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Vol. 59, N° 7 Juillet 1978
À la découverte
de la nature
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Aujourd'hui, les citadins recherchent
en plus grand nombre que jamais la vie en plein air. Mais
beaucoup ne sont pas préparés à découvrir
les merveilles de la nature. La connaissance du monde naturel
est une source inépuisable d'intérêt et
de plaisir. Elle peut aussi être un rempart contre la
menace de destruction de l'humanité...
Dans les Mammifères du Canada, publication
officielle du gouvernement canadien sur cette question, une
page est intitulée « Primates ». Des singes
au Canada ? Non, mais une famille de l'ordre des primates
habite effectivement notre pays : les hominidés
ou hommes. L'auteur de l'ouvrage, A. W. F. Banfield, nous
dit que tous les primates exigent des soins maternels prolongés,
qu'ils sont grégaires, éminemment dotés
de voix et omnivores. L'homme, ajoute-t-il, se distingue de
ses congénères à fourrure par sa « grande
dextérité manuelle et un mode très perfectionné
de communication, grâce au langage articulé et
à la raison ».
Cette manière de situer l'espèce humaine dans
le monde offre une intéressante perspective :
celle qu'elle ne représente qu'un type d'être
vivant parmi des myriades d'autres. Elle fournit aussi une
base rationnelle au rôle des êtres humains soucieux
de la sauvegarde d'un système d'entretien de la vie
qui n'est pas à nous seuls. De toute évidence,
le cadre de l'ouvrage ne permettait pas au mammalogiste d'entrer
dans les détails des caractéristiques qui nous
confèrent une place unique dans le plan universel des
choses. Par exemple, l'utilisation par l'homme de la mécanique
et de la chimie, qui explique son étonnante mobilité.
Les humains peuvent transporter avec eux leur environnement
partout où ils vont.
Cet environnement « portatif » permet à
l'homme d'envahir l'habitat des autres créatures de
la terre. Jusqu'ici dans l'histoire, ces invasions ont été
destructrices pour les autres êtres vivants. Il y a
un siècle, par exemple, d'immenses troupeaux de bisons
erraient encore dans les plaines du Canada. Sans exterminer
entièrement d'autres espèces, l'homme a ravagé
leur milieu. Le saumon remontait autrefois la Seine, le Rhin,
la Tamise et l'Hudson. Il y avait jadis des dindons sauvages
et des couguars dans le sud de l'Ontario. Le puissant batailleur
des forêts, le glouton, vivait anciennement dans tout
le Canada, sauf Terre-Neuve et une partie des provinces Maritimes.
Dans son assaut incessant pour accroître son espace
de vie et son obsession par ce qui lui paraît son bien-être,
l'homme a évincé tous ces animaux et bien d'autres
des refuges que la nature leur avait aménagés.
Les humains n'ont guère pensé à la possibilité
de partager la terre. Ils la voulaient tout entière
et ils l'ont eue ; mais en la prenant, ils se sont créé
des zones dévastées. Dans les villes ont surgi
des « jungles de béton » plus dangereuses
encore pour la vie que celle des grands fauves.
Ces derniers temps, toutefois, l'invasion par l'homme du
monde de la nature s'est faite plus pacifique. Dans un nombre
croissant de parcs nationaux et d'autres réserves analogues,
le reste de la création se voit au moins offrir une
part des richesses de la nature. Les interrelations de la
vie humaine et des autres formes de vie sont enfin généralement
reconnues. Nous avons fini par comprendre que nous ne pouvions
continuer à détruire les conditions de vie du
monde sauvage sans nuire en même temps à nos
propres conditions de vie.
Les esprits tant soit peu éclairés savent
maintenant que l'homme doit cesser d'être l'éléphant
dans les porcelaines. Aussi le public attache-t-il de plus
en plus d'importance aux conséquences de l'action de
l'homme pour l'environnement. On note d'autre part une prise
de conscience grandissante du profond besoin de la nature
chez l'homme. En fin de compte, c'est peut-être de là
que viendra notre salut à tous.
Parmi les facultés que l'espèce humaine est
seule à posséder, il en est une qui s'appelle
l'esprit. Le Larousse nous dit que c'est le principe
de la vie de l'homme, de sa pensée et de son action ;
l'âme. Qu'on lui donne le nom qu'on voudra, il est là ;
et l'esprit humain a besoin de beauté et de tranquillité
comme le corps humain a besoin d'eau et d'aliments. Les personnes
privées de nourriture spirituelle sont sujettes à
la détresse émotive et portées à
chercher remède au sentiment de leur néant dans
le bien-être illusoire de la drogue.
Ceux qui souffrent de sous-alimentation spirituelle sont
habituellement des citadins. En Amérique du Nord, aujourd'hui,
nous sommes le plus souvent contraints, pour des raisons économiques,
de vivre dans les grandes agglomérations. Plus nous
sommes serrés dans le milieu urbain, plus il nous est
nécessaire d'avoir une ligne de communication avec
la nature pour connaître la satisfaction d'être
des hommes épanouis. Nous avons besoin d'air pur, plus
encore pour notre âme que pour notre corps.
Il est encourageant de voir - en Amérique du Nord
tout au moins - de plus en plus de citadins obéir à
cette exigence de l'esprit. Chaque été, les
routes se peuplent de voitures portant sur leurs toits tentes
et canoës ou suivies de caravanes ou de remorques porte-bateau.
On rencontre dans les lieux les plus écartés
des jeunes cheminant sacs et bagages sur le dos. Ajoutons-y
les très nombreux citadins qui ont des résidences
secondaires ou des maisons de campagne et nous aurons une
idée de l'ampleur du retour en masse à la nature.
C'est peut-être là le phénomène
social le plus réconfortant, physiquement et psychologiquement,
que l'on ait observé depuis nombre d'années.
Pourtant, après avoir cherché la nature, beaucoup
semblent un peu dépaysés quand ils la trouvent.
Leur éducation ne leur a pas appris à goûter
l'immense intérêt du monde où les plonge
le plein air. Séparés de leur téléviseur
et de leur ensemble stéréophonique (bien que
certains amènent tout le bazar avec eux), ils tendent
à trouver la vie au sein de la nature plutôt
ennuyeuse. Ils verraient pourtant qu'elle ne l'est pas du
tout, s'ils avaient soin d'apporter, pour les consulter, quelques
petites brochures bon marché et faciles à trouver
sur l'initiation au monde de la nature.
Nos garçonnets connaissent le
nom des voitures, mais ignorent celui des arbres et des fleurs
Il n'est guère à l'honneur de l'ordre des
priorités établi par notre société
qu'un écolier puisse dire la marque de toutes les automobiles
qui passent, mais ne soit capable d'identifier que les arbres
et les fleurs sauvages les plus connus. La raison, c'est que
de façon générale le système d'enseignement
de l'Amérique du Nord est si confiné aux quatre
murs des classes que les jeunes intelligences y suffoquent.
Peu d'écoles savent profiter du grand livre de la nature
pour enseigner les choses qui importent vraiment : les
principes de la vie sur une planète menacée.
Les enfants étudient les larves et les têtards
dans des gobelets de carton, à l'intérieur des
classes, au lieu d'étoffer leurs connaissances en examinant
le milieu complexe où vivent en réalité
ces êtres.
C'est malheureux, car l'enfant est normalement l'observateur
le plus curieux de la nature. Tous les parents savent combien
les petits enfants aiment apporter des chenilles, des sauterelles,
des grenouilles à la maison. Mais ils encouragent rarement
ce goût instinctif en initiant leurs enfants à
la connaissance de la nature. Il arrive trop souvent que les
aînés détournent l'intérêt
des enfants pour le monde naturel par leur insistance sur
la valeur des objets inanimés que procure l'argent.
« À vrai dire, écrit Emerson, peu d'adultes
savent voir la nature. Le soleil ne fait qu'éclairer
l'oeil de l'homme, mais il brille dans l'oeil et le coeur
de l'enfant. » Il faudrait amener les enfants à
explorer les nombreux mystères de la vie de la nature
alors que leur curiosité est dans toute sa fraîcheur.
L'enfant ainsi formé pourrait devenir l'amoureux idéal
de la nature selon Emerson : « Celui dont les sens
internes et externes sont vraiment adaptés les uns
aux autres et qui a conservé l'esprit de l'enfance
même à l'âge adulte. »
Nous touchons là assurément la raison fondamentale
qui pousse des personnes de tout âge à apprendre
à connaître la nature : garder leur jeunesse
d'esprit en alimentant leur sens du merveilleux. Il y a partout
autour de nous des choses étonnantes, pour peu que
nous ouvrions les yeux. Ce qui est banalité pour un
homme peut être un véritable miracle pour un
autre. Dans son livre de 1939, Terre des hommes, Antoine
de Saint-Exupéry raconte sa conversation avec des chefs
bédouins de retour en Afrique du Nord après
un voyage en France. Saint-Exupéry s'attendait à
les voir remplis d'admiration pour les progrès de la
civilisation qu'ils avaient vus. Mais, dit-il, ils témoignèrent
d'une indifférence glaciale pour la tour Eiffel, les
paquebots, les locomotives. Ce qu'ils trouvèrent admirable,
ce n'est pas une locomotive, mais un arbre. À y bien
penser, écrit l'auteur, un arbre possède une
perfection que ne connaît pas une locomotive.
Les mystères de la nature, élément
de ses
attraits infinis
Habitants d'un pays offrant un accès facile à
une riche diversité de décors naturels, les
Canadiens spécialement ont tendance à considérer
les merveilles de la nature comme normales. Ainsi, l'arbre
le plus commun du bouclier canadien, l'épinette noire,
est un prodige de résistance dans la lutte pour la
survie dans les régions sauvages. Tout l'entourage
de ce petit arbre semble concourir à son extinction.
Les écureuils en coupent les cônes ; le
coq de bruyère mange les graines qu'il répand ;
la cladonie des rennes empêche celles qui restent de
pénétrer dans le sol. Les grands vents ont souvent
raison de ses racines peu profondes ; pourtant, il réussit
à pousser sur le roc presque nu et à la lisière
de la toundra. Là où il lui est impossible de
se reproduire autrement, l'épinette noire transmet
sa force vitale par ses branches inférieures. Lorsqu'un
vieil arbre se renverse, ces branches poussent des racines
dans la terre qui deviennent de nouveaux arbres.
Autre exemple, le porc-épic. Si bien connu soit-il,
ce petit animal est vraiment intrigant. Rongeur typiquement
tropical originaire de l'Amérique du Sud, il est parvenu
d'une manière ou d'une autre à s'adapter à
des conditions aussi septentrionales que la ligne de croissance
des arbres dans l'Arctique. C'est peut-être son origine
étrangère qui le rend si extraordinaire. Un
porc-épic adulte porte jusqu'à 30,000 piquants,
dont il se sert pour repousser ses ennemis. La douleur causée
par ces piquants à l'animal qui s'y frotte l'oblige
à battre en retraite, ce qui donne le temps au porc-épic
de s'éloigner en se dandinant du danger.
Si invraisemblable que cela paraisse, le porc-épic
peut causer la mort. Ses épines peuvent faire périr
lentement le loup le plus fort ou le renard le plus rusé
en le condamnant à mourir de faim faute de pouvoir
manger ou en s'enfonçant jusque dans son cerveau. On
dit qu'un seul animal au Canada est capable de tuer impunément
un porc-épic. C'est le géant de la famille des
belettes : la martre. Elle a l'instinct de renverser,
d'un coup de patte, le porc-épic sur le dos et de l'attaquer
par son point faible, le dessous du corps.
Pourquoi un seul animal a-t-il ce pouvoir, nul ne le sait...
mais les mystères de cette sorte font partie des attraits
infinis de la nature. Il est impossible à une personne
intelligente de ne pas être stupéfiée
par sa mystérieuse logique, qui dépasse de beaucoup
l'entendement humain. Un vol d'oies sauvages est une leçon
d'aérodynamique. Lorsque le guide de la formation en
« V » change de direction dans les airs, chacun
des oiseaux derrière lui en est prévenu grâce
à la poussée ascensionnelle exercée par
le battement d'aile de celui qui le précède.
Être guide n'est pas facile ; c'est pourquoi on
voit les oies se relayer de temps en temps à ce poste,
comme par entente préalable. Tout se fait avec une
telle douceur que les spectateurs s'arrêtent rarement
pour réfléchir à la remarquable organisation
que cela suppose.
La nature est pleine de secrets pour mieux intriguer les
esprits curieux. Beaucoup d'animaux sont des spécialistes
du camouflage. Ce beau papillon cuivré est peut-être
un monarque d'Amérique (danaus plexippus), mais
ce n'est pas sûr. La chenille de ce lépidoptère
se nourrit des feuilles du laiteron. Le papillon qu'elle devient
contient un poison sécrété par cette
plante, qui tue ses assaillants, comme les oiseaux, les grenouilles
et les chauves-souris. Ceux-ci savent qu'il faut éviter
le monarque. C'est pourquoi des papillons non vénéneux,
comme le nymphalidé (limenitis archippus) en
prennent l'aspect pour effrayer leurs ennemis.
Dans le monde naturel, les choses diffèrent souvent
des apparences. Si l'on voit deux écureuils se poursuivre
dans les branches, on peut croire à un simple jeu de
leur part. Mais il y a parfois une raison. Les écureuils,
voleurs sur les bords, pillent les réserves de nourriture
les uns des autres. Quand un écureuil en pourchasse
un autre dans un arbre, il est fort possible que le poursuivant
ait pris le poursuivi à cambrioler son garde-manger
et qu'il voit rouge.
Les petites choses de la vie ont autant
d'intérêt
que les grandes
Dans la nature, les petites choses ont tout autant d'intérêt
que les grandes. Une minuscule nymphe de libellule dans une
flaque d'eau se gave au rythme d'un millier d'oufs d'insecte
par heure. C'est un modèle de rapidité et d'efficacité,
employant la propulsion par réaction pour foncer sur
ses proies. La nymphe aspire l'eau par un orifice de la queue
puis l'expulse pour s'élancer en avant. En même
temps, elle déploie un organe articulé muni
d'une pince à son extrémité, avec lequel
elle saisit sa victime et l'engloutit.
À condition de survivre aux convoitises de ses nombreux
ennemis, la nymphe se développera et deviendra le fléau
des mouches et des moustiques. La demoiselle est une chasseresse
magnifiquement pourvue : avec ses ailes doubles, elle
fait, comme l'hélicoptère, du vol stationnaire
et engouffre tous les petits insectes qui passent à
sa portée. Son tube digestif rectiligne lui permet
de manger une quantité formidable de mouches et moucherons.
L'homme ne peut agrandir sa place dans
la
création qu'à ses risques
La nature est donc rarement monotone pour qui apprend à
la connaître. Durant 26 mois, entre 1845 et 1847, un
homme du nom de Henry Thoreau vécut au bord d'un petit
lac de la Nouvelle-Angleterre. C'était un esprit cultivé
au sens classique du terme ; mais de l'Université
Harvard, où il avait fait ses études, il disait
qu'elle « enseignait toutes les branches, mais aucune
des racines [du savoir]. » Sa véritable instruction,
estimait-il, lui venait du temps qu'il avait passé,
près du lac, à étudier la nature. « Je
suis allé vivre dans les bois, explique-t-il, parce
que je voulais vivre vraiment, m'en tenir aux choses essentielles
de la vie, pour voir si je ne pouvais pas apprendre ce que
la vie enseigne et ne pas découvrir, à ma mort,
que je n'avais pas vécu. »
Il y apprit beaucoup de choses, qu'il a léguées
à la postérité dans son chef-d'oeuvre,
Walden ou la Vie dans les bois. Ce qui surprend au
sujet du lac Walden, c'est qu'il ne se trouvait qu'à
deux milles du centre de la petite ville de Concord, dans
le Massachusetts. Thoreau ne ressentit pas le besoin de se
retirer dans les lieux sauvages inexplorés pour découvrir
les leçons de vie que la nature a à nous enseigner.
À portée du son des cloches de l'église
de Concord ne se trouvait rien de très exotique. Il
puisait ses sujets de réflexion dans l'étude
des moeurs des vers et des nèpes, des écureuils
et des mésanges. Ses observations sur une bataille
entre deux types de fourmis remplissent plusieurs pages de
son livre.
Walden était le théâtre de Thoreau,
son musée d'art, son école. Il tenait son intérêt
toujours en éveil ; mais, s'il ne s'était
pas appliqué à connaître ses voisins naturels,
il aurait peut-être détesté l'endroit.
S'il n'avait pas retourné les billes de bois qu'il
trouvait sur son chemin pour voir ce qu'il y avait dessous
ni su distinguer les oiseaux, il n'aurait jamais approfondi
son intelligence de la condition humaine. C'est ainsi qu'il
en vint à percer le grand secret de la vie sur la terre,
savoir qu'elle est une et indivisible. Au milieu des années
du XIXe siècle, il témoigna d'une conscience
peu commune du fait que l'homme ne peut agrandir sa place
dans la création qu'à ses risques.
À ce siècle en a maintenant succédé
un autre où les violations de l'ordre naturel ont presque
atteint le seuil de l'autodestruction. C'est aujourd'hui une
question évidente de survie pour l'homme que d'apprendre
à connaître les limites de son rôle dans
le monde. Nous ne pouvons pas tous être des Thoreau ;
mais il doit y avoir un peu de Thoreau en chacun de nous si
nous voulons assurer la sécurité de la vie sur
terre pour les générations à venir.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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