Vol. 69, N° 4 Juillet/Août 1988
Les « puces »
et nous
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Le minuscule confetti qu'on appelle
la puce électronique a fait que l'ordinateur a envahi
les moindres recoins de notre société. Au fur
et à mesure que les ordinateurs deviennent « plus
intelligents, » une question se pose : « Qui
commande ? Eux ou nous ? »
Selon les historiens, un événement politique
n'est pas un soulèvement ni un coup d'État mais
une révolution s'il a radicalement transformé
la vie des êtres qui le subissent et leur monde. Si
l'on s'en tient à cette définition, il ne fait
aucun doute que nous vivons actuellement une révolution
apolitique de portée historique.
Il semble difficile de lui donner un nom. On pourrait parler
de « révolution informatique », mais ce terme
est trop étroit ; de « révolution
cybernétique », mais cette appellation est bien
vague. « La révolution des puces électroniques »,
bien que trop spécifique, semble plus appropriée,
étant donné que la puce est le coeur, aussi
bien des systèmes informatiques que des micro-ordinateurs
spécialisés qui contrôlent la plupart
de nos machines modernes.
Mais, quel que soit le nom qu'on choisisse de lui donner,
il s'agit bien d'une véritable révolution, de
l'événement qui change la mentalité des
gens qui le vivent et de ceux qui naissent sous son règne.
Nul ne peut échapper à une révolution.
Elle est formidablement présente où que vous
vous tourniez.
En un peu moins de douze ans, la microtechnologie s'est
insinuée dans la vie des pays industrialisés
et a profondément modifié le mode de vie de
leurs habitants. Les circuits miniaturisés ont envahi
toutes les facettes de notre vie, que nous fassions des courses,
regardions la télévision ou téléphonions.
Ils nous ont amenés à perdre certaines habitudes
- nous n'allons plus à la banque aussi souvent pour
y retirer de l'argent - et nous en ont fait prendre de nouvelles :
nous achetons des billets de loterie nationale dans l'espoir
de gagner des sommes fabuleuses.
« Les civilisations progressent en augmentant le nombre
des gestes automatiques que nous faisons, » a déclaré
Alfred North Whitehead. Si tel est le cas, « l'accélérateur »
de notre époque est un minuscule grain de silicone
transformé en interrupteur pour traiter des données
codées dans des courants électriques ;
car, en fait, l'ordinateur est essentiellement une machine
à commutateurs, capable de faire des calculs à
une vitesse astronomique et d'en mémoriser les résultats.
Certes, les ordinateurs ne datent pas d'aujourd'hui. Le
premier qui utilisât le système binaire fut mis
en service aux États-Unis en 1945. Il s'agissait de
l'ENIAC (Electronic Numerical Integrator and Computer). Il
pesait 30 tonnes, mesurait 18 pieds de haut et 80 pieds de
long, et contenait quelque 18,000 tubes à vide qui
tombaient en panne, en moyenne, toutes les sept minutes. 487,000
dollars US avaient été consacrés à
sa construction à une époque où un dollar
comptait.
Les tubes à vide étaient les commutateurs
qui dirigeaient le flot d'information dans l'appareil. Au
début des années 1960, ils furent peu à
peu remplacés par des microplaquettes à circuits
intégrés transistorisés, nos « puces »
d'aujourd'hui. Les anciens tubes n'avaient pas plus d'une
demi-douzaine de fonctions ; les puces ont vu leurs fonctions
s'accroître rapidement et passer de quelques-unes à
des centaines dans les années 1970. De nos jours, elles
en ont des milliers et le potentiel de leur miniaturisation
semble infini. Pour illustrer l'incroyable progression de
la miniaturisation des circuits, il suffit de préciser
que ceux de l'ENIAC de 30 tonnes pourraient aujourd'hui être
contenus dans un panneau de la taille d'une carte à
jouer.
Cette révolution a porté à la fois
sur la taille et le coût des ordinateurs. Les puces,
toutes fantastiques qu'elles soient, sont faites de la matière
la plus répandue dans le monde : le sable. L'amélioration
constante des procédés de production a permis
d'abaisser radicalement le prix des ordinateurs. Selon un
expert interviewé par Otto Freidrich de Time Magazine,
« Si le secteur de l'automobile avait suivi une évolution
parallèle au secteur informatique, une Rolls-Royce
coûterait aujourd'hui $2.75 et consommerait un gallon
d'essence pour parcourir trois millions de milles. »
Cette réduction a été accompagnée
d'une adaptation ingénieuse des fonctions de calculateur
des ordinateurs qui a permis l'avènement des graphiques.
Ces appareils ont envahi tous les recoins de notre économie
moderne, prouvant le bien-fondé de la déclaration
de Robert McIver qui estimait que « la technologie est
l'instigateur le plus subtil et le plus efficace de tous les
changements sociaux. »
Les robots et la quête d'une
vie meilleure
Par le passé, les révolutions politiques ont
dépouillé une classe sociale, les aristocrates,
de leurs privilèges. La révolution technologique
menace une autre classe de citoyens, à savoir les ouvriers
et les employés de bureau qui, traditionnellement,
ont constitué les assises des sociétés
industrielles.
Des métiers ont déjà totalement disparu
tels que la composition mécanique et la photogravure.
Le Conseil économique du Canada a publié récemment
un rapport qui prévoit une baisse marquée de
l'emploi dans les secteurs canadiens de la production des
biens. Les experts s'attendent à ce que les emplois
liés à la machinerie accusent une baisse vertigineuse
au Canada et passent de 273,000 en 1981 à moins de
13,000 en 1995.
Ceci s'explique du fait que le matériel et les outils
informatisés sont capables de remplacer avantageusement
les mains humaines. On pourrait croire que la pièce
écrite en 1921 par le dramaturge tchèque Karel
Capek, (R.U.R.), est devenue réalité.
Capek fut le premier à utiliser le mot « robot ».
Il décrit un monde stérile où les machines
privent l'homme de toute satisfaction et dignité dans
son travail.
Les robots imaginés par Capek, ces « ouvriers
artificiels » armés de bras, de doigts et de mémoires,
dominent désormais la scène du travail dans
les usines, et nul ne doute que leur nombre sera en constante
progression. Bien que ces appareils mobiles soient conformes
à l'image populaire des robots, ils ne sont pas les
seuls à se trouver parmi nous. L'ordinateur, capable
de lire des schémas, aussi bien qu'un machiniste, ou
celui qui compose la page d'un journal peut également
avoir droit au titre de robot.
Quand les ordinateurs semblent plus
intelligents
que les êtres humains
La pièce de Capek exprime une crainte ancienne qui
remonte au moins à la révolution industrielle
du début du 19e siècle : la technologie
grugera une masse de gens des moyens de gagner leur vie, les
jettera dans la rue, sans argent et sans l'espoir de trouver
du travail.
Dans R.U.R., le propriétaire d'une usine de
robots défend la cause de ce que nous appelons aujourd'hui
la productivité, estimant que la réduction des
prix, possible grâce à la mécanisation,
stimule le pouvoir d'achat et rend l'économie florissante.
Ce point de vue, rejeté dans la pièce, s'est
avéré juste dans le monde réel. Le matériel
et les machines qui réduisent les besoins en main-d'oeuvre
sont utilisés au Canada depuis près de 100 ans
et le nombre d'emplois, à quelques rares exceptions
près, n'a cessé de croître. La progression
de la productivité a contribué à l'élévation
globale du niveau de vie. Au cours des 30 dernières
années, les emplois supprimés dans le secteur
de la fabrication des biens ont été remplacés
par de nouveaux postes dans le domaine des services qui, en
fait, sont souvent liés à la production des
biens.
Capek prête sa voix à des craintes encore plus
profondes. Dans sa pièce, les robots se retournent
contre leurs maîtres pour les anéantir. Plus
« intelligents » ils sont, plus ils manifestent
les tendances belliqueuses qui sont la marque des êtres
humains. Le cauchemar de la race humaine détruite par
des monstres à son image a été, de tout
temps, évoqué dans la littérature depuis
Homère. C'est un des sujets de prédilection
de la science-fiction friande d'ordinateurs qui, bien qu'inamovibles
et ne ressemblant pas aux êtres humains, donnent l'impression
de raisonner comme eux.
Il est facile d'imaginer un cercle d'ordinateurs communiquant
entre eux et conspirant à dominer le monde. Dans le
film de Stanley Kubric 2001, Odyssée de l'espace,
l'ordinateur HAL n'approuve pas la conduite de l'équipage
du vaisseau spatial et prend les choses en main pour régler
le problème à sa façon. Un tel scénario
nous paraît tout à fait plausible, car HAL parle
comme vous et moi. Aujourd'hui, nombreux sont les ordinateurs
qui peuvent faire de même.
Nous avons tendance à attribuer aux ordinateurs des
qualités humaines, car ce sont les machines qui nous
ressemblent le plus. Ils donnent également l'impression,
tout comme HAL, d'être dotés d'intelligence et
capables d'utiliser leur « intellect ». Un modeste
ordinateur de table peut non seulement apprendre à
l'utilisateur un grand nombre de nouvelles connaissances,
mais également lui poser des questions difficiles et
l'amener à résoudre des problèmes. Il
lui donne des ordres, tout en le guidant, voire le grondant
(du moins en apparence) s'il se trompe de touche. Il peut,
tel une institutrice acariâtre, corriger les fautes
d'orthographe et les erreurs d'arithmétique. Il sait
jouer aux échecs, au black jack ou au poker, et bat
régulièrement les êtres humains à
ses propres jeux.
La terminologie informatique contribue à cette espèce
d'aura humaine qui émane des ordinateurs. Ils ont leur
propre « langage », savent « lire » les
données qu'ils ont « mémorisées ».
Si un ordinateur se détraque, nous en parlons comme
d'un être humain : nous disons qu'il a fait une
erreur ou qu'il a échoué.
D'ailleurs, un tel échec nous procure une certaine
satisfaction mal cachée, comme si nous nous trouvions
face à une camarade de classe, particulièrement
prétentieuse, qui s'est ridiculisée devant toute
la classe. Nous avons tous entendu des histoires drôles
illustrant les réactions insensées des ordinateurs.
Une agence de presse a dernièrement publié la
photo d'un homme qui se tenait à côté
d'une pile de 100 épais documents gouvernementaux qu'un
ordinateur lui avait envoyés à la suite de sa
demande d'un seul exemplaire. Typique ! De telles gaffes
nous font rire, mais notre rire sonne faux, car nous savons
pertinemment que la plupart du temps, les ordinateurs peuvent
faire un tas de choses plus vite et mieux que nous.
Les « nouveaux illettrés »
et pourquoi ils
ont tort de s'inquiéter
Les experts estiment qu'un tiers des « travailleurs
en information », qu'ils soient membres de professions
libérales, cadres ou employés de bureau, sont
des « cyberphobes » qui acceptent mal les ordinateurs.
Ces derniers ne leur inspirent pas confiance, notamment lorsqu'ils
doivent les utiliser dans leur travail. Qui peut leur donner
tort ! « Les ordinateurs, » comme l'a écrit
Murray Laver dans un article intitulé Management
Today, « ont bouleversé de façon significative
les habitudes de travail de la plupart des hommes et des femmes
ordinaires. Les méthodes de travail ont été
transformées au point de rendre périmées
les compétences acquises, de dévaloriser une
expérience précieuse et de réduire le
sens de responsabilité et d'accomplissement des individus. »
Une autre source de cyberphobie, notamment parmi les travailleurs
d'un certain âge, est le fait que leur ignorance des
ordinateurs a fait d'eux de « nouveaux illettrés ».
Ils se sentent socialement stigmatisés s'ils sont incapables
de parler couramment de bits, d'octets ou de programmes d'amorçage.
Ont-ils raison ? Écoutons plutôt le point
de vue plein d'humour du chroniqueur Russell Baker :
« D'abord, il y a le matériel. C'est le cerveau.
Il ressemble d'ailleurs beaucoup à celui qui est protégé
par votre crâne. Savez-vous comment fonctionne votre
cerveau ? Ce qui se passe dans votre cervelet lorsque
la mémoire est activée ? Bien sûr
que non. Ça vous gêne ? Pas du tout ! Alors,
pourquoi faire des complexes parce que l'ordinateur est si
compliqué que seul le titulaire d'un doctorat de MIT
peut le comprendre ? »
Point n'est besoin d'être cyberphobe pour ressentir
une certaine méfiance à l'égard des choses
que peuvent faire les ordinateurs. On nous parle beaucoup
« d'intelligence artificielle. » Or, ce terme signifie
tout simplement que les ordinateurs sont programmés
pour choisir automatiquement entre certains types de données
ou sélectionner diverses possibilités à
l'intention des cadres qui doivent alors trancher. Oui, mais...
il faut bien le reconnaître, les ordinateurs deviennent
« de plus en plus intelligents ». Si cette évolution
continue, seront-ils un jour capables de tout contrôler ?
« Le vrai danger n'est pas que les ordinateurs se mettent
à penser comme des hommes, mais que les hommes se mettent
à penser comme des ordinateurs, » a écrit
le journaliste Sydney J. Harris. Quelle que soit la programmation
utilisée, elle est basée sur un système
d'algèbre conçu au 19e siècle par le
mathématicien britannique George Boole, qui a réduit
en termes mathématiques toute les propositions. Les
solutions proposées par un ordinateur sont donc absolument
rationnelles, et, de ce fait, peuvent déplaire à
l'humanité qui leur préfère des solutions
humaines, morales et équitables.
L'ordinateur, artisan de la connaissance
de soi
La grave erreur que commettent les fanatiques de l'informatique
est de présumer que, étant donné les
capacités étonnantes de ces appareils, ils sont
capables de tout faire. Cependant, comme l'a souligné
I.B. Scott, président du CP, tel n'est pas le cas.
Ils ne produisent pas, par exemple, d'ondes cérébrales :
« Ils ne passent pas des nuits blanches à s'interroger
'pourquoi ?' ou 'que se passerait-il si ?' Ils ne
connaissent pas les 'Eurêka !'. Les machines dotées
d'intelligence artificielle ne peuvent, même aujourd'hui,
démontrer la validité ou la nullité d'une
règle en la contrevenant. C'est l'apanage des êtres
humains. Et le désir d'essayer ne relève que
de la nature humaine. »
L'effondrement de la Bourse en octobre 1987 fit peur à
tout le monde, car on aurait pu croire que les ordinateurs
exécutaient des tâches qui auraient dû
être effectuées par des personnes. Ils avaient
été programmés pour vendre lorsque les
cours atteignaient un certain niveau et continuèrent
à vendre entre eux. Comme il se doit, ils ne faisaient
que réagir aux contrôles dont ils étaient
pourvus, tout comme n'importe quel autre appareil, comme votre
voiture ou votre machine à laver. Cependant, un tel
scénario était douloureusement évocateur
de la lamentation de William Henry Thoreau : « Hélas,
les hommes sont devenus les outils de leurs propres outils ! »
La seule façon d'empêcher que les hommes deviennent
les « outils de leurs propres outils » est simplement
d'admettre qu'un ordinateur est un outil qui, comme les autres,
peut être utilisé à bon et à mauvais
escient.
L'ordinateur, initialement, avait été conçu
pour pulvériser les êtres humains avec le maximum
d'efficacité en calculant rapidement et précisément
les trajectoires des pièces d'artillerie de l'armée
américaine. La Deuxième guerre mondiale s'acheva
cependant avant que cet objectif ne puisse être atteint.
Les ordinateurs, de nos jours, sont utilisés à
de nombreuses fins militaires. Ils dirigent, par exemple,
les systèmes d'ogives nucléaires qui peuvent
détruire le monde.
Mais leurs pouvoirs étonnants servent également
la cause de la médecine et ont permis d'étendre
nos connaissances et d'élargir nos champs de recherche.
Les fonctions de recherche dont ils sont dotés nous
aident à comprendre, comme jamais auparavant, le monde
dans lequel nous évoluons. En libérant les êtres
humains des corvées de tous les jours, ils ouvrent
la porte à de nouvelles possibilités créatrices.
Lewis Mumford remarqua un jour que toute poussée technologique
était potentiellement dangereuse si elle ne s'accompagnait
pas d'un approfondissement parallèle de la connaissance
de soi. Le jour viendra peut-être où la microtechnologie
permettra aux êtres humains de mieux se comprendre.
La plus précieuse capacité de l'ordinateur
consiste à examiner une masse de faits et de chiffres
et, à partir de cette base de données, établir
plusieurs plans d'action possibles. L'ordinateur, d'ailleurs,
est une possibilité en soi. Comme n'importe quel autre
instrument, il peut être utilisé étourdiment,
imprudemment ou à des fins pernicieuses. Avec un marteau,
vous pouvez fendre en deux la tête d'un homme, vous
écraser le pouce ou construire une maison. Avec tel
outil, vous pouvez fabriquer un bel objet, ou quelque chose
de très médiocre. L'ordinateur se borne à
nous demander : « Que voulez-vous ? »
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
de la collection du Bulletin RBC sont disponibles sur notre
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