Vol. 76, N° 4 Juillet/Août 1995
Mentor
ressuscité
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Le mentor de l'Antiquité a repris
du service dans les facultés des sciences de la gestion,
et tout le monde reconnaît à présent qu'il
tient un rôle clé dans la vie de l'entreprise.
Le plus beau, c'est que ce rôle n'a rien d'une corvée...
quand il est bien joué.
Qu'est-ce qu'un mentor ? Pour répondre à
cette intéressante question, il faut remonter jusqu'aux
sources de la littérature occidentale. Dans l'Odyssée
d'Homère, Mentor est le nom d'un vieil ami
d'Ulysse qui prend sous son aile Télémaque,
le fils du héros; dans le cours de l'épopée,
Athéna, déesse guerrière, parangon de
sagesse, patronne des artistes et artisans, emprunte ses traits
pour conduire, à travers mille périls, le jeune
homme jusqu'à son père disparu.
Ce mot évoque donc l'image d'un ami sagace, loyal
et bienveillant - d'un maître, d'un tuteur et d'un guide
qui met son expérience au service d'une autre personne
pour l'aider à surmonter les dangers et les obstacles
sur son chemin. Homère a sûrement tiré
ce personnage de la réalité quotidienne, car
la figure du mentor a une histoire aussi longue que celle
de l'humanité. À l'âge de pierre, déjà,
les enfants apprenaient à chasser, à récolter
les plantes comestibles et à défendre leur famille
et leur clan sous la tutelle des aînés de la
tribu.
Les premiers mentors au sens moderne du mot ont sans doute
été des oncles et des tantes, ou encore des
cousins adultes. Les parents et les aînés d'une
famille ont en général des rapports trop émotifs
avec les cadets pour pouvoir leur parler avec la compréhension
et la sérénité qui caractérisent
le bon mentor. Les proches parents sont plus susceptibles
de témoigner à l'enfant le mélange d'affection
sincère et d'objectivité indispensable à
l'exercice de cette délicate fonction.
La société s'organisant, le rôle du
mentor a peu à peu échappé au cercle
étroit de la famille, et l'initiation de l'adolescent
à son futur métier est devenue la responsabilité
d'un « maître » ayant fait le même parcours
dans sa jeunesse. Le plus souvent, celui-ci n'avait aucun
lien de parenté avec son apprenti; il l'embauchait
pour bénéficier d'une main-d'oeuvre quasi gratuite.
Pendant des siècles, toutes les techniques avancées
ont été enseignées de cette manière.
L'éducation livresque portait uniquement sur des questions
religieuses ou philosophiques abstraites.
Et c'est là, dans cette dichotomie entre le concret
et l'abstrait, que réside la principale différence
entre l'enseignement classique et le « mentorat »,
pour employer le vilain néologisme à la mode.
L'un se base sur les mots, l'autre, sur les actes. Le maître
artisan de jadis était souvent presque illettré,
mais il savait comment appliquer la scie au bois ou l'alène
au cuir, et il obligeait son apprenti à imiter ses
gestes jusqu'à ce que celui-ci soit capable de les
accomplir en dormant. Or, ce qui s'apprend par la pratique
s'oublie moins vite et moins facilement que le savoir puisé
dans les livres ou acquis par oui-dire.
Dans beaucoup de pays, l'apprentissage reste le principal
système d'enseignement technique. Même en Amérique
du Nord, où l'école s'est substituée
au maître à presque tous égards, il maintient
une présence dans certains métiers complexes
dont l'exercice requiert une attestation de compétence.
Il n'y a pas que l'industrie pour former sa relève
de cette façon, du reste. Les étudiants en médecine
et en droit doivent également faire des stages d'une
durée déterminée sous la tutelle de praticiens
chevronnés pour obtenir le droit d'exercer. Et que
sont, dans nos universités, les directeurs de thèse
sinon des mentors qui attellent le poids de leur savoir et
de leur jugement à la fougue et à l'imagination
des étudiants pour faire avancer l'humanité
sur la voie de la connaissance ? George Bernard Shaw
a admirablement décrit la nature de ce rapport dans
l'une de ses pièces : « Je ne suis pas un
professeur, fait-il dire à un personnage, mais un compagnon
de voyage à qui vous avez demandé la route et
qui a pointé droit devant - devant lui comme devant
vous. »
Plus qu'une mode, une clé : celle de la
reproduction sociale
Enseignant, le mentor utilise sa profonde connaissance de
la psychologie humaine pour inciter ses élèves
à cultiver leurs dons. Membre du clergé, travailleur
social ou bénévole, il se consacre à
réconforter les personnes en détresse. Et combien
parmi nous ont bénéficié de l'aide désintéressée
d'un professeur ou d'un entraîneur déterminé
à ce que nous développions pleinement nos capacités ?
Beaucoup de mentors, et des meilleurs, exercent toutefois
hors des cadres officiels, comme cet homme qui avait décidé
de garder un oeil sur le fils de neuf ans de son voisin, mort
prématurément. Pendant plusieurs années,
il l'a encouragé à bien travailler en classe,
il lui a donné des petits boulots et l'a assuré
qu'il serait toujours prêt à l'écouter
et à le conseiller. Lorsque le garçon a eu des
démêlés avec la police, il a plaidé
sa cause et s'est engagé à ce que le problème
ne se reproduise pas promesse qu'il a fidèlement tenue.
Il croyait simplement faire son devoir de bon voisin et de
bon citoyen. En fait, il offrait à cet enfant un cadeau
sans prix : une chance de partir du bon pied.
Depuis quelques années, les sciences de la gestion
accaparent les droits d'auteur sur ce concept ancien et l'accommodent
à tellement de sauces qu'il risque de passer pour une
autre de ces modes aussi fugitives qu'un feu de Bengale. Or,
le mentorat est tout, sauf une théorie fumeuse dans
un domaine qui n'en manque pas; c'est un rôle éminemment
pratique et important, une fonction essentielle à la
survie et au progrès de toute forme d'organisation,
quelle qu'en soit la raison d'être.
L'historien appelle reproduction sociale le processus par
lequel une génération prépare la suivante
à lui succéder en lui transmettant son savoir
et son savoir-faire. Les Grecs, pères de la philosophie
occidentale, voyaient dans cet enseignement un devoir sacré.
Socrate, par exemple, disait que la connaissance est le bien
le plus précieux et qu'elle doit être partagée
au nom du bien commun.
Petite ou grande, toute organisation est une communauté
qui possède, à l'instar du village, du bourg
et de la cité, des citoyens, une culture, des chefs
et des spécialistes. Dans une collectivité bien
ordonnée, les aînés sont tenus de transmettre
le fruit de leur expérience aux personnes susceptibles
d'en tirer profit, car la communauté a besoin d'un
perpétuel afflux de sang neuf pour ne pas dépérir.
Dans l'entreprise moderne comme dans toutes les organisations
contemporaines, c'est l'accumulation quotidienne de savoirs
nouveaux qui assure ce renouvellement constant.
Quant aux aînés, ce sont les cadres et collègues
chevronnés des « apprentis », à tous
les niveaux de la hiérarchie. Pour bien tenir leur
rôle, ils doivent être convaincus de remplir là
une mission capitale, qui fait partie intégrante de
leur travail quotidien. Certaines entreprises le leur font
comprendre en affectant un mentor en titre à chacune
de leurs recrues; ces « compagnons » travaillent
souvent au sein d'équipes plus larges qui contribuent
au processus d'apprentissage et de réflexion. Un bon
chef d'équipe complète normalement cette démarche
collective par des séances particulières de
formation.
Dans le secteur tertiaire, cependant, le rôle du mentor
n'est presque jamais officialisé. Les nouveaux cols
blancs n'ont sûrement pas moins besoin d'aide et d'encouragement
que les apprentis cols bleus, mais jusqu'à tout récemment,
leurs patrons ne semblaient pas en avoir conscience. La recrue
se présentait un beau matin et, après une période
de probation, elle était - ou n'était pas -
adoptée par un ancien. Quant aux cadres, ils étaient
censés s'imprégner de la culture et apprendre
les règles du jeu avec l'expérience, comme par
osmose.
Il y a quelques années, les services avaient assez
de temps et de personnel pour s'en remettre ainsi à
la chance. L'entreprise hyperproductive d'aujourd'hui ne peut
plus se permettre pareil luxe, car ses salariés sont
tellement mobilisés qu'ils négligeront forcément
l'intégration des recrues si aucune plage horaire ou
ressource n'est spécifiquement réservée
à cette fonction. La formation et le perfectionnement
ne peuvent être laissés entièrement au
hasard ni exclusivement aux soins de tiers; ils requièrent
un suivi interne aussi constant qu'attentif. On ne peut pas
être mentor à temps partiel.
Car ce qui distingue le bon mentor, c'est d'abord sa disponibilité.
Refusant de se laisser enfermer dans la prison dorée
de son bureau par son écrasante charge de travail,
il circule d'un poste à l'autre pour vérifier
que tout va bien; il téléphone régulièrement
aux employés en mission à l'extérieur;
surtout, il garde sa porte grande ouverte. C'est cela qui
faisait dire à une jeune gestionnaire à propos
de sa patronne : « Elle trouve le tour d'arriver
juste au moment où j'ai besoin d'elle et de ne jamais
être là quand je peux me débrouiller toute
seule. » Quel compliment !
Le bon mentor se garde bien d'avoir des préférés
Comparez-le à cette description d'un autre cadre
débutant : « Quand je bute sur un problème,
mon patron règle l'affaire et retourne en courant à
son "vrai" boulot. » Au bout du compte, le pauvre garçon
n'est pas plus avancé qu'au moment où il a appelé
à l'aide. Les chefs de cette trempe devraient réfléchir
aux conséquences de leur attitude sur la compétence
et l'assurance de leurs subordonnés et prendre exemple
sur les vieux maîtres artisans qui formaient patiemment
leurs apprentis jusqu'à ce que ceux-ci aient une habileté
égale à la leur. Soit dit en passant, la technologie
évolue si vite de nos jours que les « apprentis »
modernes ne sont pas tous des novices. Beaucoup ont des années
d'expérience et occupent des postes importants.
Pendant longtemps, l'affinité personnelle a déterminé
la relation entre mentor et disciple. Le patron élisait
un ou plusieurs fils spirituels dont il pilotait attentivement
la carrière. Les autres étaient livrés
à eux-mêmes. Cela donnait souvent lieu à
la formation de clans et de cliques qui luttaient sans merci
pour chaque parcelle de pouvoir; ceux qui ne voulaient pas
participer à ces guerres intestines végétaient
aux échelons inférieurs. Inutile de dire que
le climat était pourri au sein de ces entreprises.
Sympathie et fermeté ne s'excluent pas mutuellement
Nous avons tous nos préférences personnelles
- cela fait partie de la nature humaine - mais un chef qui
entend jouer sérieusement son rôle de mentor
ne peut pas se permettre de laisser transparaître les
siennes. Pour que son service ou son organisation tourne rond,
il doit étouffer ses sentiments et donner une chance
égale à tous ses collaborateurs.
Du reste, beaucoup d'experts en gestion considèrent
qu'un mentor trop proche de son pupille n'est pas très
efficace au bout du compte. Ce qui nous séduit au premier
abord, ce sont les similitudes. Le cadre qui opère
par affinité personnelle risque donc de produire des
copies conformes de lui-même, de fidèles serviteurs
plutôt que des chefs en puissance. La relève
doit pouvoir prendre des initiatives et suivre ses intuitions
pour développer pleinement ses talents.
Or, comme les parents, le mentor qui couve ses disciples
se montre en général ou trop exigeant ou trop
indulgent. Dans la première hypothèse, il peut
les insécuriser de façon irrémédiable;
dans la seconde, il risque de les rendre suffisants, donc
négligents. Il vaudrait mieux pour tout le monde qu'il
réfrène son instinct nourricier et assume le
rôle de l'oncle de bon conseil qui ne refuse jamais
de prêter une oreille compatissante, mais n'essaierait
pour rien au monde de dicter leur conduite à ses neveux.
Il y a bien sûr des employés qui choisissent
de flatter la vanité du patron pour s'insinuer dans
le cercle de ses familiers, dans l'espoir de monter plus vite.
Il appartient au mentor de faire comprendre à ces courtisans
que leur tactique ne les mènera nulle part, sans les
blesser ni les priver des conseils et des encouragements auxquels
ils ont droit. Sinon, il s'expose à ce que le concert
de louanges de ses faux amis le rende sourd aux pleurs et
aux grincements de dents du reste de son entourage.
Il faut beaucoup de doigté pour être à
la fois un bon mentor et un patron responsable. Dans le premier
de ces deux rôles, le cadre doit cerner les points faibles
de son collaborateur et l'aider à les corriger; dans
le second, il est tenu de veiller à ce que l'employé
fasse son travail convenablement. D'où l'importance
de le corriger à bon escient et de traiter chaque errement
ou omission non comme un motif de récrimination, mais
comme le point de départ d'une formation. Puisque les
erreurs sont inévitables, aussi bien en profiter :
le chef-mentor analyse le problème avec son protégé,
l'aide à trouver une solution et le remet aussitôt
à l'ouvrage.
Rien n'est plus difficile, à cet égard, que
de savoir jusqu'où on doit tendre la perche. Trop d'attention
entretient l'apprenti dans une dépendance malsaine :
qu'importe si le travail est bâclé, le patron
est là pour tout arranger ! Trop de distance peut
lui donner l'impression qu'on se moque bien de lui voir perdre
la face devant la haute direction. Il n'y a pas de pire mentor
que celui qui profite de sa position pour faire faire le travail
par son subordonné et refuse de le couvrir si l'affaire
tourne mal.
Une source intarissable d'humour et d'amitié
Le meilleur s'efforce au contraire de tempérer la
légitime soif d'indépendance de son disciple,
de lui faire comprendre qu'il ne doit pas essayer de tout
apprendre en même temps. L'oisillon qui quitte le nid
trop tôt n'a-t-il pas toutes les chances de périr ?
Comme, par ailleurs, les gens détestent se sentir épiés
et aspirent par-dessus tout à mériter la confiance
et le respect de leurs collègues et supérieurs,
ce maître sagace sait aussi reconnaître au besoin
que ce qui est fait différemment n'est pas nécessairement
mal fait.
L'une des façons les plus courantes d'exprimer sa
méfiance consiste à accaparer l'information
sans raison valable. Les gens ont besoin de savoir pourquoi
ils travaillent et comment ils contribuent au succès
du groupe. Sinon, ils se démotivent. Les organisations
ont malheureusement un goût très prononcé
pour le secret, et beaucoup de patrons peuvent être
tentés de taire des renseignements par pure vanité.
Le bon mentor, en revanche, veille à communiquer toute
l'information qu'il juge possible de dévoiler sans
compromettre l'entreprise. Il s'arrange, par exemple, pour
que ses collaborateurs soient régulièrement
mis au courant de l'évolution de la situation, sachant
que rien ne stimule davantage l'esprit de solidarité.
La confiance se mérite. Pour gagner celle de ses
protégés, le mentor ne peut pas se contenter
de bonnes paroles. Il doit agir. Souvent, cela veut dire intervenir
auprès des instances supérieures pour désencombrer
le chemin lorsque quelqu'un veut prendre une initiative. Pour
ne donner qu'un exemple, le ou la responsable d'un projet
aura beaucoup de mal à croire aux protestations de
confiance de son supérieur si elles ne s'accompagnent
pas d'un budget conséquent. Le bon mentor se retrouve
souvent en train de jouer les médiateurs ou les avocats
afin d'aplanir les obstacles.
D'après tous les conseillers en gestion, une grande
partie de la méfiance qui règne entre patrons
et subordonnés tient à des problèmes
de communication. Les premiers devraient se faire un point
d'honneur d'énoncer clairement leurs attentes. Rien
n'est plus pénible que d'apprendre ce que vous étiez
censé faire en écoutant votre supérieur
se plaindre amèrement de ce que vous ne l'ayez pas
fait.
S'il y a des mentors qui déçoivent leurs disciples,
l'inverse n'est pas moins vrai, et le maître ne devrait
pas hésiter à manifester son désappointement.
Sympathie et fermeté ne s'excluent pas mutuellement !
Le bon mentor est exigeant : il requiert toujours de
son pupille le meilleur de lui-même compte tenu de son
niveau de développement, il ne se laisse pas facilement
attendrir, il ne tolère pas qu'on abuse de sa bienveillance
et il le fait savoir très rapidement pour
éviter les malentendus. Une relation de ce type qui
démarre sur le mauvais pied a toutes les chances d'échouer.
À lire ce qui précède, on peut avoir
l'impression que le rôle du mentor est rude et sévère.
Rien n'est moins sûr. L'être humain aime partager,
et l'activité professionnelle ne fait pas exception
à cette règle de la vie en société.
L'existence d'une relation saine entre mentor et disciple
- au sens où aucune des parties n'exploite l'autre
- vivifie le climat de travail. L'humour, la chaleur humaine,
l'amitié s'épanouissent naturellement dans ce
terreau fertile. Le mentor y récolte le plaisir et
la fierté de participer à une création.
Aristote, autre grand philosophe grec, aimait ses disciples
comme un artiste ses oeuvres.
Fruit de la réaction sociale contre une idéologie
qui sacralise l'égoïsme, la résurrection
du mentor représente une victoire bienvenue de très
anciennes valeurs humaines : la générosité,
l'amour du prochain, le désir de faire un apport durable
à la communauté chez ceux qui assument ce rôle;
et chez ceux qui bénéficient de leur soutien,
une vertu presque oubliée, le respect les aînés.
Ces principes sont à la racine de toutes les formes
de civilisation qui ont vu le jour sur notre planète.
Les anciens penseurs grecs béniraient les nouveaux
mentors !
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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