Vol. 54, N° 8 Août 1973
Utilité pratique de
la biographie
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Dans la pièce Une femme
sans importance d'Oscar Wilde, lord Illingworth fait cette
remarque : « Le Livre de la Vie commence par un
homme et une femme au milieu d'un jardin. » À
quoi Mrs. Allonby répond : « Oui, mais il
finit par l'Apocalypse. » C'est de l'abondance des faits
intéressants qui surviennent entre ces deux points
que se compose la biographie.
Les autobiographies et les biographies se révèlent
de plus en plus utiles à mesure que se multiplient
les complications de l'existence. La façon dont les
hommes et les femmes affrontent hardiment les difficultés
et parviennent, soit à vaincre glorieusement, soit
à capituler courageusement, constitue une lecture enrichissante
pour les hommes d'État comme pour les membres des professions
libérales et les hommes d'affaires.
Certains diront peut-être que les préoccupations
pratiques de l'individu et les cadres de la société
se sont si radicalement transformés qu'il est inutile
de lire l'histoire d'un personnage écrite ne serait-ce
que vingt ans avant nous. Pourtant les valeurs, les principes
et les usages qui faisaient autrefois le prix de la vie n'ont
pas vraiment changé. Il suffit d'analyser l'histoire
d'une vie quelconque pour constater qu'elle est faite d'ambition,
d'étude, de travail, de rapports avec les autres et
de la conscience de la bonté et de l'iniquité
des actions humaines.
Les livres qui racontent la vie des hommes sont les plus
précieux de nos bibliothèques. Un intellectuel
réputé avait divisé sa vaste collection
de volumes en deux parties : les biographies et les autres.
Il affirmait n'avoir jamais lu une biographie sans y avoir
appris quelque chose.
La culture personnelle
Il ne faut pas concevoir la lecture d'une biographie comme
un moyen sûr de réussite personnelle, mais le
lecteur attentif apprendra beaucoup de choses sur la manière
d'accomplir une tâche, de se faire des amis, d'aller
de l'avant. Comme le dit Emerson : « Il y a en tout
homme quelque chose où je puis en apprendre de lui,
et à ce point de vue je suis son élève. »
Une biographie montre la valeur de l'effort personnel, de
la persévérance, du travail constant et de la
probité. En parcourant la vie d'un personnage, le lecteur
voit comment les problèmes surgissent, s'accentuent,
se transforment en crises et en conflits, et par quelle action
on y remédie.
Il arrive qu'un jeune homme se découvre, avec ses
qualités et ses possibilités, dans une biographie,
tout comme le Corrège sentit en lui l'émoi du
génie en contemplant les oeuvres de Michel-Ange.
Ce genre d'étude diffère sensiblement de la
recherche de règles de comportement ou de recettes
de succès dans un manuel. L'exemple est un des maîtres
les plus efficaces, et c'est précisément dans
les biographies que l'on trouve des exemples de la façon
de s'y prendre pour faire accepter des idées dans les
affaires ou la politique, et pour vivre de manière
à mériter qu'on se souvienne de nous. En y apprenant
les causes des succès et des échecs des hommes,
on peut éviter ceux-ci et imiter ceux-là. Même
si votre réussite n'est pas en tout point comparable
à la leur, elle en sera au moins un reflet.
Mais une personne ambitieuse ne saurait se borner à
lire des biographies. Il importe aussi de s'adonner à
l'action. Une biographie bien écrite ne représente
pas son personnage nonchalamment assis à regarder la
vie s'écouler. Theodore Roosevelt, qui prêchait
« la vie intense », ne permettait pas aux photographes
de le prendre les mains dans les poches : il manifestait
sa vitalité en gesticulant devant eux avec l'ardeur
d'un boxeur professionnel.
Même pour les personnes qui ne s'attendent pas à
tirer des trucs utilitaires de l'expérience des autres,
la biographie demeure une étude exaltante. En lisant
l'histoire d'une vie, nous apprenons que son personnage n'est
pas né spécialiste, technicien ni astronaute.
Il n'était qu'un être humain à sa naissance
et il s'est employé par son travail à devenir
ce qui l'a rendu célèbre.
Ceux qui ont atteint l'apogée du succès dans
une carrière ont connu le découragement et des
moments difficiles, mais ils ont appris qu'il y a peu de choses
que l'on ne puisse faire si l'on est fermement résolu
à les accomplir. Dans les situations désespérées,
ils ont su cacher leurs doutes et faire montre de confiance
et de sérénité. Ils ont toujours refusé
de considérer une tentative comme la dernière.
Toute biographie d'une vie réussie confirme que le
voeu universel « obtenir sans payer » ne résiste
pas à l'examen. Tout se gagne, et il faut y mettre
le prix.
La lecture des biographies dissipe aussi l'idée qu'il
n'y a plus de travail créateur à accomplir,
mais seulement à imiter, commenter et critiquer. Tout
récit biographique révèle quelque chose
qui a paru inédit au personnage, quelque chose de neuf.
Il serait ridicule pour un peintre d'aujourd'hui de dire « Tout
ce qui me reste à faire est de reproduire les nymphes
et les madones des anciens maîtres. »
Enseignements pratiques
Les biographies des hommes et des femmes de toute profession
nous font voir comment certaines personnes ont réussi
à faire adopter des marchandises ou des idées,
à gagner des partisans à leurs projets et à
nouer des amitiés. Certains lecteurs y trouveront des
principes sur l'art de vendre tels que : la discussion
n'est pas un moyen de persuasion ; il importe de rechercher
quels sont les besoins des gens ; ce n'est pas en faisant
parade de son importance personnelle, mais en amenant les
autres à prendre conscience de leur importance que
l'on transforme des adversaires en partisans.
Benjamin Franklin était un « négociateur »
accompli. Cherchant à conquérir l'amitié
d'un homme qui l'avait attaqué dans un discours, il
lui adressa un mot où il exprimait le désir
de lire un livre rare que cet homme se vantait de posséder.
Celui-ci lui envoya le livre ; Franklin lui écrivit
pour le remercier ; ils devinrent amis pour la vie.
Le célèbre explorateur français, Cavelier
de La Salle, se concilia la bienveillance des Indiens hostiles
en leur parlant dans leur langue et en utilisant leur style
oratoire. Emil Ludwig a dit de Napoléon à propos
de la campagne d'Italie : « La moitié de
ce qu'il accomplit est dû à la puissance des
mots. » Tantôt il parlait à ses soldats
affamés et en guenilles de la bonne chère et
des logements confortables qui les attendaient au-delà
des montagnes, tantôt il évoquait devant eux
leur rentrée en héros dans leur village natal.
Ces quelques exemples tirés de biographies montrent
toute l'attention qu'accordent les chefs aux besoins et aux
désirs de ceux qu'ils souhaitent influencer.
Les gens ambitieux n'ont pas honte de puiser l'inspiration,
des idées et des méthodes dans l'expérience,
les pensées et le travail des autres. Thoreau était
mort depuis un demi-siècle lorsque Gandhi mit en application,
en Inde et en Afrique du Sud, sa doctrine de la désobéissance
civile. Shakespeare a tiré la matière de ses
pièces de nombreuses biographies. C'est une traduction
des Vies de Plutarque qui lui ouvrit les portes de
la riche galerie des Grecs et des Romains et lui inspira Jules
César, Songe d'une nuit d'été et
Timon d'Athènes.
Les règles de l'art
La biographie révèle des problèmes
vieux comme la vie même et nous indique de quelle façon
on les a résolus : problèmes amoureux et
passionnels ; problèmes d'ambition et de désir
de richesse et de prestige ; problèmes de tentation
et de péché. Certaines biographies sont écrites
par des écrivains de métier ; d'autres
par des admirateurs désireux de perpétuer la
mémoire et la doctrine d'une personne qui s'est dévouée
pour la société ; les Pensées
de Marc-Aurèle sont l'oeuvre d'un roi.
La plupart des personnages de marque détestent les
encenseurs, les gens qui répètent sans cesse :
« N'est-il pas formidable ? » Une biographie
sérieuse et réfléchie soulignant la personnalité
du sujet est bien autre chose, comme un homme politique maquillé
pour un discours électoral télévisé
a une mine différente de celle qu'il affiche lorsqu'il
défend sa position à l'égard d'un important
projet de loi à l'assemblée législative.
Les thèmes à utiliser pour composer le panégyrique
d'une personne sont énoncés dans les guides
classiques sur l'art de parler et d'écrire, à
commencer par la Rhétorique d'Aristote. Les
règles en sont exposées dans une introduction
de Hoyt Hopewell Hudson à l'Éloge de la folie
d'Érasme. L'orateur ou l'écrivain devra
d'abord parler des ancêtres et de la famille du personnage
et en dégager quelque chose de remarquable ; peut-être
sa ville ou son pays natal portera-t-elle témoignage
de sa valeur ; son éducation et ses études
seront analysées dans le même but. On passera
ensuite à ses succès, ses vertus, ses distinctions
honorifiques. Si un homme descend des rois ou des nobles,
il participera naturellement de leurs nobles et royales qualités ;
s'il est d'humble extraction, ses vertus seront d'autant plus
grandes qu'il s'est élevé au-dessus de l'ordinaire
sans être de haute naissance. Que de biographies ne
trouve-t-on pas qui correspondent rigoureusement à
cette formule ?
Infiniment supérieur à ces oeuvres stéréotypées
est le récit qu'a inspiré à John Gunther
le courageux combat pour la vie livré par son fils
atteint d'une maladie incurable, à l'âge de seize
ans. C'est un livre d'une poignante sincérité,
intitulé Death Be Not Proud.
Mais comment juge-t-on d'une biographie ? Il est vrai
que l'histoire de la vie d'un homme porte avant tout sur des
faits fondamentaux : naissance et mort, amour et jalousie,
conflit, expérience sociale, triomphe et défaite.
Il ne suffit pas simplement de noter ces choses. Un bon biographe
sait faire ressortir l'importance de l'incident déterminant,
mettre l'accent sur le tournant décisif, humaniser
la pensée abstraite. La biographie doit faire revivre
son personnage central de façon à donner au
lecteur l'impression d'une réalité intégrale
indiquant comment le sujet s'est acquitté de ses devoirs
envers lui-même, envers sa famille, envers ses concitoyens
et envers l'humanité.
Choix de biographies
Tout choix dans ce domaine ne peut avoir qu'une valeur purement
indicative. Les quelques titres cités ici ne représentent
qu'une infime partie des ouvrages existants et n'ont pour
but que de guider les premiers pas de l'amateur éventuel
de ce genre littéraire.
Plutarque est considéré comme le premier biographe
remarquable dans l'histoire du monde. Il a mis en parallèle
quarante-six vies, groupées par paires, d'hommes illustres,
grecs et romains, en se fondant sur la similitude de leur
oeuvre ou de leur condition. L'excellent principe adopté
par cet auteur a consisté à résumer les
phases les plus notables de leur histoire plutôt qu'à
insister sur chacune des circonstances particulières
de leur existence.
La reine Victoria a laissé, dans ses lettres et ses
journaux, l'un des plus étonnants documents autobiographiques
qui existent. Elle y témoigne d'une franchise totale
et parfois déconcertante. Une de ses meilleures biographies
est due à la plume d'Elizabeth Longford.
On trouve chez les femmes des biographes d'une grande pénétration.
C'est sa compréhension sympathique de Charlotte Brontë
qui permit à Elizabeth Gaskell de peindre un portrait
obsédant et profondément humain de cet écrivain.
Lady Dufferin, épouse de Lord Dufferin, gouverneur
général du Canada de 1872 à 1878, est
l'auteur d'une charmante autobiographie présentée
sous forme de lettres à sa mère. Elle y relate
avec sagacité, humour et sincérité les
incidents de la vie privée et publique des Dufferin
au Canada.
Chez les hommes, et à une époque plus récente,
citons le Journal de Julien Green, très utile
pour bien comprendre la portée de ses romans et, dans
la Collection Écrivains de toujours, des éditions
du Seuil, toute une pléiade littéraire :
Camus par lui-même, Malraux par lui-même, Cocteau
par lui-même, Mauriac par lui-même, etc.
Le biographe
La marque d'un bon biographe n'est pas la passion, mais
le sens commun. Il doit éliminer l'inutile et rechercher
ce qui est piquant, neuf et intéressant. Il importe
qu'il ait une profonde connaissance de la nature humaine,
de vastes affinités et une position impersonnelle.
À tout biographe se pose le problème complexe
de l'honnêteté. Une chose peut être vraie
sans qu'il convienne nécessairement de la divulguer.
La tentation est parfois forte de peindre les vertus du
sujet en riches couleurs et de badigeonner ses défauts.
Aristote nous enseigne comment le faire avec discrétion :
pour ce qui est de l'éloge ou de la critique, l'auteur
peut assimiler les qualités réelles du personnage
à des qualités qui en sont voisines. Ainsi,
un homme prudent sera représenté comme froid
et artificieux ; un nigaud comme une personne d'un bon
naturel ; un homme dur comme un flegmatique. On dira
du téméraire qu'il est courageux et du prodigue
qu'il est généreux.
Voici deux exemples d'écrivains qui ont visé
à l'honnêteté. À ceux qui le pressaient
de taire certaines démonstrations de l'arrogance répréhensible
de Johnson, Boswell répondit qu'il refusait de changer
son tigre en chat pour plaire à qui que ce soit. Jean-Jacques
Rousseau a raconté sa vie en disant : « Dans
ce livre, je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de
bon. »
Il est nécessaire de relater certains menus événements
parce qu'ils ont entraîné ou influencé
des faits dignes d'attention, ou qu'ils montrent comment se
révèlent les traits de caractère. Mais
les petites choses doivent avoir de l'à-propos. C'est
pour un biographe un défaut condamnable que de sacrifier
l'essentiel aux banalités. L'important chez Churchill,
ce n'est pas qu'il fumait des cigares et qu'il aimait dicter
ses notes couché, mais que c'est sa voix qui a rallié
le monde libre pour vaincre le nazisme, le fascisme et leurs
cruels instigateurs.
L'aspirant biographe lira avec intérêt et profit
le chapitre que consacre H. M. Paull à la biographie
et aux mémoires dans son livre intitulé Literary
Ethics (Thornton Butterworth Ltd., Londres, 1928).
La réunion des matériaux
La somme de travail que comporte la préparation d'une
biographie saute aux yeux si l'on songe à la quantité
de documents qu'il faut compulser. En tentant de rassembler
les lettres typiques de la reine Victoria, Arthur Benson et
le vicomte Esher découvrirent plus de 500 volumes portant
uniquement sur les 42 premières années de sa
vie. André Maurois nous dit que 500 ouvrages ont été
écrits et publiés sur Victor Hugo, et pourtant
la partie inédite de ses écrits dépasse
de beaucoup celle qui a été livrée au
public jusqu'ici. Sir Arthur Conan Doyle a laissé des
salles remplies de papiers et de carnets personnels, y compris
1500 lettres à sa mère.
Celui qui fait ses recherches à la hâte, se
contentant de ne feuilleter qu'une partie de la documentation,
manque d'honnêteté. Son histoire sera incomplète
et partant injuste.
« Il est facile, dit Paull, de pardonner à l'auteur
qui, dans son enthousiasme, loue à l'excès l'objet
de son admiration, mais il l'est beaucoup moins d'excuser
ceux qui se font un plaisir de chercher le scandale dans la
vie des célébrités. » Il faut parfois
les soixante-dix ans de sa vie à quelqu'un pour réaliser
sa plus belle oeuvre, mais il suffit d'une mince brochure
à un biographe pour la réduire en poussière.
Socrate adressait cette exhortation à ses disciples :
« Ne vous occupez pas de savoir si les professeurs de
philosophie sont bons ou mauvais ; ne pensez qu'à
la Philosophie elle-même. » À une époque
plus rapprochée de la nôtre, lord Peter Wimsey,
le détective créé par Dorothy Sayers,
dit d'un homme choisi pour piloter une partie de cricket :
« Pourvu qu'il puisse être capitaine, je me moque
qu'il ait autant de femmes que Salomon et qu'il soit un faussaire
ou un chevalier d'industrie. »
L'histoire rapporte de nombreux exemples d'hommes et de
femmes partisans de l'amoralisme qui ont pourtant bien servi
l'humanité dans les affaires, la politique, les arts
et la guerre. On admire l'oeuvre d'une personne comme on applaudit
une belle pièce au théâtre sans se précipiter
derrière la scène pour examiner l'échafaudage
qui soutenait les décors.
Écrire l'histoire de sa vie
Benvenuto Cellini nous dit dans sa biographie qu'il incombe
aux hommes de bien intelligents de toutes les classes, qui
ont accompli quelque chose de noble et de méritoire,
de noter les événements de leur vie.
L'histoire personnelle d'un homme ou d'une femme révélera
certains faits décisifs qui ont échappé
à l'attention de ses collègues ou une illumination
qui lui a ouvert de nouveaux aperçus.
Une autobiographie pourrait s'intituler « Ma vie...
et ce que j'en ai fait », mais l'auteur se rappellera
qu'il doit paraître à la barre à la fin
de chaque chapitre et se soumettre à un examen critique.
Peut-être pensera-t-il que sa glace, où il se
regarde souvent, lui renvoie une image fidèle à
la réalité, mais les autres ne le voient pas
nécessairement du même oeil.
L'autobiographie est d'abord profitable à son auteur.
C'est un inventaire qui lui montre où il en est et
quels changements il devrait faire dans la voie qu'il a choisie.
C'est aussi un excellent exercice de composition et de rédaction.
Il n'est pas nécessaire d'attendre la fin de sa vie
pour en écrire l'histoire. Le professeur William Carleton
Gibson, de l'Université de la Colombie-Britannique,
a publié un livre où il raconte de manière
intéressante les découvertes qu'ont faites plus
de soixante étudiants en médecine avant d'obtenir
leurs diplômes.
De quelques autobiographies
Tout ouvrage biographique, qu'il porte sur la vie même
de l'auteur ou celle d'un autre personnage, tend à
donner au lecteur une plus grande confiance en lui-même
en montrant ce que peuvent être les gens et ce qu'ils
peuvent faire.
Certains, comme John Bunyan, ont consigné avec simplicité
le conflit des émotions qui ont tourmenté leur
âme. Chateaubriand, l'une des plus éminentes
figures de l'histoire littéraire de la France, nous
présente un compte rendu de sa vie dans Mémoires
d'outre-tombe. Dans Ma vie et mes pensées,
le docteur Albert Schweitzer choisit ici et là des
bribes de pensée et de vie pour illustrer le pourquoi
de ce qui s'est passé.
La plus remarquable autobiographie de la littérature
américaine est celle de Benjamin Franklin. Il avait
été doué par la nature d'une universalité
de génie sans exemple dans l'histoire, à l'exception
peut-être de Léonard de Vinci.
James M. Barrie, dont la féerie dramatique Peter
Pan a acquis une popularité universelle, raconte
dans l'allocution qu'il prononçait en 1922 à
titre de recteur de l'Université de St. Andrews, une
anecdote qui constitue l'un des plus beaux exemples de courage
autobiographique. Il s'agit d'une lettre du célèbre
explorateur de l'Antarctique, le capitaine Scott, à
sir James Barrie, écrite dans la tente même où
les cadavres de Scott et de ses braves compagnons furent trouvés
longtemps après. Cette lettre commence ainsi :
« Nous vivons nos derniers moments dans un lieu fort
peu confortable... Nous sommes dans un état désespéré :
pieds gelés, etc., privés de combustible et
éloignés de tout moyen de subsistance, mais
cela vous réjouirait le coeur d'être sous notre
tente, d'écouter nos chants et nos joyeuses conversations...
La fin est très proche... Nous avions bien l'intention
de nous donner le coup de grâce si les choses en venaient
là, mais nous avons décidé de mourir
de façon naturelle... »
La renommée n'est pas tout
On a dit de la biographie qu'elle était la littérature
de la supériorité, mais un être humain
peut être supérieur même si sa vie est
modeste. De fait, certains estiment que c'est en étudiant
la vie des petits personnages qui la composent que l'on en
apprend le plus sur l'état de la société.
Quelques-unes des autobiographies les plus captivantes sont
l'oeuvre de personnes qui, sans pouvoir être qualifiées
de grandes au sens absolu du terme, ont quelque chose à
dire et le disent de manière intéressante. Est-il,
d'autre part, plus bel héritage qu'un homme ou une
femme puisse laisser à ses enfants que l'histoire toute
simple de leur vie, de leurs victoires sur l'adversité,
de la façon dont ils se sont ressaisis après
un échec, dont ils ont progressé petit à
petit dans la voie de la compréhension, dans un effort
soutenu de perfectionnement, et de la joie qu'ils ont éprouvée
à atteindre de nouveaux sommets.
Celui qui lit des biographies ne connaîtra pas la
déconfiture intellectuelle. Lire et s'instruire par
ses lectures, c'est déjà une marque d'intelligence.
Il faut puiser tout ce que nous pouvons dans l'histoire
et la biographie, afin de profiter de la sagesse accumulée
au cours des siècles. Nous n'avons pas à commencer
notre vie au ras du sol, mais en prenant appui sur les épaules
de ceux dont nous lisons l'histoire.
Les biographies sont une source, non seulement d'instruction
et d'inspiration, mais aussi de satisfaction et de paix pour
l'esprit. C'est ce que souligne le célèbre homme
d'État et philosophe politique italien, Machiavel,
dans une lettre à un ami :
Le soir tombé, dit-il, je retourne au logis.
Je pénètre dans mon cabinet et, dès le
seuil, je me dépouille de la défroque de tous
les jours, couverte de fange et de boue, pour revêtir
des habits de cour royale et pontificale ; ainsi honorablement
accoutré, j'entre dans les cours antiques des hommes
de l'Antiquité. Là, accueilli avec affabilité
par eux, je me repais de l'aliment qui par excellence est
le mien et pour lequel je suis né. Là, nulle
honte à parler avec eux, à les interroger sur
les mobiles de leurs actions, et eux, en vertu de leur humanité,
ils me répondent. Et, durant quatre heures de temps,
je ne sens pas le moindre ennui, j'oublie tous mes tourments,
le cesse de redouter la pauvreté, la mort même
ne m'effraie pas.
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
de la collection du Bulletin RBC sont disponibles sur notre
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