Juillet/Août 1990 La nature canadienne
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Le Canada offre à sa population une
nature de toute beauté et nos rapports avec celle-ci
imprègnent fortement notre culture. Mais si nous ne
gérons pas notre héritage précieux avec
plus de discernement, nos régions sauvages risquent
de devenir un paradis perdu...
Un étranger circulant cet été sur nos
routes pourrait bien avoir l'impression que les Canadiens,
sous des dehors flegmatiques, cachent une véritable
âme de nomade. Des autocaravanes montent vers le Nord,
au milieu de voitures qui tirent des bateaux et des remorques.
La nuit, tout ce monde s'arrête le long des routes,
dans des parcs qui, avec leurs feux de bois, ressemblent aux
camps d'Indiens aperçus par les premiers explorateurs
européens. Devant ce spectacle du Canada moderne retrouvant
ses racines en pleine nature, on se sent transporté
à une autre époque.
Les enfants qui s'endorment en entendant le clapotis des
vagues et le sifflement des huards ne font que perpétuer
une tradition nationale. Les Canadiens ont toujours été
attirés par la vie en plein air. Autrefois, bien sûr,
ils n'avaient pas d'autre choix que de vivre proches de la
nature. Mais, même maintenant que la plupart résident
en milieu urbain, ils ressentent le besoin d'y retourner.
L'appel de la nature est, pour un Canadien, plus qu'une expression
littéraire et, même pour les immigrants récents,
le « bois » a un attrait magique.
L'auteur torontois Patrick Anderson a parlé de l'étreinte
de la toundra et de la forêt, et des vastes étendues
désertes dont nous ressentons la présence, physiquement
et psychologiquement. La nature sauvage lui paraissait « violente
et triste », mais son attrait était irrésistible.
« En été, nous fuyions la chaleur pesante
de la ville; la nature se refermait sur nous; nous nous y
enfoncions comme dans un édredon de plumes. »
La nature influence fortement l'image que se font d'eux-mêmes
les Canadiens. Le simple fait de vivre dans un vaste pays
de lacs, de forêts, de montagnes et de plaines nous
différencie de la population des pays beaucoup plus
peuplés.
Notre caractère nordique est au coeur de notre culture.
La nature sauvage a toujours inspiré l'art et la littérature,
dans les deux langues officielles. Rares sont les poètes
canadiens qui, dans leur style propre, n'ont pas loué
la beauté de notre pays. Les peintres canadiens, notamment
le Groupe des Sept, ont représenté des paysages
désolés et rocailleux. Les héros de notre
mythologie nationale - l'éclaireur indien, le coureur
des bois, le pilote de brousse, l'officier de la police montée
- sortent tout droit de notre vision romantique du vrai nord,
libre et fort.
Pour les Canadiens, l'accès aux grands espaces est
un droit inaliénable, qui est acquis de naissance ou,
s'ils ne sont pas nés ici, que leur confère
leur résidence au Canada. Tous les printemps, on recueille
de l'argent dans les villes pour envoyer les enfants pauvres
dans des camps d'été, vu que personne ne doit
être privé des plaisirs de la vie au grand air.
Le droit de profiter de la nature est inscrit dans la loi.
Dès 1885, le gouvernement canadien mettait sous sa
protection ce qui est devenu le parc national de Banff. Le
réseau de parcs fédéraux s'étend
maintenant de la Colombie-Britannique à Terre-Neuve.
Chaque province a également ses parcs et sanctuaires
fauniques.
Dans la plupart des régions du pays, le chalet est
devenu une véritable institution. Dès la fin
de l'année scolaire, des familles entières déménagent.
Tous ces gens deviennent temporairement des sauvages, à
peine vêtus et pieds nus. Les enfants font leurs premières
découvertes de la faune en donnant à manger
aux « suisses » et en attrapant des têtards.
L'amour de la nature prime sur toutes les
autres activités
« Les Canadiens n'accepteraient jamais de passer l'été
ailleurs que près d'un lac », note le rédacteur
et auteur bien connu B. K. Sandwell. « Demandez à
un Canadien qui ne va pas au bord de la mer où il passera
ses vacances. Il répondra sans hésitation :
« au bord du lac » ou « à la plage ».
Les vrais amateurs de plein air dénigrent ces villégiateurs
qui ne vivent pas « à la dure ». La seule
expérience valable, pour certains, consiste à
s'enfoncer en canoë au coeur de régions sauvages, et
à faire des portages dangereux sur des rochers glissants
et à travers des marais infestés d'insectes.
Mais peu importe que l'on dorme sous le toit d'un chalet
ou à la belle étoffe. Un lac au crépuscule
a toujours la même beauté, qu'il se trouve à
un kilomètre d'une grande route ou du fleuve Mackenzie.
Dans les régions touristiques, les bateaux à
moteur font certainement du vacarme au bord des lacs, mais
il est encore possible de découvrir des rives éloignées
où l'on a le sentiment qu'aucun être humain n'a
jamais mis les pieds.
Il ne fait aucun doute cependant que la passion de la nature
sauvage est plus ardente chez certains que chez d'autres.
Ces passionnés passent leurs soirées d'hiver
à graisser leur fusil ou à feuilleter des livres
et revues sur le sujet. Par beau temps, ils font du ski de
fond, arpentent les bois en raquettes ou pêchent sur
la glace avec des compagnons ayant les mêmes goûts.
Dès la venue du printemps, ils brûlent d'impatience
de se retrouver en pleine nature.
Ils ont tous leur marotte : le canoë, l'observation
des oiseaux, la pêche, la chasse, la randonnée,
la promenade à cheval, la descente de rapides en radeau,
les excursions sac à dos, etc.; mais si l'on analyse
leurs motifs, on s'aperçoit qu'ils ont simplement un
grand amour de la nature. Ils sont un peu comme Roderick Haig-Brown,
l'auteur canadien qui nous a laissé des descriptions
admirables de la nature, expliquant ainsi son goût pour
la pêche : « Ce n'est peut -être qu'un
prétexte pour me trouver près d'une rivière.
Si c'est le cas, je suis content d'y avoir pensé. »
La passion de la nature peut amener certaines personnes à
faire des choses tout à fait illogiques : pêcher
à la ligne par exemple. Samuel Johnson a un jour défini
la canne à pêche comme un bâton avec un
crochet à un bout et un simple d'esprit à l'autre
bout. Les pêcheurs eux-mêmes admettent qu'il n'existe
pas de méthode moins efficace pour prendre du poisson.
Les bienfaits de la nature ne peuvent pas
s'évaluer financièrement
« Remarquez ce courtier en bourse, un homme très
aisé, qui rampe sur le ventre dans le sous-bois, ses
lunettes brillant comme des lanternes », a écrit
Stephen Leacock. « Que fait-il ? Il est à
l'affût d'un caribou qui n'est pas là. Bien entendu,
il sait très bien que le caribou n'est pas là
et n'y a jamais été... mais c'est plus fort
que lui : il doit traquer une proie. Remarquez
comme il rampe; voyez-le se faufiler à travers les
buissons de ronces (silencieusement, pour que le caribou n'entende
pas le bruit des épines qui lui déchirent la
peau), et par-dessus un nid d'abeilles, tout doucement pour
que celles-ci, en le piquant n'effraient pas le caribou. »
Logiquement, qu'est-ce qui peut bien pousser un être
sensé à s'exposer volontairement aux affres
de la vie en plein air. La petite mouche noire canadienne
mérite une mention spéciale; cet insecte détestable
peut faire d'un séjour dans la nature un véritable
enfer. Mouches noires et maringouins semblent se relayer,
les premières attaquant le jour, les autres le soir,
au coucher du soleil.
Aux insectes, il faut ajouter les orages, les jours de pluie
interminables, les baisses soudaines de température,
les chaussettes trempées, les repas mal cuits ou brûlés.
Pour aimer cela, il faut de toute évidence être
masochiste.
Mais alors, les masochistes ne manquent pas au Canada !
Bien que l'on ne connaisse pas le nombre exact de Canadiens
qui s'adonnent à des activités de plein air
(lesquelles sont de toute façon difficiles à
définir), la Fédération canadienne de
la faune l'estime à 83.8 % de la population. Une étude
distincte a par ailleurs révélé que quelque
6.5 millions de Canadiens pêchent régulièrement.
Les activités de plein air contribuent à faire
marcher l'économie. Ne serait-ce que pour la pêche,
les dépenses s'élèvent à $4.4
milliards par an. La Fédération de la faune,
pour sa part, a évalué à $4.2 milliards
par an les sommes consacrées aux autres activités
de plein air.
Les retombées économiques sont nombreuses,
et les grandes usines automobiles qui fabriquent des camionnettes
profitent de la situation tout comme les petits magasins de
village. Les parcs et terrains de camping créent un
nombre considérable d'emplois d'été pour
les étudiants. Et combien n'ont-ils pas débuté
en affaires en plaçant un écriteau « Vers
à vendre » au bord de la route.
Mais les bienfaits de la nature ne peuvent s'évaluer
financièrement. D'un point de vue purement pratique,
le mieux que l'on puisse dire est que la nature permet à
la population de conserver sa santé physique et mentale
et sert de soupape de sécurité aux tensions
de la vie urbaine. Elle a aussi une valeur éducative
incalculable : « C'est une bibliothèque vivante,
changeante, révélatrice où l'on peut
voir, sentir, entendre et goûter la vie », a écrit
le biologiste Thomas Morley.
« Il y a sûrement dans le calme souverain de
la nature quelque chose qui fait taire nos doutes et nos angoisses :
le bleu profond du ciel, le scintillement des étoiles
semblent apaiser l'esprit », a écrit Jonathan
Edwards. Ce sentiment donne une dimension spirituelle à
la vie en plein air. Pour l'éprouver, nous sommes prêts
à affronter maintes difficultés et même
des dangers.
L'immensité de la nature, au Canada, replace les
choses dans une juste perspective et nous révèle
notre insignifiance dans l'ordre cosmique.
Malheureusement, en utilisant inconsidérément
son pouvoir, l'homme a altéré la nature et l'a
bien souvent détruite. Les lacs et rivières
tués par les pluies acides et la pollution nous reprochent
silencieusement la gestion abusive de notre héritage
naturel. En massacrant ce qui nous a été donné,
nous avons fait avancer le moment de vérité.
« Les lois de la nature affirment au lieu d'interdire.
Violer ses lois, c'est être son propre procureur, juge,
jury et bourreau », a écrit le célèbre
horticulteur Luther Burbank.
Vu l'abondance des splendeurs naturelles de leur pays, les
Canadiens ont toujours pris cet héritage pour acquis,
sans accorder beaucoup d'attention à la disparition
de millions d'hectares de terres sauvages. Pourtant, même
si l'on a l'impression, en survolant le pays, que les forêts
et les lacs constituent une ressource inépuisable,
il y a de moins en moins de terres forestières accessibles
pour le nombre d'amateurs de plein air qui, en plus de former
un groupe en pleine croissance, se livrent aussi plus fréquemment
à leurs activités favorites. On estime, par
exemple, qu'il se fait environ deux fois plus de pêche
en eau douce maintenant qu'il y a 25 ans.
Les ressources situées à une distance raisonnable
des grands centres de population se trouvent de plus en plus
menacées. Il est encore possible de noliser un avion
pour accéder à des terres vierges, mais c'est
un luxe que seule une minorité peut s'offrir. L'important
n'est pas de disposer de vastes étendues désertes
dans des régions éloignées où
fort peu de gens iront jamais, mais de zones plus petites
pouvant être mises à la disposition de la majorité.
Des zones accessibles de plus en plus menacées
Il n'est pas non plus nécessaire de préserver
un état sauvage absolu. N'oublions pas que nous allons
dans la nature pour notre plaisir. La meilleure façon
de sauvegarder les régions sauvages serait probablement
d'en interdire l'accès. Mais comment alors satisfaire
notre besoin de grand air ?
Walter Stegner, qui a été naturaliste en chef
du service américain des parcs nationaux pendant quelques
années, a un jour raconté une anecdote amusante.
Un puriste de l'environnement (citadin, bien sûr ) exprimait
son mécontentement au directeur d'un parc.
« Il y a trop de routes », se plaignait-il. Il
ne faudrait rien construire ici. Les gens sont en train de
détruire complètement cet endroit ! »
« Vous avez peut-être raison », lui répondit
le directeur. « Mais si nous n'étions pas là
tous les deux, la foule ne serait déjà pas si
dense. »
« On ne préserve pas une région sauvage
en évitant simplement d'y intervenir, particulièrement
si elle est entourée de terres dont l'exploitation
normale ou abusive a sur elle des conséquences directes
ou indirectes », a écrit M. Stegner. « On
ne doit pas non plus permettre l'usage récréatif
de régions sauvages sans y évaluer continuellement
les effets de la présence de l'homme. Ces régions
doivent être utilisées de façon disciplinée,
au risque de disparaître. »
Les régions sauvages ne doivent pas être simplement préservées, mais restaurées
Le secteur forestier, qui est le plus important secteur
industriel du Canada, emploie directement 10 % de la main-d'oeuvre
du pays. La menace qu'il pose pour les régions sauvages
a suscité bien des confrontations entre les sociétés
forestières et les défenseurs de l'environnement.
Ces sociétés sont toutefois davantage conscientes,
maintenant, des problèmes écologiques. Il est
de plus en plus admis que la santé de nos forêts
va dans l'intérêt du secteur forestier comme
du public. Les besoins de ces deux groupes ne sont pas incompatibles
et peuvent être satisfaits si nous savons gérer
avec intelligence nos ressources.
Cela n'a guère été le cas jusqu'à
présent. Les Canadiens adorent la nature, sans pour
autant la respecter. Ils l'ont toujours détruite, brûlée
et contaminée, en plus de pêcher et de chasser
avec excès. Et ils ont obligé la faune, du moins
les espèces qu'ils massacrent, à se réfugier
de plus en plus loin.
« Il est maintenant très difficile de trouver
des endroits sauvages » , faisait récemment remarquer
un spécialiste de la faune au Texas. « Ce qu'il
nous faut, c'est une autre planète comme la Terre,
mais sans présence humaine. » Ces commentaires
sont malheureusement valables pour certaines parties du Canada
où des terres autrefois sauvages se trouvent surexploitées
et subissent les assauts du développement et de la
pollution. Nous nous sommes toutefois rendu compte ces dernières
années que, pour répondre aux besoins de notre
population en pleine croissance, nous devons non seulement
protéger les régions sauvages, mais aussi les
restaurer. Les lacs doivent être nettoyés, et
les terres dévastées, réaménagées
à des fins récréatives.
Nous nous apercevons, enfin, que la nature forme un tout
et que notre mode de vie a des conséquences directes
sur l'environnement. Nous ne pouvons espérer garder
notre qualité de vie en contribuant en même temps
à la pollution.
Une nouvelle attitude se dessine face à l'environnement.
Elle s'exprime parfaitement dans cette phrase qui annonçait
une conférence récente sur le développement
« éclairé » : « Nous n'avons
pas hérité la terre de nos ancêtres. Nous
l'avons empruntée à nos enfants. » La question
que doivent maintenant se poser les Canadiens adultes est
la suivante : nos enfants et nos petits- enfants pourront-ils
autant profiter de la nature que nous aujourd'hui ?
Le Canada a la chance de posséder en abondance des
splendeurs naturelles qui ne se retrouvent nulle part ailleurs
au monde.
Elles sont là pour que nous en profitions. Mais si
nous ne faisons pas preuve d'un peu plus de discernement,
la nature à laquelle nous avons maintenant accès
pourrait bien n'être qu'un simple souvenir pour les
générations futures. Le Canada est un paradis
pour les amateurs de plein air. Mais si nous ne commençons
pas à traiter nos régions sauvages comme un
trésor précieux, ce pourrait bien devenir un
paradis perdu.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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