Décembre 1998 La maison du bonheur
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Quand la maison n'a pas ou n'a
plus les vertus du chez- soi dont on rêve, la tentation
est forte d'en claquer la porte. Ceux qui restent fidèles
à cet idéal rendent pourtant un immense service
à la société, à leurs proches...
et à eux-mêmes.
« Maison » : mot doux et flou, plus flou
que doux à bien y penser. Son sens premier confine
à l'évidence : la maison, c'est l'endroit
où on vit, non ? Non, rétorquerait Polly
Adler, demi-mondaine américaine dont les mémoires
prouvent, là encore à l'évidence, que
le toit ne fait pas la maison. A contrario, « chez nous » peut
désigner un quartier, une ville, une région
ou un pays aussi bien que les quatre murs d'une maison. Tout
dépend du point de vue.
Comble d'ambiguïté, « maison » a
donné naissance à une foule d'expressions qui
n'évoquent rien moins que la douceur du logis :
maison de santé, de convalescence, d'arrêt, de
fous, de passe... Les prestidigitateurs immobiliers qui transforment
les cages à lapins d'une tour de béton en maisons
de rêve exploitent fort habilement cette versatilité
sémantique - sans se douter qu'ils disent ainsi, bien
involontairement, la plus stricte vérité. Ce
qui loge dans leurs mornes constructions, c'est bien un rêve :
celui que nourrit l'acheteur d'en faire une maison dans le
sens riche du terme.
Réaliser ce rêve demande beaucoup de temps,
mais pas forcément beaucoup d'argent. Plus d'un multimillionnaire
a appris à ses dépens que les liasses de billets
ne font pas de bonnes fondations.
C'est, semble-t-il, Pline le Jeune qui aurait inventé
le dicton « là où est mon coeur, là
est ma maison », un siècle avant notre ère.
Tous ceux qui rêvent encore d'une demeure quittée
depuis des lustres savent parfaitement ce qu'il voulait dire.
Paradoxalement, la phrase s'applique avec un égal bonheur
aux familles migratrices qui, comme la tortue, traînent
leur maison avec elles dans notre société en
mouvement perpétuel !
On aurait tort de faire de cette « maison du coeur » le
privilège exclusif de la famille standard de deux enfants
et demi. Quantité de solitaires coulent des jours très
heureux avec un ou deux animaux de compagnie. Quelle famille
nord-américaine n'a pas sa tante farouchement attachée
à sa tranquillité, son oncle célibataire
rompu aux corvées ménagères ? Et
puis, il y a les cas extrêmes comme ces repris de justice
qui, une fois leur peine purgée, s'empressent de se
faire pincer la main dans le sac pour retourner derrière
les barreaux, seul endroit où ils se sentent chez eux.
Le brouillard sémantique qui enveloppe la maison
ne fait que s'épaissir depuis que la jeunesse d'Amérique
et d'Europe s'est lancée à l'assaut des valeurs
traditionnelles, au début des années 1960.
La « maison » de l'époque - coquette
résidence de banlieue avec garage attenant et pelouse
manucurée - est une cible naturelle pour celles et
ceux qui prônent le renversement de l'ordre matérialiste
occidental. Dans les communes qui poussent alors comme des
champignons se développe un mode de vie complètement
opposé à cette morale suburbaine ancrée
dans la monogamie et l'argent.
Le temps a limé les aspérités de langage
et de comportement des rebelles. Beaucoup ont fini par avaliser
le conformisme bourgeois qu'ils vitupéraient naguère.
Leur révolte n'en a pas moins fait éclater le
cadre ancien de la vie privée. Séparations et
divorces gonflent sans arrêt les rangs des personnes
seules et des familles monoparentales. Les couples non mariés
ne sont plus ostracisés, même quand leurs membres
sont du même sexe.
Les difficultés économiques poussent les jeunes
à cohabiter ou à vivre chez papa et maman, parfois
jusqu'à 30 ans passés, en attendant l'emploi
stable qui leur permettra de voler de leurs propres ailes.
Les handicapés fondent des foyers communautaires, les
personnes âgées préservent une mesure
d'indépendance dans une maison de retraite. Pour tous
ces gens-là, « maison » n'a évidemment
pas le même sens que pour leurs parents.
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« Synonyme de confort et vertu, la maison est un cercle mystique inconnu au-delà de ses frontières sacrées. »
Robert Southey |
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En a-t-il encore un pour ces légions d'adultes que
les rigueurs économiques ont jeté sur le pavé,
pour ces bandes d'enfants en fugue qui errent dans les rues ?
Que certains de ces sans-domicile- fixe ne maudissent pas
leur sort n'enlève rien à sa cruauté.
Au delà de la misère matérielle qu'il
induit, il les prive en effet d'un privilège fondamental :
celui d'avoir un chez-soi.
Les enfants des rues sont doublement défavorisés,
car la rupture avec leurs parents les spolie non seulement
de la réalité d'un chez- soi, mais aussi de
sa mémoire. Dans nos sociétés flottantes,
la plupart des gens tiennent au moins autant au souvenir de
la maison de leur enfance qu'au confort de celle qu'ils habitent.
La maternité, un concept modifié
Il n'y a qu'un mot pour décrire l'attachement dont
témoignent les innombrables poèmes et chansons
sur cette maison des origines : sentimental. Un mot qui
a mauvaise presse parce qu'il exprime la prééminence
du coeur sur la raison. Pourtant, ces hommages naïfs,
souvent composés par des soldats que la guerre avait
arrachés à leur petite patrie, sont profondément
touchants. À cause des associations d'idées
qu'ils suscitent. Quiconque a eu la chance de grandir au sein
d'une famille unie ne peut pas rester indifférent à
l'évocation de cette image-là.
Un seul sujet a suscité plus d'inspiration lyrique
que la maison familiale dans l'histoire humaine, et c'est
le thème qui lui est le plus étroitement associé :
la mère. La maison familiale exprimait l'amour maternel
au travers de mille et un détails : les rideaux
de dentelle aux fenêtres, les plantes vertes, les bibelots,
l'odeur exquise des biscuits qui sortent du four. Certes,
la maman moderne n'aime pas moins ses enfants que ses aïeules,
mais elle doit désormais mener de front deux métiers
exigeants.
De la femme mariée, on attendait jadis qu'elle prenne
en charge tous les travaux de la maison. Les mères
qui rentrent soucieuses et fatiguées d'une pleine journée
de travail salarié seraient bien en peine de relever
seules pareil défi. Tenir maison, élever les
enfants, c'est aussi l'affaire des hommes à présent.
Et comme la complexité de notre époque ne permet
plus de s'en remettre à la chance, les deux parents
doivent s'appliquer à bâtir la maison symbolique
qu'ils légueront à leurs enfants, consolidant
par la sagesse, la patience et la tolérance ses fondations
de fermeté, de tendresse et d'équité.
La maison, source de bonheur
Il n'a jamais été, il ne sera jamais facile
de bâtir une vraie maison, mais l'abandon de toute pratique
religieuse décuple la difficulté de l'entreprise.
Source de discipline pour les enfants, et d'ailleurs pour
leurs parents, même quand elle se réduisait au
rite, la religion a été le ciment de la famille
à toutes les autres époques et le reste partout
ailleurs qu'en Occident. En l'évinçant de la
vie quotidienne, le grand mouvement de libération qui
a balayé notre société a considérablement
affaibli l'autorité des parents sur leurs enfants,
notamment adolescents. « Le précepte de ce vieux
monsieur était que ses enfants devaient se sentir plus
heureux à la maison que n'importe où ailleurs;
je tiens ce doux sentiment pour l'un des plus beaux cadeaux
qu'un père ou une mère puisse faire. » Washington
Irving, auteur américain du XIXe siècle, exprime
là ce que tous les parents responsables pressentent
d'instinct : la meilleure façon de protéger
un enfant des dangers qui le guettent, c'est encore de faire
en sorte qu'il ait envie de passer beaucoup de temps à
la maison.

C'est plus vite dit que fait, certes, mais si l'atmosphère
est sereine chez vous, vos enfants seront probablement tentés
d'inviter leurs copains à la maison au lieu d'aller
les retrouver à l'extérieur. Et la partie sera
gagnée : Pascal n'a-t-il pas observé que
la plupart des maux tiennent à ce que l'homme ne supporte
pas de rester dans sa chambre ?
La maison, refuge suprême dans un monde froid
Le plus beau, c'est que cet effort de séduction vous
profitera tout autant qu'à eux : les adultes n'apprécient
pas moins la paix et la tranquillité que les jeunes,
après tout. Cette quête domestique vous apportera
en outre de grandes satisfactions personnelles, car elle stimulera
votre instinct créateur. Dans son aménagement,
son désordre, même, une maison reflète
les goûts et les talents de ses habitants. Hôtel
particulier ou garçonnière, elle est l'incarnation
d'une personnalité. «Regardez, semble-t-elle dire,
voilà ce que je suis vraiment. »
Pour le psychologue, la maison est le lieu privilégié
de la socialisation, tant il est vrai que la qualité
de nos rapports avec les autres dépend des expériences
de notre petite enfance. C'est à la maison que nous
prenons conscience des sentiments et intérêts
d'autrui, que nous nous initions, par le biais des corvées,
aux responsabilités inhérentes à l'interdépendance.
C'est à la maison que nous apprenons à nous
conduire en êtres civilisés, à régler
les conflits sans violence, à mesurer nos faiblesses,
à présenter des excuses.
Ce qui nous attache le plus à la maison de notre
enfance, c'est sans doute la chaleur qu'elle nous procure
aux heures les plus sombres. Les tout-petits savent d'instinct
que c'est là qu'il trouveront le remède magique
contre leurs égratignures et blessures d'amour-propre.
Nous ne perdons jamais ce réflexe primitif. « La
maison, note Robert Frost dans un superbe éclair de
lucidité, c'est la porte qu'on doit vous ouvrir quand
vous devez y frapper. » Combien d'adultes viennent
demander l'asile à leurs parents lorsque la vie leur
inflige un revers ?
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« La meilleure façon d'assurer qu'un enfant soit bon, c'est de le rendre heureux. »
Oscar Wilde |
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La maison protège les siens de mille et une manières
qui, pour insignifiantes qu'elles paraissent, n'en sont pas
moins délicieusement réconfortantes. C'est là
qu'on dorlote ses malaises, qu'on baigne son corps fatigué,
qu'on oublie ses soucis entre les pages d'un bon livre. On
y est libre de tomber la veste, de faire le pitre, de cultiver
ses petites manies, d'idolâtrer son chien. Elle abrite
nos passions et nos traditions, nos préférences
culinaires, nos fêtes rituelles, nos codes secrets.
La maison, parfois un monde infernal
On rit beaucoup et souvent dans une maison comme celle-là.
Souvent, mais pas toujours. Car elle est aussi le refuge suprême
après une déception, un chagrin, un drame, un
deuil. On y revient après les funérailles d'un
être cher pour trouver consolation auprès de
sa famille, de ses amis, de ses voisins. Lesquels, on l'oublie
trop, font partie intégrante de la maisonnée
aux moments forts de sa vie, les plus beaux comme les plus
tristes.
Cette maison qui réconforte et qui réjouit,
c'est bien sûr l'idéal. La réalité,
nous le savons tous, n'est jamais paradisiaque. Mais elle
peut être infernale si les membres de la maisonnée
ne s'entendent pas entre eux.
Ceux qui vivent dans une maison déchirée par
les conflits, rongée par les rancoeurs, empoisonnée
par l'amertume ne sont guère plus favorisés
que les sans-logis. Qui envierait la jeune fille à
qui la poétesse Louise Cass fait dire : « Et
voilà de quelle façon/nous commençons
la journée/dans cet enfer qu'on appelle maison » ?
Le cinéma et la télévision nous ont
longtemps donné l'impression que le bonheur faisait
partie des meubles dans toutes les familles. Les émissions
télé sont plus proches de la réalité
à présent qu'à l'époque du noir
et blanc. Il arrive que des tensions affleurent au sein des
familles cathodiques, mais on reste très loin des cris
et des gémissements qui ponctuent les querelles domestiques.
Pendant que l'industrie du divertissement nous abreuve de
sirop sur les joies de la vie de famille, les émissions
d'information décrivent des maisons hantées
par une violence domestique qui broie les enfants, relèvent
des taux de suicide effroyables chez les adolescents, constatent
que les familles brisées ne sont plus l'exception mais
la règle, ou presque.
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« Chacun a l'ambition légitime de créer un climat familial heureux. »
Samuel Johnson |
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On le voit, la maison n'est pas le petit paradis privé
que suggèrent les apparences. Le constat est assez
paradoxal quand on songe au confort matériel inégalé
dont jouissent les ménages occidentaux. Ces ados qui
disposent de tous les moyens inventés par la technologie
pour se distraire chez soi - télévision par
câble et satellite, vidéocassettes, disques compacts,
Internet, etc. - devraient être plus portés à
rester à la maison que leurs aînés. Or,
un grand nombre d'entre eux semblent au contraire si las de
la vie de famille qu'ils sont prêts à courir
tous les risques, au premier chef celui de la drogue, pour
trouver remède à leur ennui.
Savoir pardonner et oublier
« Un grand obstacle au bonheur, c'est de s'attendre
à trop de bonheur. » L'avertissement de Fontenelle
paraît fait pour notre époque. Si tant de gens
cèdent à la première tentation de rupture
ou de fuite, c'est probablement parce qu'ils attendent trop
de la vie de famille.
Et cela nous ramène à la place prépondérante
de la télévision dans l'univers domestique contemporain.
Happé par le flot de bonheur facile qui ruisselle du
petit écran, le téléspectateur dérive
en esprit vers un monde bien trop beau pour être vrai,
en regard duquel la réalité devient forcément
repoussante.
Les problèmes domestiques ne sont pas différents
des autres. On ne les résout pas en les fuyant, mais
en les prenant à bras le corps et en cherchant une
solution, quitte à écorner son amour-propre.
Les familles unies savent pardonner et oublier.
Pour conjurer la menace d'explosion, il faut parfois se
résoudre à faire passer la famille avant le
travail, si précieux que soit son apport aux finances
domestiques. On ne le dira jamais assez : l'argent ne
fait pas le bonheur. La vie de château ne peut pas compenser
les sacrifices et les compromissions qu'une famille doit s'imposer
pour en arriver là.
Comme dans les films
Du pied au sommet de la pyramide sociale, la clé
du bonheur domestique réside dans l'aptitude de chaque
membre de la famille à céder lorsque le bien
commun l'exige. Les enjeux de ces négociations permanentes
dépassent largement le domaine privé. La stabilité
de cette pyramide dépend de la solidité de ses
assises. Or, comme le disait le conférencier Joseph
Cook, c'est la famille qui fonde l'État.
La plupart des criminels grandissent dans des familles dysfonctionnelles,
et beaucoup de problèmes sociaux s'enracinent dans
les difficultés de la vie familiale. On ne risque guère
de se tromper en affirmant que tout effort contribuant à
garantir la paix et l'ordre domestiques tend à préserver
la paix et l'ordre dans la société.
Reste que l'être humain agit d'abord dans son propre
intérêt, ou ce qu'il croit être son intérêt.
Créer et entretenir un climat familial sain relève
de la motivation personnelle, non de la volonté publique.
Remercions donc la providence d'avoir prévu une récompense
à la mesure de l'effort puisque le bonheur, objet de
notre quête existentielle, trouve son incarnation la
plus durable dans sa forme domestique. Pour jouir de ce trésor
sans prix, il nous faut simplement accepter qu'il ne naît
jamais par génération spontanée. Le bonheur
gratuit n'existe qu'au cinéma. Dans la vraie vie, il
est chez lui seulement là où on se donne la
peine de lui faire une place.
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