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Vol. 62, N° 2 Mars/Avril 1981
Le point sur
la courtoisie
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La courtoisie est le lubrifiant des rapports
sociaux. Ses signes extérieurs se sont modifiés
avec la liberté de manières caractéristique
de notre époque. Cette vertu se meurt-elle ? Non
pas, si le public montre qu'il n'entend pas tolérer
la grossièreté. Il n'en tient qu'à nous...
Personne ne sait avec certitude quand la courtoisie est
apparue dans le monde, mais il est sûr que sans elle
notre espèce n'aurait pas fait long feu. Il aura fallu
qu'à un moment de la préhistoire, un de nos
ancêtres consentît à s'effacer pour laisser
passer un congénère sans lui briser le crâne
d'un coup de gourdin ; sinon, les premiers hommes se
seraient entre-assommés jusqu'au dernier avant la naissance
de la civilisation. Mais si la courtoisie est à l'origine
un moyen d'assurer sa survie physique, elle devient assez
tôt une fin en soi, du moins dans les milieux philosophiques
et religieux. « Arrête-toi le premier par bonne
éducation », conseille l'Ecclésiastique.
Avec les siècles, les bonnes manières en viennent
à se pratiquer de plus en plus pour elles-mêmes
et de moins en moins par contrainte. Il fut un temps où
les vassaux recevaient le fouet s'ils ne s'inclinaient pas
assez bas pour saluer leurs maîtres ; il n'y a
pas si longtemps, dans les pays occidentaux, un manquement
à la bienséance pouvait provoquer un duel. Mais
même si, de nos jours, une impolitesse réelle
ou présumée entraîne parfois des saignements
de nez ou pire encore, nous en sommes arrivés, pour
la plupart, à être polis d'abord et avant tout
parce que nous le voulons. S'il y a un motif secret qui nous
y pousse, c'est que le plaisir des autres fait aussi notre
plaisir.
Reste que nous contribuons inconsciemment à soutenir
l'édifice même de la société chaque
fois que nous disons bonjour, comment allez-vous ? s'il
vous plaît ou merci à quelqu'un. Car l'agréable
modus vivendi sur lequel reposent les rapports dans
une société civilisée ne résulte
pas de la loi écrite, mais de la libre volonté
des citoyens.
La courtoisie est le lubrifiant qui adoucit les heurts dus
aux différences entre les humains. En fixant des limites
tacites et admises à ce que les gens peuvent dire ou
faire les uns aux autres, elle empêche ces différences
de déclencher la lutte. La politesse méticuleuse
de la diplomatie, des tribunaux et des assemblées parlementaires
peut paraître fausse et artificielle, mais elle joue
un rôle capital. Elle reconnaît que la contestation
fait partie de la nature humaine et permet à cet instinct
normal de suivre pacifiquement son cours.
Il existe cependant une distinction entre la politesse et
la courtoisie. Le diplomate, l'avocat, le législateur
doivent être polis pour la forme. Ils n'ont pas nécessairement
à être courtois, car la courtoisie au sens classique
du terme consiste, par définition, à agir de
façon chevaleresque, c'est-à-dire avec amabilité,
civilité et générosité. La politesse
peut être aimable, mais si elle est froide, elle n'est
rien moins qu'aimable.
« La politesse est de la bienveillance factice »,
a écrit Samuel Johnson. Alors que la courtoisie est
bienveillante par essence. Il est impossible d'être
vraiment courtois sans avoir un réel souci des sentiments
et du bien-être général des autres. La
politesse est une qualité de l'esprit ; la courtoisie,
une qualité du coeur.
De même, les bonnes manières ne sont rien de
plus que des modes de comportement qui n'ont souvent à
peu près aucun rapport avec la bonté ou la civilité.
L'histoire nous dit que, dans l'Europe du haut moyen âge,
les manières du temps étaient simples et sincères.
Mais, au XIVe siècle, leur rôle commence à
changer, au moment où les marchands tentent d'améliorer
leur niveau social en copiant le style de vie de l'aristocratie.
Or, cette dernière serre alors les rangs en rendant
ses manières plus ésotériques. Ainsi
naît le snobisme, tant dans le sens de l'art de parvenir
que dans celui de regarder les autres de haut.
À l'époque où le snob humaniste qu'est
lord Chesterfield écrit ses célèbres
lettres à son fils naturel, vers le milieu du XVIIIe
siècle, la petite noblesse a inventé un code
byzantin « de bonne éducation » qui n'ouvre
ses rangs qu'à ceux qui en connaissent les dédales.
Lord Chesterfield insiste auprès de son fils sur la
nécessité des bonnes manières, non pas
pour rendre la vie agréable aux autres, mais pour réussir
dans le monde.
D'ailleurs, il arrivait souvent aux aristocrates d'Angleterre
et d'Europe de se montrer entre eux d'une politesse exubérante
et brutalement rustres envers ceux qu'ils considéraient
comme leurs inférieurs. Dès le XVe siècle,
Montaigne observe qu'il a « souvent vu des hommes se
montrer malappris par trop de bonnes manières »,
faisant allusion, semble-t-il, à l'habitude de la haute
société d'agir avec une correction confondante
pour rendre les profanes mal à l'aise. Les choses ne
changent guère au cours des 400 années suivantes.
Au début du XIXe siècle, un auteur dit de l'aristocratie
qu'elle est « l'impolitesse organisée ».
Il semble que plus les manières se « raffinent »,
plus elles s'éloignent de l'esprit de la courtoisie.
Il n'est certes ni aimable ni civil de rendre quelqu'un malheureux
parce qu'il n'en sait pas autant que soi, qu'il s'agisse du
savoir-vivre ou du reste. La vraie courtoisie est universelle.
Comme Bernard Shaw le fait dire au professeur Higgins dans
Pygmalion : « Le grand secret, Élisa,
ce n'est pas d'avoir de bonnes ou de mauvaises manières,
c'est d'avoir les mêmes manières vis-à-vis
de tous les êtres humains. En un mot, il faut se conduire
comme si on était au ciel, où il n'y a pas de
wagon de troisième classe et où une âme
en vaut une autre. »
« Je ne suis pas un monsieur ! Je suis un représentant
de l'Union soviétique ! » protestait un délégué
de l'U.R.S.S. désigné par ce titre, aux Nations
Unies, dans les années 50. Les distinctions de classe
faites par les élites sociales européennes ont
donné mauvais nom à l'appellation de « monsieur »
dans beaucoup de parties du monde. Mais cet incident souleva
le rire du public américain, pour qui un monsieur n'est
pas un noble ou un bourgeois dominant les masses, mais quelqu'un
qui montre de la gentillesse envers les autres. Qualifier
un homme de « vrai monsieur », c'est à peu
près le plus bel éloge que puisse lui faire
un Américain ou un Canadien.
Dans une société démocratique, la dignité
n'émane pas tant du rang social que de la conduite.
Étant donné les principes fondamentaux du savoir-vivre
que l'on enseigne dans la plupart des familles et des écoles,
il est loisible à chacun et à chacune de devenir
aussi monsieur ou aussi dame qu'ils le veulent. Cela est simple
en théorie, mais difficile en pratique, car être
un vrai monsieur ou une vraie dame exige que l'on surveille
sans cesse ses paroles et ses actes, afin de ne jamais blesser
ni déconcerter personne inutilement.
Les enfants ont en spectacle la puérilité
des adultes
« La tâche la plus difficile aujourd'hui pour
les enfants, a dit en raillant Fred Astaire, est d'apprendre
les bonnes manières sans en voir. » Trop souvent,
hélas, cette boutade comporte autant de vérité
que d'humour. À une époque où les manières
sont sans formalisme, décontractées et plus
ou moins au gré de chacun, elles sont menacées
d'être le bébé que l'on jette avec l'eau
du bain. Les manières nouvelles, en tant que telles,
sont nées d'un mouvement général vers
l'autodétermination personnelle, qui a dépouillé
notre société d'une grande partie de son ancienne
hypocrisie. Mais si être soi-même avec les autres
est une chose, s'en prévaloir pour se comporter à
sa guise en est une autre, bien différente.
« Nous vivons dans un monde, dit le sociologue David
Reisman, de l'université Harvard, où « tout
mettre sur la corde à linge et se piquer de franchise »
passent pour des vertus, et cela aboutit à l'impolitesse. »
Ce climat d'ouverture a eu un effet particulièrement
nuisible sur la courtoisie dans les familles et certains autres
groupes restreints. On pousse la franchise jusqu'au point
de passer son temps à dire à ses intimes ce
que l'on pense exactement d'eux, en insistant fortement sur
leurs défauts. La courtoisie suppose que l'on garde
pour soi certaines pensées, afin de ne pas froisser
les autres. Ce genre de réticence charitable brille
surtout par son absence dans bien des foyers modernes.
Même les enfants dont les parents demeurent assez
vieux jeu pour ne pas se quereller devant eux risquent d'être
influencés par le sans-gêne dont ils sont témoins
à la télévision. Les anti-héros
à la voix acerbe et les comédiens aux propos
insultants du petit écran ne plaident guère
en faveur du but premier de la courtoisie, qui est de mettre
les gens à leur aise. Les champions sportifs se révèlent
souvent malappris ou égotistes, tandis que les commentateurs
spécialisés de la télévision répandent
le message que l'essentiel est de gagner, par quelque moyen
que ce soit. Les animateurs d'émissions sur les affaires
publiques cuisinent leurs sujets - ou leurs victimes - avec
le maximum d'hostilité et le minimum d'aménité.
Tout cela est le propre d'un âge particulièrement
agressif et discutailleur ; mais l'agressivité
et la discutaillerie sont les ennemis de la courtoisie. Là
où on préfère régler les problèmes
par la « confrontation », les bonnes manières
ne sauraient florir. Tout le monde semble jouer des coudes,
lancer des invectives et huer ses adversaires, souvent pour
des questions plutôt banales. L'hyperbole et l'injure
ont pris la place de la discussion polie et raisonnée.
Les enfants ont constamment sous les yeux la puérilité
même dont ils doivent se libérer avec l'âge :
celle qui consiste à hurler si l'on ne peut pas faire
à sa tête.
Si le Titanic sombrait, les hommes
partiraient les premiers
« Je me fiche de ce que les autres pensent de moi »,
déclarait récemment, dit-on, une chanteuse pop
bien connue. Autant dire qu'elle se fichait des autres, point ;
cela revient au même. Tout acte d'affabilité
et de civilité comporte un certain effacement de notre
volonté par déférence pour autrui. Celui
qui tient absolument à ne faire que ce qu'il veut s'expose
à blesser les susceptibilités des autres, sinon
à violer leurs droits.
Les bonnes manières, dit Emerson, sont tissées
de sacrifices. La question se pose donc de savoir si les gens
sont disposés à faire les sacrifices nécessaires
actuellement, alors que tant d'entre eux souscrivent à
la devise qu'il faut d'abord penser à soi. On a émis
sérieusement l'opinion que si le Titanic sombrait
aujourd'hui, les hommes les plus vigoureux se rueraient sur
les canots de sauvetage, laissant femmes et enfants derrière
eux.
Manquer de respect à quelqu'un c'est s'exposer à
ne respecter personne
C'est un principe fondamental de la galanterie, de la gentilhommerie,
que le fort doit employer sa vigueur pour protéger
et aider le faible. Par contre, il lui est interdit d'utiliser
sa force contre le faible pour agir à sa guise.
Reste qu'il est peut-être nécessaire d'apporter
certains correctifs aux subtilités traditionnelles
de la politesse envers le « sexe faible », afin
de l'adapter aux exigences de l'égalité féminine.
Un récent article d'une revue de gestion sur les communications
non sexistes dans l'entreprise, conseillait aux hommes de
ne pas mesurer leurs paroles en présence de leurs collègues
féminins, de ne pas s'effacer quand elles sortent de
l'ascenseur, de ne pas allumer leurs cigarettes uniquement
parce qu'elles appartiennent à l'autre sexe. Toutefois,
l'auteur ajoutait sensément en conclusion que si, un
homme tenait quand même à le faire, cela pouvait
rendre la vie plus agréable pour tous. « Si vous
voulez tenir le manteau à quelqu'un, l'aider à
s'asseoir, lui ouvrir une porte, que rien ne vous en empêche ?
Ce sont là des actes de courtoisie envers les autres.
L'intérêt du nouvel usage dans les entreprises
est que ces bons procédés sont désormais
affaire de chacun ; le savoir-vivre professionnel ne
l'exige pas ! »
La campagne pour l'égalité des sexes pose
la question de savoir s'il existe encore des dames et s'il
devrait en exister. Selon certains féministes, le titre
et la chose ne sont qu'un des liens conçus par les
hommes pour enchaîner les femmes à un rang inférieur.
L'homme qui traite une femme « comme une dame »,
disent-ils, perpétue la domination masculine. Quoi
qu'il en soit, il serait dommage que l'on ne parvienne pas
à trouver le moyen de conserver en partie l'aménité
des rapports de politesse entre les sexes sans en garder la
discrimination.
Les titres de madame et de monsieur se fondent dans une
large mesure sur la notion de respect. Ils remontent à
l'âge de l'aristocratie, où les personnes de
noble extraction étaient réputées respectables
même si leur conduite ne l'attestait guère. Par
la suite, ces qualificatifs sont étendus aux gens ordinaires,
aux fonctionnaires et aux personnes de marque. Enfin, on en
vient à considérer chez les esprits éclairés
que chacun a droit au respect jusqu'à preuve contraire
de sa part.
Pour certains de nos contemporains, le fardeau de la preuve
a changé de côté. Dans leurs efforts pour
rejeter les valeurs traditionnelles, ils sont arrivés
à la conclusion que rien ni personne n'est digne de
respect s'il ne le mérite pas à leurs propres
yeux. À l'ère du déboulonnage, les personnalités
que l'on tenait jadis en plus haute estime sont maintenant
les plus suspectes. L'ennui, c'est que si l'on ne respecte
plus quelque chose ou quelqu'un, on risque de ne plus respecter
rien ni personne.
Les conduites les plus révoltantes sont maintenant
tolérées. Elles servent, dit-on, de soupape
à l'expression de soi, faute de moyens plus ardus de
s'exprimer. C'était autrefois l'apanage des fous et
des artistes, à qui on permettait certaines licences
en raison de leur situation spéciale et de leur incapacité
de faire comme les autres. Comme le dit Anthony Burgess, « on
pardonne maintes choses au poète qui seraient impardonnables
chez un boueur ou un journaliste ». Aujourd'hui, cependant,
la bizarrerie et même l'avilissement des manières
sont devenus un art en soi, ainsi qu'en témoigne le
culte du punk rock.
Se comporter comme envers une tante restée fille
Quels qu'en soient les mobiles, beaucoup des manifestations
les plus outrées de la liberté individuelle
demeurent blessantes pour une partie au moins de la population.
Pour ce qui est de savoir ce qui est blessant ou renversant,
le professeur Higgins nous donne une excellente règle :
avoir les mêmes manières vis-à-vis de
tout le monde. Ne rien dire et ne rien faire normalement que
l'on éviterait de dire ou de faire en présence
d'une vieille demoiselle ou d'un ecclésiastique. Il
y a fort à parier qu'alors notre comportement plaira
à tous.
Devant tant de forces adverses, la courtoisie se meurt-elle ?
Il peut le sembler à ceux qui déplorent le déclin
manifeste de l'aménité d'antan dans les rapports
sociaux, mais il est bon d'imaginer que les premiers sentiments
de ce genre ont probablement été exprimés
par les grognements inarticulés des hommes des cavernes
réunis autour d'un feu. Les manières évoluent
avec les conditions sociales. Ainsi, les festins de l'aristocratie
de jadis, où les ablutions étaient rares et
où l'on mangeait à la même assiette, paraîtraient
sans doute répugnantes au moins comme il faut des occidentaux
de nos jours. Pourtant, un manuel de savoir-vivre du XVIe
siècle qui conseille à ses lecteurs de ne pas
« farfouiller partout quand on mange de la viande, des
oeufs ou autres mets » montre que l'esprit de courtoisie
a toujours existé au cours des siècles. Car
« celui qui farfouille, en cherchant, dans le plat est
désagréable et incommode ses voisins »,
dit cet ouvrage.
Veiller à ne pas être désagréable,
veiller à ne pas incommoder les autres. Voilà
un bon départ vers la vraie courtoisie, quelles que
soient les formes actuelles de la politesse. Si l'on y ajoute
qu'il convient de s'efforcer d'avoir toujours le souci des
sentiments et du bien-être des autres, nous saurons
pratiquer la courtoisie. Mais cela exige de la maîtrise
de soi, de l'effacement et du renoncement, vertus qui semblent
aujourd'hui démodées.
Mais le sont-elles vraiment ? Malgré la minorité
tapageuse de ceux qui abusent de la liberté nouvelle
pour être assommants, la société occidentale
contemporaine se montre plus soucieuse que jamais à
l'égard des gens en général. Et le souci
des autres, c'est l'essence même de la courtoisie. Si
la majorité bienveillante se montre moins disposée
à tolérer le comportement anti-social, si le
pouvoir séculaire de la réprobation publique
est remis en jeu, il n'y a pas lieu de s'alarmer. La courtoisie
subsistera... et si la courtoisie subsiste, les bonnes manières
viendront par surcroît.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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