Vol 71, N° 1 Jan./Fév. 1990
Les nouvelles
dans le monde actuel
Formatage PDF
La communication de masse nous a ouvert
une fenêtre sur le monde par laquelle nous préférerions
parfois ne pas regarder. Mais, sans nouvelles, nous serions
incapables d'obvier aux maux et aux injustices du monde moderne...
Dans son dernier livre intitulé Eyewitness
to History , John Carey, imminent professeur britannique,
raconte comment un reporter du journal The Times
de Londres fut envoyé en France pour couvrir la guerre
franco-prussienne de 1870. Après la bataille décisive
de Sedan, il rentra en toute hâte en Angleterre par
train et traversier, oubliant tout sommeil et rédigeant
fébrilement son article sur la victoire allemande.
Or, lorsqu'il arriva, ce fut pour découvrir les articles
déjà publiés que ses concurrents avaient
envoyés par télégraphe deux jours auparavant.
The Times marquait ainsi, sans le savoir,
l'aube d'une ère nouvelle pour les sociétés
occidentales, une ère où les nouvelles de tous
les coins du monde sont à la portée de tous,
toutes les heures, tous les jours.
L'amélioration des communications coïncida avec
l'amélioration des techniques d'impression et de fabrication
qui permirent la production rapide d'une foule de quotidiens
peu chers, et ce, au moment même où la généralisation
de l'alphabétisation ouvrait un marché massif
pour des « journaux à un sou ». Très
vite, l'Américain moyen, tout comme son homologue britannique
ou européen de l'Ouest, put apprendre ce qui se passait
dans le monde, privilège réservé jusqu'alors
à une élite cultivée. L'accès
du public aux nouvelles était désormais un fait
établi. De là, il n'y avait que quelques étapes
technologiques à franchir pour parvenir à la
permanence actuelle de la couverture par satellite.
« On peut soutenir que l'avènement de la communication
de masse représente l'altération de la conscience
humaine la plus considérable jamais connue au cours
de l'Histoire », écrit Carey. « Le passage,
en quelques décennies, d'un état où les
habitants de la planète non seulement ne savaient rien,
mais désiraient ne rien savoir de la vie quotidienne
des autres, à une situation où l'espace mental
de la personne ordinaire est rempli de rapports précis
sur les faits et gestes d'êtres totalement étrangers,
représente une révolution de l'activité
mentale dont les effets sont incalculables. »
L'accès du public aux informations nationales et
internationales a profondément influé sur les
cultures populaires, la politique, voire la philosophie. Il
a donné à l'homme et à la femme ordinaires
une vue plus humaniste, plus tolérante de la vie en
leur permettant de s'identifier à tous les habitants
de la terre. Les informations nous obligent à regarder
en face la souffrance humaine, nous incitent à la soulager
que ce soit par des dons en espèces pour aider les
victimes d'une catastrophe ou par des appels à nos
gouvernements afin de forcer la main à d'autres nations
pour que cessent les injustices. À l'ère de
l'actualité, nul n'est une île déserte,
nul ne peut s'empêcher, comme le dit John Donne, « d'investir
dans l'humanité ».
Les nouvelles dans le monde occidental sont si envahissantes
qu'elles deviennent une nécessité de la vie.
Il est, bien sûr, parfois impératif de savoir
ce qui se passe lorsque, par exemple, un ouragan menace de
s'abattre dans notre région. Mais, outre les informations
d'ordre pratique, nous avons besoin de nouvelles pour supporter
le rythme et la complexité de notre existence moderne.
Comme l'a écrit Wilfred Eggleston, professeur canadien
de journalisme : « Pour survivre, les espèces
vivantes doivent être conscientes de l'évolution
de leur milieu... Pour réagir, les êtres humains
doivent être informés rapidement et précisément. »
De notre besoin de nouvelles découle un principe
auquel nul n'aurait pu songer avant l'invention du télégraphe :
le droit du public à entendre des
nouvelles fiables. La Commission royale sur les quotidiens
a avancé cette notion en 1981 en déclarant que
les personnes avaient « le droit de s'informer »,
droit qui est inséparable de la liberté de s'exprimer.
Le Canada est l'une des nations où le droit à
l'information est enchâssé dans une loi. Pour
détenir un permis de diffusion, les stations radiophoniques
canadiennes doivent présenter des actualités.
La capacité de surveiller ce qui se passe et ce qui
se dit est le pivot de notre système de gouvernement.
« Un peuple sans nouvelles fiables sera tôt ou
tard un peuple sans liberté », a déclaré
Harold Laski, spécialiste en sciences politiques.
L'absence de liberté politique s'accompagne toujours
du contrôle de l'information tant au niveau interne
qu'externe car les nouvelles des autres pays incitent aux
comparaisons et exposent le peuple opprimé à
des idées « étrangères ». Adolf
Hitler, tyran par excellence, s'opposait férocement
à la liberté de la presse. « Nos lois sont
telles que les divergences d'opinion entre les membres du
gouvernement ne donnent plus lieu à des étalages
publics », disait- il à l'apogée de son
pouvoir.
Situé aux antipodes, Thomas Jefferson, homme d'état
américain déclara que s'il lui fallait choisir
entre un gouvernement sans journaux et des journaux sans gouvernement,
il opterait pour les journaux. Dans le même temps, il
était le premier à admettre que la liberté
de la presse qu'il soutenait avec tant d'éloquence
pouvait être l'objet d'abus. Cette liberté qui,
aujourd'hui, s'étend aux médias électroniques
ne doit pas être illimitée. Les organes médiatiques
ne peuvent ruiner la réputation d'une personne, ni
violer son intimité, ni la soumettre à un « procès
par publicité ». Diverses lois les en empêchent.
En dépit de ces contraintes juridiques, les médias
sont surtout responsables par devant eux-mêmes, type
de responsabilité qui laisse la porte ouverte à
toutes sortes d'abus. Les journaux, les stations de radio
et de télévision non seulement rapportent les
événements mais les commentent. La presse d'opinion
n'a pas besoin de toute une collection de faits incontestables
pour noircir la réputation d'une organisation ou jeter
le soupçon sur ses motifs. Quelques faits subjectifs,
mêlés à de nombreuses insinuations, suffisent.
Un rédacteur habile qui a une revanche à prendre
peut brosser un tableau tendancieux dans un reportage apparemment
objectif.
À une certaine époque, les propriétaires
de journaux et leurs flagorneurs décidaient pratiquement
seuls du degré de retenue dont ils feraient preuve,
s'ils allaient jouer avec les mots, voire publier des histoires
absolument fausses. Souvent leurs journaux déformaient
allègrement « les nouvelles » pour servir
leurs ambitions politiques. Le journalisme à sensation
sévissait parmi les quotidiens des grands centres où
la concurrence était sauvage. La vérité
était souvent immolée sur l'autel édifié
au dieu du tirage.
La nouvelle race de journalistes place l'intérêt
du public en premier
Pour le meilleur ou pour le pire, la nouvelle génération
des grands manitous de la presse d'Amérique du Nord
reste généralement extérieure au déroulement
quotidien des activités de leurs journaux, dirigeant
de leur siège social la gestion de vastes réseaux.
Les organisations médiatiques sont devenues de gigantesques
entreprises.
Le déclin des tout-puissants magnats de la presse
a coïncidé avec la venue de journalistes professionnels
qui estiment que leur devoir premier n'est pas de servir leur
patron mais leurs lecteurs. Les quotidiens à sensation
existent encore mais, abstraction faite de leurs gros titres
accrocheurs, leurs articles, notamment ceux sur l'actualité,
s'appuient sur des faits scrupuleusement exacts.
Aujourd'hui, toute organisation médiatique digne
de ce nom s'engage à présenter les nouvelles
de façon exacte, équitable et équilibrée.
Bien que ce souci de probité ait toujours caractérisé
les bons journalistes, de nombreux organismes ont adopté
officiellement des codes déontologiques et certains
font appel à des médiateurs pour protéger
l'intérêt public.
En faisant preuve de modération, les médias
reconnaissent la nature particulière de leur secteur.
La diffusion des nouvelles procède de la confiance
du public, non seulement parce que les citoyens ont besoin
d'information pour mener leur vie quotidienne mais aussi parce
que les médias représentent une force latente
extraordinaire. Tout pouvoir doit être contrebalancé
par la responsabilité ; le sachant, ils ont jugé
préférable de s'imposer eux-mêmes un code
d'éthique plutôt que de courir le risque d'être
assujettis à des règles gouvernementales susceptibles
de porter atteinte aux principes démocratiques.
La pensée du public est façonnée par
le
choix des nouvelles
L'immense influence qu'exercent les médias sur les
mentalités ne repose pas tant sur leurs commentaires
que sur le choix des événements rapportés
et leur présentation. « Bien sûr
, les gens ne votent pas toujours en suivant l'avis de l'éditorialiste
sur le système d'égouts déclare le Rapport
du Comité spécial du Sénat sur les moyens
de communication de masse de 1970. Mais qui décide
du moment où ils doivent réfléchir et
s'occuper du système d'égouts, ou s'inquiéter
au sujet de la pollution ? »
En 1920, époque où le monde était relativement
simple, Walter Lippman, célèbre journaliste
américain, a écrit : « Les nouvelles
d'une journée donnée, quand elles atteignent
la salle de presse, sont un mélange incroyable de faits,
de propagande, de rumeurs, de soupçons, d'indices,
d'espoirs et de craintes. La tâche qui consiste à
choisir et classer les nouvelles est l'une des responsabilités
sacrées de toute démocratie. »
Dans la production d'un journal et d'une émission
d'actualité, de nombreux jugements entrent en jeu.
Quelle longueur donner à un article ? Doit-il
être présenté en premier, en dernier ou
au milieu ? Dans l'article lui-même, quels faits
doivent être mis en lumière ? Dans un débat,
à quel porte-parole donner la préférence ?
Ce sont les décisions prises à ce niveau qui
influent fortement sur l'opinion que le public se fait d'un
événement. Comment les rédacteurs de
nouvelles choisissent-ils celles qui doivent être rapportées ?
Selon George Kennedy, auteur du manuel News Reporting
and Writing , ils se basent généralement
sur les cinq critères suivants : l'impact (ce
qui sera présent dans tous les esprits); la proximité
(pour un événement du même intérêt,
le public se passionne plus pour ce qui est proche que lointain);
l'actualité (les nouvelles perdent vite de leur attrait);
la proéminence (« la célébrité
fait la nouvelle »); les conflits ( exemple : grèves,
affaires politiques, crimes, compétitions sportives)
et la nouveauté (« un homme mordu par un chien
n'intéresse personne; un homme qui mord un chien s'étale
à la une des journaux »).
Les étalons utilisés par les professionnels
pour juger de la valeur « actuelle » d'un événement
sont souvent critiqués par le public : « Les
problèmes, voici ce qu'entendent les journalistes par
les nouvelles ! », regrette le Rapport du
Comité spécial du Sénat sur les moyens
de communication . « La vie ne se réduit
pas aux ennuis et aux conflits mais le goût des médias
pour les catastrophes, les dissensions et les controverses
le leur fait oublier. »
L'ennui, c'est que le public se passionne pour les cataclysmes
à condition qu'ils se produisent à distance,
et le secteur médiatique est loin d'être insensible
à la loi du marché. On raconte l'histoire, peut-être
fabriquée, d'un homme qui lança un service télégraphique
ne transmettant que de bonnes nouvelles et se ruina aussitôt.
On peut se demander si ce sont les consommateurs ou les
responsables des médias qui exigent la rapidité
de la diffusion de l'information. Il est certain, cependant,
que tout groupe constamment pris de vitesse par la concurrence
perdra rapidement sa part de marché. Les fautes que
l'on reproche aux médias peuvent presque toutes être
attribuées à la précipitation.
La différence entre les faits et la vérité
Les possibilités d'erreurs sont phénoménales
pour les reportages préparés hâtivement,
ce qui explique que les agences de presse et les journaux
s'astreignent à publier des rétractations lorsque
l'inévitable se produit. La précipitation entraîne
la superficialité. D'importants détails risquent
d'être négligés ou incompris.
Même si les délais de rédaction sont
réalistes, le danger de déformer est toujours
présent. Alors que la complexité de la vie ne
cesse de s'accroître, les faits saillants se perdent
dans le « brassage » de toutes les considérations
qui entrent en jeu. Les journalistes sont influencés
par leur perception des faits. Or, « l'observateur fait
partie de ce qu'il observe », remarque justement P.W.
Bridgman, philosophe. Ils ont pour outils les mots et les
mots sont fuyants. Sans le vouloir, ils communiquent au public
leurs préjugés par le simple choix de leurs
mots.
Les reporters, contrairement aux journalistes d'opinion,
s'efforcent traditionnellement de n'entacher leurs reportages
d'aucun sentiment personnel. Mais l'objectivité est
tendue de pièges. Il existe une différence entre
les faits et la vérité. Les paroles d'une personne
impliquée dans une affaire sont un fait mais elles
peuvent être mensongères. Pourtant, elles seront
rapportées avec objectivité dans l'absence de
toute preuve contraire.
L'école du « nouveau journalisme », qui
prit naissance dans les années 60, soutint que la véritable
objectivité était une impossibilité psychologique
et devait par conséquent être oubliée.
Elle était, prétendait ce mouvement, l'excuse
tendue aux médias établis pour appuyer le statu
quo alors que, au nom de la justice, des réformes
s'imposaient.
Bien que pratiqué sous la bannière de la démocratie,
le reportage subjectif s'avéra être singulièrement
antidémocratique, ce qui explique sans doute qu'il
soit décrié par la majorité des journalistes.
Ses partisans se sentaient libres de rejeter un précepte
fondamental, à savoir la dualité des points
de vue.
L'aberrant, un dixième des événements,
constitue les nouvelles
Pire, libéré des rênes de l'objectivité,
la distinction entre l'interprétation personnelle des
faits et la fiction pure devint floue. Il fut difficile, pour
certains, de rejeter la tentation de fabriquer de toutes pièces
leurs articles, ce qui ne fit que renforcer la méfiance
innée du public. En fait, les cas de falsification
sont extrêmement rares. La grande majorité des
journalistes s'efforcent en toute conscience de respecter
les faits qui, dans l'ensemble, sont rapportés fidèlement.
Ceux qui dénoncent les péchés de la
presse ne font pas la différence entre le reportage
et les commentaires. Les médias aident parfois à
cette confusion en mêlant ces deux disciplines, offrant
le « reportage interprétatif », et en n'établissant
pas distinctement la ligne qui sépare les faits vérifiables
des supputations de l'auteur.
Ceux qui s'en prennent aux médias s'adonnent à
un sport millénaire, l'assassinat du messager. Ils
réprouvent la liste sans fin des maux et des horreurs
que présentent les journalistes, « la dépravation,
la bassesse, l'hypocrisie, la cruauté » qui, selon
Mark Twain, sont les nourritures terrestres de la presse du
matin. Quoi de plus naturel que de chercher un bouc émissaire
pour toutes les peines qui nous accablent ? Nous blâmons
donc les journalistes de donner du monde une image noire et
infidèle.
Ces attaques visent surtout les reporters d'enquête
qui ne se contentent pas d'attendre que les nouvelles viennent
à eux mais vont au-devant d'elles. Le public, curieusement,
semble éprouver plus de sympathie pour les fauteurs
de trouble que pour les journalistes qui les ont exposés.
« Et voici qu'ils recommencent encore », entend-on
dire. « Ne peuvent-ils donc pas laisser en paix le chat
qui dort ? N'a-t-on pas assez d'ennuis comme ça ? »
On oublie que sans les médias, notre société
ne serait pas ce qu'elle est. La peur d'être exposé
est un moteur puissant qui incite à la vertu. Sans
aucun doute, des abus se produisent et c'est pourquoi existent
aujourd'hui, dans de nombreuses firmes de l'Amérique
du Nord, des conseils de presse chargés de s'assurer
que, emportés par leur passion de justice, les médias
ne commettent pas eux-mêmes d'injustice.
La plainte la plus couramment formulée contre eux
est qu'ils « perdent le sens des proportions »,
ce qui est, dans l'absolu, tout à fait exact. La masse
des mauvaises nouvelles nationales ou internationales communiquées
n'est qu'une infime portion des « bonnes nouvelles »
jamais mentionnées. À n'importe quel moment,
les neuf dixièmes des affaires humaines se déroulent
paisiblement. Les gros titres portent sur l'aberrant, soit
le dixième restant.
Walter Lippman a déclaré que le devoir des
reporters était de brosser le tableau des réalités
sur lesquelles les êtres puissent agir. Or, les nouvelles
sont impuissantes à traduire la réalité
dans sa totalité. Malgré cette incapacité,
elles fournissent des raisons d'agir pour bâtir un monde
meilleur. Il arrive que nous préférerions ne
rien savoir de la stupidité et de la cruauté
qui sévissent dans le monde, mais en les ignorant nous
ne pourrions y remédier. Les nouvelles sont les maux
nécessaires à la progression de notre civilisation.
On pourrait même aller jusqu'à dire que la civilisation
ne peut exister sans nouvelles.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
de la collection du Bulletin RBC sont disponibles sur notre
site web à l'adresse www.rbc.com/responsabilite/bulletin.
Notre adresse électronique est rbcletter@rbc.com.
Also available in English.
[ Retour à
la page d'accueil du Bulletin RBC ]
|