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Vol. 61, N° 2 Février 1980
L'évolution des
normes
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Procédé d'origine fort ancienne,
la normalisation connaît un essor nouveau depuis que
l'Amérique du Nord a décidé de se rallier
au système métrique. Voici un bref coup d'oeil
sur le développement des normes et leur nécessité,
y compris celles que nous nous imposons...
Chaque jour, à chaque instant, nous vivons au milieu
des normes. Le toit qui nous couvre et les murs qui nous entourent
reposent sur des charpentes de largeur et d'épaisseur
normalisées ; nous portons, de la tête aux
pieds, des vêtements de tailles et de pointures uniformes.
Les normes régissent la fabrication et le fonctionnement
d'une foule de choses d'usage quotidien : meubles, commodités,
appareils, outils, véhicules. Il existe même
des normes pour contrôler la pureté de l'air
que nous respirons.
Les normes se retrouvent aussi dans nos activités
et dans notre environnement. Quand nous parlons à quelqu'un,
les mots que nous prononçons ne sont compris que parce
qu'ils correspondent à une norme, c'est-à-dire
qu'ils ont le même sens pour les autres que pour nous.
Nous communiquons aussi au moyen de symboles normalisés,
appelés chiffres, qui sont immédiatement et
universellement identifiables. Les aliments que nous mangeons
doivent satisfaire à certaines normes avant d'être
vendus. Dans notre travail, quel qu'il soit, nous utilisons
des manières de faire normalisées. C'est ce
que nous appelons des méthodes ou des procédés
courants.
Importantes dans notre vie personnelle, les normes sont
absolument essentielles à la société.
Sans la norme de valeur que représente l'argent, l'économie
moderne ne pourrait pas exister. Sans unités de mesure,
il n'y aurait ni commerce, ni science ni industrie. Sans les
normes de sécurité, le monde serait un vaste
et dangereux champ de mines. Sans les normes de conduite que
renferment les codes moraux comme les dix commandements, les
relations humaines seraient vouées au chaos et à
la barbarie.
On pourrait dire que la société telle que
nous la connaissons est née avec l'établissement
des normes. L'homme s'est affranchi de son ignorance primitive
grâce à sa capacité de communiquer. Une
espèce de norme se créa le jour où les
membres d'une tribu préhistorique convinrent qu'un
son désignant une chose hors de vue avait la même
signification pour tous. Puis, les clans élaborèrent
des règles à observer pour maintenir la paix
entre eux, en d'autre termes des normes de conduite.
En fixant pour la première fois des normes de correspondance,
les hommes des cavernes accomplissent un pas qui fait époque
dans le cheminement de l'esprit humain. Leur intelligence
a dû s'élever à un niveau inconnu et plus
élevé pour concevoir l'idée abstraite
que cinq doigts, par exemple, correspondaient à cinq
poissons. En apprenant à mesurer, ils poursuivent leur
marche dans la voie de la civilisation. Le premier instrument
de mesure fut sans doute une main ou un pied, mais tous les
pieds et les mains ne convenaient pas vu qu'ils n'étaient
évidemment pas tous de la même grandeur. Il fallut
donc choisir une unité convenue, comme la main du chef
de tribu.
Vu que le chef n'était pas toujours là chaque
fois qu'on voulait mesurer, il était logique que ses
sujets griffonnent les dimensions de si main sur une pierre
plate et placent celle-ci dans un endroit central pour pouvoir
la consulter. Mais, comme on peut le supposer, bientôt
quelqu'un transposa les marques sur un bâton afin d'aller
mesurer quelque chose plus loin.
À cette époque, il y a déjà
longtemps que l'on a adopté l'usage de multiplier ou
de subdiviser l'unité étalon pour effectuer
des mesures plus ou moins grandes. La Coudée royale
des pharaons se décompose de façon assez compliquée
en largeurs de doigt et de paume. Il y a longtemps aussi que
l'homme a établi des normes pour les poids et les volumes :
des pierres de taille uniforme pour les poids et des urnes
de circonférence et de profondeur courantes pour mesurer
les liquides, les céréales, etc. Comme les normes
linéaires, on les reproduit et on les subdivise pour
en faciliter l'emploi.
L'extension des mesures courantes suit
celle du commerce
À l'aube de la civilisation, toutefois, les normes
sont de caractère strictement local. Un pied n'est
pas le même dans un village que dans l'autre, parce
que sa longueur dépend de la dimension des pieds du
chef. Le procédé que nous appelons aujourd'hui
la normalisation naît avec l'avènement du commerce
dans l'ancien monde, au moment où les habitants d'une
région constatent qu'il faut connaître les mesures
utilisées dans une autre pour faire des affaires. Ils
se rendent bientôt compte que les choses seraient plus
faciles pour tout le monde s'ils adoptaient des mesures susceptibles
d'être comprises et reconnues partout où s'effectuent
d'ordinaire les échanges.
Vers 3500 av. J.-C., les Hittites, les Assyriens, les Phéniciens
et les Hébreux ont tous, jusqu'à un certain
point, adopté le système de mesures institué
à Babylone. Des rives de la Méditerranée
jusqu'à la vallée de l'Indus à des milliers
de kilomètres vers l'est, les mesures d'origine babylonienne,
introduites d'abord dans le commerce, finissent par s'implanter
dans l'usage courant.
Une autre grande vague de normalisation devait coïncider
avec l'expansion de l'Empire romain. S'inspirant des normes
grecques, empruntées elles-mêmes à l'Égypte
et à Babylone, les Romains élaborent leurs propres
mesures et les répandent dans toutes leurs colonies.
Aux Romains revient le mérite d'avoir franchi le
pas que l'intelligence devait faire pour passer des normes
tangibles aux normes conceptuelles, en proclamant, par exemple,
que mille pas équivalaient à un mille,
ancêtre de nom seulement du mile anglais. Comme
beaucoup de peuples avant eux, ils recherchaient des normes
immuables à l'échelle de l'univers. Dans un
acte de normalisation des plus mémorables de l'histoire,
Jules César collabore avec l'astronome Sosigène
à la mise au point d'un calendrier fondé sur
la position de la terre par rapport au soleil et à
la lune pendant les diverses saisons. Même s'il a été
modifié plus tard par l'empereur Auguste et le pape
Grégoire XIII, on se sert encore du calendrier de César
dans le monde entier pour déterminer les dates.
Le haut moyen âge, période sombre pour les
normes
Après avoir imaginé les normes conceptuelles,
les Romains en étendent l'application à des
domaines nouveaux. Ils promulguent des normes écrites
pour les ingrédients du pain et les dimensions des
conduites d'eau. Ils construisent, à Pompéi,
une voie empierrée qui exige que la largeur des chars
soit normalisée d'après celle de la route. Les
légions romaines ont des exercices et un fourniment
normalisés, ce qui explique peut-être en grande
partie leurs succès militaires.
La normalisation subit un grave recul avec la chute de l'Empire
romain, qui marque le retour à l'esprit de clocher
dans les pays d'Europe. Les rois et les seigneurs de la féodalité
prennent l'habitude de décréter des normes dans
leurs terres selon leur caprice. L'absence de normes générales
est néfaste au commerce, et le manque de contact entre
les marchands ralentit la dissémination du savoir et
contribue à prolonger l'âge des ténèbres.
Les mesures traînent le pas. Alors que les Romains avaient
un pied normalisé de 12 pouces dans toute l'étendue
de leur empire, il existe alors, dit-on, en Europe continentale
jusqu'à 280 variantes du pied.
En Angleterre, la situation est telle qu'au moment de la
rédaction de la Grande Charte, en 1215, les barons
y insèrent une clause réclamant des mesures
uniformes dans tout le royaume pour la bière, les céréales
et le drap. Quelques années plus tard, une ordonnance
royale définit une vaste série de normes et
prescrit une unité étalon de mesure de longueur :
« le Yard de fer de notre seigneur le Roi ». À
part quelques révisions et de nombreuses additions,
ces normes demeurent intactes durant six siècles.
Pourtant, la prolifération des mesures anglaises
avec les années s'avère une source de confusion.
Elle suscite un fouillis de mesures diverses, qui trop souvent
ont des bases numériques différentes :
furlongs, acres, perches, brasses, scrupules, onces (troy),
onces (liquides), chopines (liquides), chopines (matières
sèches), tonnes (courtes), tonnes (longues), barils
(huile), barils (bière). Ce qui complique encore des
choses en Amérique du Nord, c'est que des mesures du
même nom au Canada et aux États-Unis sont parfois
différentes. Ainsi, le gallon américain est
plus petit que le gallon canadien, parce que les Américains
ont toujours tenu mordicus à l'ancien gallon de la
reine Anne, malgré la proclamation, en 1824, du gallon
impérial en Grande-Bretagne.
Il y a des années que les livres et les yards ne
sont plus des normes
C'est précisément pour lutter contre le désordre
ainsi créé outre-Manche que la France de la
Révolution déclare le mètre et le kilogramme
seules unités de mesure pour tous les usages en 1795.
Dans ces unités multipliables et divisibles par 10,
les virgules décimales remplacent les embarrassantes
fractions requises pour la conversion dans le système
anglais. Malgré l'échec de la tentative faite
en même temps pour instituer la journée de 10
heures et le mois de 30 jours, le système métrique
se répand graduellement dans le monde entier grâce
à sa simplicité et à son adaptabilité.
En 1875, la signature de la convention du mètre sanctionne
la création du Bureau international des poids et mesures
à Sèvres, près de Paris. Puis, on établit
les nouveaux étalons du kilogramme et du mètre.
L'un de ceux-ci, constitué par un cylindre en platine
iridié déposé au pavillon de Breteuil,
à Sèvres, demeure encore l'étalon mondial
du kilogramme. Mais les progrès de la physique conduisent
au remplacement de l'ancien prototype métallique du
mètre. Le mètre officiel est aujourd'hui la
longueur égale à « 1 650 763.73 longueurs
d'onde de la radiation rouge orange du krypton 86 ».
En 1893, les États-Unis abandonnent leurs prototypes
en métal de la livre et du yard et les redéfinissent
en fonction du kilogramme et du mètre internationaux.
En 1951, le Canada en fait autant, après avoir découvert,
semble-t-il, que le modèle canadien de la livre étalon
britannique, à Ottawa, différait légèrement
du prototype original. Par la suite, nos livres et nos yards
officiels seront définis en tant que fractions ultra-précises
du mètre et du kilogramme. La livre et le yard cesseront
complètement d'être des normes lorsque le gouvernement
britannique emboîtera le pas en 1959.
Une série unique de mesures dans un monde multiple
Ces dernières années, la Grande-Bretagne,
le Canada et les États-Unis ont tous décidé
de se rallier au système métrique amélioré
appelé système international d'unités
(SI). Cette décision a été motivée
avant tout par le souci de ces pays de s'aligner sur la presque
totalité du monde en matière de commerce et
de technique. Le SI comprend non seulement les unités
de masse et de longueur, mais aussi l'unité de temps
(seconde), l'unité de courant électrique (ampère),
l'unité de température (degré Kelvin)
et celle de l'intensité lumineuse (candela). Les unités
de temps, de courant électrique et d'intensité
lumineuse sont usitées au Canada depuis de nombreuses
années, et les Canadiens apprennent maintenant à
penser en degrés Celsius, en kilomètres, en
tonnes et en litres. Grâce à l'emploi quotidien
d'une monnaie décimalisée, ils ont déjà
l'habitude des calculs propres au système métrique.
D'ailleurs, ce système fait partie depuis longtemps
de la langue scientifique au Canada. Les Canadiens considèrent
comme admis l'emploi des mesures métriques dans le
cas des médicaments, des vitamines et des films.
L'adhésion de l'Amérique du Nord et de la
Grande-Bretagne au système international offre un exemple
de normalisation à l'échelle la plus vaste,
comparable à l'application universelle du temps légal
conçu par le grand ingénieur canadien Sir Sandford
Fleming (voir Bulletin d'août 1978). L'adoption
d'une série unique de mesures dans toutes les parties
de notre monde diversifié représente à
coup sûr un progrès des plus importants de l'histoire
de l'humanité. Mais le mesurage n'est qu'une des nombreuses
activités qui obéissent aux normes. Dans la
société complexe de notre temps, les normes
jouent un rôle aussi capital dans d'autres domaines.
En fait, si l'on demande aux Canadiens d'aujourd'hui ce
que c'est qu'une norme, la plupart penseront sans doute d'abord
non pas aux normes de mesure, mais aux normes de sécurité.
Beaucoup de ces dernières sont prescrites par la loi :
règlements concernant les aliments et les produits
pharmaceutiques ; codes de protection incendie et de
la construction ; moyens de lutte contre la pollution,
etc. Mais un plus grand nombre de normes encore sont établies
volontairement par les représentants de l'industrie
et des métiers qui font partie des quelque 600 comités
d'élaboration des normes de l'Association canadienne
de normalisation. Cet organisme, qui tient de fréquentes
réunions pour forger des normes applicables à
une vaste gamme de produits, est communément désignée
par le sigle « ACNOR ».
Ce monogramme peut aussi bien se retrouver sur une maison
mobile que sur une brosse à dents électrique.
Partout où il figure, il signifie que le produit qui
en est revêtu s'est révélé conforme
à des normes que des spécialistes ont mis six
mois en moyenne à élaborer. Chaque produit approuvé
par l'ACNOR a fait l'objet de contrôles rigoureux. Les
laboratoires de l'association procèdent dans chaque
cas à des épreuves très sévères,
au cours desquelles un cordon d'appareil électrique,
par exemple, pourra subir jusqu'à 10,000 torsions.
L'ACNOR est le plus considérable des organismes canadiens
qui se consacrent à l'élaboration de normes
nouvelles et améliorées. Les principaux autres
sont le Bureau de normalisation du Québec, l'Association
canadienne du gaz, l'Office des normes du gouvernement canadien
et les Underwriters' Laboratories of Canada. La tâche
de coordonner et de favoriser les activités de ces
divers organismes incombe au Conseil canadien des normes.
Cette institution autonome du gouvernement fédéral
a aussi pour fonction d'assurer la représentation du
Canada sur le plan international et d'encourager la normalisation
dans l'industrie canadienne.
Un bref exemple suffira à montrer comment fonctionne
la normalisation industrielle : un producteur d'appareils
électroniques employait autrefois plusieurs types différents
de transitors dans les produits qu'il fabriquait ; le
choix d'un seul type lui permit d'en commander en plus grande
quantité à meilleur prix et d'accélérer
le rythme de sa production.
Les normalisations de ce genre, affirme le Conseil des normes,
conduisent les compagnies à accroître leur productivité,
à élargir leurs marchés (internationaux
surtout), à consacrer plus de temps à l'innovation
et à offrir des produits moins chers au consommateur.
C'est là un objectif national de première importance
à poursuivre.
Mais la normalisation n'est pas sans avoir ses détracteurs,
au Canada et ailleurs. Pour beaucoup, elle comporte un degré
d'uniformité qui détonne avec la tendance naturelle
de l'homme à affirmer sa personnalité. Il y
a toujours danger qu'en dépassant le stade des boulons
et des écrous, elle diminue l'éventail de choix
du consommateur et entrave la réalisation de produits
plus parfaits ou plus attrayants. Henry Ford fut l'un des
champions de la normalisation technique, mais il alla un peu
loin le jour où il affirma, dit-on, que l'on pouvait
choisir une Ford de n'importe quelle couleur à condition
qu'elle soit noire.
À sa place, cependant, la normalisation est un facteur
de commodité et d'économie sans uniformité.
Les chaussures en offrent la preuve : les pointures en
sont normalisées, mais on en trouve de tous les genres
et de toutes les teintes. Les bières canadiennes ne
manquent pas de variété du fait qu'elles sont
toutes présentées dans des bouteilles identiques
et interchangeables. L'expédition des marchandises
dans des conteneurs de dimensions normalisées, pouvant
être chargés aussi bien par les navires et les
trains que par les avions et les camions, ne peut que contribuer
à abaisser les prix à la consommation.
La normalisation est souhaitable tant qu'il reste entendu
que l'on ne saurait normaliser les hommes. On peut les persuader
de se plier à certaines normes, mais ils doivent continuer
de penser et d'agir chacun à sa manière personnelle.
Les normes ont un rôle très important à
jouer dans les affaires humaines en tant que critères
à observer : normes de bienséance, normes
d'excellence, etc. Mais, comme celles de l'industrie, ces
normes ne sont vraiment efficaces que si elles sont acceptées
et reconnues nécessaires par les intéressés.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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