Vol. 66 N° 3 Juillet/Août 1985
Le don de l'amitié
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C'est un privilège qui n'est
pas donné à tous que d'avoir des amis, mais
la plupart d'entre nous le tiennent pour acquis. Nous examinons
ici cette chose rare qu'on appelle l'amitié, sa signification
et ce qu'il faut faire pour l'entretenir...
A-t-on jamais vu homme plus triste qu'Howard Hughes ?
Avec sa fortune considérable, il pouvait se procurer
tout ce que l'on peut acheter. Mais ce qu'il n'avait pas et
ne pouvait acheter l'a plongé dans une profonde misère
spirituelle. Car, comme chacun sait, il n'avait pas un seul
ami au monde.
Des quantités de chansons populaires nous disent
qu'une vie sans amour ne vaut pas la peine d'être vécue.
Apparemment, le sort de Hughes a voulu qu'il vive et meure
sans connaître l'amour, car l'amour est au coeur de
l'amitié.
Souvent, quand nous parlons de l'amitié, nous la
dépouillons de sa riche valeur émotive. Nous
avons été conditionnés à voir
dans l'amour la passion romanesque célébrée
par la musique populaire, méconnaissant l'amour moins
démonstratif et moins fugace qui existe entre des amis.
Cela est dû en partie au fait que nous utilisons un
vocabulaire imprécis. Nous disons ainsi qu'Untel est
un de nos « amis » au lieu de dire simplement que
c'est une de nos connaissances, un associé ou un camarade.
Nous ne parlons pas vraiment de quelqu'un pour qui nous éprouvons
un « sentiment... d'affection ou de sympathie qui ne
se fonde ni sur les liens du sang, ni sur l'attrait sexuel »
selon l'expression consacrée par le Petit Robert dans
sa définition de l'amitié.
Les grands penseurs de l'histoire ont donné une définition
encore plus restrictive de l'amitié. Ils se sont beaucoup
interrogés sur son essence en raison de l'importance
qu'ils attachaient à son rôle dans la société
civilisée. Ils admettaient que si les gens ne s'aimaient
pas les uns les autres en dehors de leurs groupes familiaux
ou tribaux, toute la structure sociale risquait de s'effondrer.
Et peut-être parce que l'amitié recouvrait beaucoup
de choses pour eux, ils avaient tendance à l'idéaliser
voyant en elle un lien privilégié que les gens
doivent s'efforcer de créer.
Les hommes et les femmes modernes établissent toutes
sortes de catégories et de degrés d'amitié :
ils ont leurs relations d'affaires, leurs « relations
mondaines », leurs bons amis, leurs amis intimes, etc.
Les philosophes et les écrivains d'autrefois ignoraient
de pareilles distinctions. Pour eux, l'amitié n'existait
qu'au degré le plus élevé, le plus intime.
L'intimité exigée par leurs critères
très stricts n'était pas inférieure (et
souvent supérieure) à celle qui existe dans
un mariage heureux. Aristote disait que des amis c'est « une
même âme incarnée dans deux corps ».
Pour Francis Bacon l'ami est celui « à qui l'on
peut dire ses joies, ses peines, ses craintes, ses espoirs,
ses soupçons, donner des conseils, enfin dire tout
ce que l'on a sur le coeur ». Une amitié aussi
intense est extrêmement rare.
« Un ami dans une vie c'est quelque chose ; deux
c'est beaucoup ; trois, ce n'est guère possible »
a écrit l'historien et philosophe Henry Adams. Samuel
Johnson est allé plus loin en disant que « tant
de qualités sont nécessaires pour rendre possible
l'amitié et tant d'accidents doivent concourir à
son épanouissement et à sa pérennité »
que la plupart des humains doivent s'en passer et se contenter
d'alliances d'intérêt et de rapports de dépendance.
Il est possible que des êtres de moindre envergure
que Samuel Johnson et d'autres sages doivent se contenter
de types d'amitié inférieurs à l'état
idéal qu'ils envisageaient. Toutefois nous pouvons
au moins essayer de nous en approcher en gardant présent
à l'esprit qu'il ne s'agit pas d'un état passif.
La véritable amitié n'est pas hors de notre
portée si nous nous donnons la peine d'entretenir nos
amitiés comme elles le méritent.
Quelles sont les qualités qui font les véritables
amis ? La première qui vient à l'esprit
est la fidélité. En effet, il est facile d'entretenir
une amitié quand tout va bien ; en revanche, il
faut des efforts et de la persévérance pour
demeurer un ami fidèle quand la vie de l'autre s'assombrit.
L'expression selon laquelle on ne connaît ses amis que
dans l'adversité remonte aux philosophes romains.
La question de savoir si l'argent et l'amitié peuvent
cohabiter a toujours été délicate. En
général, il est admis que les questions financières
portent le plus souvent préjudice à l'amitié.
Pourtant, l'un des critères de l'amitié est
précisément de donner sans être sûr
d'être remboursé.
Jouer sa réputation est encore une autre preuve de
fidélité. Il peut être opportun pour des
raisons d'affaires ou d'ordre social de mettre une certaine
distance entre vous et vos amis quand ils ont des revers de
fortune. Des circonstances encore plus difficiles peuvent
se présenter. Si l'un de vos amis était inculpé
à la suite d'un crime infamant : clameriez-vous
son innocence au risque de perdre votre réputation
devant les preuves écrasantes qui l'incriminent ?
Et s'il était condamné : continueriez-vous
à lui accorder votre amitié sans tenir compte
du qu'en-dira-t-on ?
Partager ce qu'un ami a le droit de
partager
Toute relation amicale, quel que soit son degré d'intimité,
suppose un certain partage. Les amis échangent couramment
des expériences, des idées, des efforts, des
souhaits et des biens matériels. À titre d'ami
intime, on peut vous demander de partager des douleurs morales,
d'immenses chagrins. Même si vous le redoutez, il vous
faudra peut-être aider un ami à traverser la
peur et la solitude causées par une grave maladie ou
la mort d'un être cher, en sachant qu'il ferait de même
pour vous.
Oscar Wilde en a dit long sur l'amitié à l'état
pur quand il écrivit que si l'un de ses amis ne l'invitait
pas à une fête, cela ne le troublerait nullement
mais que si cet ami « avait une peine et refusait de
lui en faire part, il le ressentirait des plus amèrement.
S'il me fermait les portes de la maison du deuil, je me représenterais
sans cesse en demandant à y être introduit, de
façon à pouvoir partager ce que j'ai le droit
de partager. »
Il n'est toutefois pas besoin de crise pour éprouver
la solidité d'une amitié car, comme l'a dit
le prédicateur et homme de lettres anglais W. Robertson,
« celui qui est capable de grands actes d'amour est toujours
celui qui en fait de petits, pleins de considération ».
Si les amitiés se forgent souvent dans le creuset de
l'adversité mutuelle, comme en témoigne l'attachement
durable que se vouent d'anciens compagnons d'armes, elles
s'édifient plus couramment petit à petit, au
fil des ans, grâce à de petites gentillesses.
Le dicton « rien ne vaut les vieux amis » en est
la confirmation. Il est vrai aussi que plus on vieillit, plus
on s'attache à ses amis ; et les amis que nous
chérissons le plus sont ceux avec lesquels nous avons
longuement cheminé à travers les périodes
difficiles et plus faciles de l'existence.
Cela nous conduit au bonheur, le principal
but de notre vie
Il ne faut pas méconnaître les avantages de
l'amitié pendant les bonnes périodes de l'existence.
En effet, les gens ne nouent pas des relations d'amitié
pour se prémunir contre l'adversité. Ils le
font parce qu'ils ont besoin de contact avec autrui. Or, nourrir
chaque jour une amitié répond à ce profond
besoin instinctif.
L'intérêt fondamental de l'amitié, c'est
le plaisir que l'on en tire. Notre bonheur de vivre augmente
quand on peut le partager avec quelqu'un qui a des attitudes
et des goûts semblables aux nôtres. Le rire est
l'une des principales choses que nous partageons avec nos
amis. En effet, les amis rient des mêmes situations
parce qu'ils envisagent l'existence de la même façon.
Le philosophe William James a avancé que le bonheur
était le seul but commun à toute l'humanité.
L'amitié nous permet d'avancer sur la voie qui mène
à cet état des plus souhaitables. Selon l'expression
du grand essayiste Joseph Addison, elle « double notre
bonheur ». C'est ce dont nous prenons officiellement
acte quand nous invitons des amis intimes à participer
aux réjouissances des mariages et des anniversaires.
Cependant, beaucoup d'entre nous ne se rendent pas compte
du bonheur que ces événements leur apportent.
Dans notre société moderne où la mobilité
est de rigueur, il est parfois impossible à des amis
de rester en contact régulier. Nous pouvons devenir
très paresseux et omettre de montrer à nos amis
lointains combien ils nous sont chers en leur envoyant des
lettres ou en leur téléphonant. Pour ceux d'entre
nous qui se montrent ainsi négligents, les réflexions
de Ralph Waldo Emerson sur l'essence de l'amitié :
« ... Sentir et dire d'autrui, je n'ai jamais besoin
de le rencontrer, de lui parler ni de lui écrire ;
nous n'avons pas besoin de renforcer mutuellement notre amitié
ni de nous envoyer des gages de souvenir ; je me fie
à lui comme à moi ... » sont d'un
certain réconfort.
L'absence peut toutefois nourrir l'amitié. Quand
deux personnes sont souvent ensemble, elles connaissent trop
bien leurs états d'esprit, leurs carences et leurs
défauts.
L'amitié repose sur des concessions mutuelles de
toutes sortes qui doivent laisser place aux défaillances
de chacun. Nous sommes obligés par la nature de nos
relations d'accepter nos amis tels qu'ils sont, avec leurs
défauts et leurs qualités.
Ce n'est pas une mauvaise chose car cela nous apprend que
nous ne sommes pas parfaits nous non plus : en effet,
si un ami avec lequel nous partageons tant de choses peut
avoir autant de défauts, c'est donc que nous devons
bien en avoir quelques-uns nous aussi.
Nul ne peut entretenir une amitié sans faire preuve
de considération, c'est pourquoi les personnes trop
égocentriques n'ont presque jamais d'amis. Or, s'abstenir
de dire des choses qui risquent de heurter nos amis est l'essence
même de la considération. Quand nos amis nous
heurtent par inadvertance, nous devons ne rien dire non plus.
La principale qualité nécessaire pour réussir
un mariage est, dit-on, de « savoir pardonner ».
Cela vaut aussi pour les amis.
Mais on peut, dans certains cas, pousser le tact trop loin.
Il peut arriver qu'il soit de notre devoir d'attirer l'attention
d'un ami sur ses actes déraisonnés. Après
tout, nous ne regarderions pas en silence un ami souffrir
d'une blessure infligée par quelqu'un d'autre sans
intervenir. Nous ne devons donc pas laisser un ami se faire
du mal.
Un proverbe du Moyen-Orient définit un ami comme
« quelqu'un qui vous avertit ». Cette formule indique
bien la différence entre critiquer un ami pour son
bien et le critiquer pour le plaisir. La nature humaine étant
ce qu'elle est, les gens s'intéressent bien moins à
leurs propres défauts qu'à ceux d'autrui. Un
ami n'est ni un juge ni un censeur, et nous devons nous garder
de le harceler quand son bien-être n'est pas en jeu.
Quand on doit dire absolument à un ami qu'il a tort,
on doit aussi veiller à ne pas le critiquer davantage.
« Condamnez vos amis en secret, et louez-les en public »
est un conseil qui remonte au 1er siècle. Il a été
donné par Syrus, l'esclave-poète romain, mais
ce conseil est malheureusement souvent méconnu car
comme l'a écrit Pascal : « Je mets que si
tous sçavoient ce qu'ils disent les uns des autres,
il n'y auroient pas quatre amys dans le monde. »
La Bible nous met en garde contre ces « amis qui ne
sont amis que de nom ». Seule leur infidélité
ultime peut nous les faire connaître. Or, depuis Adam
et Eve, maints hommes et maintes femmes ont été
trahis par des personnes apparemment bienveillantes qui agissaient
en fait dans leur propre intérêt. Le théâtre
et le roman auraient disparu au fil des siècles s'ils
n'avaient été alimentés par le sinistre
personnage du faux ami.
Dans la vie on trouve des personnes de ce genre qui cherchent
à s'attirer la faveur des puissants et des individus
les mieux en cour. Il existe plusieurs noms vulgaires pour
désigner dans les usines et les bureaux ceux qui se
font valoir pour obtenir des promotions. Ils flattent l'orgueil
de leurs victimes en feignant l'admiration et l'affection.
« Le Corbeau et le Renard » de La Fontaine nous
ont pourtant appris « que tout flatteur vit aux dépens
de celui qui l'écoute ».
Plus les gens prennent de pouvoir dans leurs affaires, en
politique ou dans d'autres domaines de l'existence, moins
ils peuvent être sûrs de leurs amis. Le manque
d'amis des puissants et des hauts-placés est plus cruel
quand ils ont abandonné leurs vieux amis en grimpant
les échelons de la réussite terrestre.
Selon Nahan Tate, poète et dramaturge du XVIe siècle,
« l'amitié est le privilège des gens du
commun, car les grands dans leur misère intérieure
ne connaissent aucun bienfait aussi substantiel ». Cela
découle en partie de ce que les rapports entre les
grands de ce monde et leurs inférieurs dans la société
sont essentiellement fondés sur l'inégalité.
Les liens d'amitié les plus satisfaisants et ceux des
mariages les plus épanouissants se tissent entre des
égaux, qui se traitent comme tels.
En tout cas, il ne peut y avoir d'amitié authentique
si l'un des partenaires essaie de retirer plus de sa relation
que l'autre. Il peut arriver qu'un des amis aide plus l'autre
que cet autre ne l'aide, mais cela n'affecte nullement la
nature de leur relation. Dans une véritable amitié,
le partenaire le moins bien loti se montrerait aussi prévenant
si les rôles étaient inversés.
« Les amis absents » :
des personnages immortels qui vivent dans nos coeurs
Il est donc douteux que les gens puissent délibérément
« se faire des amis » dans un autre but que l'amitié
en soi. On nous conseille parfois de fréquenter des
êtres admirables pour nous améliorer ou pour
réussir dans la vie. Ce sont là de bien piètres
conseils. On peut chercher et trouver de vrais amis comme
on peut chercher et trouver de vrais amants, mais comme dans
l'amour romanesque, c'est en laissant la nature suivre son
cours que l'on a le plus de chances d'obtenir les meilleurs
résultats.
Tel n'était pas apparemment l'avis de Samuel Johnson.
Il a en effet déclaré que : « Si l'homme
ne fait pas de nouvelles connaissances en s'avançant
sur le chemin de la vie, il ne tarde pas à se retrouver
seul. » Mais s'il est vrai que la mort nous enlève
des amis quand nous prenons de l'âge, ces derniers ont
quelque chose d'immortel. En effet, ceux qui ont matériellement
disparu de notre vie vivent dans nos cours aussi longtemps
que nous. C'est pourquoi l'on porte dans l'armée un
toast aux camarades tombés sur le champ d'honneur ou,
comme disent les soldats en levant leur verre, « en l'honneur
de nos amis absents ».
Tant qu'ils sont encore vivants, il faut traiter nos amis
comme les dons précieux de la Fortune qu'ils sont.
Dans son essai classique « De l'amitié »,
Emerson écrit : « Nous prenons soin de notre
santé, nous réparons notre toit pour qu'il soit
étanche et nous veillons à toujours avoir assez
de vêtements, mais qui prévoit avec sagesse que
le bien le plus cher de tous ..., les amis, ne nous manque
pas ? »
« Le seul moyen d'avoir un ami
c'est d'être
un ami soi-même »
C'est dans cet essai que se trouve son fameux aphorisme :
« Le seul moyen d'avoir un ami, c'est d'être un
ami soi-même. » Être un ami au sens classique
du mot n'est pas une mince entreprise. Voyons ce qu'il faut
avoir pour jouer ce rôle selon le comte de Clarendon :
le savoir-faire et le sens de l'observation du meilleur des
médecins, la diligence et la vigilance de la meilleure
des infirmières, la tendresse et la patience de la
meilleure des mères. L'évêque Jeremy Taylor
était, si cela est possible, encore plus exigeant.
Pour lui l'amitié exigeait « le plus grand amour,
l'utilité la plus grande, la communication la plus
ouverte, les souffrances les plus nobles, la vérité
la plus cruelle, les conseils les plus cordiaux, enfin la
meilleure rencontre des esprits dont les hommes et les femmes
courageux sont capables ». Il faut faire des sacrifices
si l'on veut que nos amitiés atteignent les plus hauts sommets
possibles ; toutefois, il est heureux que l'amitié soit
l'une des rares entreprises humaines qui fasse du sacrifice
un plaisir. C'est aussi la seule façon qui permette aux hommes
et aux femmes ordinaires d'accéder à la noblesse de l'esprit.
Et cela parce que, comme l'a dit l'humaniste américaine Lydia
Child, « faire effort pour rendre les autres heureux
nous permet de nous dépasser ». Les qualités de caractère
nécessaires pour nourrir une véritable amitié : l'altruisme,
l'esprit de tolérance, la prévenance, la loyauté, la fidélité
et l'honnêteté sont tout simplement les plus belles qu'un
être humain puisse posséder. Si nous, fragiles mortels, ne
nous sentons pas capables de fournir l'effort nécessaire pour
toujours avoir ces qualités, nous pourrons peut-être un peu
mieux y réussir si nous nous souvenons que nous le faisons
par une sorte d'amour qui entraîne l'amour. Or, aimer et être
aimé mérite tous les efforts dont nous sommes capables.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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