Vol 63, N° 2 Mars/Avril 1982
Le besoin persistant
de bénévoles
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Les personnes qui aident les autres de leur
plein gré, dans leur temps libre, assurent un service
essentiel à la société. À l'approche
de la Semaine du bénévolat, nous voulons leur
rendre hommage. Leurs services sont plus nécessaires
que jamais. Que leur nombre continue de s'accroître...
Un article publié naguère dans une revue d'information
signale comment certaines femmes utilisent le bénévolat
pour entrouvir la porte du marché du travail. On y
lit que le mouvement féministe a accéléré
cette tendance en incitant les femmes à « chercher
du travail véritable », c'est-à-dire rémunéré.
Le coordonnateur des bénévoles dans une grande
institution aurait déclaré, selon cet article,
que les femmes accomplissent du travail gratuit pour améliorer
leurs capacités et partant leurs possibilités
de carrière. Un ex-bénévole ayant accédé
à un poste à plein temps y affirme pour sa part :
« Je crois qu'en fin de compte, je voulais être
payé pour travailler. C'est par l'argent que la société
reconnaît la valeur de ce que l'on fait. »
Si c'est vrai, cela donne une impression troublante des
valeurs sociales actuelles. Car, vraiment, une bonne part
du travail accompli pour de l'argent ne vaut rien pour personne
sauf pour ceux qui en profitent. Le service bénévole,
par contre, a tant de valeur pour ceux qui en bénéficient
qu'il est littéralement sans prix. Qui pourra jamais
calculer ce que vaut pour un enfant infirme le service de
lui apprendre à nager ou pour une personne âgée
confinée au logis d'avoir quelqu'un pour faire ses
courses ou causer avec elle de temps en temps ?
L'opinion que seul le travail rétribué importe
est malheureusement fréquente. On cherchera en vain
dans les ouvrages sur l'économie ne serait-ce qu'une
allusion à la contribution qu'apporte le bénévolat
au bien-être national. Et pourtant, les activités
bénévoles figurent pour 3,3 p. 100, estime-t-on,
dans le produit national brut du Canada. Un adulte canadien
sur sept exerce une forme quelconque d'activité bénévole.
Le travail bénévole organisé au Canada
se chiffre à 374 millions d'heures-homme par an.
Mais les statistiques économiques sont ici la moindre
des choses. Si de nombreux bénévoles canadiens
se dévouent dans les domaines des sports, des arts,
de la protection du consommateur et des droits civils, 31,5
p. 100 oeuvrent dans les domaines du bien-être et de
la santé. En outre 25 p. 100 donnent leur temps à
des mouvements religieux s'occupant aussi en partie de la
santé, du bien-être et de l'éducation.
En d'autres termes, ces personnes s'emploient directement
à aider les autres. Et en aidant les autres, elles
aident toute la société.
Une des assises principales de l'édifice social n'est-elle
pas après tout l'entente commune que les forts doivent
partager leur force avec les faibles. L'ordre social serait
impossible si l'intérêt de la collectivité
ne primait pas les visées purement égoïstes.
Les religions, qui ont tant contribué, à l'origine,
à établir l'ordre social, ont toujours soutenu
que l'individu a des devoirs envers ses semblables. La notion
de l'aide mutuelle se retrouve implicitement dans toutes les
grandes croyances.
Par exemple, c'est une maxime de l'hindouisme que « ne
vit pas en vain celui qui emploie ses richesses, sa pensée,
sa parole pour favoriser le bien des autres. » « Le
chemin du ciel, affirme la philosophie taoïste, est de
faire du bien aux es. » Selon Mahomet, le prophète,
« la vraie richesse d'un homme est dans l'autre monde
le bien qu'il fait dans ce monde à ses semblables. »
L'Ancien Testament nous offre l'exemple de Job :
« J'étais les yeux de l'aveugle, les pieds du
boiteux. C'était moi le père des pauvres ;
la cause d'un inconnu, je l'examinais. » Dans le Nouveau
Testament figure la parabole du bon Samaritain :
« Va, et fais de même », prescrit Jésus.
John Ruskin témoigne d'une vue pénétrante
des enseignements scripturaux lorsqu'il dit : « Il
est écrit, non pas heureux celui qui donne à
manger au pauvre, mais heureux celui qui lui montre de la
considération. Un peu d'égards, un peu de bonté
vaut souvent plus que de riches aumônes. »
Ni les organismes publics ni les bénévoles
ne peuvent suffire à la tâche
L'argent pour les bonnes causes est nécessaire et
bien accueilli, mais dans le système social élémentaire
d'autrefois, l'aumône était considérée
comme un simple devoir naturel. Car il existe une charité
froide, une charité sans compassion.
« Être plein de pitié pour les autres
et sans pitié pour soi ; refréner son égoïsme
et déployer une bienveillante affection, voilà
la perfection de la nature humaine », écrit Adam
Smith. Père de l'économie libérale, Smith
est partisan du laisser-faire, selon lequel le bien public
est le mieux servi lorsque l'État intervient le moins
dans la vie des citoyens.
Ce principe dominera les politiques sociales des pays occidentaux
durant le XIXe siècle et le début du XXe Les
gouvernements s'abstiennent d'aborder les problèmes
sociaux. On laisse surtout aux particuliers, aux paroisses
et aux sociétés de bienfaisance le soin de veiller
au bien-être public.
Le présent siècle a vu naître les programmes
de santé, de bien-être et d'enseignement publics
et universels. L'impulsion politique de l'intervention accrue
de l'État est donnée par les premiers socialistes,
selon qui le laisser-faire perpétuait des privilèges
immérités. À leur avis, l'ancien système
de charité n'était guère plus que du
paternalisme égoïste, que des miettes tombant
de la table des riches. Ils soutiennent que jamais la charité
privée ne pourra satisfaire les besoins de la société.
Il est vrai que l'ancien système était étriqué
et trop sélectif. Naturellement, les institutions religieuses
s'occupaient d'abord de leurs ouailles. Et au sein des oeuvres
non confessionnelles, certaines causes avaient plus de faveur
que d'autres.
Avec le temps, la place de la religion dans la société
s'amenuisa. Les gouvernements prirent en charge une grande
partie du travail accompli auparavant par les organisations
religieuses. La nature de la famille se modifia également.
À l'époque où l'unité familiale
englobait aussi bien les grands-parents, les oncles et les
tantes que les parents et les enfants, les infirmes, les malades
et les vieillards étaient souvent gardés au
foyer et non confiés aux établissements publics.
La fragmentation de la famille immédiate par suite
du départ hâtif des jeunes et des séparations
conjugales suscitera une foule de nouveaux problèmes,
qu'il incombera désormais à la société
de résoudre.
Aujourd'hui, même les partis politiques de droite
admettent que l'État devrait assurer un certain niveau
de base d'aide sociale et de sécurité à
ceux qui en ont réellement besoin. D'autre part, les
partis de gauche eux-mêmes (dans le monde occidental
du moins) accordent que les gouvernements ne peuvent pas faire
tout ce qui est nécessaire. Les services publics restent
dépourvus de la note d'humanité dont les miséreux
ont tant besoin. Il appartient alors aux bénévoles,
soit de compléter les services existants, soit de s'occuper
de certains problèmes spéciaux que les programmes
publics ont tendance à négliger.
L'esprit du bénévolat existe-t-il encore à
l'âge
de l'égocentrisme ?
En Grande-Bretagne, où une administration socialiste
a mis en place un vaste régime de bien-être après
la Seconde Guerre mondiale, les fonctions du secteur public
et du bénévolat sont depuis longtemps conciliées.
Comme le dit une publication officielle britannique :
« Les services publics et l'aide bénévole
sont maintenant complémentaires et fondés sur
la coopération. Il en va à peu près de
même au Canada à l'heure actuelle.
Après de nombreuses années de prise en charge
progressive par l'État des responsabilités sociales
assumées jadis par les particuliers, le balancier oscille
maintenant de nouveau vers le secteur du bénévolat.
Profondément endettés, les gouvernements constatent
qu'il y a des limites au poids des impôts dont ils peuvent
grever les citoyens sans porter atteinte à l'économie
et à leur popularité politique. C'est pourquoi
il faut élaguer les services imputables sur les fonds
publics.
Aux États-Unis où des coupes rigoureuses ont
été pratiquées, le président Reagan
tente de ranimer ce qu'il appelle « l'esprit du bénévolat ».
« La vérité est, disait-il dans un discours
récent, que nous avons laissé l'État
s'emparer d'une grande partie des choses que nous considérions
autrefois de notre devoir de faire bénévolement,
par bonté de coeur et par sentiment de solidarité.
Je crois que beaucoup d'entre vous souhaitent faire encore
ces mêmes choses. »
La question est de savoir si la bonté et l'amour
du prochain sont encore capables de croître au milieu
du négativisme et de l'hédonisme de ce que l'on
a baptisé la « génération du moi ».
Pas plus tard qu'en 1979, une équipe de futurologues
américains composaient le scénario suivant en
guise de projection des tendances courantes de comportement :
« Il se produira, y disait-on, une expansion extraordinaire
des activités d'épanouissement personnel visant
à aider l'individu à réaliser le maximum
de bonheur pour lui-même et d'expression de sa personnalité.
La solidarité des groupes - familles, voisins, paroisses,
associations - déclinera. L'individu régnera
en maître ; le groupe ne sera toléré
qu'en tant que moyen d'aider les individus à atteindre
leurs buts particuliers. La charité diminuera. »
Cela n'augure guère un climat favorable au service
bénévole. Heureusement, toutefois, le raisonnement
à la base du scénario est erroné. Les
auteurs supposent qu'il est possible de se réaliser
par un égoïsme total. Mais la sagesse séculaire
proclame exactement le contraire.
Le philosophe romain Sénèque écrit :
« Celui qui fait du bien à un autre, fait aussi
du bien à lui-même, non seulement par voie de
conséquence, mais dans l'action même : car
la conscience de bien faire est, en soi, une belle récompense. »
Un témoignage plus récent nous est offert par
sir Wilfred Grenfell, qui a consacré sa vie au service
des populations du Labrador : « La joie véritable,
dit-il, ne vient ni de l'aisance ni des richesses ni de la
louange des hommes, mais de l'accomplissement de quelque chose
de valable. »
Si on demande aux bénévoles pourquoi ils font
du bénévolat, ils allèguent d'ordinaire
la satisfaction qu'ils trouvent à rendre service aux
autres. Une ex-championne de patinage artistique, qui enseigne
maintenant le patin à des enfants aveugles, a fait
cette réponse typique : « Ne vous méprenez
pas. Je ne donne pas ces leçons par charité.
Au fond, je suis très égoïste. Je le fais
parce que j'en tire un immense plaisir. »
Le rapport adressé au gouvernement du Canada, en
1977, par le Conseil consultatif national du bénévolat
reprend la même idée. « Aujourd'hui, y lit-on,
beaucoup de bénévoles ont tendance à
moins insister sur leur motivation charitable et avouent franchement
que leur intérêt pour l'action bénévole
procède de leur besoin de s'exprimer, de s'épanouir
et de se protéger. Sur les très nombreux Canadiens
qui s'adonnent au service bénévole, plus d'un
cherche à satisfaire ses désirs personnels. »
Les gens aiment faire quelque chose gratuitement et à
leurs conditions
Le rapport pose la question de savoir s'il conviendrait
de payer les bénévoles vu les dépenses
que leur imposent la garde des enfants, le transport, etc.
Une étude postérieure du sujet, faite à
Ottawa, a démontré que l'instinct altruiste
demeure encore très fort. Parmi les bénévoles
d'un hôpital, un groupe de contrôle toucha un
salaire pour son travail alors qu'un autre ne reçut
qu'un témoignage verbal de reconnaissance. En peu de
temps, le rendement du groupe rémunéré
se détériora.
Cette expérience confirme que les gens aiment faire
quelque chose gratuitement. S'il y a souvent un plaisir à
recevoir, il y en a toujours un, plus délicat, à
donner. Certains bénévoles ne feraient pas le
travail qu'ils font si l'on y mettait un prix. « Je ne
ferais pas ce métier pour de l'argent, disait une travailleuse
auxiliaire d'hôpital au travail ardu et parfois désagréable.
Je le fais parce que je veux. J'estime devoir quelque chose
à cette institution. On y a été très
bon pour moi. »
L'idée de rendre de son plein gré à
la société un peu de ce qu'elle nous a donné
semble connaître un regain de vie chez ceux que l'on
s'attendait le moins à voir intéressés
par le service bénévole : les membres de
la « génération du moi ». Dans les
écoles secondaires du Canada, les bureaux des affaires
communautaires ont recruté des élèves
pour aider les handicapés, amuser les enfants, conduire
des gens à l'hôpital, donner des leçons
particulières, garder les enfants pour les mères
qui travaillent, etc. Ajouté à l'excellent travail
toujours accompli par les organismes comme les clubs 4-H,
les scouts et la Croix-Rouge de la Jeunesse, ce fait porte
à croire que la « génération du
moi » et son égoïsme grossier n'étaient
qu'un phénomène éphémère.
Peut-être n'a-t-il jamais existé vraiment.
La présence d'un nombre croissant de femmes mariées
dans la population active a aussi modifié le caractère
du bénévolat. Depuis toujours, la plupart des
bénévoles du service social et de la santé
étaient des ménagères ayant du temps
de reste. Mais maintenant que tant de femmes consacrent toutes
leurs journées à leur double fonction de travailleuses
et de maîtresses de maison, on voit de plus en plus
d'hommes et de jeunes gens prendre la relève. Sur les
quelque 100,000 bénévoles de la région
de Montréal, par exemple, 40,000 sont des hommes et
une large proportion d'entre eux sont âgés de
16 à 19 ans.
Les personnes âgées, elles aussi, offrent de
plus en plus souvent leurs services pour bien employer les
loisirs de leur retraite. Dans certains cas, leurs anciens
employeurs se chargent de coordonner et de parrainer leur
travail. À Minneapolis, près de 300 anciens
employés sont inscrits au programme de bénévolat
de la société Honeywell pour ses retraités.
Certains retraités apportent le concours de leur spécialité,
alors que d'autres recherchent une activité nouvelle
pour faire diversion à leur ancien métier.
Le monde des affaires s'intéresse encore au travail
bénévole en apportant le concours de ses connaissances
et de ses ressources à des associations sans but lucratif.
Depuis 1969, le Volunteer Urban Consulting Group de
la ville de New York a aidé divers organismes du secteur
des affaires sociales et des arts à prendre en main
leur administration. Des spécialistes en gestion -
comptables, planificateurs financiers, avocats d'entreprise,
analystes de système - font office de conseillers auprès
de groupements non lucratifs, alors que leurs employeurs fournissent
souvent des ressources techniques. Un organisme, récemment
créé à Toronto, l'Agora Foundation,
offre les services de cadres actifs ou retraités aux
sociétés sans but lucratif ayant besoin d'assistance
administrative.
Qui fait tout ce qu'il peut ne risque pas de faire
trop
peu
Les programmes d'enrichissement scolaires sont un exemple
des initiatives qu'ont fait naître les mesures d'économie
des pouvoirs publics. Pour obvier à la réduction
relative des crédits mis à leur disposition,
les ministères provinciaux de l'Éducation ont
revu les programmes d'études et éliminé
les « fioritures » inutiles. Dans certaines localités,
les parents ont alors pris sur eux de donner, après
les heures, des cours d'art, de musique et d'éducation
physique. C'est dire que le bénévolat paraît
plus nécessaire que jamais maintenant que les gouvernements,
soucieux de limiter les dépenses, se retirent partiellement
de divers domaines.
Le besoin de bénévoles ne peut donc manquer
de s'accroître, non seulement pour cette raison, mais
parce qu'il y a tant de maux et de tribulations à soulager.
Pendant la Semaine du bénévolat en Amérique
du Nord, qui aura lieu, cette année, du 18 au 25 avril,
il importe de rendre hommage à ces bienfaiteurs et
de nous demander si nous ne pourrions pas faire davantage
nous-mêmes. Le mot d'ordre du bénévolat
est « fais ce que tu peux ». Si l'on fait tout
ce que l'on peut, on ne risque pas de faire trop peu. Mère
Teresa de Calcutta, à qui son dévouement auprès
des pauvres de l'Inde a valu le prix Nobel de la paix en 1979,
met admirablement en lumière l'idée de service :
« Nous sentons nous-mêmes, dit-elle, que ce que
nous faisons n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan.
Mais si cette goutte n'était pas dans l'océan,
je crois que l'océan serait amoindri par son absence. »
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