Vol. 59, N° 2 Février 1978
À la recherche
du futur
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L'avenir sera, en grande partie, ce que
les gens croient qu'il sera. Le soin de nous éclairer
sur ses promesses et ses dangers est la tâche du futurologue,
nouveau spécialiste qui peut avoir un grand rôle
à jouer dans la survie de l'humanité...
L'avenir est une des nombreuses choses qui échappent
au pouvoir de l'homme. Il se déroulera implacablement,
sans le moindre souci de nos désirs ou de nos craintes.
Pourtant, il n'exclut pas toute possibilité d'orientation.
Somme toute, le futur ne sera toujours qu'un ensemble de circonstances.
Et l'on peut certes essayer d'agir à l'avance sur ces
circonstances.
De fait, c'est ce que nous faisons tous les jours sans le
savoir. Emporter son parapluie lorsque le temps n'est pas
sûr, c'est vouloir modifier son avenir, c'est-à-dire
rentrer sec malgré une averse éventuelle. À
moins brève échéance, mettre de l'argent
de côté, c'est éliminer un élément
d'incertitude de notre avenir. Dans chaque cas, nous entrevoyons
pour nous-mêmes différents futurs possibles et
nous choisissons celui qui nous paraît le meilleur.
Il en est des sociétés comme des individus.
Les dirigeants d'une société peuvent essayer
de façonner les conditions qui constitueront l'avenir.
Ils ne sont jamais certains d'y réussir, mais leurs
chances de succès sont plus fortes s'ils sont capables
de prévoir les circonstances futures. Déterminer
les circonstances futures les plus plausibles, voilà
le travail du futurologue, spécialiste d'un genre nouveau,
qui a acquis une certaine notoriété ces dernières
années.
Les futurologues sont essentiellement des spéculateurs
bien informés qui supposent ce qui se produira plus
tard sur la base de ce qui se produit maintenant. L'objet
fondamental de leurs études, ce sont ce que Bertrand
de Jouvenel a baptisé les futuribles, c'est-à-dire
les futurs possibles offerts à une société
si elle adopte diverses lignes d'action.
Une description claire du rôle que les études
sur les futurs possibles peuvent jouer dans une société
démocratique nous a été donnée,
il n'y a guère, par le Dr A. W. R. Carrothers, ex-président
de l'Institut de recherches du Canada sur l'administration
publique. « La fonction de l'Institut, dit-il, est de
délimiter des questions et d'évaluer des options,
à la différence de celle qui consisterait à
prescrire quels devraient être les choix. Il a pour
rôle de dire par ses études : voici les
choses auxquelles nous devrions tous réfléchir
et voici les genres de décisions que nous aurons à
envisager. Il appartient aux mécanismes politiques
de dire : voici les mesures que nous devons prendre. »
La plupart des praticiens de la futurologie ont adopté
cette manière de voir, bien qu'il leur arrive d'adresser
leurs observations directement au grand public sans passer
par les autorités décisionnaires, élues
ou désignées. Ces observations, notons-le, ne
proviennent ni des entrailles des oiseaux ni de boules de
cristal. Au début, la majorité des futurologues
concentrèrent leurs efforts sur les prévisions
économiques à long terme ou la planification
commerciale... ou la science-fiction, domaine qui fait intervenir
l'intuition artistique dans la prédiction des événements
techniques et politiques. Mais, récemment, un nombre
croissant de spécialistes versés dans diverses
disciplines en sont venus à vouer leur carrière
à l'étude du futur dans leur sphère de
spécialisation.
Parmi les participants de la dernière conférence
annuelle de l'Association canadienne pour les études
sur le futur se trouvaient des ingénieurs, des banquiers,
des psychologues de même que des économistes,
des sociologues, des biologistes, des politicologues, des
spécialistes en affaires urbaines, etc. L'ordre du
jour très chargé comportait des discussions
sur un éventail de questions allant de la technique
de la génétique (« La fabrication de l'homme »)
à l'avenir de la faune sauvage, de la foi religieuse
et de l'automobile.
Les futurologues présents parlèrent longuement
d'eux-mêmes et de leur métier : de la valeur
de leurs méthodes, de la façon d'obvier aux
déformations dans les prévisions, etc. Cela
est assez compréhensible, vu que l'étude du
futur selon la méthode interdisciplinaire est quelque
chose de tout à fait nouveau. L'exploration des futuribles
grâce au concours de plusieurs disciplines scientifiques
ne remontent qu'au milieu des années 1960. L'un des
premiers professeurs à donner un cours de niveau universitaire
sur les futurs possibles a été Alvin Toffler,
auteur de l'ouvrage à grand succès, le Choc
du futur.
Depuis lors, le monde du savoir tente de s'adapter au déchirement
psychologique que représentent l'abandon du compartimentage
rigide des disciplines et l'obligation de tourner son attention
de l'étude du passé et du présent vers
l'étude du futur. Ce champ d'activité s'est
étendu énormément et a soulevé
chez les futurologues de vigoureux débats sur les mérites
respectifs des techniques de recherche. D'autre part, les
spécialistes de la futurologie se sont divisés
en écoles de pensée, qui se comportent souvent
en camps antagonistes.
« La fin de l'océan arriva dans les derniers
jours de l'été de 1979, et elle survint plus
rapidement que les biologistes ne l'avaient prévu...
Le Japon et la Chine furent confrontés à une
famine presque instantanée par suite de la disparition
complète des produits de la mer, dont ils étaient
si largement tributaires. Les deux pays accusèrent
la Russie de cette situation et exigèrent des expéditions
massives et immédiates de denrées. La Russie
n'en avait pas à envoyer. Le 13 octobre, les armées
chinoises attaquaient la Russie sur un vaste front. »
Ce texte, écrit en 1969, est un exemple de l'oeuvre
de Paul Ehrlich, de l'université de Stanford, membre
en vue de l'école de futurologues dite « de la
fin du monde ». D'une façon générale,
les tenants de cette doctrine recourent aux tactiques de choc
pour tirer les preneurs de décisions de leur idée
béate que l'avenir va s'arranger tout seul. Si frappants
que soient leurs scénarios, ils se fondent néanmoins
sur de longues et sérieuses recherches. Dans le cas
ci-dessus, Ehrlich, qui est biologiste de son état,
prédisait que les années 1970 amèneraient
la fin de l'industrie baleinière, la disparition sans
bruit d'un certain nombre d'espèces de poissons trop
pêchés et l'arrêt de la pêche à
l'anchois au Pérou.
Les événements ne se sont pas déroulés
exactement selon les prévisions du futurologue Ehrlich,
mais il a vu beaucoup trop juste pour être rassurant.
Depuis la rédaction de son scénario, on a fixé
des limites à la capture de certaines espèces
de baleines et décrété la suspension
de la chasse à d'autres cétacés de crainte
de les voir disparaître. La pêche à l'anchois
péruvienne a effectivement fait défaut en 1973
et ne s'est que partiellement relevée depuis. Certaines
espèces de poissons ont été exploitées
jusqu'au seuil de l'extinction. Ces faits ont suscité
parmi les pays maritimes le désir d'un accord mondial
pour la conservation des ressources de la mer.
Si les luttes de l'homme n'ont aucun sens, pourquoi donc
a-t-il l'instinct de lutter ?
Il est maintenant permis d'affirmer que le sinistre scénario
d'Ehrlich ne se jouera pas de façon aussi dramatique
qu'il l'avait prédit, mais c'est peut-être uniquement
parce que cet homme et des gens comme lui ont sonné
l'alarme à temps pour déclencher une action
préventive. Comme les autres futurologues, les adeptes
de l'École de la fin du monde posent des questions
à la société. Et leur question centrale
est une question que l'on pourrait faire à un libertin
sur le retour : si vous continuez comme ça, combien
de temps pensez-vous durer ?
L'École des pessimistes a exercé une forte
influence sur le célèbre organisme international
des études sur le futur appelé Club de Rome.
En 1972, ce groupe publiait Halte à la croissance,
étude fondée sur des projections informatiques
selon lesquelles l'humanité ne pouvait subvenir aux
besoins de sa croissance en conservant son taux de consommation
actuel. On nous prévenait qu'il fallait mettre un frein
à la croissance industrielle ; sinon, la planète
était vouée à une catastrophe au cours
du prochain siècle. Mais depuis ces prédictions
ont été vertement critiquées par les
futurologues de l'école optimiste, qui leur reprochent
d'être mal fondées et illogiques.
L'École de la fin du monde a certes ses faiblesses,
notamment l'esprit fataliste dont sa pensée est teintée.
Le fatalisme est une attitude intellectuelle voulant que l'homme
ne puisse exercer aucune action essentielle sur ce que sera
son avenir. Cette opinion ne se soutient pas logiquement.
Si les luttes de l'homme n'ont aucun sens, pourquoi donc a-t-il
l'instinct de lutter ?
De même aussi il est naturel aux humains de travailler
collectivement à trouver des solutions à leurs
problèmes, et ce non seulement à leurs problèmes
actuels, mais encore à ceux qu'ils prévoient.
Les disciples de l'école pessimiste en offrent un exemple
typique. Beaucoup de leurs avertissements ont été
entendus, et l'on a pris des dispositions pour parer aux maux
qu'ils prédisaient.
Il importe de ne pas perdre de vue le penchant des media
à diffuser de faux renseignements
En notre siècle de l'information, il est peut-être
inévitable que les visions les plus tragiques de désastre
retiennent le plus l'attention des media et que ces organes
de diffusion en répandent largement et sans discernement
leur conception dans le public. Mais si nous sommes à
l'âge de l'information, nous sommes aussi à l'âge
de la fausse information. Plus le volume de renseignements
véhiculés par les media est grand, plus est
grand aussi le volume d'erreurs, de propos ignorants et creux
et de propagande disséminé aux quatre vents.
Lorsqu'il s'agit de traiter de la question planétaire
de la survie de l'espèce humaine, il importe de ne
pas perdre de vue le penchant des media à diffuser
de faux renseignements.
Ainsi, un collaborateur du New Statesman écrit,
dans un article sur les 30 hommes de science, économistes
et philosophes de réputation mondiale dont se compose
la prestigieuse organisation appelée le Groupe SCIP*,
que « les membres de ce groupe reconnaissent qu'à
mesure qu'augmentait la population mondiale, l'idée
courante qu'il serait impossible de la nourrir commença
à répandre son mensonge, largement propagé
pour des motifs égoïstes ».
* Originairement Special Commission on Internal Pollution ;
son mandat a été étendu par la suite.
S'appuyant sur des sources d'information absolument sûres,
ces hommes en sont venus à la conclusion que le dixième
de la surface terrestre qui est actuellement en culture produit
l'équivalent d'une quantité de nourriture suffisante
pour alimenter le double de la population mondiale et que
la production alimentaire a augmenté plus rapidement
que la population. Assurément, il existe un problème
critique de répartition. Mais croire que le monde sera
incapable de s'alimenter dans un avenir prévisible,
ajoute l'auteur, c'est avaler un mensonge calculé.
De même, il serait sage de considérer avec
scepticisme les déclarations selon lesquelles le monde
va bientôt manquer de ressources naturelles. Songeons
à cette citation tirée du Rapport de 1965 du
Groupe d'étude sur l'énergie du gouvernement
américain : « Au lieu de craindre qu'un jour
viendra où les ressources en combustible d'origine
fossile seront en grande partie épuisées, nous
appréhendons le jour où le pays regrettera de
ne pas avoir fait un plus grand usage de ces réserves
alors qu'elles étaient encore précieuses. »
En dehors de l'ambivalence de l'opinion des experts, il
est clair que beaucoup des prédictions apocalyptiques
d'une disette mondiale d'énergie sont fatalistes en
ce qu'elles ne tiennent pas compte de la tendance de l'homme
à trouver des moyens de se tirer d'affaire. Dans le
cas en question, le moyen d'en sortir serait de créer
et d'adopter de nouvelles sources d'énergie, comme
les déchets biologiques, la puissance solaire et géothermique,
la fusion nucléaire, le vent, les marées, etc.
L'homme a la possibilité de réaliser ses rêves...
ou ses cauchemars
Dans cet ordre d'idées, l'homme de science britannique
John Maddox conseille de ne pas envisager le futur « en
supposant que l'avenir sera comme le présent, mais
plus actuel ». Maddox est un adversaire de l'École
de la fin du monde, tout comme Herman Kahn, l'un des fondateurs
des études sur le futur et le principal initiateur
de la méthode du scénario. Dans un ouvrage de
publication récente, intitulé Scénario
pour 200 ans (Albin Michel, 1976), Kahn et ses collaborateurs
du Hudson Institute, de New York, s'en prennent à la
coutume qu'a l'École des pessimistes d'essayer d'amener
par la peur la société occidentale à
adopter des habitudes plus prudentes et moins dissipatrices.
Ils estiment que la théorie d'après laquelle
il faut restreindre la croissance industrielle au nom de la
survie supprime l'incitation à entreprendre une action
constructive pour obvier aux problèmes de l'avenir.
Kahn et d'autres sont convaincus que la croissance économique
se poursuivra durant une bonne partie du prochain siècle ;
en même temps, les richesses mondiales deviendront beaucoup
mieux réparties entre les peuples qu'elles ne le sont
à l'heure actuelle. Leur scénario optimiste
attache une importance considérable à la probabilité
que l'ingéniosité humaine s'orientera vers des
innovations de nature à maximiser l'emploi des ressources
terrestres tout en minimisant les dangers pour l'environnement.
Le grand obstacle qu'ils entrevoient est dans l'autopersuasion :
la possibilité qu'a l'homme de réaliser ses
rêves ou... ses cauchemars. « À notre avis,
écrivent-ils, ceux qui prédisent des désastres
ne parlent que pour satisfaire leurs propres désirs,
du moins à court terme. S'ils étaient en nombre
suffisant, et qu'ils agissent en conséquence pour arrêter
l'expansion, des millions d'individus se trouveraient frustrés
de leurs espoirs et des possibilités qui sont la chance
des riches. »
La vaste divergence d'opinions qui existe entre les futurologues
qui voient tout en noir et ceux qui voient tout en rose a
contribué à rendre les études sur le
futur quelque peu suspectes. Lorsque des chercheurs employant
essentiellement la même collection d'informations arrivent
à des conclusions si nettement contradictoires, il
est facile de supposer, ou qu'ils se livrent à une
forme idéalisée de conjecture, ou qu'ils ont
des intérêts idéologiques à servir.
Le fait est, cependant, que la plupart des futurologues
n'appartiennent à aucune de ces deux écoles
extrêmes. Ils essaient simplement de déterminer
la série la plus probable de circonstances futures
dans le cadre de telle ou telle série de mesures. Quant
aux contradictions, les plus bizarres même ne sont pas
sans valeur, étant donné le rôle de la
psychologie des masses. L'avenir sera, en grande partie, ce
que les gens croient qu'il sera. D'ailleurs, il est à
prévoir que les études sur le futur acquerront
plus de valeur à mesure que tomberont en déconsidération
les théories peu solides selon le processus scientifique
normal de leur contrôle par une critique éclairée.
Les futurologues ont jusqu'ici éprouvé de
la difficulté à faire reconnaître la crédibilité
de leur oeuvre parce qu'elle semble parfois trop tirée
par les cheveux. Un problème connexe est celui des
obstacles qui les empêchent de se faire entendre dans
les milieux où se prennent les décisions. Un
certain progrès s'est manifesté ces derniers
temps dans les efforts entrepris pour réduire le fossé
qui sépare les futurologues des planificateurs politiques
ou d'entreprise, mais les futurologues déplorent toujours
que l'on continue à gouverner la société
au mépris de la maxime d'Edmund Burke : On ne
peut pas penser le futur en fonction du passé.
Il pourrait être d'une importance vitale pour la survie
des institutions démocratiques que la voix des futurologues
soit écoutée dans les conseils de décision.
Le syndrome de la crainte de l'avenir a déjà
fait naître l'idée qu'il sera nécessaire
de restreindre les libertés personnelles et d'accroître
les pouvoirs de l'État si l'humanité veut survivre.
Il est naturel chez ceux qui ont peur de chercher réconfort
et protection auprès des hommes forts de la politique.
L'attrait des dictateurs de ce monde, appelés ironiquement
les « Grands Frères » par Orwell, n'est jamais
aussi fascinant que lorsque l'avenir paraît menaçant.
Leur façon d'assurer leur domination sur le peuple
ne change pas : ils exigent le sacrifice des libertés
de l'individu aux grands impératifs historiques de
la collectivité. L'avenir, prétendent-ils toujours,
est entre leurs mains et eux seuls savent comment le manoeuvrer.
L'autoritarisme vit de peur, mais il vit aussi de son proche
parent, l'ignorance. Il importe d'y songer à l'heure
où l'avenir semble chargé de tant de menaces
redoutables. La prédiction que la rançon à
payer pour sauver le monde sera le sacrifice des libertés
humaines pourrait bien se réaliser faute de données
bien définies sur les problèmes qui s'amoncellent
à l'horizon. En constatant les faits, en les réunissant
et en les contrôlant, les études sur le futur
offrent la possibilité d'éviter ou au moins
d'atténuer ces problèmes avant qu'ils surgissent.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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