Avril 1948 Les besoins humains
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« Que désirons-nous ? »
Voilà la grande question
de la vie.
De la réponse dépendent non seulement notre
carrière, notre conduite journalière et notre
façon de juger les gens et les choses selon leur effet
sur nos désirs, mais aussi les progrès de notre
collectivité et de la nation, et jusqu'à un
certain point la prospérité économique
du monde.
Beaucoup de besoins sont communs à tous les hommes :
manger, s'abriter et s'habiller, par exemple. On peut facilement
s'imaginer des millions de femmes dans toutes les parties
du monde en train de peler des patates pour nourrir leur famille ;
des ouvriers en train de construire des maisons et des métiers
tissant des millions de verges de tissus pour nos vêtements.
Mais il existe aussi des milliers de besoins personnels dont
la poursuite distrait notre ennui.
Dans tous les pays on trouve des disciples de Bouddha qui
aspirent par-dessus tout à la sérénité,
et qui débarrassent leur existence de tous les désirs
et tous les besoins dont ils peuvent se passer. Ils se font
gloire de vivre d'une assiette de lentilles, avec un linge
autour des reins pour tout vêtement et une hutte de
paille pour abri. Ce n'est pas grâce à eux que
la civilisation a fait des progrès. Nous n'avançons
que parce que nous éprouvons des désirs, car
c'est le désir qui stimule l'initiative et qui nous
fait entreprendre de grands projets pour améliorer
notre sort.
Désirs et nécessités
Nos désirs et nos nécessités sont généralement
deux choses bien différentes. On ne peut pas prétendre
réellement que pour vivre il nous faut plus de trois
bons repas par jour, des vêtements suffisants pour nous
protéger du froid, une chambre confortable et un lit
pour dormir. Mais nos désirs sont innombrables. Outre
les nécessités physiques, ils comprennent les
récréations intellectuelles ou physiques, le
sentiment d'être à la hauteur d'une tâche
ou d'une situation, le plaisir de fréquenter les gens
qui nous plaisent et de sentir qu'ils ont bonne opinion de
nous. Du point de vue économique, les nécessités
comprennent toutes les choses dont le manque affaiblit d'une
manière quelconque la compétence ou le rendement
d'un homme ; on peut appeler désir ou besoin tout
ce qui fait consentir un homme à travailler pour le
satisfaire.
Aucune personne intelligente ne peut vivre sans désirs.
Un philosophe grec qui a médité sur ce sujet
il y a plus de 2,000 ans, et qui ne peut guère être
appelé vieux jeu puisqu'il est le précurseur
de la théorie atomique que les découvertes scientifiques
ont mise à l'ordre du jour, a dit ceci : il y
a trois sortes de désirs : ceux qui sont naturels
et nécessaires ; ceux qui sont naturels sans être
nécessaires, et ceux qui ne sont ni naturels ni nécessaires.
Ce sont les désirs du genre humain qui ont donné
lieu au progrès, et aujourd'hui nos désirs sont
innombrables. À mesure qu'ils augmentent, ils nous
ouvrent de nouveaux horizons. Cela est arrivé à
tout le monde. À 16 ans nous pensons que si nous avions
seulement $35 par semaine nous serions les maîtres du
monde. À 25 ans et à $45 par semaine, nous désirons
une auto, un meilleur radio et une maison. Chaque désir
satisfait en amène un autre.
Ce qui donne beaucoup de satisfaction est de réussir
dans la vie. L'homme ne travaille pas simplement pour vivre,
mais pour obtenir ce qu'il désire le plus dans la vie.
Ce désir varie selon les gens. De grands exploits ont
été accomplis par des personnes qui semblaient
satisfaire simplement des désirs frivoles. Les aventuriers
qui ont découvert l'Amérique ne voulaient pas
fonder de grands empires industriels, ils cherchaient tout
bonnement des épices. Ceux qui ont colonisé
le Canada n'étaient pas d'ambitieux hommes d'État
ou d'affaires : ils étaient poussés par
l'esprit d'aventure.
Les marchandises nous inspirent un désir psychologique
aussi réel que nos appétits physiques, et c'est
ce qui cause des embarras financiers. Beaucoup de gens - la
plupart des gens - ne valent pas mieux sous ce rapport que
Wilkins Micawber. Dickens nous dit dans David Copperfield
comment M. Micawber se trouvait souvent en prison pour
dettes. Un jour que David y était allé le voir,
Micawber lui exposa son fameux principe : l'homme heureux
est celui qui ne dépense que 19 livres, 19 shillings
et six pence sur son revenu de 20 livres, tandis que celui
qui dépense 20 livres et un shilling est dans la misère.
Cela dit, Micawber emprunta un shilling à David
pour acheter une bouteille de bière.
Satisfactions
Chacun de nous doit calculer à sa façon quels
sont les désirs dont la satisfaction lui procurera
le plus grand plaisir, et s'il y a lieu d'attendre mieux ou
de prendre ce qu'il peut. Il est impossible de juger à
quel point les gens désirent une chose et celle qui
leur procurera le plus de plaisir. La valeur d'une chose dépend
de son utilité à un certain moment et dans certaines
circonstances. Une personne paiera volontiers un dollar pour
un service dans une crise alors qu'il hésiterait à
payer cinquante cents en temps normal. C'est parce qu'à
ses yeux le service vaut un dollar à ce moment-là.
Quant il s'agit de choisir entre plusieurs choses, nous
prenons celle qui nous promet la plus grande satisfaction.
Un homme dépense un dollar pour dix cigares qu'il fume
en deux jours, tandis qu'un autre achète une demi-livre
de tabac à pipe qui lui dure deux semaines. Ce dernier
pense probablement que l'autre est extravagant, tandis que
l'autre pense que fumer la pipe est un signe de mauvais goût.
L'habitude de penser que tous ceux qui ne partagent pas nos
goûts sont un peu timbrés a causé beaucoup
de dissensions illogiques. Il y a des gens qui trouvent plus
de plaisir à escalader une montagne pour contempler
un beau panorama qu'à faire un bon repas. À
chacun ses goûts ; pourquoi les goûts d'autrui
nous feraient-ils sourire dédaigneusement ?
Désirs croissants
En général, les besoins ont donné lieu
à l'activité humaine dans les premiers âges,
mais plus tard chaque pas en avant a éveillé
de nouveaux désirs. Au début, les besoins dictaient
le progrès ; par la suite, le progrès a
créé les besoins. Depuis la caverne à
l'appartement moderne, l'homme a éprouvé de
nouveaux besoins.
Si l'on veut se rendre compte à quel point les besoins
ont augmenté, il n'y a qu'à regarder la différence
entre les premières années du siècle
et aujourd'hui. Nous consommons des quantités très
différentes des mêmes denrées, mais en
outre nous avons beaucoup de nouvelles denrées à
consommer. Les gens désirent aujourd'hui, exigent,
et ont les moyens d'acheter, beaucoup de choses que leurs
parents ou leurs grands-parents ne connaissaient non seulement
pas mais auxquelles ils n'auraient même pas songé.
La possession de ces nouvelles choses est loin d'assouvir
les désirs. Au contraire, chaque nouvelle possession
semble ne faire que stimuler les désirs. Le monde entier
considère les États-Unis comme le pays où
les gens sont capables de satisfaire plus de désirs
humains que n'importe où. Et pourtant la Federal Reserve
Bank of Atlanta, Georgie, dit dans la Revue de janvier :
« D'un bout à l'autre des États-Unis (en
1947) la plupart des consommateurs ont semblé résolus
de montrer que s'ils avaient l'argent pour acheter tout ce
qu'ils voulaient, ils l'auraient dépensé en
marchandises et services. Ils ont fait moins d'économies,
ils ont puisé dans leur bas de laine et ils ont fait
des dettes. Ils ont même payé leurs achats de
plus en plus cher, quoique à contre-coeur, plutôt
que de renoncer au plaisir de satisfaire leurs désirs
autant que possible. »
Au Canada, le total des dépenses personnelles en
marchandises de consommation et en services se chiffrait à
$3,714 millions en 1938 et à $5,926 millions en 1946,
c'est-à-dire 60 pour cent de plus par rapport à
un accroissement de population de 10 pour cent.
Malgré la rapidité avec laquelle les marchandises
sortaient des usines, elles n'ont pas suffit à la demande.
Aujourd'hui, nous sommes loin de fournir ce que les gens demandent.
Devant des tables couvertes de bonnes choses qui auraient
paru le comble du luxe aux grands seigneurs d'il y a un siècle,
les gens du peuple d'aujourd'hui demandent encore davantage.
Au milieu de l'abondance, nous regrettons ce qui nous manque.
Niveaux d'existence
Ce que nous appelons « notre niveau d'existence »
a beaucoup à faire à tout cela. Les niveaux
varient selon les groupes dans un pays et selon les pays.
Ils ont également changé selon les époques,
parfois en peu d'années.
Quelques pays, pauvres en ressources naturelles, doivent
se contenter du strict nécessaire, mais un pays neuf
et riche comme le Canada peut faire beaucoup mieux, et tel
est le cas. Sans affirmer que le niveau y est déjà
aussi élevé que possible, il est bon, de temps
à autre, de jeter un coup d'oeil sur le monde et d'être
reconnaissants de ce que nous avons.
Un bon niveau général a pour résultat
de rendre les différences moins perceptibles dans le
pays. Stephen Leacock a dit dans un de ses essais : « À
mesure que le terrain s'élève les montagnes
perdent leur hauteur apparente, et aucune nouvelle altitude
ne paraît égale a l'ancienne. » Notre plus
bas niveau d'existence est plus élevé que le
plus haut d'il y a quelques années.
Qu'est-ce qu'un niveau d'existence ? On pourrait l'appeler
la somme des jouissances que procurent les marchandises et
les services. D'aucuns se font une idée que c'est la
possession de certaines choses qui détermine le niveau
d'existence. Une auto, ou un réfrigérateur électrique,
ou un appareil de télévision, ou un manteau
de vison, semblent être la marque de certains « niveaux ».
Mais dès qu'on perd de vue l'idée de satisfaction
pour celle de possession, il n'y a plus de vrais niveaux.
Certaines gens parlent de « niveaux d'existence »
quand ils veulent dire « train de vie. » Chaque
augmentation de revenus les invite à mener un nouveau
train de vie, et chaque nouveau train de vie crée de
nouveaux besoins et désirs avec ou sans rapport aux
nécessités de l'existence. Quand un homme dit
« Je veux une chance de vivre », il veut dire davantage
que ne pas mourir. Il veut vivre sur un pied d'égalité
avec des gens qui partagent les mêmes intérêts.
Le sentiment de « faire partie » de la société
est important. Les hommes aiment qu'on fasse cas de leur personne
et de leurs qualités.
Le désir de paraître a presque autant d'effet
sur les gens que la sombre vision du besoin. Sous son aiguillon,
les gens s'efforcent de consommer une plus grande quantité
et une plus grande variété de choses que leurs
voisins, et de marcher de pair avec eux ou de faire mieux.
Ils échangent une auto encore bonne pour une du dernier
modèle ; la femme remplace son simple anneau de
mariage par une bague avec un gros brillant ; les modes
féminines changent avec rapidité et extravagance.
La personne qui cherche à briller en société
veut du nouveau à tout prix, même au prix d'être
ridicule aux yeux des gens désintéressés.
Si le but de la vie est de nous procurer la plus grande
somme de satisfaction possible, il convient de mesurer soigneusement
le coût de la nourriture et du logement en proportion
des vêtements, des amusements, de l'éducation
et des plaisirs intellectuels. Autrement, on peut se trouver
à dépenser une grande partie de son argent à
des choses qui procurent un plaisir temporaire aux dépens
de celles qui seraient plus profitables à la longue.
Celui qui échange son argent pour des marchandises
donne quelque chose de précieux - sa seule possession
réelle - le produit d'une partie de sa vie. Il est
bien bête s'il n'obtient pas tout ce qu'il peut.
Cela demande une nouvelle technologie, la technologie des
achats. On peut faire preuve d'intelligence dans les achats
aussi bien que dans la production et les ventes. Autrefois,
quand un homme produisait tout ce qui suffisait à sa
consommation et à celle de sa famille, il y avait peu
de chances de produire ou de consommer sans sagesse. Il y
avait peu d'occasions de satisfaire des désirs frivoles
ou de faire de mauvais choix. Les besoins fondamentaux étaient
trop urgents. Mais la vie est devenue plus complexe, les besoins
sont plus variés, et le choix des choses qui procurent
de la satisfaction est immense.
La famille complique le choix. À mesure qu'elle s'accroît,
les habitudes de consommation changent et les enfants éprouvent
des besoins inconnus de leurs parents. La rapide urbanisation
de notre âge qui marche de pair avec l'industrialisation,
modifie l'ancien train de vie, et les idées contradictoires
au sujet des besoins et de l'ordre dans lequel ils doivent
être satisfaits rendent la vie de famille plus difficile
que lorsqu'il s'agissait simplement de produire assez pour
vivre.
Considérez un instant les deux extrêmes d'une
famille : l'enfance et la vieillesse. L'enfant se prépare
à s'émanciper de la tutelle familiale ;
mais en attendant il a besoin d'amour autant que de soins.
Quelques-unes des idées modernes sur la façon
d'élever les enfants ignorent souvent ce fait essentiel.
Ce n'est que récemment, après une dizaine d'années
pendant lesquelles certains experts conseillaient aux mamans
« de laisser pleurer les bébés » que
nous en sommes revenus à l'idée plus rationnelle
que ce que l'enfant désire surtout c'est le sentiment
d'amour et de sécurité qu'il ne trouve que dans
les bras de sa mère.
La vieillesse est la dernière série des adaptations
à la vie. Elle est marquée par une diminution
de forces et un rétrécissement du champ d'action.
Son plus grand besoin est d'accepter le changement sans anxiété
ou résistance. Ce qu'elle peut espérer de mieux
c'est de finir heureusement dans la paix et la réflexion,
car, comme le dit Cicéron dans son traité De
la vieillesse : « Le meilleur fruit à
cueillir dans l'hiver de la vie est de pouvoir se rappeler
avec satisfaction les heureuses et abondantes récoltes
d'années plus actives. » La vieillesse n'éprouve
plus guère de besoins comme le démontre bien
le cas de John Hilton, ouvrier en retraite de 75 ans, publié
dans les journaux en octobre dernier. Il vivait avec sa pension
de $17.40 par semaine quand on lui apprit qu'il venait d'hériter
de $1,080,000. « Il y a trente ans, cela aurait été
bien beau », dit-il, « mais maintenant cela ne sert
qu'à me donner des soucis. »
Les besoins sont également modifiés par le
talent. Ceux qui ont des dispositions pour la musique sont
plus enclins à dépenser de l'argent à
des leçons et des concerts que ceux qui n'ont pas d'oreille.
D'un autre côté, la femme qui aime la couture
dépense moins d'argent pour les vêtements de
la famille.
L'éducation transforme non seulement les besoins
de ceux qui cherchent à s'instruire, mais aussi de
ceux qui rendent l'éducation possible. Les parents
se passent de confort et de plaisirs pour donner à
leurs enfants une meilleure chance qu'eux dans la vie.
Il existe une demande croissante pour ce qui embellit la
vie, comme les livres, les tableaux, la musique et le théâtre.
Quand les nécessités de la vie sont satisfaites,
les gens se tournent vers les choses intangibles qui satisfont
le cerveau et l'esprit.
Depuis un demi-siècle les salaires augmentent tandis
que les heures de travail diminuent, deux facteurs qui permettent
aux gens de satisfaire plus que jamais leur désir de
se livrer à des occupations en dehors de leur travail.
Demande économique
Nous avons parlé des « besoins » et de
la « demande » comme si c'étaient des choses
réelles, mais elles n'ont de réalité,
si fortes qu'elles soient, qu'à moins d'être
accompagnées des moyens de les satisfaire. On peut
désirer une auto de toutes ses forces, par exemple,
mais le désir ne peut être exaucé que
si on a l'argent pour l'acheter. Le désir doit être
accompagné du pouvoir d'achat avant de devenir une
demande économique réelle.
Les articles qui ne sont pas à la portée de
tous, dont la production exige une certaine somme de travail,
possèdent de la valeur, et il faut que la personne
qui les désire dépose sur le comptoir l'équivalent
de cette valeur.
Quand une personne désire certaines choses dans l'avenir
plus que celles qu'elle peut acheter dans le moment, elle
économise son argent et en fait une réserve
de valeur représentant le travail qu'elle a accompli.
Les Canadiens ont une grosse somme de valeur réelle
dans leurs réserves d'épargne. Il y avait, le
30 septembre dernier, 6,357,000 comptes d'épargne dans
les banques à charte, se chiffrant à $3,805,900,000.
Cela fait $502 par personne au Canada, par comparaison avec
$130 par personne il y a 25 ans. En dollars de la même
valeur cela représente une augmentation de 192 pour
cent.
Les ventes des magasins à rayons en 1947 se chiffrent
à $547,750,000, soit $257,800,000 de plus qu'en 1939.
En 1947, les Canadiens ont dépensé plus d'argent
que jamais, $8,700,000,000, c'est-à-dire près
d'un milliard de plus que l'année précédente.
Entre ces deux années, les revenus des ouvriers ont
augmenté de 12.2 pour cent, ceux des cultivateurs et
des commerces autres que les sociétés par actions
de 13.2 pour cent, et les revenus de placements de 8.3 pour
cent. En 1939, chaque Canadien avait $230 à sa disposition
pour ses achats, $528 en 1946, et $566 à la fin de
1947.
Le prix des marchandises varie selon la demande réelle.
Si beaucoup de gens ont un surplus d'argent, et les choses
qu'ils désirent sont rares, les prix montent. Les fluctuations
de prix, à leur tour, déterminent le degré
auquel les gens peuvent satisfaire leurs besoins. L'inflation,
comme en ce moment, est le résultat de trop peu de
marchandises par rapport à la quantité d'argent
disponible. En conséquence, les particuliers et les
commerçants apprennent de nouveau à acheter
de la meilleure manière possible pour satisfaire leurs
plus importants besoins.
Le consommateur doit se rappeler que lorsque son coût
de la vie augmente, les frais généraux des affaires
augmentent également. Ils sont mesurés par le
même genre de dollars qui achètent aussi peu,
des choses que les hommes d'affaires désirent, qu'ils
achètent de celles que désirent les consommateurs.
Le directeur général de la Banque Royale du
Canada en a donné un exemple à la Credit Men's
Trust Association de Toronto, il y a deux mois quand il a
dit que si on compte les impôts, les intérêts
aux déposants et les traitements du personnel, on trouve
que rien que sous ces trois rubriques les banques avaient
payé en 1946 en moyenne $9.90 pour chaque dollar de
dividende aux actionnaires.
L'industrie satisfait les besoins
Nous ne vivons pas seulement du produit de nos propres mains.
Ceux qui sont enclins à citer Robinson Crusoé
dans son île comme exemple d'un homme qui trouve les
moyens de se suffire, doivent ne pas oublier qu'il avait une
bonne quantité de choses faites par les autres pour
commencer. Dans notre monde moderne, chacun doit produire
sa propre spécialité et vivre par l'échange
de ses produits contre ceux d'autres spécialistes.
Ce dont nous avons besoin pour récompenser aussi
bien que possible le travail de chacun, c'est ce qu'on pourrait
appeler un réservoir débordant de choses utiles.
Mais pour remplir ce réservoir il faut que chacun produise
le maximum de marchandises par heure de travail. Il est évident
qu'un réservoir qui déborde est plus apte à
contenter les besoins de tous les Canadiens qu'un réservoir
à moitié plein. Le niveau d'existence auquel
les Canadiens aspirent, ou sont arrivés, ne peut pas
être maintenu par le rythme de production ou de main-d'oeuvre
d'avant-guerre. Il nous faut un meilleur rendement par ouvrier,
plus de commerce international et un plus gros revenu national.
Ainsi donc, pour contenter nos désirs il faut travailler.
Sans travail, nous ne contribuons aucune chose de valeur,
sous forme de marchandises ou de plaisir intellectuel, à
l'humanité. Les gens n'aiment pas trop les cadeaux ;
il est plus agréable de recevoir une chose qu'on a
gagnée par son travail.
Ce n'est pas un péché d'être égoïste
sous ce rapport, de travailler pour gagner les choses qu'on
désire plutôt que parce qu'elles rendent service
à autrui. Platon avait inventé une communauté,
une de ces « Utopies » qu'on trouve dans les livres,
mais Aristote qui était réaliste disait que
l'intérêt personnel est plus puissant que l'intérêt
dans le bien-être général. Il était
sûr qu'un homme travaille plus assidûment pour
sa famille que pour des gens qu'il ne connaît pas. Nous
ne pouvons pas échapper à la nécessité
de travailler pour gagner ce que nous désirons, et
l'homme sage se rend compte que plus il travaille plus il
a de chances de retirer une bonne part du produit commun pour
contenter ses désirs.
Pensons à l'avenir
Dans notre société, des millions de gens produisent
les choses dont nous avons besoin, et cette vaste production
a été rendue possible par des méthodes
de travail très efficaces et l'emploi de puissantes
machines. Nous en sommes arrivés à ce stade
d'efficacité dans un délai relativement court,
quand on juge le « temps » par l'âge de l'humanité.
Un voyageur transporté d'une ville de l'an 2000 avant
J.-C., au Londres de l'an 1700 de notre ère aurait
trouvé peu de différence dans le mode de vie ;
mais si un londonien de l'an 1700 était transporté
aujourd'hui à Montréal, Toronto ou Vancouver
il croirait que nous vivons luxueusement avec l'aide de nombreuses
machines fantastiques.
Malgré tous les nouveaux moyens de fabriquer ce que
nous désirons, il est un besoin qui n'a pas encore
reçu toute l'attention qu'il mérite. Nous n'avons
pas résolu le problème des milliers de complications
que le nouveau train de vie a apportées dans les relations
humaines. La société n'a pas aboli la distance
entre les besoins sociaux et la science sociale de la même
manière que nous avons aboli celle entre les besoins
matériels et les sciences physiques.
Il faut penser à l'avenir. Il faut préparer
aujourd'hui les plans pour satisfaire les besoins de l'avenir.
Pour notre propre préservation, celle de la société
et de la race humaine, il faut consacrer toute notre énergie
à des fins utiles et penser aux conséquences
sociales de nos actes.
Malheureusement, notre demande, intéressée
en apparence à satisfaire généreusement
nos besoins, perd souvent de vue son principal objet. Nous
sommes tellement assaillis au dedans et au dehors par des
idées contradictoires que notre bon sens en est faussé.
En Chine, des chauffeurs de taxis s'ameutent pour protester
contre la fermeture des cabarets de nuit, pendant qu'autour
d'eux la liberté est sur le point de disparaître
à jamais ; aux États-Unis des femmes se
mettent en campagne pour demander de meilleurs programmes
de radio tandis qu'en Europe une nation tombe sans lutte entre
les mains d'un despote.
Pour conserver le sens des proportions, nous devons prendre
la mesure de nos besoins et calculer le prix que nous sommes
disposés à les payer. Le bon sens est aussi
utile dans ce cas à l'homme ordinaire que le meilleur
raisonnement des économistes. La satisfaction de nos
désirs devrait nous aider à nous créer
un monde agréable, ou comme l'a dit Leacock à
une autre occasion « à nous en faire du moins
accepter un qui aurait pu être pire. »
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
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