement créé ne survivra pas
sans être nourri par un profond respect de soi, une
nouvelle conscience de la valeur du caractère de l'individu.
Nous ne pouvons exiger de nos leaders qu'ils démontrent
une force de caractère que nous ne possédons
pas nous-mêmes. Chacune de nos vies est un des fils
de la trame du respect mutuel, fondement de notre société.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
de la collection du Bulletin RBC sont disponibles sur notre
site web à l'adresse www.rbc.com/responsabilite/bulletin.
Notre adresse électronique est rbcletter@rbc.com.
Also available in English.
[ Retour à
la page d'accueil du Bulletin RBC ]
|