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Février 2008
La planète bleue
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L'eau est irremplaçable ; nulle autre substance
n'est plus importante pour notre survie. Et pourtant, nous
continuons d'ignorer le fait que l'eau douce salubre devient
de plus en plus rare, dans la plus grande partie du monde.
Sommes-nous voués au désastre ? Pas si nous
apprenons à traiter l'accès à l'eau comme
un droit fondamental et comme une ressource rare
En 1961, les États-Unis
ont annoncé l'intention d'envoyer un homme sur la Lune
avant la fin de la décennie. Cette décision
n'avait été motivée par aucune considération
environnementale. Son motif primordial avait été
de raffermir le prestige national assombri par le lancement
d'un satellite soviétique quatre ans plus tôt.
Cet objectif était suivi de loin par le désir
de faire progresser la connaissance scientifique. À
l'époque, l'intérêt du public pour la
protection de l'environnement n'en était qu'à
ses premiers balbutiements et personne ne pensait qu'une expédition
spatiale pourrait avoir des conséquences pour l'environnement.
Pourtant, la conquête de l'espace, qui a débuté
en 1969, a stimulé d'une façon bien imprévue
les efforts de défense de l'environnement. Elle a apporté
les premières photographies de la Terre. Même
dans une société saturée d'images, la
vue de la sphère bleue et blanche, lumineuse contre
l'obscurité profonde de l'espace ou surgissant majestueusement
à l'horizon de la Lune, a frappé les imaginations.
Plus que des millions de mots auraient pu le faire, cette
image a transformé la façon dont les êtres
humains perçoivent le globe qu'ils habitent. Elle nous
a fait constater que notre monde est limité, que nous
n'en avons pas d'autre et que nous devons impérativement
le sauvegarder. Le bleu des océans et le blanc des
nuages ont aussi souligné un détail facilement
oublié dans l'exiguïté du cadre de notre
vie quotidienne : nous occupons tous des îles plus ou
moins grandes sur une planète où le sol émergé
est l'exception, non la règle. C'est aujourd'hui céder
presque à la banalité que de dire que notre
planète devrait, plutôt que Terre, s'appeler
Eau. De fait, dans l'acceptation du respect avec lequel nous
devons traiter notre planète, aucun aspect ne sera
plus crucial que les rapports entre l'homme et l'eau.
L'eau est unique. Nulle autre substance n'égale ses
qualités et, pour les humains et tous les autres êtres
vivants, rien ne peut la remplacer. Sans eau, nous péririons
tous en trois jours en moyenne. Pourtant, dans notre quotidien,
l'eau ne nous intéresse guère, si ce n'est que
nous la buvons et nous l'utilisons sans y penser pour nous
laver et préparer nos repas. Nous ne prenons conscience
d'elle que si elle est trop chaude, trop sale ou trop rare.
Pourtant, l'eau revêt des aspects plus vastes que son
utilité pratique. Dans les textes sacrés de
nombreuses religions, l'eau est un puissant symbole de vie
et de salut. Nombreux ont été, au cours des
siècles, les sources et les fleuves sacrés.
Aujourd'hui encore, bien des gens lancent une pièce
dans une fontaine après avoir fait un vu, invoquant
le pouvoir de l'eau sans savoir, peut-être, que leur
geste s'inscrit dans une tradition millénaire. Certains
environnementalistes prétendent que nous ne sommes
que les dépositaires de l'eau, sans pouvoir en être
propriétaires, et que l'eau n'est pas une marchandise
comme les automobiles ou les pommes de terre ; dans un monde
séculier, cela revient à dire que l'eau est
sacrée. À un égard au moins, ils ont
raison. L'eau nous est venue, sinon de la générosité
des dieux, au moins de l'espace, par des comètes de
glace qui ont heurté notre planète nouvellement
formée, il y a quelques milliards d'années.
Pour en recueillir plus, il faudrait que la Terre entre en
collision avec un autre corps céleste glacé,
un prix bien lourd à payer. L'eau a aussi une permanence
que n'a pas le roc. Nous ne pouvons en produire qu'en quantités
insignifiantes par comparaison avec celles dont nous disposons
déjà. Hors d'un laboratoire, nous ne pouvons
pas la détruire. À toute fin pratique, nous
pouvons seulement l'utiliser, la déplacer et la polluer
ou l'épurer. Nous le faisons, d'ailleurs, à
une échelle toujours plus grande mais, quand nous avons
terminé, il reste autant d'eau dans le monde qu'avant
de commencer, même si nous l'avons rendue inutilisable
ou inaccessible.
« L'humanité dépend
entièrement de la petite quantité - moins de
3 % - d'eau qui est douce
»
L'eau est permanente et nous en avons beaucoup, environ 1,4
milliard de kilomètres cubes, ce qui devrait, à
première vue, répondre à tous les besoins
de l'humanité et en laisser beaucoup encore pour les
autres êtres vivants. Mais hélas, plus de 97
% de l'eau qui couvre près des trois quarts de la planète
sont de l'eau salée. L'eau de mer, qui contient environ
3,5 % de sel en poids, est précieuse pour les humains
: elle est une source majeure (quoique de moins en moins importante)
d'aliments, avec ses poissons, ses mollusques, ses plantes
et, bien sûr, son sel. L'eau salée permet le
transport de plus de marchandises qu'aucun autre support et
elle est le fondement incontournable d'une grande partie de
l'industrie du tourisme, avec ses stations balnéaires
et ses navires de croisière. Mais il est impossible
de la boire sans conséquences graves et finalement
fatales. Elle ne peut pas servir pour l'irrigation. L'humanité
dépend entièrement de la petite quantité
- moins de 3 % - d'eau qui est douce et une bonne partie de
cette eau nous est inaccessible en pratique : les deux tiers
forment (pour le moment du moins) les calottes glacières
de l'Antarctique et du Groenland et les glaciers des montagnes.
Le reste lui-même est en partie hors de notre portée.
Bien que l'eau ait l'utile propriété de couler
par elle-même, la transporter sur de longues distances
est généralement onéreux, sinon impossible.
Le cinquième environ de l'eau douce liquide de la surface
de la planète se trouve dans le bassin de l'Amazone,
en Amérique du Sud : cette eau ne coulera pas de sitôt
des robinets nord-américains ! En fin de compte, la
quantité d'eau douce disponible ne dépasse probablement
pas 0,3 % de toute l'eau que supporte la Terre.
Même cette minuscule proportion a largement suffi pour
les besoins de l'humanité pendant la plus grande partie
de son histoire. Des bouleversements climatiques ou, parfois,
une mauvaise gestion ont pu causer à l'occasion des
pénuries locales et passagères, même si
certaines ont provoqué des pertes de vie terribles.
Comme dans beaucoup d'autres domaines, ce sont les changements
des deux cents dernières années, et surtout
ceux des cinquante dernières, qui ont suscité
des difficultés dans les approvisionnements en eau.
Les sociétés industrialisées en utilisent
des quantités énormes pour la production d'électricité
ou la fabrication de produits et pour une consommation individuelle
démesurée, qui peut atteindre six cents litres
par jour et par personne, soit dix ou vingt fois plus que
la moyenne dans les pays en développement. Pour nourrir
une population mondiale en augmentation rapide, il a fallu
recourir massivement à l'irrigation, l'affectation
de la ressource qui en absorbe et, souvent, en gaspille le
plus. L'urbanisation et l'amélioration du niveau de
vie ont rapidement multiplié le nombre de gens qui
disposent d'eau courante, prennent des bains et tirent des
chasses d'eau - des innovations sanitaires, bien sûr,
mais qui consomment beaucoup d'eau. La climatisation artificielle
intervient aussi, non seulement parce qu'elle utilise de l'eau
mais surtout parce qu'elle rend agréablement habitables
des régions arides, autrefois jugées indûment
torrides, dans lesquelles l'on entretient maintenant des pelouses,
des piscines et des terrains de golf grâce à
des aqueducs de centaines de kilomètres ou à
de coûteuses usines de dessalement de l'eau de mer.
« L'Europe méditerranéenne,
l'Afrique australe et le littoral occidental des États-Unis
vont devenir plus secs
»
Aux pressions du développement socio-économique
s'ajoutent des changements climatiques. Dans certaines régions,
des inondations ou des pluies torrentielles destructrices
se font plus fréquentes, tandis qu'ailleurs la sécheresse
s'installe durablement. Selon les prévisions, les précipitations
augmenteront à haute altitude mais l'Europe méditerranéenne,
l'Afrique australe et le littoral occidental des États-Unis
vont devenir plus secs, autant que l'Australie, qui est actuellement
le continent le plus aride. Par ailleurs, en plus de l'accroissement
de la consommation d'eau, les interventions humaines ont souvent
des conséquences imprévues. Les barrages, notamment,
en sont un exemple frappant. En 1930, les Américains
ont construit sur le Colorado un énorme barrage, le
Hoover Dam, dont l'existence a, entre autres, engendré
la ville de Las Vegas. De son côté, pour ne pas
être dépassé par les capitalistes, Staline
a barré la Volga à Rybinsk, inondant 636 villages
et causant de sérieux dégâts dans les
pêcheries d'esturgeons. Pendant cinq décennies
et plus, les barrages ont été considérés
comme un témoignage incontestable de modernisme et
de progrès. Aux yeux des hommes politiques, ils concrétisaient
leurs réussites et faisaient un fond impressionnant
pour les photographies. Pour les pays en développement,
ils témoignaient d'un progrès rapide vers un
avenir meilleur. Les entrepreneurs en infrastructures en vantaient
aussi leurs avantages pour des raisons bien évidentes.
Et les organismes d'aide voyaient en eux un outil de développement
incomparable, combinant production d'électricité,
irrigation, régulation des débits, potentiel
touristique et, parfois même, amélioration de
la navigation.
Tous ces avantages étaient difficiles à contester
et peu ont essayé. Des barrages ont surgi sur les six
continents habités - selon certaines statistiques,
plus de 40 000, y compris 102 ouvrages colossaux de plus de
150 mètres de hauteur. De nombreux pays, y compris
le Canada, sont largement tributaires de barrages pour leur
production d'électricité et, à travers
le monde, des millions d'agriculteurs en dépendent
pour irriguer régulièrement leurs cultures.
Mais l'enthousiasme fait peu à peu place à la
désillusion. Les grands barrages, surtout dans les
régions arides, peuvent causer des dommages graves
et parfois irréversibles à l'environnement.
Ils mettent en danger la vitalité des cours d'eau d'amont
en modifiant la température et la salinité de
l'eau, et détruisent en aval le potentiel de pêche
en arrêtant les alluvions et les inondations vivifiantes.
Ils causent de l'érosion en aval et des glissements
de terrain en amont. Leurs réservoirs, s'ils sont encombrés
de végétaux en décomposition, dégagent
des gaz à effet de serre ; ils peuvent aussi devenir
des incubateurs de malaria et d'autres maladies. La construction
de certains barrages a provoqué l'inondation de sites
archéologiques irremplaçables et déraciné
des collectivités humaines entières, comme le
savent trop bien les Nubiens, en Égypte. Enfin, s'il
faut ouvrir brusquement les vannes d'un barrage et laisser
passer de grandes quantités d'eau pour maintenir la
stabilité de l'ouvrage, les collectivités d'aval
sont inondées, souvent sans avertissement.
En outre, les avantages que procurent les barrages ne sont
pas toujours aussi spectaculaires que prévu. L'eau
qu'ils retiennent n'est pas toujours utilisée efficacement.
Les déperditions d'eau par évaporation peuvent
être colossales, surtout dans les régions arides.
La production d'électricité et les surfaces
irriguées s'avèrent souvent très inférieures
aux prévisions et les coûts sont presque toujours
dépassés. Un envasement progressif réduit
inévitablement la capacité de production de
tous les barrages et peut même menacer leur stabilité.
Enfin, les barrages n'apportent pas toujours aux personnes
dont ils bouleversent l'existence ce qu'elles en attendaient.
D'ailleurs, il n'y a pas lieu de s'en étonner puisque,
jusqu'à récemment, les populations directement
concernées par le projet étaient rarement consultées.
De nouveaux barrages se construisent encore, notamment en
Chine, mais les organismes d'aide ne les financent plus et
certains ouvrages, aux États-Unis, sont même
voués à la démolition. La leçon
la plus utile peut-être à tirer de l'histoire
des barrages est qu'il est dangereux de faire exclusivement
confiance à la planification technocratique au sommet.
La gestion de l'eau est un bon exemple de la nécessité
de penser à l'échelle locale et de considérer
l'importance relative des facteurs économiques, politiques
et environnementaux dans chaque région avant d'agir.
«
l'irrigation est, plus
souvent qu'on ne le croit, une affectation très inefficace
des ressources en eau. »
Les barrages permettent souvent une irrigation continue.
L'irrigation a joué un rôle fondamental dans
le développement des civilisations et elle occupe aujourd'hui
une place de premier plan dans la production des aliments.
Ses avantages sont immédiats et fondamentaux. Qui ne
souhaite voir le désert fleurir ? Les terres stériles
deviennent fertiles, produisant des aliments et assurant des
revenus à des personnes qui, auparavant, subsistaient
de justesse. L'irrigation est, de loin, la principale utilisation
de l'eau : elle en consomme plus que toutes les autres affectations
combinées. Pourtant, l'irrigation est, plus souvent
qu'on ne le croit, un emploi très inefficace des ressources
en eau. Dans les régions arides telles que l'Asie centrale
ou le sud-ouest des États-Unis, les canaux d'irrigation
ouverts et non cuvelés peuvent perdre par évaporation
et infiltration la moitié de l'eau qu'ils transportent
avant d'atteindre la première plante. Le plus souvent,
les plantes n'utilisent qu'une petite partie de l'eau que
l'irrigation leur apporte ; le reste est aussi perdu par évaporation
et infiltration et aggrave inutilement l'érosion du
sol. Phénomène plus grave encore, dans les régions
sans pluie, une irrigation répétée sans
drainage approprié accroît à tel point
la salinité du sol qu'il devient stérile. C'est
là un problème énorme et croissant dans
des bassins hydrographiques de régions aussi éloignées
que l'Indus, le Colorado et le Murray en Australie. Il est
difficile de comprendre que cet effet n'ait pas été
prévu car le danger que présente l'accumulation
du sel est connu depuis la Mésopotamie ancienne.
Mais au moins, les barrages et les canaux d'irrigation doivent
leur existence à des intentions louables. On peut difficilement
en dire autant d'une utilisation de l'eau qui menace certaines
réserves, à savoir la popularité de l'eau
en bouteille. Les Européens en consomment depuis longtemps
de grandes quantités et les Nord-américains
en viennent à se convaincre que l'eau de source « naturelle » est plus saine, propre et socialement acceptable
que la banale eau du robinet. Les entreprises de produits
alimentaires encouragent cette mode et en profitent. L'appellation
des eaux en bouteille comprend souvent le mot « source » car l'eau d'une source se vend plus cher que la même
eau tirée d'une rivière ou d'un lac. (Les consommateurs
qui croient à la fois que l'eau en bouteille est « pure » et que leur marque préférée
a un goût différent se trompent forcément
car le goût de l'eau ne peut provenir que de substances
qui y sont dissoutes.) L'engouement pour l'eau en bouteille
atteint de telles proportions qu'il peut menacer d'épuisement
la nappe phréatique dans certaines régions des
États-Unis. De plus, bien sûr, il inonde la nature
de vieilles bouteilles de plastique. Dans un monde où
deux milliards d'humains au moins souffrent d'un approvisionnement
en eau insuffisant, cet engouement est choquant. Heureusement,
dans certaines régions, y compris à San Francisco
et Salt Lake City, les autorités municipales interdisent
à leurs fonctionnaires d'acheter de l'eau en bouteille.
Certains des plus grands restaurants du monde offrent à
leurs clients de l'eau filtrée sur place au lieu d'eau
en bouteille. Et certaines entreprises interdisent l'eau en
bouteille à leurs réunions si l'eau du robinet
est disponible.
«
la pénurie d'eau
potable s'aggrave dans de nombreuses régions du monde. »
Mais surtout, nos habitudes contribuent largement à
rendre inutilisable l'eau dont nous disposons. C'est d'abord
la pollution de l'eau par des agents chimiques, des bactéries
et les épandages d'engrais qui a inquiété
le public et déclenché l'adoption des premières
mesures de gestion de l'eau. Malgré plusieurs décennies
d'efforts, certains réussis, pour remédier à
ces pratiques, cette source de pollution subsiste. Les États-Unis
et le Canada, dont les habitants se perçoivent comme
des gens propres et progressistes, déversent encore
jour après jour dans les cours d'eau, les lacs et les
océans des torrents d'eaux usées non traitées
contenant des quantités massives de pesticides, d'engrais
et de déchets industriels. C'est pourquoi, au Canada,
une centaine de collectivités des Premières
nations doivent faire bouillir leur eau. La situation est
pire encore dans une grande partie du monde en développement
et dans les pays de l'ancien bloc soviétique, où
les cours d'eau sont souvent des égouts à ciel
ouvert. En Inde, les puits qui ne s'assèchent pas complètement
en raison d'une utilisation abusive de la nappe phréatique
se remplissent de produits toxiques d'origine humaine ou naturelle,
tels que des fluorures (qui peuvent être toxiques à
certaines concentrations) et même de l'arsenic. La crainte
des effets de la pollution explique en partie la popularité
croissante de l'eau en bouteille, mais on ignore pour le moment
quel désastre provoquera l'adoption de mesures efficaces
pour remédier à cette situation.
Tous ces facteurs combinés font que l'eau douce propre
est de plus en plus rare dans de nombreuses régions.
Et l'avenir est sombre. L'extraction des eaux souterraines
a beaucoup augmenté avec l'utilisation croissante de
pompes électriques ou au diesel ; elle épuise
rapidement les nappes phréatiques, aussi bien dans
le monde industrialisé que dans les pays en développement.
La production d'eau en bouteille a vidé des lacs en
Floride et au Wisconsin. Après des décennies
de pompage de l'eau souterraine pour irriguer les hautes plaines
des États-Unis, l'immense nappe phréatique d'Ogallala
finira par s'épuiser, condamnant l'une des régions
agricoles les plus productives du monde à un avenir
incertain. Pomper l'eau souterraine, c'est entamer son capital
car la formation d'une nappe phréatique peut prendre
des milliers d'années ; beaucoup sont même des
aquifères « fossiles », formés quand
le climat était différent de celui d'aujourd'hui.
Comme on l'a vu, les puits s'assèchent en Inde, menaçant
l'aptitude de ce pays à se nourrir. De nombreux fleuves
autrefois majestueux ont perdu tant de leurs eaux pour l'irrigation
et la consommation urbaine qu'ils n'atteignent plus la mer.
En Australie, le fleuve Murray meurt dans la nature ; quant
au Colorado, s'il parvient à l'océan, c'est
seulement parce qu'un traité garantit qu'une partie
de son eau atteindra son embouchure, au Mexique. Israël
et la Jordanie puisent si abondamment dans le fleuve qui les
sépare que la mer Morte, dans laquelle le Jourdain
se déversait autrefois, est en voie d'assèchement.
En Chine, le Huang-He, le puissant fleuve Jaune lui-même,
tristement réputé tout au long de l'histoire
pour ses inondations catastrophiques, n'atteint plus l'océan
que certaines années. Fait plus spectaculaire encore,
l'arrosage des champs de coton qui bordent l'Amou Darya consomme
tellement d'eau que la mer d'Aral, dans laquelle se jette
ce puissant fleuve de l'Asie centrale, n'occupe plus qu'un
petit coin sans vie de l'espace qu'elle couvrait autrefois.
Certaines régions, même peuplées de longue
date et très développées, comme la Catalogne,
en Espagne, souffrent d'une pénurie chronique d'eau.
Au Texas, quoique moins grave, l'état du cours d'eau
que longe la célèbre promenade River Walk, à
San Antonio, n'en est pas moins notable : s'il coule encore,
c'est parce qu'on y déverse les effluents traités
des égouts. À Las Vegas, la municipalité
encourage les habitants à entourer leurs maisons de
cactus plutôt que de gazon.
Bien d'autres exemples pourraient être présentés,
mais les conclusions sont claires : nous exigeons de nos réserves
d'eau douce plus qu'elles ne peuvent nous donner et nous ne
trouverons aucune solution facile ou universelle à
ce problème. Aucune nouvelle source inexploitée
ne pourra nous abriter des conséquences de nos actes,
et nulle percée technologique capable d'en transformer
les effets n'apparaît à l'horizon. Le dessalement
de l'eau de mer est coûteux, énergivore et néfaste
pour l'environnement ; il ne convient que dans des régions
à la fois très arides et très riches,
dont le meilleur exemple est celui des États du golfe
Persique, son principal utilisateur. En Australie, pour remédier
à une grave pénurie d'eau, la ville de Perth
s'est dotée d'une usine de dessalement partiellement
alimentée par des turbines éoliennes, mais assez
peu de régions du monde jouissent de conditions favorables
pour adopter cette solution. La constatation inéluctable
reste que nous ne pouvons ni nous passer d'eau, ni en produire
en quantités importantes. La seule solution consiste
à utiliser sagement celle que nous avons.
«
nous ne pouvons ni nous
passer d'eau, ni en produire en quantités importantes. »
La gestion de l'eau est un impératif mondial car elle
concerne directement ou indirectement presque tous les habitants
de notre planète. Mais à l'encontre du changement
climatique, elle garde un caractère régional
au niveau des causes et des effets, et des stratégies
de conservation. Le défi suprême est de gérer
l'eau si efficacement que nous pourrons non seulement satisfaire
les besoins existants (ou au moins les moins frivoles), mais
aussi préserver l'environnement et mettre une partie
de notre eau à la disposition du tiers de l'humanité
qui en manque aujourd'hui.
Parler d'un défi à cet égard, c'est
mettre la barre bien trop bas. Car il faudra une collaboration
entière et permanente entre les États souverains
qui partagent un bassin hydrographique, un lac ou une nappe
phréatique. Il faudra remanier profondément
les politiques intérieures de nombreux pays, sinon
de la plupart. Les impératifs de la gestion de l'eau
sont exigeants. Ils touchent le mode de vie et le gagne-pain
de tous les êtres humains. Les agriculteurs, dont les
groupes de pression comptent parmi les plus puissants dans
les pays démocratiques et qui n'ont jusqu'ici rien
payé ou presque pour les quantités d'eau colossales
qu'ils utilisent, devront accepter de payer leur part ou se
conformer à des restrictions onéreuses, ou les
deux. Les entreprises bénéficiant d'un accès
privilégié à l'eau parce qu'elles créent
des emplois et des richesses devront apprendre à l'utiliser
aussi efficacement que leurs autres intrants. Les citadins,
qui obtiennent actuellement leur eau à très
bon compte, devront apprendre que l'eau a un prix réel,
comme tout autre produit. Des coutumes et des attentes profondément
enracinées devront changer. Chaque maison ne peut pas
entretenir un gazon et une piscine, être entourée
de haies et avoir une roseraie. Et partout, la possession
et l'utilisation de l'eau sont régies par un ensemble
complexe de droits et de coutumes leur conférant une
valeur économique et culturelle. La page à remplir
n'est pas vide : pour atteindre ses buts, la gestion de l'eau
devra prendre en compte les acquis de chaque société.
Ces faits sont faciles à énoncer mais, bien
souvent, les êtres humains n'adoptent la solution la
plus valable qu'après avoir essayé toutes les
autres, sans succès. En outre, chaque approche de la
gestion de l'eau plaira plus à certains qu'à
d'autres pour des raisons liées à la façon
dont chacun pense que la société doit fonctionner.
Beaucoup trouveront répugnante l'idée de vendre
un bien aussi essentiel que l'eau, surtout si le prix en revient
à des entreprises privées, comme c'est souvent
le cas depuis quelques décennies. Cette répugnance
repose sur le principe éminemment valable que les gens
qui ont le plus besoin d'eau sont souvent ceux qui peuvent
le moins la payer. D'autres répondront que les gens
ne s'habitueront à économiser vraiment l'eau
que si le gaspillage heurte leur point le plus sensible :
leur porte-monnaie. On pourra suggérer aussi que les
seules autres solutions sont d'exhorter les gens à
changer volontairement - l'approche généralement
la moins efficace à l'endroit des pires contrevenants
- ou d'imposer des règlements avec, inévitablement,
une armée d'inspecteurs, des amendes et des possibilités
de favoritisme, sinon de corruption.
En pratique, pour assurer une utilisation rationnelle et
durable de l'eau, il faudra recourir à ces trois approches
et à d'autres. Il est essentiel d'informer le public
de l'ampleur de la crise, non seulement pour le convaincre
de changer volontairement, mais aussi pour créer un
climat politique favorisant un changement radical et permanent.
Une tarification réaliste n'est pas la solution complète,
mais elle peut apporter une contribution utile et parfaitement
légitime. L'accès à l'eau est, bien sûr,
un droit fondamental, mais il ne s'ensuit pas qu'il doive
être gratuit et illimité pour tous. Les droits
de l'homme, pourrait-on dire, ne remplissent pas les baignoires.
Amener l'eau à son point d'utilisation exige des investissements
massifs en réseaux d'adduction et de distribution et
des charges permanentes pour la filtration, l'entretien et
l'élimination des déchets. L'eau utilisable
coûte, et rien ne s'oppose à ce que les gens
et les entreprises qui peuvent payer soient tenus de le faire.
Il est politiquement et moralement essentiel de fournir aussi
de l'eau à ceux qui ne peuvent pas la payer, mais la
société dispose d'un vaste choix de mécanismes
permettant de le faire sans encourager le gaspillage en offrant
la gratuité à tous.
«
nous devons apprendre à
traiter l'accès à l'eau comme un droit fondamental
et l'eau comme une ressource rare
»
Quant à la réglementation, quels que soient
les inconvénients qu'elle présente, elle est
essentielle pour prévenir les tentatives de resquille
- visant à profiter du système sans y contribuer
- et atteindre des objectifs politiques dépassant les
possibilités de l'information ou de la tarification,
tels que le contrôle du commerce de l'eau aux niveaux
local et international. Enfin, la technologie ne peut probablement
pas faire de miracles, mais elle peut contribuer à
rendre les mesures de conservation de l'eau financièrement
viables et politiquement acceptables. Les pommes de douche
et machines à laver efficaces, l'invention israélienne
de l'irrigation goutte à goutte, le cuvelage des canaux
d'irrigation sont autant d'exemples d'apports technologiques
permettant des changements complémentaires cumulativement
importants. En un mot, nous devons apprendre à traiter
l'accès à l'eau comme un droit fondamental et
l'eau comme une ressource rare, au lieu de recréer
la tragédie dite « des communaux » en considérant
que l'eau est la propriété de tous mais la responsabilité
de personne.
Bref, la gestion efficace de l'eau n'est pas un défi
unique mais des centaines de défis grands et petits,
comportant chacun une combinaison différente d'incidences
humaines, matérielles et financières. L'une
des meilleures techniques pour entretenir l'équilibre
délicat entre le droit de l'individu et le bien collectif
sera donc généralement une bonne gouvernance,
l'adoption d'un processus décisionnel efficace et légitime.
Les connaissances techniques et l'autorité d'un gouvernement
central sont essentielles pour assurer la meilleure utilisation
de l'eau, mais elles ne suffisent pas. Les populations concernées
doivent aussi être engagées, surtout dans les
pays en développement, dans lesquels la connaissance
du milieu et le sens des besoins locaux peuvent faire la différence
entre l'échec et le succès. La transparence
est essentielle aussi pour qu'il soit dûment tenu compte
de tous les facteurs environnementaux, économiques
et sociaux. Dans certains pays, la culture politique et la
vigueur des médias aideront beaucoup à atteindre
ces objectifs. Mais dans beaucoup d'autres, peut-être
la plupart, la promotion de la transparence et de l'engagement
exigera des changements de comportement parmi les élites
locales et internationales.
Le Canada est une terre bénie à de nombreux
égards, mais à aucun plus que celui des réserves
d'eau douce. Selon un rapport des Nations Unies, les réserves
annuelles renouvelables totales d'eau du Canada se chiffrent
à 2 902 kilomètres cubes par an, après
celles seulement du Brésil et de la Russie, et le Canada
a les plus importantes réserves par habitant de tous
les pays de bonne taille. Et ce rapport fait état des
réserves annuelles renouvelables, pas du volume total
de l'eau du territoire canadien. C'est-à-dire de notre
revenu plutôt que du capital. Mais de telles données
peuvent être très trompeuses : la population
canadienne est concentrée sur une petite partie du
territoire national et l'eau de la plupart des régions
faiblement peuplées est en pratique inaccessible pour
des raisons de rentabilité et d'environnement. Même
dans la zone habitée, l'eau est inégalement
répartie. Des segments importants des provinces des
Prairies souffrent à l'occasion de sécheresse
; lors de la plus récente, en 2001-2002, le bras sud
de la rivière Saskatchewan a cessé de couler.
La région des Grands Lacs peut donner l'impression
d'être favorisée mais il est important de ne
pas confondre le capital et le revenu, l'eau stockée
dans les lacs et celle qui se renouvelle d'année en
année. Comme le bassin hydrographique des Grands Lacs
est relativement petit, ses eaux pourraient baisser si l'on
y faisait des prélèvements supérieurs
aux apports annuels. Quant à l'intérieur en
plein essor de la Colombie-Britannique, avec son climat tempéré
et sec, il ressemble, à échelle réduite,
au Sud-Ouest américain, où se font concurrence
les besoins de l'irrigation, du tourisme, de l'industrie et
de l'urbanisation. Et à Vancouver, contrairement à
ce que peuvent croire les gens de l'extérieur, l'eau
est fréquemment rationnée. Selon les prévisions,
les changements climatiques accentueront les pénuries
dans le sud du Canada et provoqueront une augmentation des
précipitations de pluie et de neige dans l'Arctique.
« ... Nous exigeons de nos ressources
en eau douce plus qu'elles ne peuvent nous donner
»
Ces considérations expliquent en partie pourquoi beaucoup
de Canadiens s'opposent avec véhémence à
tous les projets d'exportation d'eau canadienne. Certains
redoutent la mise en uvre de projets massifs visant
à remplir l'Ogallala ou à secourir les États
particulièrement secs de l'Arizona et du Nevada (où,
paradoxalement, beaucoup de Canadiens passent l'hiver). D'autres
craignent une augmentation des prélèvements
sur les Grands Lacs acheminés vers le Mississippi,
une perspective plus plausible puisque des volumes d'eau considérables
s'écoulent déjà chaque jour vers le Mississippi
par la rivière Chicago, depuis que son cours a été
inversé, il y a plus de cent ans. D'autres encore appréhendent
que les Grands Lacs périssent, à petit feu si
l'on peut dire, sous les milliers d'assauts des autorités
municipales et régionales américaines qui y
puisent de l'eau, bien que les gouvernements des huit États
riverains s'opposent à toute exportation nouvelle provenant
du bassin. Des projets d'exportation par navires-citernes
d'eau provenant de lacs ou de glaciers canadiens vers des
régions arides ont été proposés
et referont sans aucun doute surface, d'autant plus qu'ils
ne sont pas techniquement irréalisables. Les îles
grecques entretiennent leur réputation de paradis du
tourisme en important de l'eau de Grande-Bretagne : une entreprise
pertinemment appelée Aquarius utilise des remorqueurs
pour livrer en Grèce d'immenses boudins de polyuréthane
remplis d'eau douce.
L'attention du public canadien a pendant longtemps été
concentrée sur les projets d'exportation directe d'eau.
Récemment, toutefois, elle s'est portée sur
un problème plus complexe, celui de l'exportation dite
« virtuelle » : l'eau qui ne sort pas du territoire
national mais qui sert à produire des biens pour l'exportation.
Cette eau est, en quelque sorte, exportée indirectement
puisque la production des biens serait difficile ou indûment
onéreuse dans des pays disposant de moins d'eau douce
que le Canada. La production agricole en est l'exemple le
plus évident et probablement le moins contesté,
bien que l'eau contenue dans les produits exportés
quitte effectivement le Canada, contrairement à celle
qui est utilisée pour cultiver les plantes ou élever
les animaux. Par contre, les énormes quantités
d'eau utilisées pour exploiter les ressources naturelles
posent un problème d'importance croissante et politiquement
très sensible. Cette eau offre un excellent exemple
de ce que les économistes appellent une « externalité
négative » : un coût de production imposé
à des tiers au lieu d'être assumé par
le producteur ou le consommateur du produit. Si le producteur
n'est pas légalement tenu d'assumer le coût de
la pollution qu'il crée, ce coût est à
la charge du public, sous la forme de sols et d'eaux avilis
ou de travaux de restauration, ou les deux. Comme les ressources
naturelles produites au Canada sont en grande partie exportées,
les Canadiens pourraient découvrir que, en plus de
l'exportation de l'usage fait de leur eau, ils subventionnent
les industries d'exportation en assumant les coûts externes
qu'elles créent. Cette possibilité a déjà
conduit à l'adoption de lois et de règlements
obligeant les entreprises à décontaminer l'environnement
qu'elles polluent. L'efficacité de ces mesures est
très variable et controversée ; elle est en
tout cas inégale. Pour l'améliorer, les Canadiens
devront faire des choix difficiles tenant compte à
la fois de la compétitivité de nos exportations
et de la prospérité d'entreprises qui apportent
à la collectivité une grande richesse et beaucoup
d'emplois, mais aussi de la conviction croissante du public
que le pollueur doit réparer ses dégâts.
Quel que soit le compromis qui sera adopté, il semble
que les Canadiens feraient bien de consacrer plus de temps
à la planification de l'utilisation de la précieuse
ressource qu'est leur eau. À part la question de l'exportation,
l'attention du public vise presque exclusivement, d'abord,
la sécurité des approvisionnements et, ensuite,
les effets des eaux polluées sur l'environnement. Ces
questions sont naturellement importantes mais elles ont jusqu'ici
rejeté dans l'ombre celle de la conservation de l'eau
au jour le jour. Les autorités fédérales
et provinciales sont conscientes de l'importance de la conservation
et elles l'encouragent dans une certaine mesure, mais le public
ne s'intéresse guère à la question. La
presse ne parle ni de l'emploi généralisé
de compteurs d'eau, ni de l'imposition de frais d'utilisation
plus réalistes, ni d'un meilleur entretien des systèmes
de distribution, ni, non plus, du recyclage de l'eau ; certaines
des mesures en cause seraient impopulaires mais elles contribueraient
à assurer aux générations futures la
possibilité de jouir autant de l'eau que leurs prédécesseurs.
En Israël, le voyageur qui traverse le désert
du Neguev pour atteindre la station balnéaire d'Eilat,
sur la mer Rouge, aperçoit en passant des ruines perchées
au sommet plat d'une colline. C'est Avdat, une cité
construite au 3e siècle av. J.-C. par les Nabatéens,
un peuple arabe qui fut aussi le bâtisseur de la célèbre
ville de Pétra. Avdat a été, pendant
900 ans, jusqu'à sa destruction par un tremblement
de terre, un centre de commerce et d'agriculture important.
Aujourd'hui, l'endroit est paisible et splendide mais quiconque
voit ces ruines bien préservées peut se demander
comment une ville a pu vivre en un tel lieu. Jusqu'à
l'horizon lointain, le regard ne découvre pas d'eau
et le sol est presque dénué de végétation.
Pourtant, Avdat était une ville prospère et
avait assez d'eau pour irriguer des champs et des vignobles
(six pressoirs ont été retrouvés), entretenir
des bains publics et alimenter un réseau de drainage
complexe.
L'explication est simple en principe mais incomplète
dans ses détails. Les Nabatéens avaient foré
des puits mais, surtout, ils recueillaient chaque goutte possible
d'eau de leurs pluies, rares même en hiver. L'eau des
rues et des toits, qui se déversait dans des citernes
de ciment, servait à l'irrigation des champs et aux
besoins domestiques. Les canalisations et les citernes étaient
couvertes pour réduire l'évaporation. Nous ignorons
quelles autres mesures les habitants d'Avdat avaient adoptées
pour économiser leur eau précieuse mais elles
étaient évidemment efficaces. Dans une région
qui reçoit moins de 10 pouces de pluie dans les bonnes
années et semble ne pouvoir accueillir que quelques
troupeaux de Bédouins, une utilisation prudente de
l'eau a permis l'existence d'une civilisation urbaine évoluée.
Les ruines d'Avdat témoignent avec éloquence
de ce qu'une collectivité peut réaliser en s'adaptant
à son environnement. Elles sont une source d'inspiration
pour une humanité qui s'efforce de vivre en harmonie
avec la nature généreuse, mais non inépuisable,
de notre planète.
***
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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