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Juillet 2005— La créativité, gage de
notre avenir
En 1879, Don Marcelino de Sautuola, un propriétaire
foncier cultivé, visitait dans son domaine en Espagne
une grotte qui, il le savait, avait servi d'habitation humaine
en des temps préhistoriques. Il était accompagné
de Maria, sa fillette de onze ans. Alors que son père
examinait le sol et les parois des lieux, Maria, qui s'ennuyait
peut être, a tourné son regard vers la voûte
et fait l'une des grandes découvertes archéologiques
de son temps. « Toros ! Toros ! », s'est-elle
écriée. La voûte de la grotte d'Altamira
est en effet couverte de splendides peintures, non pas de
taureaux, comme l'avait cru Maria, mais de bisons et d'autres
animaux qui vivaient en Espagne à l'ère glaciaire.
Don Marcelino était convaincu que les peintures d'Altamira
dataient de 15 000 à 18 000 ans. Toutefois, pendant
vingt ans après la découverte, rares ont été
les archéologues disposés à lui donner
raison. Ils affirmaient catégoriquement, au contraire,
qu'il s'agissait de faux récents. Ils avaient de la
difficulté à accepter l'idée que des
chasseurs vêtus de peaux de bêtes et équipés
d'outils en silex ou en corne d'animal aient pu réaliser
des créations artistiques d'une qualité aussi
stupéfiante. Si les hommes de l'âge de la pierre
étaient à ce point doués, il fallait
non seulement qu'ils aient la même apparence physique
que nous, ce que l'on savait déjà, mais surtout
qu'ils soient des nôtres : l'admettre, c'était
les accepter dans notre univers propre.
Car un être humain c'est, avant tout peut être,
un être capable de créer. L'on a souvent tenté
de trouver des caractéristiques particulières
qui nous distinguent de nos cousins les animaux. Une par une,
elles ont été éliminées par les
progrès réalisés dans l'étude
des comportements des animaux. Nous savons maintenant qu'ils
utilisent comme nous des outils, qu'ils vivent aussi au sein
de sociétés hiérarchisées complexes,
qu'ils décorent leur environnement et que certains
semblent même utiliser un langage. La seule qualité
distinctive qui nous reste, c'est la créativité.
Peut-être n'est-elle pas non plus notre apanage exclusif
(les baleines composent-elles leurs chansons ?), mais nous
pouvons être sûrs qu'aucun autre animal n'a comme
nous l'obsession de transformer tout ce qui nous tombe sous
la main. Nous sommes l'animal qui ne peut pas laisser les
choses en place.
Ce besoin de créer est le bien commun de l'humanité.
Il ne produit pas seulement des peintures et des cathédrales
ou des pièces de théâtre et des poèmes,
quelque importantes que soient ces oeuvres. Il se manifeste
partout. L'enfant qui trouve des cailloux sur une plage les
dispose à sa façon particulière. Le prisonnier
fabrique des objets complexes avec des os et des morceaux
de bois. Les nomades, dont les possessions doivent être
transportables, tissent des tapis et des sacs de voyage d'une
valeur artistique certaine ou, comme les Inuits, façonnent
des petites sculptures qui tiennent dans le creux de la main.
Lorsque nous " mettons " une table, nous en disposons
instinctivement les éléments pour qu'ils plaisent
à l'il. Et tout en discutant au cours d'une réunion,
les gens crayonnent sans y penser, une habitude qui, en plus
d'être elle-même assez créatrice, suscite
des idées souvent plus originales que l'écoute
attentive du débat.
Bien sûr, notre créativité a des limites.
Comme nous le rappellent les théologiens, nous ne pouvons
pas créer à partir de rien. Nos inventions les
plus remarquables s'inspirent toujours de quelque chose qui
existait déjà. Ce que nous croyons utile de
créer et la façon dont nous procédons
pour le faire portent toujours l'empreinte de la culture à
laquelle nous appartenons. Mais si la vie en société
impose des contraintes à nos facultés créatrices,
elle nous ouvre aussi de formidables possibilités.
La créativité est sociale autant qu'individuelle.
La civilisation elle même, l'art de vivre en groupes
très complexes, est peut-être la plus importante
des créations humaines, celle dont découlent
toutes les autres. Et le fondement de la civilisation est
la cité, qui est à la fois la pépinière
de la créativité et, aujourd'hui encore, le
symbole le plus éloquent de ce que l'être humain
peut accomplir.
La cité a rendu possible la division du travail entre
divers métiers et, par voie de conséquence,
un accroissement de la variété et de la quantité
des productions. Elle a ainsi donné naissance à
un concept d'une importance extrême : la richesse. En
favorisant la différenciation des occupations et l'épargne,
la cité a créé des possibilités
entièrement nouvelles pour les individus fortunés
ou doués. Mais sa fonction n'est pas exclusivement
économique. En faisant cohabiter des êtres de
tous types et de toutes conditions, elle a fait du choc de
l'insolite un élément de la vie quotidienne
et favorisé ainsi le développement de la personnalité
individuelle, de la conscience de soi et, avec elles, de la
créativité qui est à l'origine de tout
changement social. L'écriture, née en même
temps que les premières villes, a permis de stocker
les fruits de la créativité, de les analyser
et de les diffuser plus largement dans le temps et l'espace.
Et l'État, cette autorité centrale dont une
société importante ne saurait se passer, s'est
servi de ses pouvoirs sur des milliers d'individus pour innover
à une échelle antérieurement impensable
et pour créer des choses utiles, comme des canaux,
ou des temples somptueux, symboles de la cité elle-même
et fermes appuis de l'unité et de l'identité
sociales.
Bien sûr, la cité a aussi des défauts.
La médaille de la créativité comporte
son revers. La richesse a généré les
inégalités sociales et la criminalité.
La concentration urbaine a aggravé la pollution et
la diffusion des maladies. La spécialisation pratiquée
pendant toute une vie a pu déformer les esprits ou
les corps, ou les deux. Certains petits groupes se sont servis
de la puissance de l'État pour exploiter les masses.
Les contacts avec d'autres cités ou peuples ont pu
susciter aussi bien des conflits armés que des échanges
commerciaux pacifiques. Ces défauts persistent parmi
nous sous une forme ou sous une autre. Les dangers de la vie
urbaine sont évidents, surtout pour les naïfs
ou les isolés. Mais l'attrait de la cité a vite
conquis l'esprit humain, qui n'y a jamais renoncé par
la suite. La cité évoque à la fois les
réussites du passé et les potentialités
du présent. La campagne est l'image de la stabilité
; la ville est porteuse du changement. C'est dans les villes
que nous créons notre avenir.
Depuis quelques années, le lien entre la cité
et la créativité a été de nouveau
étudié par Richard Florida, auteur de The
Rise of the Creative Class (La montée de la classe
créatrice) et par ses successeurs. Florida donne de
la « classe créatrice » une définition
large. Aux professions traditionnellement qualifiées
de « créatrices » - artistes, acteurs,
architectes, écrivains, photographes, etc. - il ajoute
les chercheurs scientifiques, ingénieurs, concepteurs
informaticiens, universitaires, enseignants, et membres des
professions libérales traditionnelles telles que la
médecine ou le droit. Collectivement, cette classe
est beaucoup plus nombreuse que celle des travailleurs industriels ; sa seule rivale est la « classe des services »
qui fournit au public et aux particuliers toutes les prestations
de base, depuis les services de police et de protection contre
les incendies jusqu'à la garde des jeunes enfants et
la coiffure.
Les membres de la classe créatrice, affirme Florida,
préfèrent vivre dans des villes caractérisées
par la diversité et la tolérance, des villes
stimulantes et offrant des agréments variés
allant de musées et de clubs de jazz à des pentes
de ski. C'est pourquoi la « classe créatrice »
américaine est fortement concentrée dans un
nombre assez limité de régions métropolitaines
dont certaines sont bien connues et d'autres moins : San Francisco,
Seattle, Austin, Atlanta et Washington, par exemple. Ces villes
obtiennent des notes élevées pour différents
indices créés par Florida et ses collègues
pour mesurer la tolérance, la diversité et la
stimulation. Une fois concentrée, la classe créatrice
transforme ces villes en pôles de croissance économique.
Les villes créatrices sont ouvertes et diverses ; elles
sont riches et continuent de s'enrichir. Les conséquences
en sont profondes. Depuis Max Weber et Daniel Bell, l'on croyait
que la croissance économique était liée
à ce que l'on appelle parfois les vertus protestantes,
bien que les protestants n'en aient certainement jamais eu
le monopole : un travail acharné, l'épargne,
la sobriété, la décence. Mais aujourd'hui,
il semble que la source en est plutôt une vie nocturne
dynamique et la présence d'une douzaine de nationalités
différentes dans les autobus.
Quelque importantes que soient la montée de la classe
créatrice et la croissance économique qu'elle
entraîne, elles ont aussi des incidences préoccupantes.
Il y a certainement tout lieu de penser que la croissance
économique est importante pour notre société
car, en soutenant l'espoir d'une vie future meilleure pour
tous, elle favorise dans le présent la stabilité
sociale. Mais il est évident aussi que cette croissance
a des effets indésirables. Elle exerce des pressions
sur l'environnement, pas tellement, de nos jours, à
cause de la production elle même - car les ordinateurs
sont plus respectueux de l'environnement qu'une aciérie
- mais en raison des modes de vie qui découlent de
l'accroissement de la richesse. Selon Florida, les membres
de la classe créatrice apprécient vivement les
activités de plein air mais, en accédant aux
vastes espaces, ils y rencontreront de plus en plus de gens
comme eux. Le sommet de l'Everest est jonché d'ordures,
un fait qui en dit long. Les grands espaces libres n'existent
guère plus que dans les publicités fantaisistes
des constructeurs d'automobiles à la télévision,
qui semblent avoir été tournées sur une
autre planète peu habitée.
La croissance économique peut aussi exacerber les
inégalités sociales. Les villes créatrices
de Florida sont riches, mais elles recèlent aussi les
inégalités de revenu les plus grandes des États
Unis, une constatation peu surprenante si l'on considère
les prix des maisons à San Francisco. Ces villes sont
socialement divisées entre une classe créatrice
grassement rémunérée et une classe des
services, de plus en plus nombreuse et nettement moins bien
payée, qui fait ce que les créateurs sont trop
occupés pour accomplir eux mêmes. Il serait exagéré,
mais troublant, de dire qu'ils rappellent les alpha, les bêta
et les gamma du Meilleur des mondes d'Aldous Huxley.
Dans notre propre monde, bien sûr, la ligne de démarcation
n'est ni immuable ni obligatoire comme dans celui de Huxley.
Une jeune femme peut vendre aujourd'hui des chaussures pour
payer ses études universitaires ; dans dix ans, elle
sera membre à part entière de la classe créatrice.
L'acteur en chômage qui vous sert au restaurant décrochera
peut être bientôt le rôle espéré
qui lui permettra d'en être le client. Et le laborantin,
appartient-il à la classe créatrice ou à
celle des services ?
En dépit de ces réserves, la division existe
et l'on imagine difficilement qu'elle puisse disparaître ; à moins d'inventer des robots pour éteindre
les incendies ou nettoyer les vêtements, l'on conçoit
mal une société dont tous les membres appartiendraient
à la classe créatrice. Mais il est troublant
de penser que cette division pourrait s'enraciner. Les possibilités
qui s'offrent aux enfants des gens éduqués et
aisés sont déjà plus prometteuses que
pour ceux d'un milieu défavorisé. Plus qu'une
réalité, l'égalité des chances
est et restera probablement un objectif noble, et la conviction
qu'il n'est pas trop lointain est l'un des facteurs qui entretient
la stabilité sociale aux États-Unis et au Canada.
Toute tendance qui la remettrait en question aurait de lourdes
conséquences.
Cette polarisation des classes s'accompagne d'une polarisation
plus forte des valeurs. Depuis dix ans et plus, la politique
américaine est dominée, moins par des problèmes
traditionnels touchant la justice sociale, que par des « guerres des cultures » à propos de questions telles
que l'avortement, l'euthanasie ou les droits des homosexuels.
Ces conflits menés devant les tribunaux et dans les
assemblées législatives ont un caractère
nettement régional : ils opposent plus ou moins le
centre du pays à ses régions côtières,
les campagnes aux villes. Ils résistent aux approches
fondées sur la négociation qui assuraient antérieurement
le bon fonctionnement du régime politique américain : la construction d'une base militaire dans une région
particulière peut aider un sénateur à
se faire réélire mais elle ne changera pas les
convictions des électeurs sur l'avortement.
Nul ne sait ce que l'avenir réserve à ces égards,
en dépit d'une avalanche de prédictions. Le
fossé culturel, toutefois, ne sera pas comblé,
même si le conflit se déplace vers des domaines
différents. Il représente la version moderne
de deux dichotomies indissociables de toute société
complexe. La première est la relation très ancienne
et ambiguë entre la ville et la campagne. Les citadins
sont portés à considérer avec un certain
mépris leurs cousins des campagnes, qu'ils jugent peu
évolués et plutôt bornés ; cette
attitude survit aujourd'hui à travers des termes péjoratifs
tels que plouc ou habitant. Par contre, ils pensent aussi
que la vie à la campagne est plus simple et saine,
plus authentiquement humaine qu'une existence entourée
d'immeubles gigantesques, d'asphalte et d'étrangers.
Pour leur part, les gens de la campagne ont toujours considéré
les villes comme des pôles d'opportunité ; d'innombrables
villageois ont abandonné la campagne pour les villes
et leurs rues pavées d'or. Ceux qui restent, toutefois,
considèrent souvent la ville comme un lieu de perdition,
dont la population méprise les lois divines et humaines.
La montée d'une classe créatrice dans les villes
ne changera probablement pas leur point de vue, qu'on aurait,
d'ailleurs, tort de juger stupidement réactionnaire.
La créativité peut engendrer de graves problèmes
sociaux. Elle est souvent déstabilisatrice. Il est
intéressant d'observer que les régimes totalitaires
du vingtième siècle, quelle qu'ait été
leur idéologie, ont tous voulu encadrer ou même
liquider leurs citoyens créateurs. Du point de vue
moral, la valeur de la créativité dépend
de l'usage que nous en faisons. Le vingtième siècle
abonde d'exemples de l'asservissement de la créativité
à des fins inhumaines dans les États totalitaires
qui ont écrasé la liberté de pensée
et d'expression. Les techniques modernes de surveillance électronique
peuvent nous protéger mais elles sont aussi des armes
redoutables entre les mains d'un dictateur. Nous pouvons inventer
bien des choses mais nous ne créerons pas de machine
capable de prendre des décisions morales à notre
place.
La seconde dichotomie est celle qui oppose la liberté
individuelle, source d'innovation, de créativité
et de progrès (quelle qu'en soit la définition),
aux responsabilités collectives assurant la pérennité
de la société. Les membres de la classe créatrice
sont très nettement le produit et les promoteurs des
libertés individuelles et leur attachement pour les
institutions traditionnelles - entreprise, église,
famille, parti politique - est souvent ténu, sinon
nul. Cette classe peut être immensément dynamisante
pour la société mais elle présente aussi
un autre aspect. Il n'est pas impossible que sa montée
soit liée à une indifférence politique
croissante que souligne clairement la baisse du nombre d'électeurs
exerçant leur droit de vote, surtout aux États
Unis mais aussi presque partout dans le monde développé.
Il est troublant de constater qu'un groupe aussi privilégié
- le plus privilégié de l'histoire selon l'écrivain
américain David Brooks - profite d'un régime
politique sans lui donner beaucoup en retour. Après
tout, si ces gens sont libres de mener leur vie comme ils
l'entendent, c'est parce qu'ils ont hérité d'un
capital social légué par de nombreuses générations
pour lesquelles les obligations envers la collectivité
étaient aussi importantes que la liberté individuelle.
Il est inquiétant aussi de penser que ceux qui ne se
gouvernent pas eux mêmes finiront tôt ou tard
par être gouvernés par d'autres. Aristote affirmait
qu'une démocratie extrême conduit inévitablement
à la tyrannie. Quelque contraignantes, intolérantes
ou simplement démodées qu'elles puissent paraître
(et qu'elles soient vraiment parfois), les institutions traditionnelles
en bonne partie délaissées par la classe créatrice
peuvent aussi être, paradoxalement, les meilleures garantes
de la liberté. La créativité est une
qualité inestimable de l'humanité mais elle
ne peut pas être l'assise stable d'une société
saine. Rappelons-le : la valeur de la créativité
dépend de l'usage que nous en faisons. Et cet usage
est nécessairement décidé par ceux et
celles qui participent à la vie publique et créent
notre avenir collectif.
Ces réflexions font peut-être trop de place
aux conséquences économiques et sociales de
la montée de la classe créatrice. Ce qui compte
le plus, peut-être, c'est que les effets de la créativité,
longtemps, surtout potentiels, se concrétisent de plus
en plus dans la réalité ; et que tant de gens
peuvent aujourd'hui jouir d'une vie plus satisfaisante. Les
artistes d'Altamira cherchaient peut-être à attirer
plus de bisons dans leur voisinage, mais en admirant leurs
oeuvres, il est facile d'imaginer que le plaisir de créer
leur a apporté beaucoup plus que l'espoir d'interventions
magiques. Presque tout au long de l'histoire de l'humanité,
les immenses efforts déployés pour faire progresser
la civilisation, et les craintes bien compréhensibles
associées à tout nouveau départ, ont
enfermé la créativité dans des limites
étroites. Aujourd'hui, la société postindustrielle
est assez riche et sûre d'elle même pour accepter
le risque de la créativité en échange
de ce qu'elle peut apporter. Où cette acceptation nous
mènera à long terme, nous ne pouvons pas le
savoir. L'insolite est indissociable de la créativité
véritable. L'important est que, seuls parmi les animaux,
nous pouvons modeler notre avenir car appartenir à
l'humanité, ce n'est pas seulement être créateur,
c'est aussi s'appuyer sur des institutions et des politiques
pour canaliser la créativité et en faire une
force pour l'amélioration de l'avenir commun.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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