Vol. 64, N° 1 Jan./Fév. 1983
Le sens de la
collectivité
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La collectivité locale est l'âme
de la société civilisée. On l'a quelque
peu négligée ces dernières années.
Mais voici que le souci de la qualité de la vie nous
amène à en redécouvrir la valeur et à
réaliser que notre bien-être personnel et celui
de la collectivité ne font qu'un...
Rien n'importe davantage pour la masse des hommes que leur
besoin les uns des autres. Après tout, notre espèce
n'existerait pas s'il n'y avait pas eu union de l'homme et
de la femme. De plus, l'homme est l'une des rares créatures
qui éprouvent le désir de s'unir pour la vie
et de rassembler sa progéniture autour de lui au sein
d'une famille permanente. Plus encore, les familles ont toujours
obéi à l'instinct naturel de se réunir
par groupes.
Cet instinct social est le facteur de liaison de ce que
nous appelons aujourd'hui la collectivité. La collectivité
a ses racines dans la famille, à laquelle elle ressemble
sous bien des rapports. Elle se compose d'individus qui ont
des intérêts communs, des problèmes communs
et grosso modo des valeurs communes. Mais elle n'est pas simplement
une grande famille. Elle dépend beaucoup plus que la
famille de la coopération volontaire, et ses membres
sont libres de lui accorder ou non leur participation. Les
liens qui l'unissent sont plus lâches et plus fragiles.
Elle est plus exposée à se désagréger
faute de dévouement, d'effort et d'attention délibérés.
La base de la collectivité sera le territoire, la
religion, la race, le métier, etc. Dans chaque cas,
l'idée directrice est que l'union fait la force. Ce
n'est pas à dire que la collectivité n'est qu'un
mal nécessaire. L'origine du mot en reflète
l'esprit. Il vient du latin colligare, formé
du préfixe col (cum) qui signifie
avec ou ensemble et de ligare qui veut dire lier.
Ainsi, les membres de la collectivité non seulement
vivent ensemble, mais sont liés les uns aux autres
et doivent pousser de concert à la roue.
Au sens démocratique et moderne du terme, la collectivité
est motivée et dynamique. Elle puise sa force dans
la volonté de ses membres de travailler ensemble pour
atteindre des objectifs adoptés d'un commun accord.
À la base de ce consensus se retrouve un sentiment
fondamental de solidarité qui transcende tous les avantages
pratiques que peut apporter la coopération. Comme tout
sentiment, il est difficile à définir avec précision,
mais il se compose entre autres choses de bienveillance, de
tolérance, de considération et de générosité.
Quelle qu'en soit la nature, ce sentiment est le moteur même
du type de collectivité progressive que connaît
aujourd'hui notre pays.
Les rapports sociaux les plus élémentaires
sont ceux du voisinage. Le bon voisinage sert de base à
la vie collective. Mais il y a une différence entre
le fait d'être un bon voisin et celui d'être un
bon membre de la collectivité. Dans les relations entre
voisins, on aide la personne d'à côté
dans l'espoir qu'elle nous aidera au besoin. Dans notre relation
avec la collectivité, nous aidons indirectement tous
ceux qui en font partie sans espoir d'être payés
de retour.
Il est fort probable toutefois que ce que nous faisons pour
notre collectivité finira par recevoir de quelque façon
sa récompense. Le moins qu'on puisse en attendre est
l'assurance d'un milieu de vie agréable. Il reste pourtant
que nulle collectivité ne saurait exister sans ces
gens qui systématiquement donnent plus qu'ils ne reçoivent,
de ces inestimables ouvriers de la vigne qui organisent réunions
et rencontres, prennent des initiatives et des responsabilités,
poussent les autres à faire de grandes choses.
Cet empressement à servir et à partager est
la marque de l'homme et de la femme civilisés. Son
contraire est l'égoïsme, signe indéniable
du manque de civilisation. Dans la prime jeunesse, l'une des
premières expressions qu'apprend à dire un enfant
est « le mien » ou « à moi » ;
de violentes disputes à propos des jouets éclatent
entre mioches portant encore la couche. La plupart des parents
(pas tous, malheureusement) montrent à leurs rejetons
à se corriger de leur égoïsme comme de
leurs autres habitudes antisociales.
Dans la majorité des cas, cependant, il y a assez
de civilité dans l'air pour faire aller la collectivité.
La seule existence de la collectivité moderne représente
une victoire sur la sauvagerie. Les premiers groupements d'êtres
humains ressemblaient sans doute à des bandes d'animaux
soumis à la loi du plus fort ou du plus rusé.
Ainsi s'alluma le flambeau de la démocratie
C'est dans le régime féodal du moyen âge
que cette loi a trouvé son expression la plus complète.
Elle est l'antithèse même de l'idée de
la collectivité. Dans une collectivité, le riche
aide au soutien du pauvre et le fort à celui du faible ;
c'était l'inverse sous la féodalité.
Les gens du peuple étaient réduits au servage
par leurs seigneurs et maîtres. Les historiens nous
enseignent que la société démocratique
moderne fut conçue le jour où les commerçants
et les marchands de l'Europe médiévale se révoltèrent
contre ce régime tyrannique.
Dans les gros villages, alors appelés « bourgs »,
les marchands se réunirent et rédigèrent
des chartes municipales édictant des règlements
uniformes concernant le commerce. Ce faisant, ils dépouillèrent
les seigneurs de leur puissance. Une fois l'ordre établi
dans le commerce, la restauration de l'ordre civil ne devait
guère tarder, grâce surtout à l'élaboration
de codes pénaux détaillés.
Mais ce n'était là qu'un commencement. L'injustice
et l'iniquité continuaient d'abonder. Les guerres,
les conflits civils, la peste et les famines devaient retarder
la marche de la civilisation. N'empêche que la semence
de certains principes essentiels de la vie sociale moderne
avaient été jetés en terre et n'attendaient
que le moment favorable pour germer et s'épanouir.
Le principe primordial était que les lois doivent
être faites avec l'accord de ceux qui sont directement
concernés, et non par la seule volonté d'un
autocrate indifférent. Cela supposait implicitement
la doctrine qu'il n'y a pas d'autorité véritable
sans responsabilité. S'il importe que les lois soient
établies par les gens sur place, il faut aussi qu'elles
soient appliquées et adaptées par les mêmes
personnes, ou, pratiquement, par des représentants
comptables envers elles. De plus, les lois doivent tenir compte
de la réalité locale pour autant que ceux qui
y sont soumis ont librement accepté de les respecter.
Les bourgs et leurs villages-satellites élaborèrent
plusieurs autres éléments de la société
moderne. La division du travail, suivant laquelle des gens
de métier prirent à leur charge divers travaux
exécutés auparavant à domicile, permit
aux citoyens de comprendre combien ils avaient besoin les
uns des autres. Elle contribua aussi à favoriser l'égalité,
car l'interdépendance tend à supprimer les différences
sociales.
La collectivité régressive tourne repliée
sur elle-même
La division du travail donna naissance à un autre
préalable de la vie en société :
la normalisation. Les normes pratiques destinées à
faciliter le commerce s'appuyaient sur les normes morales
de l'honnêteté en affaires. Pour que les citoyens
vivent en harmonie, un accord commun s'impose sur ce qu'il
est permis de faire et ce qui ne l'est pas. Là où
il n'y a ni code de conduite ni institution pour la faire
observer, la paix n'existe pas.
Les normes furent établies et mises en vigueur par
les guildes des marchands et des artisans, précurseurs
de nos clubs philanthropiques et de nos chambres de commerce
actuels. Ces groupements étaient dans un sens des collectivités
par elles-mêmes, des associations formées sur
la base d'un commerce ou d'un métier particulier. Leurs
membres s'intéressaient naturellement à la création
et au maintien de conditions ordonnées et prospères
dans leurs domaines. C'est ainsi qu'ils amorcèrent
les premiers travaux municipaux en entreprenant de balayer
les rues où ils tenaient boutique.
Les guildes offrent un exemple intéressant du développement
des institutions qui constituent les organes vitaux de toute
société. Mais ce qu'il importe surtout de ne
pas oublier, ce sont peut-être leurs erreurs. À
leur apogée, leur esprit social était incontestable.
Tout en servant principalement les intérêts de
leurs membres, elles firent beaucoup pour améliorer
les conditions de vie des citoyens en général.
Puis, obsédées par la préoccupation de
perpétuer leurs monopoles et leurs privilèges,
elles perdirent l'amour du bien public et commencèrent
imperceptiblement à décliner.
La nature humaine marque les limites de l'utopie
L'enseignement à retenir des guildes c'est qu'elles
finirent par ne plus se soucier de l'ensemble de la collectivité.
Elles en vinrent à se comporter comme des factions,
où chacun soutenait ses propres intérêts
aux dépens de tous les autres. Elles tombèrent
de la progression dans la régression. On peut comparer
une société progressive à une spirale
tournant vers l'extérieur et concentriquement en cercles
de plus en plus grands. La société régressive
est animé du même mouvement, sauf qu'elle tourne
vers l'intérieur et repliée sur elle-même.
Dans une collectivité en régression, le penchant
à penser en fonction des « autres et de nous »
peut dégénérer en méfiance - même
en haine - vis-à-vis des autres. Le sentiment vivifiant
de la fierté de ses pareils peut s'orienter vers des
fins destructives. Par contre, les collectivités progressives
ménagent des issues positives à leur fierté
en s'efforçant d'être plus accueillantes, plus
serviables ou plus soigneuses que le voisin. Dans les sports
et autres secteurs de compétition, elles se lancent
des défis afin de démontrer laquelle d'entre
elles est supérieure.
Ce n'est pas par hasard que les collectivités tendent
à s'exprimer dans des activités de coordination
comme les équipes de hockey ou les musiques scolaires.
L'idéal du travail d'équipe est pour chacun
d'exécuter son rôle spécialisé
de concert avec les autres et au service d'une cause commune ;
c'est aussi l'idéal de la vie sociale démocratique.
Mais la collectivité parfaite s'est révélée
tout aussi irréelle que l'équipe de hockey idéale,
dans laquelle les joueurs ne manquent jamais une passe ni
une occasion de marquer un but. Aux États-Unis comme
en France, les sociétés utopiques du XIXe siècle
ont échoué lamentablement. Mais ces expériences
ont au moins eu le mérite de montrer que les limites
de l'utopie sont marquées par les possibilités
de la nature humaine.
Un des éléments intrinsèques de cette
nature est ce que William James a appelé « l'instinct
de possession ». Dans les pays utopiques, le rendement
et les biens de chacun sont mis en commun. Le communisme soviétique
devait ultérieurement pousser cette théorie
jusqu'à l'extrême en confisquant les propriétés
et en les redistribuant à toute la population. En dépossédant
les gens du droit de disposer librement de leurs efforts et
de leur avoir, le communisme leur retirait aussi le droit
de suivre leur conscience et d'affirmer leur individualité.
Le phénomène communiste a démontré
que le sens de la collectivité ne s'impose pas par
la force ; il ne s'épanouit que lorsque des hommes
et des femmes libres en arrivent, en pensant par eux-mêmes,
à un consensus au sujet de ce qui vaut le mieux pour
la majorité. La différence entre une commune
populaire et une collectivité démocratique,
c'est que dans cette dernière la participation est
volontaire ; une société dont les membres
seraient contraints à donner du sang ou à organiser
une vente de charité ne serait pas un lieu où
il fait bon vivre.
Non plus que ne le serait une société où
toutes les bonnes oeuvres seraient accomplies par des professionnels.
Jusqu'à ces temps derniers, on aurait dit que la chose
allait se produire au Canada avec la centralisation des services
sociaux, éducatifs et municipaux, et la création
d'organismes régionaux et métropolitains. L'économie
commandait de remplacer les petites institutions locales par
de grandes unités placées sous la direction
d'administrations centrales. Mais depuis l'économie
a changé : des réductions de dépenses
importantes de la part du gouvernement nous assurent qu'il
y aura encore amplement de travaux essentiels pour les bénévoles.
Révolte urbaine et nouveau système de valeurs
La centralisation n'est que l'une des tendances qui depuis
quelques années menacent la survie de la collectivité
dynamique. La rapidité des services de transport a
engendré les villes-dortoirs, dont les habitants-navetteurs
se désintéressent des activités et des
problèmes locaux. La télévision a contribué
à rompre le contact entre les voisins : ceux qui
bavardaient autrefois au coin des rues restent maintenant
rivés au récepteur de leur salle de séjour.
Le développement commercial a fait disparaître
certains quartiers urbains et en a transformé d'autres
en zones délabrées et à population flottante.
En fait, les solides racines qui entretenaient jadis le
sentiment social se sont dégradées partout au
Canada comme dans les autres pays occidentaux. L'extrême
mobilité de la société a dispersé
les familles sur toute l'étendue du territoire. L'homogénéité
culturelle qui assurait la cohésion des collectivités
s'est diluée. Le sens de la collectivité ne
peut plus reposer sans effort sur le fondement stable de l'identité.
La diversité culturelle a appelé les gens à
dépasser les us et coutumes de la tribu.
Les pressions exercées sur la collectivité
sont la cause directe de l'état psychologique que les
spécialistes nomment aliénation. Ceux
qui en sont victimes se sentent exclus du système de
devoirs et d'assistance réciproques. Ce sentiment prit
des proportions épidémiques aux États-Unis,
dans les années 60, des citadins déchaînés
n'ayant pas hésité à brûler et
à piller leurs propres quartiers. On a dit que cette
révolte urbaine était en réalité
une révolte contre l'indifférence et l'impersonnalité
de la société occidentale du XXe siècle.
Les autorités tentèrent de résoudre le
problème en renforçant les institutions de quartier.
Elles cherchèrent en d'autres termes à réaiguiller
sur une voie constructive une collectivité qui était
devenue destructive.
Cet incident contribua à déclencher une réappréciation
des valeurs sociales. Cette réévaluation se
répercuta au Canada, où de nombreuses valeurs
sont plus ou moins les mêmes qu'aux États-Unis.
Depuis lors, le sens civique s'est lentement ranimé
dans les deux pays. Ce mouvement semble aller dans le sens
des réalités nouvelles. Il reconnaît qu'en
raison des multiples problèmes qui confrontent la collectivité,
les citoyens ordinaires devront s'efforcer plus que jamais
d'assurer le bon fonctionnement de leur société.
La qualité de la vie commence par soi-même
Les collectivités ont appris à arrêter
le bras puissant de la centralisation en s'affirmant énergiquement
chaque fois que leurs intérêts risquent d'être
oubliés lors d'un remaniement administratif. D'ingénieuses
formes nouvelles de participation et de service - « marchethons »,
etc. - ont été imaginées. On a mis à
profit la diversité culturelle pour élargir
les horizons et intensifier le caractère des collectivités.
Des régions anémiées sont repeuplées
et reconstituées.
Ce regain de vie a emprunté une partie de son élan
à la faveur dont jouit actuellement la recherche d'une
meilleure qualité de vie. Les gens commencent à
comprendre que la qualité de la vie passe d'abord par
soi-même. Elle dépend manifestement et pour beaucoup
de la question de savoir jusqu'à quel point ils sont
prêts à collaborer et à participer à
la poursuite d'objectifs communs. S'ils ne peuvent collaborer
et participer à la vie de leur entourage immédiat,
comment peuvent-ils s'attendre à améliorer la
qualité de la vie à l'échelle mondiale.
Voilà en somme ce qn'est le sens de la collectivité.
Il est fait de serviabilité, de considération,
de complaisance, de respect mutuel. S'il venait un jour à
régir la conduite des affaires humaines, des hommes
et des femmes pourraient encore vivre assez longtemps pour
voir la paix régner en permanence sur la terre. Et
si jamais l'âge d'or se réalise, il aura commencé
devant notre porte.
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