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Juillet 1999 Sous le signe du coeur
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Les clubs sociaux ont ce qui manque
le plus à notre monde blasé : du coeur.
Ils incarnent deux vertus plus que jamais nécessaires,
l'idéalisme et le civisme. Honneur à leurs membres !
Les circonstances n'étaient pas de bon augure en
1905. Théâtre des extorsions de la Main noire,
des actions de plusieurs groupuscules anarchistes et des machinations
de puissants cartels industriels, Chicago avait déjà
mauvaise réputation - même si elle n'était
pas encore la capitale mondiale du crime - et quiconque y
aurait vu quatre hommes en complet sombre se faufiler dans
un immeuble déserté pour la nuit aurait automatiquement
pensé à une bande de malfaiteurs en train de
mijoter un sale coup.
Paul Harris et ses trois compagnons préparaient en
effet un mauvais coup... contre ceux qui croient que l'homme
est un loup pour l'homme. Car ce qu'ils ont mis en branle
le soir du 25 février 1905 dans la pièce 711
du Unity Building, rue Dearborn, c'est un mouvement de progrès
socio-économique qui a mobilisé, depuis, des
millions de bénévoles aux quatre coins du monde.
Qu'ils s'efforcent de protéger les enfants du Tiers
Monde contre les maladies ou la cécité, de fournir
aux populations déshéritées du matériel
et des soins médicaux ou encore, de combattre l'illettrisme,
les clubs sociaux qui ont surgi de cette mouvance partagent
le même idéal : faire le bien.
Paul Harris ne voit sans doute pas si loin lorsqu'il propose
à ses trois amis de se rencontrer régulièrement
pour s'épauler, s'encourager et s'instruire les uns
les autres. Il veut simplement se retremper dans le climat
de camaraderie et d'entraide qui lui manque cruellement depuis
qu'il a quitté la petite ville où il a grandi
pour exercer comme avocat à Chicago. Séance
tenante, les quatre complices décident de fonder un
club destiné aux hommes d'affaires et aux membres des
professions libérales, et d'organiser ses réunions
dans les bureaux de chacun des adhérents à tour
de rôle. De ce principe de rotation émerge le
nom de la nouvelle association : Rotary Club.
Les adhérents se multiplient, et les rencontres prennent
la forme qu'on leur connaît, celle du déjeuner
hebdomadaire avec conférencier invité. En 1907,
le Rotary innove encore plus radicalement en lançant
son premier projet communautaire, la construction de toilettes
publiques à l'hôtel de ville de Chicago.
Les clubs de l'époque recrutent de manière
très sélective, par affinité religieuse,
sportive, professionnelle, politique, etc., et ceux qui font
oeuvre charitable réservent en général
leurs bienfaits à leurs membres. La règle vaut
même pour les associations confessionnelles qui se consacrent
aux pauvres et aux malades : celles qui ne travaillent
pas exclusivement auprès de leurs coreligionnaires
cherchent en réalité à faire des conversions.
Les loges franc-maçonnes et autres (Elks, Odd Fellows)
prônent certes l'entraide, mais ne l'appliquent pas
à l'ensemble de la population (exception faite des
Shriners, rejeton plus tardif des francs-maçons qui
finance les hôpitaux pour enfants et autres bonnes causes).
Les chambres de commerce se veulent au service de la collectivité,
mais ne sortent jamais du pré carré commercial.
Quant aux fondations charitables, elles ne participent pas
directement aux bonnes oeuvres qu'elles financent, alors que
les membres des clubs sociaux s'engagent personnellement dans
la réalisation des projets du club ou dans la collecte
des fonds nécessaires.
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« Seuls parmi vous seront véritablement heureux ceux qui auront cherché et trouvé le moyen de servir. »
Albert Schweitzer |
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Une foi dans le progrès capable de déplacer
des montagnes
L'expansion fulgurante du Rotary témoigne éloquemment
de l'intérêt que suscite cette nouvelle forme
d'engagement social, hors de toute affiliation politique,
confessionnelle ou autre. Fondée en 1910, son antenne
de Winnipeg est le premier club social canadien. Cinq ans
plus tard, la deuxième association du genre naît
à Detroit : le club Kiwanis (mot amérindien
signifiant « nous nous faisons connaître »)
s'installe à Hamilton (Ontario) en 1916. Fait à
remarquer, la plupart des clubs dont la dénomination
comporte le qualificatif « international »
- et ils l'ont presque tous - ont acquis le droit de le porter
en s'implantant au Canada.
Le plus grand réseau du monde appartient aujourd'hui
à un club fondé en 1917 par Melvin Jones, agent
d'assurances et membre du Business Circle de Chicago. Désireux
de développer les activités communautaires de
son cercle, il convaincra 11 acolytes de former une association
baptisée LIONS, acronyme de « Liberty, Intelligence,
Our Nation's Safety » (liberté, intelligence,
sécurité nationale ). Lors du congrès
de fondation, les distances avec le monde des affaires seront
clairement marquées dans une résolution stipulant
qu'aucun club n'aura pour objet l'enrichissement de ses membres.
Une publication récente des Lions souligne le caractère
surprenant d'une telle position à une époque
qui exaltait l'individualisme mercenaire. De fait, ce mouvement
d'essence altruiste paraît incongru dans un monde mené
d'une main de fer par une poignée de grands capitalistes
(lesquels avaient leurs propres clubs, aussi exclusifs que
dévoués à leurs intérêts).
Mais au fond, pouvait-il naître ailleurs que dans ce
Midwest américain du début du siècle,
rempli d'une telle foi dans le progrès qu'il se sentait
capable de déplacer des montagnes ? Le nom choisi
par les fondateurs du club des Optimistes, en 1922, ne s'explique
pas autrement.
Bien que la plupart des clubs soient nés dans de
grandes cités, c'est dans les petites villes et les
banlieues qu'ils ont véritablement pris racine. Ils
n'ont guère d'influence sur la marche des affaires
dans les mégalopoles contemporaines. Est-ce cette absence
qui rend les journalistes urbains et les universitaires si
indifférents à leur phénoménale
influence sociale ? Alors qu'on parle d'eux constamment
dans les médias des petites villes, la presse nationale
écrite et parlée reste muette à leur
sujet, et les sociologues ignorent superbement leur rôle
capital dans la vie communautaire.
Rebutée par leurs blagues rituelles, leurs petits
jeux, leurs chansonnettes, l'intelligentsia considère
les membres des clubs comme des « ploucs irrécupérables ».
Dès 1922, Sinclair Lewis instruit leur procès
dans Babbitt, roman de moeurs d'une sauvage drôlerie
qui dépeint la classe moyenne d'une jeune Amérique
en ébullition. Associé d'une société
immobilière dans fa ville fictive de Zenith, quelque
part dans le Midwest, George Babbitt fait partie d'un club
social lui aussi fictif, les Boosters. Lors d'un déjeuner-
conférence, les membres, tenus de s'appeler uniquement
par leur surnom sous peine d'amende, raillent lourdement celui
d'entre eux qui fête son anniversaire et sont invités
à fonder un orchestre symphonique, non pour développer
le goût de la musique classique - que l'orateur méprise
- mais pour « porter le glorieux nom de Zenith aux
oreilles d'un millionnaire new-yorkais, des fois qu'il aurait
l'idée d'y ouvrir une filiale » !
Aider les autres tout en s'aidant soi-même
Le règlement du club stipule que « rien
ne vous oblige à faire des affaires avec les autres
membres, mais posez-vous la question : pourquoi dépenser
de l'argent à l'extérieur de notre belle famille ?
». Si Lewis a reçu le premier prix Nobel de littérature
décerné à un Américain (en 1930),
ce n'était pas par manque de fiel ! Il saisit
là l'un des ressorts fondamentaux du mouvement associatif :
le désir d'aider les autres tout en s'aidant soi-même.
Quoi de plus humain que de servir son intérêt
en même temps que celui d'autrui ? Dans le jargon
contemporain, cela s'appelle du réseautage.
Brillamment écrit, l'ouvrage de Lewis a façonné
une image des clubs sociaux qui confine au dogme dans les
milieux intellectuels, ne serait-ce que parce que sa lecture
figure au programme de tous les cours universitaires de littérature
américaine. Il a enrichi la langue anglaise d'au moins
deux vocables, l'un et l'autre vaguement péjoratifs :
« boosterism », qui s'apparente au chauvinisme,
et « babbittry », qui décrit le conformisme
complaisant et inculte des « beaufs » de la
classe moyenne. Mais en forçant le trait, le satiriste
a aussi faussé la réalité qu'il dépeignait.
Lewis ne reconnaît pas la bonne volonté et l'idéalisme
de ces hommes qui portent l'épinglette de leur club
comme une distinction honorifique, pas plus qu'il n'explique
ce que leurs amusements ont de honteux, pour triviaux qu'ils
soient.
La collectivité dans ce qu'elle a de meilleur
Non que les clubs sociaux soient irréprochables.
Les Boosters sont tous des hommes de race blanche, issus de
la classe moyenne, passablement à droite comme en témoigne
la fureur avec laquelle ils accueillent la grève des
petites gens de leur ville. Cette discrimination raciale et
sexuelle n'existe plus depuis des lustres, mais les clubs
recrutent encore la plus grande partie de leurs adhérents
parmi les cadres et les indépendants, tout simplement
parce que les gens d'affaires et membres des professions libérales
peuvent plus facilement que les ouvriers et petits employés
prendre le temps nécessaire pour assister à
un déjeuner-conférence. Pour involontaire qu'elle
soit, cette sélection socio-économique leur
vaut d'être considérés comme « des
bastions de l'arrogance bourgeoise », note très
justement Susan Ruttan dans une récente chronique pour
Southam News, alors qu'ils représentent « la
collectivité dans ce qu'elle a de meilleur, tant par
les liens d'amitié qu'ils permettent de tisser que
par les services qu'ils rendent à la communauté ».
Les dénigreurs n'en poursuivent pas moins leur travail
de sape, et ils s'attaquent à présent à
l'idéal de bienfaisance du mouvement. Pour nos arbitres
de la mode intellectuelle, il y aurait quelque chose de malsain
à vouloir faire le bien : décret renversant,
qui prouve à quel point le négativisme a gagné
du terrain durant ce siècle ! Mais les membres
des clubs ne suivent pas la mode, et l'intelligentsia ne leur
pardonne pas de rester optimistes face une réalité
qu'elle-même juge sinistre.
Il est vrai qu'ils n'ont guère d'appétit pour
la philosophie moderne, compliquée et obscure. Est-ce
un crime que de lui préférer ce simple et lumineux
principe : agis envers les autres comme tu voudrais qu'on
agisse envers toi ?
Toujours construire, jamais détruire
Au Rotary, toutes les décisions doivent être
guidées par quatre principes en forme de questions :
est-ce la vérité ? Est-ce équitable
pour toutes les parties ? Est-ce que cela peut développer
l'amitié et la bonne volonté ? Est-ce à
l'avantage de tous les intéressés ? Chez
les Lions, le membre est incité à résoudre
en sa défaveur les ambiguïtés éthiques
de sa situation, à voir dans l'amitié une fin,
non un moyen, à être chiche de ses critiques
et prodigue de ses louanges, à toujours construire,
jamais détruire.
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« Ce dont nous avons le plus besoin, ce n'est pas tant de réaliser l'idéal que d'idéaliser le réel. »
Frederick Henry Hodge |
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Dans l'esprit de leur baptême, les Optimistes invitent
leurs adhérents à voir le bon côté
des choses et à faire en sorte que leur optimisme devienne
réalité, à savourer les succès
des autres comme ils savourent les leurs, à ne pas
laisser les erreurs passées freiner leur marche en
avant et à consacrer tant de temps à leur développement
personnel qu'ils n'en auront plus pour critiquer les autres.
Plaidant pour l'engagement communautaire qui caractérise
son organisation, Courtney W. Shropshire, fondateur de Civitan
International, fait valoir qu'une force vouée au progrès
civique est pour l'humanité le plus grand des trésors.
Les Kinsmen et Kinettes aspirent à créer au
Canada une unité de pensée et d'action en faveur
du développement de la coopération, de la tolérance,
de la compréhension et de l'égalité entre
les peuples.
La contribution canadienne
Cette référence spécifique au Canada
distingue les Kins des grandes organisations d'origine américaine.
Le premier de ces clubs typiquement canadiens a vu le jour
en 1920 grâce à un ancien combattant de la Première
Guerre mondiale. Entré dans l'entreprise familiale
de matériel de plomberie, Hal Rogers avait voulu adhérer
au club Rotary de Hamilton, mais à l'époque,
on n'y acceptait qu'un représentant de chaque corps
de métiers, et le père de Hal occupait le siège
réservé aux fournisseurs des plombiers !
Le jeune homme saisira le prétexte pour fonder une
association réunissant des couples de son âge
désireux de servir leur communauté, de cultiver
leurs dons - et de bien s'amuser.
Le réseau des Kin Clubs déborde aujourd'hui
les frontières canadiennes par son affiliation au conseil
mondial des Young Men's Service Clubs, qui regroupe de 20
à 30 associations américaines et mexicaines
ainsi que les clubs Apex en Australie et Round Table au Royaume-Uni
et en Irlande. Ses dirigeants estiment que les plus de 600
clubs canadiens recueillent, en proportion de leurs effectifs,
plus d'argent que n'importe quel groupe de même type
n'importe où dans le monde. En 1964, les Kins ont décidé
de s'investir dans la lutte contre une maladie assez mal connue
qui frappait les très jeunes enfants; leurs efforts
ont donné naissance à la Fondation canadienne
de la fibrose kystique. Dans la longue liste des activités
et établissements qu'ils soutiennent figure un centre
de recherche sur l'arriération mentale de l'université
York, à Toronto, le Kinsmen National Institute on Mental
Retardation.
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« La seule aventure digne d'être vécue aider les autres. »
Gamaliel Bailey |
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Au moins une organisation canadienne s'est internationalisée
par ses seuls moyens : Richelieu International, un groupe
francophone fondé à Ottawa en 1944. Il compte
plus de 200 clubs au Québec, en Ontario et dans les
Maritimes, 18 antennes aux États-Unis, 44 en France,
en Belgique, au Luxembourg et en Suisse, plus des partenaires
en Afrique, en Europe de l'Est, en Amérique du Sud
et dans les Antilles. Sa spécialité : le
développement socioculturel et l'aide humanitaire dans
le monde francophone.
Rayonnement mondial, présence locale
C'est dans le Tiers Monde que les grandes organisations
internationales font aujourd'hui la plus belle démonstration
de leur efficacité. Les campagnes de vaccination du
Rotary y font reculer à grands pas les cinq principales
maladies d'enfance. Un programme des Lions a sauvé
la vue d'un nombre incalculable d'enfants. Kiwanis International
combat l'arriération mentale et les déficits
intellectuels en finançant le dépistage des
carences en iode, qui constituent la première cause
non génétique de ces handicaps dans le monde.
Cette démarche transparente et idéaliste fait
des adeptes sur les cinq continents. Les 1,4 million de membres
des Lions animent 43 000 clubs dans 181 pays. Le Rotary rassemble
1,2 million d'adhérents dans plus de 29 000 clubs couvrant
160 pays, et Kiwanis compte 300 000 affiliés et 7 000
antennes dans 60 pays. Même des clubs plus petits comme
Y'sdom International, Zonta International et Civitan opèrent
à l'échelle mondiale. Dans toutes les organisations-phare,
les jeunes ont leur propre réseau. L'engagement local
témoigne en parallèle de la générosité
individuelle des adhérents : comment ne pas respecter
la jeune femme qui repeint le chalet où le Rotary veut
héberger des enfants handicapés, admirer l'Optimiste
quadragénaire qui arpente de nuit les rues de sa ville
pour tenter de sauver quelques adolescents paumés,
applaudir le membre du Canadian Progress Club qui fait la
quête au coin d'une rue à Terre-Neuve pour financer
les Jeux olympiques spéciaux et la Kinette qui se lève
à l'aube pour entraîner une équipe de
hockey amateur ?
Plus nécessaire que jamais
Jimmy Carter, qui a commencé dans un club des Lions
une vie publique couronnée par la présidence
des États-Unis, a parfaitement résumé
l'idéal du mouvement dans un discours sur la vie à
Plains, la ville de Géorgie qui l'a vu naître :
« Tout ce qui se faisait, se faisait grâce aux
Lions. Si une veuve avait un problème, qui allait-elle
voir ? Le maire ? Non, les Lions. » Malgré
de vigoureuses campagnes de recrutement, notamment dans les
écoles secondaires, les clubs connaissent, hélas,
une inquiétante désaffection. Difficile d'assurer
la relève d'un mouvement altruiste dans le climat d'égoïsme
sacré qui règne actuellement ! Dans toute
l'Amérique du Nord, les rangs des clubs s'éclaircissent,
et l'âge moyen augmente.
Pourtant, le bénévolat est plus nécessaire
que jamais depuis les coupes sombres pratiquées dans
les budgets publics. Et l'approche pragmatique des clubs a
toujours donné de meilleurs résultats que les
méthodes bureaucratiques des fonctionnaires.
Si les clubs dépérissent, toute la communauté
s'appauvrit - or, qu'est-ce qu'une nation, sinon une communauté
de communautés ? Pour que ces piliers de nos collectivités
puissent attirer des membres en nombre suffisant, il faudrait
sans doute que la société cesse de les tenir
pour quantité négligeable. Il est temps de donner
aux porteurs et porteuses de leurs épinglettes la place
d'honneur qu'ils ont si largement méritée.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
de la collection du Bulletin RBC sont disponibles sur notre
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Notre adresse électronique est rbcletter@rbc.com.
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